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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Le problème à trois corps, Lin Cixin

14 Septembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Chine, 1967. La Révolution Culturelle frappe de toute part. Les Gardes Rouges sévissent. En 40 jours, à Pékin, 1700 personnes sont battues à mort. Au premier rang des ultimatums de cette révolution tardive, les intellectuels. Parmi eux, un professeur de physique théorique qui refuse toute autocritique. Battu à mort en place publique, sa fille, Ye Wenjie, parvient à le sauver. Et pendant que l’état livre les masses au chaos, dans le plus grand secret, un projet scientifique voit le jour, qui combine à la fois l’ambition de renouveler les théories de la physique quantique, et la recherche d’une vie extra-terrestre. On retrouve Wenjie au cœur de ce projet, exilée loin de Pékin. Roman de science-fiction donc, où la  réflexion politique s’organise tout de même autour de la dénonciation des atteintes faites à l’environnement, tout comme de la critique d’un mode de pensée également partagé par les dictatures et les démocraties occidentales, selon lequel toute transformation de l’humanité ne peut être que verticale, autoritaire, et ici, ne pourra venir que de l’extérieur de l’humanité, d’une intelligence autre. Wenjie en est persuadée, qui voue un mépris et une haine farouche au genre humain, incapable d’accéder à la moindre conscience morale. Il s’agit donc d’aller à la rencontre de ces êtres extra-terrestres, nos sauveurs… Au Pic du Radar, les recherches s’organisent, et les suicides de scientifiques se multiplient, déroutés qu’ils sont par l’irruption d’anomalies cosmiques remettant en cause tous les principes de leur science. De ces principes, comme des mathématiques fondamentales, il est beaucoup question dans le roman, témoin des débats qui agitent les milieux scientifiques. Quant à nos sauveurs, bien évidemment, ils ne sont pas là pour nous sauver, mais assurer leur propre survie… Le premier volume de la série fut publié en France en 2016. On attend la suite !

Lin Cixin, Le problème à trois corps, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric, Babel, octobre 2018, 416 pages, ean : 9782330113551.

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Chinatown Beat, Henry Chang

11 Septembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Les neufs blocs de China Town : 99% d’asiatiques, 99% de flics «blancs»… Alors de quel poids Jack, flic « chinois », peut-il peser ? Manhattan, en Gotham city. L’Upper East Side en sécession. Comme partout dans le monde, les riches refusent de «faire société» avec les pauvres. Ils vivent, déjà comme partout dans notre monde, dans leurs camps retranchés. Partout à l’extérieur de leur minuscule univers, le monde est en train de mourir. Partout les maisons s’écroulent, partout des êtres détruits par l’extrême misère campent parmi les ordures. Partout le chômage, le dénuement sauvage, New York échouée, qui sombre dans sa puanteur. Au pied du Manhattan Bridge, Oncle Quatre, qui avait pris en charge Jack lorsque celui-ci était enfant. Un truand, chef de gang, conseillé des Triades. Ce matin, les chinois du quartier ont appelé Jack pour qu’il enquête sur le viol d’une très jeune fille. Pas même 10 ans. Jack connaît tout le monde et tout ce monde n’a pas confiance dans la police blanche qui classe les affaires « jaunes » avant toute enquête. Jack interroge Lucky, le chef des deux gangs fous, alliés à l’Oncle Quatre, et Billy, le vendeur de tofu. L’occasion de dépeindre les relations entre la police et la minorité chinoise, pressurée par les amendes qui ne cessent de tomber, quand elle n’est tout simplement pas rackettée par les flics. C’est toute la recomposition ethnique de New York qui nous est présentée du coup. La montée en puissance des latinos, qui ne cessent de gagner du terrain. L’immigration, le racisme, les trafics d’humains, d’esclaves chinois. Et ce peu de poids politique de la communauté chinoise, qui lui interdit toute protection. Coréens, viets, malaisiens, indonésiens, l’Asie émerge ligne après ligne, acculée, éviscérée, rompue. De cette mosaïque surgit une icône : Mona, une vie entière commandée par le sexe forcé. Soumise à l’Oncle Quatre. Et Jack, qui finira par avoir les Affaires internes aux basques : un chinois, même flic, reste toujours un suspect. L’écriture taille dans le vif, nette, précise, sans fioriture. Nous affronte dans le sillage de ces deux personnages vaincus et pourtant rédempteurs, pour nous livrer l’image ahurissante d’une humanité improbable, et cependant tenace.

Chinatown Beat, Henry Chang, éditions Filatures, traduit de l’américain par Marie Chivot-Buhler, avril 2020, 20 euros, 244 pages, EAN : 9782491507008.

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Larmes vertes, Nicolette Humbert, Jeanne Roualet

23 Juin 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un manifeste photographique, à l’heure où le gouvernement français enterre toute évolution environnementale de l’économie française, encourageant même les entreprises à polluer, encourageant l’agro-industrie à poursuivre sa décourageante destruction du sol français. L’ouvrage s’ouvre sur les vues d’une immense centrale nucléaire en bordure du Rhône : c’était notre alternative «verte» -sans rire- à la pollution carbone… Aux pieds de cette centrale, un terrain de jeu pour enfants, puisque ce livret s’adresse aux enfants. Photo suivante : l’hiver, un fût éventré au bord d’une rivière et ce constat : l’eau d’une rivière polluée tue autant qu’une explosion nucléaire. C’est ça, la France de Macron, de Hollande, de Sarkozy, de Jadot. Sur chaque double page, d’un côté l’image d’une civilisation qui court joyeusement à sa perte, d el’autre, tout de même, la levée d’une génération qui prend conscience du monde où elle risque bien de ne même plus pouvoir survivre. Les images d’une société qui ne sait plus vivre. Juste se suicider, lentement. En attendant l’accélération finale. Une société conduite à sa fin par des hommes de pouvoir idiots, cyniques, obstinés, qui ne savent que foncer droit la tête dans le mur. Des politiques qui ont marchandiser –comme on dit- leur carrière même et ne savent piloter l’économie qu’à courte vue. Or le climat, c’est maintenant. Et maintenant, il ne reste déjà que nos larmes : le permafrost libère déjà dans la nature des centaines de nouveau virus. Les glaces du pôle sud fondent et en libèrent d’autres milliers. Et eux ne proposent que d’accélérer notre destruction. Ils ne nous proposent que de tout détruire. Les champs, les forêts, les montagnes, les mers, les fleuves, tout. Et partout, nous ne commençons à rencontrer que la mort. Leur extinction est la nôtre, il est urgent d’en finir avec ce personnel politique imbécile, pour ne pas en finir avec nos vies !

Larmes vertes, photos Nicolette Humbert, mise en scène Jeanne Roualet, édition La Joie de lire, coll. Manifeste, ean : 9782889-084951, 6.10 euros, septembre 2019.

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Révolution, T.1 : Liberté, Florent Grouazel et Younn Locard

26 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

1788. Les caisses du royaume sont vides. Les récoltes de l’hiver 88/89 sont les pires depuis des décennies. La disette, puis la famine se sont installées dans les campagnes françaises. Le Roi n’en a cure : ce qu’il veut, c’est lever de nouveaux impôts pour renflouer l’état. Mais il faut que le Peuple y adhère massivement. Les états-généraux seront l’outil permettant, aux yeux du pouvoir en place, de légitimer sa Réforme Fiscale… Partout en France on encourage donc la rédaction de Cahiers de Doléances, persuadé qu’ils seront anodins, indolores : comment un peuple écrasé de servitudes pourrait-il élaborer la moindre pensée intelligente ? Personne ne voit venir l’immense espoir levé par ces Cahiers : partout un soin particulier leur est apporté. On réquisitionne bien souvent les curés pour les écrire, curés dont le rôle sera si important dans cette Révolution. On soigne l’objet, relié, façonné, on peaufine la calligraphie, la rédaction. De partout s’élève une intelligence inouïe. Mais les nobles ne voient rien. Les culs-terreux se sont emparés de la pensée politique, et ils ne le voient pas. A peine réalisent-ils le danger de cette multiplication des émeutes dans tout le royaume. Des révoltes. Des révolutions déjà, ici et là. Et partout la police charge, tue, massacre. La BD s’ouvre du reste sur une émeute réprimée dans le sang. Un gamin frondeur échappe à la police. Ordre est donné de le tuer…

1139 délégués sont convoqués à Paris pour participer aux Etats-Généraux. Le Tiers état, méprisé, voit les nobles, évêques et aristocrates, conspirer pour torpiller les débats. La BD passe un peu vite, hélas, sur ce qui se joue là, y compris au niveau du Clergé, le tiers-état traversant son ordre peu homogène. Le Peuple, ce Quart état, semble n’y peser pour presque rien alors que sa présence, partout, et jusqu’en 1792, sera la seule à assurer la (relative) réussite de cette Révolution. On ne voit que son instrumentalisation. Bien réelle, mais pas décisive dans ces premières années de la Révolution, d’une Révolution qui ne sait pas où elle va et ça, c’est très bien montré. De cette Révolution constamment empêchée par les élites –mais les auteurs passent à côté. Or c’est justement là, dans cette irruption presque «saugrenue» du Peuple dans la sphère du politique, que se trouve le caractère vivant de 1789 ! En 1788 et jusqu’en 1792, la révolution est un immense champ d’inventions que nous devrions explorer encore et encore. Prenez l’incontournable, si peu ancré dans nos mémoires : ce 5 octobre 1789, lorsque les femmes marchent sur Versailles et ramènent définitivement le Roi a Paris : s’en est fini de la Monarchie. De la Monarchie, pas du pouvoir des élites, qui ne vont cesser de conspirer contre le peuple pour lui arracher littéralement des mains son pouvoir. Contre les sans-culottes que Robespierre éliminera en 1792, ainsi que les mouvements de parisiennes révolutionnaires. C’est là, dans le départ des Dames de la Halle qu’il faut aller chercher les raisons de nos luttes. En investissant L’Assemblée nationale, celles qui étaient exclues des organisations révolutionnaires, ont su tracer, et pour longtemps, la voie que toute révolution victorieuse doit suivre. Par la suite, les « Révolutionnaires » feront voter leurs lois d’urgence et autres Lois martiales pour imposer de nouvelles hiérarchies, pas moins autoritaires.

Révolution, T.1 : Liberté, Florent Grouazel et Younn Locard, Actes Sud, coll. L’An 2, janvier 2019, 328 pages, ean : 9782330117375.

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Les Damnés de la Commune, T.3 : Les orphelins de l’Histoire, Raphaël Meyssan

25 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #Politique

La Semaine sanglante… Débutée déjà depuis quelques jours. Le 25 mai, la bataille fait rage à la Butte-aux-Cailles. La défense des Communards est acharnée, héroïque face aux 150 000 soldats déployés contre eux, et aux milliers de canons qui ne cessent de bombarder Paris nuit et jour. L’horrible massacre de la population parisienne s’accélère. Les Versaillais sont entrés par Auteuil et Passy, les quartiers riches, qui ont conspirés et les ont aidés. Ces mêmes Versaillais déconfits militairement quelques mois plus tôt, et que les Communards ont commis l’erreur de ne pas poursuivre hors de leurs murs pour les anéantir. Les Versaillais donc s’engouffrent et se déversent par milliers dans la nuit du 21 au 22 mai dans Paris, par la Porte de Saint-Cloud. On a dépavé les rues, partout on entend le bruit de ferraille des rares canons des fédérés que l’on roule dans Paris et le déchaînement des canons allemands.

Ces mêmes allemands qui ont libéré plus de 50 000 prisonniers français pour les lancer à l’assaut de leurs compatriotes parisiens. Partout la lutte s’enrage. Montmartre est à feu et à sang, de Belleville descendent des troupes erratiques de fédérés. A Saint-Michel une immense barricade est dressée par des femmes et des enfants. Sous une pluie de bombes incessante. Il faut marquer Paris dans sa chair, exterminer, c’est bien le mot, les communards dont l’œuvre intellectuelle, sociale, politique, est immense. Le général polonais Dombrowski charge à cheval la barrière de la rue Myrha –j’y ai habité-, et tombe sous les coups de l’ennemi. Le 25 mai donc, tout l’Ouest est désormais entre les mains des Versaillais. L’autre général polonais, Wroblewski, résiste toujours Place du Château d’eau. Nous sommes à trois jours du massacre du mur des fédérés, au Père-Lachaise. La boucherie est le seul qualificatif qui convient pour décrire ce qu’il se passe dans Paris.  Le 26 mai sera le jour du grand massacre du Panthéon. Les Versaillais contrôleront le Faubourg Saint-Antoine, jetant les cadavres des enfants sur les cadavres des femmes. Les Tuileries sont en feu, cette résidence honnie des rois, des empereurs, de même que le Palais de Justice. Il y a tant de feux dans Paris la nuit que le ciel en est rouge. Partout des monceaux de cadavres, que les Versaillais abandonnent volontairement dans les rues de la ville pour terroriser la population. Partout on assassine le Peuple parisien.  Approche le Dernier jour, le 172ème. Le dernier. Paris est une ville martyre, un immense champ de bataille et d’extermination. Ce volume 3 est poignant, les planches, fortes, ne cessent d’inventer des mises en page hallucinées. Ne reste qu’à conter l’histoire des rescapés, dont un témoin de notre temps, projeté dans l’époque, rend compte, fil d’une intrigue habilement menée, celle de la recherche du dénommé Lavalette, inaugurée dans le Tome 1 et dont nous découvrons la conclusion.

Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, T.3 : les orphelins de l'histoire, édition Delcourt, 176 pages, septembre 2019, ean : 9782413019978.

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Le Banquier du Reich, Pierre Boisserie, Pierre Guillaume, Cyrille Ternon

23 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Hjalmar Schacht. Financier du NSDAP, puis banquier du Reich, qu'il sauve trois fois de la banqueroute avant de comploter contre Hitler, de se retrouver dans un camp de concentration, puis sur le banc des accusés à Nuremberg, avant d'être acquitté et de se consacrer au conseil des économies émergentes... Quelle trajectoire ! Le tome 1 est consacré à ses débuts, de Weimar à l'accession de Hitler au pouvoir.

Le parti pris du récit est celui d'un feed-back. Schacht est à Tel-Aviv pour une escale. Un membre du Mossad l'accoste. Il veut juste l'interroger, non le retenir. Juste obtenir des renseignements sur celui qui fut longtemps le bras droit de Schacht : Lübke. L'occasion, bien sûr, de découvrir Schacht, bien énigmatique, qui milita longtemps pour la création d'un Reich fort. Schacht raconte donc sa trajectoire aux Affaires. Tout commence en 1923. Il est banquier, pressenti pour occuper le poste de Commissaire à la Monnaie, à la présidence Reichsbank. La République de Weimar est noyée sous les dettes. Il lui faut à la tête de sa monnaie un homme de génie, rien moins, pour la sauver. Schacht va l'en sortir. Provisoirement du moins. Son idée : créer une monnaie-or, parallèle. Il en propose le projet à Londres, qui accepte malicieusement : l'Allemagne paiera ses réparations avec l'argent emprunté... aux alliés... En monnaie de singe à la France, cette masse monétaire artificielle irriguant un second circuit, fermé, destiné uniquement aux grandes entreprises allemandes exportatrices, aptes à faire rentrer des devises étrangères à la Reichsbank. Un sacré tour de passe-passe ! Malheureusement, dans les années 1924, la misère est telle que la République de Weimar ponctionne ce circuit. Schacht propose alors de récupérer les colonies allemandes pour n'avoir plus à payer les matières premières dont l'industrie nationale a besoin. On le voit, ses seules solutions : l'exploitation des pauvres ou des pays pauvres. Il monte ainsi de subtiles opérations financières : il crée par exemple une banque allemande d'investissements internationaux proposant des taux d'intérêts alléchants, mais uniquement tournée vers les investisseurs étrangers pour capter leurs devises. Puis il tente d'obtenir l'allégement de la Dette allemande. Il y échoue et démissionne en 31. dans son immense propriété de campagne, Schacht lit Mein Kampf, n'y voit rien à redire et songe que Hitler est sans doute l'homme de la situation. En 1931 la crise frappe très fort. Il rencontre Hitler et, en 1932, adhère au parti nazi. Il en deviendra le financier. Lorsque le pouvoir est remis à Hitler, ce dernier nomme Schacht Président de la Reichsbank. Schacht décide aussitôt d'un moratoire unilatéral de la Dette allemande, de six mois, pour renflouer les caisses de l'Allemagne. Hitler le nomme Ministre de l'économie. Schacht met en œuvre le plan Reinhardt de reconstruction de l'appareil productif allemand. L'état nationalise les moyens, et les besoins : il finance la construction des usines, des autoroutes, modernise les transports et ré-arme l'Allemagne. Pour capter les sommes monstrueuses dont le pays a besoin, Schacht renouvelle son astuce : il crée une monnaie parallèle, édite des bons Mefo, ouvre des caisses d'investissements aux puissances étrangères pour capter leurs devises. Le réarmement de l'Allemagne nazie ? C'est Rockfeller, Ford, Bush et autres magnats américains qui vont le financer ! Le tout via des fonds d'investissements très rentables pour eux. Mais ce que Schacht n'a pas compris, c'est que Hitler n'a pas du tout envie de jouer longtemps le jeu de la Finance internationale : le réarmement épuise toutes les ressources financières de l'Allemagne. Qu'importe : l'Anschluss vient renflouer les caisses vides de l'état. Tout l'or autrichien est détourné au profit des banques allemandes. Le Reich reste au bord de l'abîme financièrement : il ne lui reste que la solution de la fuite en avant, piller le monde libre pour n'être pas en situation de faillite. Schacht l'a bien compris. Il tente de quitter le navire. Le tome 1 s'achève sur ces pages. Le temps de la conspiration est proche. Lübke ? Il sera la révélation du T.2. Même si on voit bien déjà de quoi il retourne.

Le traitement pictural est surprenant : en ce qui concerne Hitler par exemple, nous sommes loin des représentations habituelles du sinistre personnage. Moins sec, moins hystérique, Hitler est campé sous les traits d'un homme plus semblable sans doute, à tout ce personnel politique des années d'avant-guerre que l'on voyait fleurir partout dans le monde occidental – ce même personnel qui au demeurant n'a cessé de voir en Hitler un homme charmant. L'était-il ? Tous les témoignages concordent cependant à montrer que dans le privé Hitler n'était pas à l'aise. On se rappelle l'humiliation de sa première visite à Mussolini, Hitler mal dégrossi, niais, insipide. Le personnage était en fait terne, incapable de la moindre idée brillante. Une marionnette, fabriquée par se sproches et les hauts dignitaires nazis, qui cependant savait transcender les foules par des discours hystériques flattant les plus bas instincts. C'était là son seul talent, et sa seule passion : Hitler n'a jamais vraiment pris part aux Affaires du pays : seuls l'intéressaient ses interminables discours chaotiques, qu'il préparait avec le soin d'un comédien, jouant et rejouant les scènes à l'avance, mettant au point ses mimiques et les effets de manche capables de faire oublier le vide sidéral de ses propositions. Rien d'autre ne l'intéressait, que son personnage et ses harangues hallucinées.

Le Banquier du Reich, Pierre Boisserie, Cyrille Ternon, vace la collaboration de Philippe Guillaume, couleurs de Céline Labriet, éditions Glénat, févriert 2020,t.1, 54 planches, ean : 9782344027004

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Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, Tonino Benacquista

11 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Léo… Une histoire. Des histoires. Notre identité n’est-elle pas d’abord narrative ? Une fiction que chacun construit, déconstruit, reconstruit… Harold, un autre récit, celui d’un romancier célèbre qui imagine un casting pour écrire son prochain roman : «cherche héroïne romantique». Des contes, des romans, le dit d’une civilisation en peine de recommencements. Léo donc, et Angélique, qu’il aime bien. Léo, sa vie tranquille d’enquêteur à la SNCF. Et puis sa vie intense, nocturne. Photographe amateur. Saisir l’instant. De quoi ? De quelle éternité qui serait la moitié de l’art ? Il habitait Paris, rue de Turenne, se sentait bien avec Angélique, intriguait, par sa personnalité atonique, le narrateur. Et puis il y avait ses photos. Le narrateur fit tout pour que Léo soit «reconnu». Le fit entrer dans une agence. Lui présenta Gaëlle. Le coup de foudre. Sans tonnerre. Simple comme une évidence : ils étaient l’un à l’autre. Léo devint professionnel. Il arpentait Paris, le monde à présent. Jusqu’à son hémiplégie faciale. L’œil gauche ne parvenant plus à fixer l’objectif. La bouche cessant d’émettre le moindre son. Alors le narrateur l’a recueilli. Léo s’est mis à vivre sur son canapé. Confiné. A ne rien faire d’autre que de regarder toute la journée et toute la nuit les séries télévisées. Le narrateur, lui, se rappelle qu’il était celui par lequel il voulait que le bonheur arrive. Un messager. Un peu comme ce personnage du facteur dans le film de Pasolini. Mais le messager de quoi ? C’est quoi une histoire d’amour ? A partir de quand devient-elle réellement une histoire d’amour ? « Les lieux n’existent plus », affirme le roman. Ne restent que des images sans images : l’absence, au fondement, peut-être, de toute image. D’où cette construction rhapsodique du roman, qui se relance sans cesse de lui-même par des artifices de mémoire, et ce paysage discontinu qu’offrent les séries télévisées. Une mise en abîme. Qui ne suspend pas le récit pour autant, mais le désarticule. Léo n’est qu’un personnage. Non une personne. Si intrigante pourtant. Comme l’est la langue, qui ne cesse d’intriguer la vie, de tramer, de manigancer, de corrompre ses aboutissements.

Un jour Léo disparaît. S’il y a gagné en réalité, celle-ci nous a échappé. Avant de réapparaître comme par enchantement, sans rien illustrer de sa disparition. Révélé comme une image analogique dans son bain amniotique.

Il y a quelque chose d’impossible dans la saisie du monde. Or l’amour n’est rien d’autre que cette saisie. «Une invraisemblance tout à fait normale», affirmait Luhmann. L’amour, en définitive, serait cette image préalablement rêvée –dont nous ne saurons rien-, avec laquelle on tente, désespérément, d’entrer en contact. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proche de la Vision Tragique du monde d’un Pascal qu’on ne l’aurait cru : c’est dans la solitude égologique que se forme le projet d’ouverture à l’autre. Parce que la question de l’amour s’est dangereusement rapprochée de la question de l’être. La plus belle histoire d’amour, pourtant, est celle qui me fait placer ma nature hors de moi…

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, Tonino Benacquista, Gallimard, NRF, février 2020, 214 pages, 19 euros, ean 9782072876073.

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Débutants, Catherine Blondeau

10 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

La Dordogne et ses 600 figures pariétales. Nelson Tumelo, un archéologue de réputation mondiale, Zoulou par sa mère, Sotho par son père, y débarque pour participer à un important congrès. A peine a-t-il posé le pied sur le sol français, qu'il se rappelle sa scolarité puis ses études, accomplies en France. Sa conférence portera sur les Magdaléniens qui peuplaient cette région, entre -16 000 et -10 000. Une culture qui culminera à Lascaux. Nelson en dresse le portrait admiratif. Des hommes qui savaient prendre soin des leurs. Comparés à eux, sur ce plan là, nous ne sommes que des débutants. Nelson évoque cette science qui l'a tant passionnée, mais qui jusqu'au XXème siècle, aura été dominée par des blancs. Il invoque Breuil et sa chaire au Collège de France. Breuil imbibé d'idéologie coloniale, hiérarchisant les «races». Une réflexion émaillée de ses souvenirs du ghetto de Soweto, des émeutes, des répressions féroces qui leur succédaient. Mêlant sa réflexion à ses méditations sur la disparition de Néandertal. Néandertal l'Européen, quand Sapiens était l'Africain. A front renversé, les anthropologues du XIXème louaient Sapiens en qui ils voulaient voir leur ancêtre cultivé, enfermant Néandertal dans le paradigme colonial du primitif. Nelson fait alors scandale quand, dans le musée reconstituant la longue histoire de l'humanité, il exige que Sapiens soit représenté en «noir». Un ami le rejoint, Peter, curieux personnage dont on comprend au fond vite qu'il n'est là que pour servir l'axe paradigmatique de la fiction : son immense culture, sa dévotion devant la littérature française, Le Clézio, Duras et toute la haute culture, avec Schönberg par exemple, Fanon, Césaire, Diop... Engagée. A tout prendre... A travers lui, c'est tout un héritage cultivé que l'auteur entend faire remonter. D'autres personnages surgissent pour enrichir l'intrigue. Mais Nelson reste, avec Peter et Magda, le pivot d'un récit qui n'a pour seul but semble-t-il, que de convoquer ce long recouvrement de notre conscience historique, des années 1980 à nos jours. A Bergerac. Devenue une sorte de berceau symbolique d'une nouvelle humanité où se seraient entrecroisées les mémoires de cette histoire mondiale récente : le Sida et les années Thatcher, l'apartheid et la colonisation, la Pologne et le nazisme, jusqu'aux banlieues en feu. Mais avec pour horizon d'attente, le meurtre d'une femme juive. Magda.

Débutants, Catherine Blondeau, éditions Mémoire d'encrier, novembre 2019, 556 pages, 25 euros, ean : 9782-897126483.

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Viva l'Anarchie !, Bruno et Corentin Loth

2 Mai 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #entretiens-portraits

25 juin 1926, Durruti, Ascaso et Javer sont arrêtés à Paris pour leur tentative d'assassinat du roi d'Espagne Alfonso XIII. L'Argentine demande leur extradition pour les pendre. La France les condamne à un an de prison tant les preuves sont légères. Paris, 14 juillet 1927. Ils sont libres et se retrouvent au Café Libertaire, un haut lieu du militantisme parisien. Makhno, l'anarchiste ukrainien, est présent. Lui, il a fait la Révolution d'Octobre. Autour d'une table, entourés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs amis, ils racontent leurs trajectoires. Makhno le premier, qui évoque son engagement au temps des grandes famines d'Ukraine et des répressions sauvages des révoltes des paysans. Il raconte, bien avant 1917, son village : Gouliaï-Polié, et l'esprit des premiers «soviets» qu'ils y avaient inventés : le peuple s'emparant des outils de production, des besoins de chacun, ouvrant des écoles sur des modèles pédagogiques nouveaux, inventant leur solidarité, leur production, leurs Communs, ce communisme libertaire qui partout où il a éclos, a su travailler au mieux l'espace public. Il raconte la grande répression de 1908, son arrestation, la pendaison publique des anarchistes sur la place de l'église, le bagne pour les survivants. Presque 10 ans de bagne, celui de Boutyrka, surnommé «l'université révolutionnaire» : mystérieusement, la bibliothèque y abondait d'ouvrages révolutionnaires, dont les œuvres de Bakounine et de Kopotkine. Il raconte comment il avait réussi à changer les mentalités des détenus, comment il avait réussi à les convaincre de la force de la solidarité anar. Tuberculeux, battu à mort, envoyé au cachot jusqu'en 1917, il avait libéré par la Révolution. Sitôt libéré, il était retourné à Gouliaï-Polié. Il évoque les cercles anarchistes ukrainiens. L'immense production intellectuelle et pratique des anars partout dans le monde. Durruti s'exprime ensuite, rappelle la misère en Espagne à cette époque, la famine, le joug de l'église, la révolte des tanneurs en 1903. La répression sauvage qui s'en était suivie, la pègre ralliant le camp du patronat pour enlever, bastonner, assassiner les réfractaires, et son enrôlement trois années dans un bataillon disciplinaire. L'hôpital avant la fin de cette période, son évasion, sa fuite en France, les milieux anarchistes français. La discussion s'enflamme, superbement animée par le dessin et le traitement apaisé de la couleur dans les planches. Elle tourne autour de la nécessité de se former intellectuellement, et de la question de la violence révolutionnaire : le braquage de la banque de Gigon, de la banque d'Espagne ensuite, pour récupérer ces fonds permettant matériellement de financer des actions concrètes : la création d'écoles, de bibliothèques, de librairies, d'outils de production, de prises en charge sanitaires et sociales des populations affamées. La BD s'arrête là. Richement documentée, on attend la suite avec impatience !

Bruno et Corentin Loth, Viva l'Anarchie, la Rencontre de Makhno et Durruti, édition La Boîte à bulles, février 2020, 80 pages, 18 euros, ean : 9782849533161.

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LE JOUR DE LA GRATITUDE AU TRAVAIL…

1 Mai 2020 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

gratitude.jpgUn jour comme un autre. Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de boulot. Ou bien il faut en passer par l’obscénité de petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris pourtant de la réalité sociale du pays, Kyoko le plante là et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, délié aussi, de lui-même, du monde bien sûr, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Et convoque Oikawa sur le bord de son souvenir. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.joël jégouzo--.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

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