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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Venise, le Lion, la ville et l'eau, Cees Nooteboom

10 Novembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«Rien n'est plus mince que le souvenir de la volupté », notait Cees Nooteboom dans son recueil l'Histoire suivante. Endormi à Amsterdam, son héros se réveillait à Lisbonne, avec le sentiment d'être mort. Rassurez-vous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire», aussi Nooteboom nous épargnait-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Au loin se dressait la tour de Belém : Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore sur lui-même. Des rives montaient le grognement des chiens. Et puis le bruit des pages qu’on tourne. De Venise, nul rugissement. Nous sommes là encore aux confins de l'Europe, vagabonds, endormis comme dans une gare nocturne. Venise, cette «concrétion du néant», selon sa belle formule, aux eaux huileuses et aveugles. C'est là encore l'odeur de mort de la culture européenne que Cees Nootebomm halène. Venise des védutistes, celle des cours cachées, des eaux usées et domestiques. La sérénissime que des hommes ont construits sur les marécages de la plaine du Pô, une beauté si peu humaine, avant de l'asseoir sur leurs genoux, bien qu'elle n'ait cessé de signer la permanence de nos défaites. Cees Nooteboom observe ses ombres, ses ténèbres, ses brumes où les passants errent comme des spectres. Lui-même peut-être d'un autre monde déjà. Du reste, je le croyais mort à vrai dire, avant de tomber sur cet ouvrage. Mais vivant décidément dans un autre monde, de culture et de passions élégantes, poursuivant une conversation entamée il y a fort longtemps, de celles qui retiennent les hommes au chevet les uns des autres. Conversation... Non un essai ni un récit : Cees Nooteboom n'est pas un écrivain à projet, il s'aventure dans l'écriture, comme il le fait ici et comme toujours, comme il s'aventure dans les ruelles de Venise pour s'y perdre -où toujours il faut se perdre-, nous laissant éternellement songeurs parmi le bruit des oiseaux et le clapotis des rames. De Canaletto à Pound, Nooteboom nous fait toutefois traverser mine de rien toute la culture européenne. Ultimement. Car Venise est l'ultime : Proust, Rilke, Goethe, Montaigne... Ils y ont tous séjourné, à la recherche d'un temps qui n'est jamais parvenu à éclore. Venise... «Comme si le monde avait fait un rêve impossible», s'enfonçant aujourd'hui sous les eaux, « comme si la terre ne pouvait supporter si grande merveille». Ici Pétrarque, là Boccace. Arpentant tous deux le quai des Esclavons. L'hôtel de Kafka et Brodsky scrutant le vieux cimetière juif. Venise, la mer sans cesse épousée, écho de tous les mondes, «ce rêve fou dans un espace aquatique».

Cees Nooteboom, Venise, le Lion, la ville et l'eau, Actes Sud, traduit du néerlandais par Philippe Noble, octobre 2020, 236 pages, 25 euros, ean : 9782330136734.

Rencontrer CEES Nooteboom : http://www.joel-jegouzo.com/article-36821971.html

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283 : http://www.joel-jegouzo.com/article-36886022.html

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Isula blues, Jean-Pierre Santini

4 Novembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Barettali, un petit village corse accroché sur le toit d’un monde dérobé, ficelé dans une géographie de l’enfouissement, de la disparition. Une poignée de personnages vont s’y croiser, de loin, dans la solitude de leurs existences bancales. Ainsi Julien, l’ancien militant désabusé, Florence, la mangeuse d’hommes, Madeleine, la femme sans lèvres, ou encore Dominique qui voudrait prendre un nouveau départ - mais le peut-il dans cet arrière-pays perclus de l'ultime défaite qu’éclaire le job de Julien, chargé d’imaginer un développement possible au maquis corse, vendu déjà à l’industrie du tourisme qui ne voit là qu’un paysage à terrasser, un monde à raser ? La Corse en soins palliatifs donc, secrète, mutique, où le silence trouve son origine dans l’agonie d’un monde expulsé de lui-même. Peut-on vivre sérieusement ici, dans cette inhumanité qui gagne chaque jour un peu plus de terrain ? Dans cet univers minuscule où l’on chemine sans plus aucun but car il n’y a plus personne, où il vaut mieux faire le choix de ne plus aimer, car il n’y a plus personne, où, dans cette solitude écrasante, ne reste que la rumeur de son propre corps pour inquiétante compagnie ? Tours, détours, la beauté du paysage corse ne fait plus ici l’objet que d’observations dérisoires notées avec un zèle absurde par ce veilleur chimérique, l’ex-commissaire Santucci, greffier d’une pitoyable mission, consignant les trois ou quatre faits et gestes de ses semblables pour se faire l’espion d’une société impossible. Un monde minuscule en surgit, celui du voisin dont on a oublié de se venger, celui d’une femme que l’on n’a pas courtisée. Et dans cette société qui s’est organisée pour s’éviter, il ne reste que ces écarts entre les corps, auxquels nul ne sait plus donner sens, parce que tout ce monde a perdu déjà beaucoup de sens, comme on le dit d’un corps blessé à mort et presque entièrement vidé de son sang. C’est là, sur les bords de cet univers négligeable, que la violence va surgir. Dans une sorte de minuscule fin du monde, faite des absences d’un peuple latent désormais. Car s’il y a bien mort, finalement, cette mort, pourtant brutale, a pris l’allure d’un malentendu. D’un mauvais concours de circonstances où s’entremêlent les fils de tous ces destins que l’on vient de croiser.

Quelle beauté dans ce roman et quelle construction ! Jean-Pierre Santini, avec une maîtrise incroyable, relève l’une après l’autre les solitudes de ses personnages pour leur donner leur juste poids de chair et nous dire, en fin observateur d’un monde désabusé, nos propres détresses. Mais s’il sait rendre universel le drame corse, il n’oublie pas d’en restituer la singularité, en nous offrant des pages d’une analyse incroyablement fine sur la réalité de ce drame, des pages exigeantes, inattendues. Nous sommes ici à des années lumière des préjugés qui ont formé notre image de la Corse. Des années lumière traversées à la nage dans ce fulgurant roman où la description romanesque renoue avec le sublime que le roman du XIXème siècle avait accompli dans son approche du paysage. Peut-être encore Faulkner, c'est dire combien de pages il faudrait encore pour rendre compte de la fonction du paysage dans un récit à la narration entaillée, maquisarde. Et il y aurait toujours, sur ce « beau » là, beaucoup à dire encore, qui n'est pas sans convoquer Rilke : « la beauté, c'est le commencement de la terreur qu'un homme est capable d'affronter ». L'immense écrivain qu'est Jean-Pierre Santini l'affronte, dans un roman singulièrement sans cesse repris et publié trois fois sous trois titres différents !

Jean-Pierre Santini, Isula blues, éd. Albiana, coll. Nera, 98p., juin 2005, isbn 9782846981330

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Kent State, Quatre morts dans l’OHIO, Derf Backderf

16 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Nous tuons nos enfants. Ce n’est pas vrai seulement de l’Amérique, dont l’ouvrage raconte la folie, mais de la France d’aujourd’hui et de bien d’autres Nations. Qu’on se rappelle Rémi Fraisse, Steve Maia Caniço et tant d’autres. Ce n’est pas vrai d’hier seulement non plus, les états continuent de tuer nos enfants, simplement par peur et volonté de n’accorder jamais, à leur population, la démocratie qu’ils braient pourtant à corps et à cris dans leurs hémicycles hors sol.

Avril 1970, campus de l’université de Ken state, Ohio. Les étudiants du plus grand campus de l’Ohio manifestent contre la guerre du Vietnam. Aux States, 300 000 jeunes ont fui la circonscription qui leur impose une guerre dont on sait déjà qu’elle est perdue… Le tiers des troupes embarquées pour le Vietnam est composé de jeunes américains conscrits. 27 millions d’entre eux vivent ainsi dans la peur d’y aller.

A Kent State, le campus est comme une grosse verrue poussée sur un territoire sociologiquement non préparé à l’accueillir. La contre-culture y règne, tandis qu’autour, les habitants sont des petits bourgeois réactionnaires ou des fermiers d’un autre siècle. Le jeudi 20 avril, une grève massive touche les routiers d’un dépôt régional. La Garde Nationale est dépêchée pour briser la grève. Le soir même, Nixon annonce une offensive américaine en direction du Cambodge. Le lendemain, le campus entre en effervescence. La Garde Nationale intervient, baïonnette au canon ! 30 étudiants sont blessés, 200 autres arrêtés. Le FBI, La CIA et quatre autres agences de renseignement dépêchent sur le terrain des informateurs déguisés en étudiants. Nombre d’entre eux sont des provocateurs issus des rangs de la délinquance, manipulés pour faire dérailler les revendications des jeunes du campus… Jerry Rubins est l’un de ces provocateurs recrutés par le FBI, une petite frappe débile aux réactions imprévisibles. Mais il est armé… Le campus devient une véritable poudrière. Des bikers viennent y semer la panique. Le gouverneur de l’OHIO, lui, communique sur la présence de Weathermen, ces activistes violents qui font trembler les institutions, cependant peu présents sur le campus. Le samedi 2 mai, les civils s’arment pour réprimer les étudiants. Le ROTC, composé d’officiers de réserve fascisants s’établit sur le campus. Le soir, les étudiants attaquent le ROTC. La Garde Nationale réplique en envoyant les chars. A coup de crosse de fusil, les étudiants sont refoulés sur le campus, enfermés désormais dans une immense nasse à ciel ouvert.

Le Dimanche 3 mai, 800 Gardes, baïonnette au canon, viennent renforcer la police. 400 autres occupent la ville. Il s’agit d’isoler les étudiants, de les empêcher de sortir de la nasse géante mise en place. Ordre est alors donné d’intervenir, et à toutes les forces de l’ordre de masquer leurs matricules... des agents provocateurs infiltrent les rangs des étudiants : la CIA reconduit sur le campus son action d’hier, Chaos, qui visait à provoquer des heurts violents contre la police pour discréditer les mouvements gauchistes. Dévoilée partiellement en 1974, on ne saura jamais quel fut l’étendue de cette action. A 21h30, une manif pacifique s’ébranle sur le campus cerné. Une centaine d’étudiants veut rencontrer le Président de l’université, qui refuse. Le Major Harry Jones, sur place, fait charger la foule. Les Gardes se servent de leurs baïonnettes, blessant à l’arme blanche des centaines d’étudiants. Le lendemain les blindés arrivent. La Garde s’équipe cette fois du fusil M1 Garand, l’arme emblématique de la Guerre de Corée ! Une vraie opération militaire est menée pour en finir avec les étudiants réfractaires : il s’agit de «reprendre» la colline, dans un vaste mouvement d’encerclement. Mais l’armée n’y arrive pas face à la mobilité des étudiants ! Humilié, le major Jones sort alors son arme de poing. Au même moment dans la foule estudiantine, un indic, Norman, qui sera arrêté plus tard, sort aussi son pistolet et tire sur les soldats. Le major donne l’ordre d’ouvrir le feu. C’est un carnage. On relèvera 4 morts. 9 autres seront très grièvement mutilés et des centaines d’autres blessés.

L’ouvrage vaut pour sa documentation extrêmement détaillée, entre rapports de police et notes déclassifiées. Et pour ces analyses des mouvements estudiantins, tout autant que de la sociologie des Gardes nationaux ou du territoire de Kent et de l’OHIO.

Derf Backderf, Kent State, Quatre morts dans l’OHIO, éditions çà et là, traduit de l’américain par Philippe Touboul, avril 2020, 288 pages, 24 euros, ean : 9782369902829.

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Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy

13 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #entretiens-portraits

L’immense Frantz Fanon ! Le penseur des luttes coloniales du XXème siècle, mais plus pleinement encore, le penseur des effets psychiques de toute domination politique et sociale sur les populations asservies, la nôtre aussi bien, en ces temps de dictature (presque) réussie.

Août 1961, Fanon est parti rencontrer Sartre à Rome, pour lui demander de préfacer son essai : Les Damnés de la terre. Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann sont présents. Sartre est alors ce philosophe qui tourmente les pouvoirs en place et dont la voix porte bien au-delà de nos frontières. Un «maître» pour Fanon, qui sait combien pèseront les mots que Sartre lui consacrera. Et pourtant très vite, c’est à un retournement que nous assistons. Fanon, très affuté, n’est pas du genre à plier devant une idole. D’emblée, il défie Sartre sur certaines de ses positions théoriques, qui tendent à essentialiser la condition «noire». Il n’y a pas d’âme noire, assène Fanon, et la «négritude» de Senghor n’est qu’une soumission de plus à l’ordre colonial. Les Damnés, affirme-t-il, n’est en outre pas ce genre de livre qui s’adresserait à une Gauche blanche en laquelle il ne croit pas. C’est un livre de combat qui démonte les logiques à l’œuvre dans les «colonies, ces lieux d’enfermement à ciel ouvert». Un livre qui décrypte les mécanismes psychiques d’enfermement pour aider des êtres humains à se libérer d’un «système sadique». Le nôtre aussi bien, encore une fois, et nous gagnerions à relire Fanon à l’aulne de ce que nous vivons ! Interpelé, Sartre aura le courage d’accepter la critique et de se remettre en cause, non sans mal.

Roman graphique, le récit s’ouvre alors à l’approche biographique de Frantz Fanon. Fanon se raconte, sans cesse encouragé par Sartre, qui cherche à comprendre sa personnalité et les fondements subjectifs de sa pensée. Fanon se raconte et c’est passionnant ! Il rappelle la France acclamant ses libérateurs américains, mais non ces libérateurs africains, qui ont payé au prix fort leur enrôlement. Fanon raconte sa jeunesse, ses engagements, la reprise de ses études, son entrée difficile dans la vie professionnelle, noire sous sa blouse blanche, la médecine et puis la psychiatrie, sa réflexion sur cette dernière et toutes les expériences qu’il tenta pour sortir le milieu hospitalier de son impasse, où plus aucun échange symbolique ne circulait. Il raconte enfin l’Algérie, sa mission de porte-parole du FLN, ne cessant d’établir un lien entre guerre de libération politique et guerre de libération psychique, établissant un puissant parallèle entre le soin psychiatrique et l’engagement révolutionnaire, qui commande d’abord une libération psychique. Oui, l’engagement révolutionnaire est un soin, les Gilets Jaunes en savent quelque chose ! En se resocialisant, ils se sont transformés en sujets sensibles et historiquement agissants, ce que le néolibéralisme leur refusait à tout prix. Fanon voulait rencontrer Sartre, mais en fin de compte et comme en témoigne Simone de Beauvoir, à Rome, c’est Sartre qui rencontra un géant.

Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy, éditions La Découverte, septembre 2020, 230 pages, 28 euros, ean : 9782707198907.

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Ils ont tué Leo Franck, Xavier Bétaucourt, Olivier Perret

9 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Atlanta, 1913. Mary Phagan est assassinée. Elle avait 13 ans. Deux suspects sont rapidement appréhendés : Jim, un balayeur noir, et le patron de l’usine où Jim et Mary travaillaient : Leo Franck, qui est juif. Le 18 août 1915, à 7h05 du matin, Leo Franck sera lynché par une foule immense, puis pendu. En pleine forêt. Ses assassins ? Un juge, un avocat, le maire, le sénateur, le shérif, les "blancs" de la ville. La BD raconte cette histoire écœurante de l’Amérique raciste, antisémite, du début du siècle. Atlanta. La guerre civile est achevée depuis une cinquantaine d’année, mais les rancœurs du Sud blanc sont vives, qui continue de célébrer le Confederate memorial day ! A l’époque, Atlanta est une ville en construction, empoignée par la misère et la malnutrition. Nombre d’enfants noirs y disparaissent, enlevés, assassinés. Mais Mary est blanche. Le veilleur noir est immédiatement inculpé, la scène de crime souillée. Des indices portent toutefois à croire que le patron, juif, «a fait le coup». L’affaire tombant en pleine réélection, le juge s’en persuade d’autant plus vite que la ville et son électorat blanc entrent en ébullition. La presse s’empare aussitôt de l’affaire. Au lendemain du meurtre, on dénombre pas moins de huit éditions spéciales sur le sujet. Le 29 avril, 10 000 personne suivent les obsèques de Mary. La presse se fait du coup feuilletoniste, engrangeant les tirages, allant jusqu’à offrir une récompense à qui trouvera des preuves de la culpabilité de Leo Franck, le juif. Odieuse, une souscription est même ouverte pour embaucher un détective privé, tant les preuves manquent. Le KKK s’active, prêche, déploie toute sa haine. Mensonges sur mensonges, l’odieux règne en maître dans les rues d’Atlanta. Le 24 mai, Leo Franck est envoyé aux assises. Lors du procès, les faux témoignages sont innombrables. On relève pas moins de 115 vices de procédure. Mais les avocats de la défense eux-mêmes prennent partie contre leur client… Leo Franck est condamné, mais devant la légèreté de l’accusation, sa peine est commuée, provoquant des émeutes. Le gouverneur tente d’empêcher sa condamnation, tant le doute est grand sur sa culpabilité.  Mais la presse l’emporte, soulève l’indignation des foules, qui finissent par s’emparer de Leo Franck, aidées par la police et la justice, pour le lyncher avant de le pendre. Quelques années plus tard, Jim, le balayeur, finira par avouer…

Tout en saturation d’ocres, rouges, bruns, les contours rehaussés de traits noirs, la BD est saisissante, extraordinairement documentée, offrant les rapports de police, de justice, les faux témoignages, les articles de presse vindicatifs et abjects.

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Nickel Boys, Colson Whitehead

6 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Colson Whitehead continue d’explorer la condition noire américaine. On se rappelle son ahurissant Underground railroad, histoire de la terreur blanche, avec partout en filigrane, l’écho d’une Déclaration d’indépendance qui ne fut que la déclamation hypocrite d’une liberté qui n’existait pas. Avec Nickel Boys, Colson Whitehead se rapproche de nous, qui découvrons soudain l’existence d’un charnier : 43 corps d’enfants et d’adolescents noirs, ligotés, jetés dans des sacs, près d’une institution de redressement sinistre : Nickel, en Floride. L’occasion pour les anciens de Nickel de renouer entre eux et de se remémorer l’enfer de cette école disciplinaire dans laquelle les blancs les avaient enfermés pour des peccadilles : vagabondages, vols à la tire ou de voiture. Voire simple présomption. Nickel, «des êtres toujours à deux doigts de disparaître». Les anciens serrent les rangs. Songent à Elwood, contactés : le sous-directeur de l’établissement vit toujours, tranquille, Elwood le laissera-t-il impuni ? Tant d’exactions, de viols de gamins, de tortures, d’assassinats odieux de ces enfants sans défense. A côté du charnier «officiel», on découvre un cimetière clandestin. Elwood, vieille figure de Nickel, ne va-t-il pas se bouger ? Elwood. C’est toute sa vie qui nous est contée alors. Depuis son plus beau cadeau alors qu’il était un élève brillant mais pauvre, en 1962 : les enregistrements des discours de Martin Luther King qu’il se passait en boucle sur un vieux gramophone. Elwood se rappelle : ces enregistrements lui offrirent un langage dans lequel exister. Quand il les écoutait, il se sentait enfin proche de lui-même. Réconcilié. Humain. Jusqu’à Nickel, où on le jeta parce qu’il était assis à côté d’un petit voleur de voiture. Nickel et son premier passage à tabac, dans la salle des raclées. Nickel et les sévices sexuels qu’y subissaient les jeunes enfants. Spencer, le surveillant sadique. Et son vieux pote à lui, Elwood : Tuner. Tuner, Griff, Jaimie, c’est une galerie de portraits attachants que fait vivre Colson Whitehead avec un talent sans pareil. Le livre est à couper le souffle. On est en 1988, à New York, Elwood raconte. Les derniers chapitres sont hallucinants, de profondeur d’esprit, d’humilité, ouvrant au tragique de la condition humaine sur un retournement qui laisse pantois, qu'on ne peut qu'intérioriser, scruter comme nôtre. Un très très grand roman, écrit dans une langue simple, modeste pourrait-on dire, tout entière au service de la fiction qu’elle déploie, dont la force est suffisante pour nous entraîner au plus profond de nous-même.

Colson Whitehead, Nickel Boys, Albin Michel, traduit de l’américain par Charles Recoursé, août 2020, 260 pages, 19.90 euros, ean : 9782226443038.

Underground Railroad :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/12/underground-railroad-colson-whitehead.html

 

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Le Temps des hordes, Anouk Langaney

5 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Qu’est-ce qu’une horde ? La 3ème K, 1er trimestre 2020. Une parisienne débarque. Louna, 13 ans. Elle bouge tout le temps, s’avère hyper-sensible. Moins bizarrement que Pierre-Ezéchiel toutefois… Il est vrai qu’avec un nom pareil… Tout va péter. Il le sent. Il le sait. Des images de pierres s’imposent à son esprit. Qui lui parlent. Les falaises ont peur de l’eau, du sable, de la mer. Et puis le Gozzi se met à hurler. Un rocher de 716m de hauteur… Il hurle qu’il va se casse la gueule. Et il s’effondre vraiment. Sur le collège construit à flanc de montagne. Panique sous l’énorme déferlement de pierres. Panique dans la 3K, où s’organise néanmoins un salut précaire de bouts de ficelles en fragments de tables, une cabane de tabourets tandis que le bâtiment décroche du flanc de la montagne. Qu’est-ce qu’une horde ? La nuit les hélicos tournent dans ce ciel de décombres. Nos collégiens sont sauvés par leur cabane de fortune, tandis que le mont Gozzi est à terre. Qu’est-ce qu’une horde ? Tous les ingrédients sont réunis pour tenter une réponse. Mais la tenter seulement : une horde, ce ne sont pas quelques vains mots égrenés même en toute conscience, qui pourront en précipiter l’existence. Il faut qu’elle s’incarne. Tout de même, de l’événement hors norme qu’ils viennent de vivre aux individualités décalées de chacun des protagonistes, on la sent se déterminer peu à peu. Ne lui manque pas même ce moteur imprescriptible de l’aventure, essentiel, celle que tout adolescent appelle au plus profond de lui, tout autant que celle que nous ne savons plus reconnaître dans l’écume des jours. Cette écume qui forge le récit et en justifie l’existence, requérant son lecteur. C’est finalement le vrai mérite de ce roman que de nous conduire à nous poser des questions primordiales au gré de ce qui fonde le roman jeunesse. Une camaraderie se met en place. Est-ce déjà une horde ? Les aventures que nos héros traversent, en outre, interrogent notre temps présent. Comme à l’affût du monde. D’un monde sans guère d’issues sinon l’espoir, justement, de la horde naissante dont on voit bien qu’elle appelle un second opus.

Anouk Langaney, Le Temps des hordes, éditions Albiana, 1er trimestre 2020, 190 pages, 16 euros, ean : 9782824109350.

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La Machine s’arrête, E. M. Forster (1909)

2 Octobre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Publié en 1909, l’ouvrage de Forster fut mal accueilli et ne parvint pas à convaincre ses contemporains du danger d’une civilisation qui de plus en plus déplaçait les enjeux du progrès du côté des «machines», de la production capitaliste, de l’artificialisation de la vie. Pas de prédiction. Forster avait simplement compris les leçons de Marx et perçu l’horizon où nous embarquait la société marchande dans cette fable aux allures dystopiques.

Une fable qui aujourd’hui résonne à plein du monde qui est le nôtre et dans lequel, tous, nous avons fini par comprendre que le capitalisme n’était qu’une machine à détruire l’environnement et l’humanité, n’en déplaise à l’irresponsable Jadot. La production marchande n’a pas d’autre logique que de vouer l’humain et son environnement à la destruction. Aux yeux de Forster, à l’époque, c’était le commerce britannique qui incarnait cette évidence et conduisait tout droit au désastre. Détruisant non seulement l’homme et la nature, mais les liens sociaux et confisquant le pouvoir entre les mains d’une caste de technocrates, incapable de penser les conséquences de sa soumission à ses propres dogmes.

L’homme néolibéral n’est qu’un moyen, non une fin en soi. Un moyen désormais totalement dépendant de l’infrastructure technique de ce que Forster nomme « la Machine », et sur laquelle personne n’a plus aucune prise. Certes, le récit qu’il déroule a de quoi surprendre par la justesse, aujourd’hui, de son propos : dans le monde confiné qu’il décrit, les corps sont devenus obsolètes, encombrants, ce «fardeau humain» qu’évoquait l’UE en 2005 dans un rapport sur le coût de la santé humaine dans le projet capitaliste ! Le plus juste dans ce roman, c’est au fond sa vision d’un monde atomisé, au sein duquel plus aucune révolte n’est possible, parce qu’il n’existe plus rien pour faire corps, pour faire société. Confiné, chaque un est livré à ses angoisses, recevant sa dose de neuroleptiques pour la surmonter et trouvant dans cette angoisse sa seule raison de vivre… Dans le roman de Forster, le soleil est sans course, le monde sans fenêtre, sans porte, la terre sans géographie. Inutile de voyager : tout est partout pareil. Les humains n’ont plus aucun autre contact entre eux que virtuel. Personne ne s’expose plus à l’air libre, personne ne se promène. Pour aller où ? Le sens de l’espace est annihilé. Certes, il peut arriver ici ou là qu’un être soudain surgisse à lui-même, mais plus par accident que par volonté. C’est le cas de Kuno, le héros. Qui un jour est « sorti » accidentellement de son confinement… Il a marché. Dehors. Il a respiré l’air sauvage des collines du Wessex ! Et compris que quelque chose d’énorme arrivait du dehors. Il l’a compris dans ses jambes, sur sa peau, dans l’auto-révélation pathétique de sa chair, comme réinventant l’expérience de la caverne. Tentant d’alerter sa mère, prisonnière de l’illusion capitaliste. En vain. Lui, il a vu que la machine nous pliait à sa logique. Et compris qu’elle pourrait presque fonctionner un temps sans « nous ». Mais un temps seulement. Car il a vu les collines du Wessex, dans une métaphore prodigieuse ouvrant à la lecture des horizons d’humanité phénoménaux. Et les collines lui ont fait éprouver les ratés qui peu à peu détruisaient la Machine elle-même. Lui a compris que la machine était en train de s’arrêter. L’ouvrage est grandiose, mais pessimiste : quand il sera trop tard, et c’est pour bientôt, il n’y aura rien au bout. Sinon que nous mourrons en retrouvant la vie, comme l’affirme tragiquement Kuno.

E.M. Forster, La Machine s’arrête, édition L’échappée, collection Le Pas de côté, traduit de l’anglais par Laurie Duhamel, avant-propos de Pierre Thiesset, postface de Philippe Gruca et François Jarrigue, septembre 2020, 110 pages, 7 euros, ean : 9782373090765.

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La vie seule, Stella Benson

29 Septembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

« Mon moi est devenu trop fou pour que je le maîtrise »… Commence la narratrice. Et en effet, cela va partir dans tous les sens ! Une véritable explosion textuelle, écrite au tout début du XXème siècle. Un texte qui caracole, mêlant les registres, les tons, les styles, tantôt familier, tantôt savant, articulant la satire sociale à l’énonciation subjective de la vie, la revendication politique à l’envie égoïste, la réflexion culturelle aux considérations philosophiques, l’intime et l’espace domestique à l’oraison publique. Un livre « magique » dans ce Londres de 1918 outragé par la guerre, où la littérature s’offre pleinement pour ce qu’elle est aussi : une consolation, l’espérance, mieux qu’un cordial, le lieu où ça tient : vivre. « Il y avait six femmes, sept chaises et une table ». Le mobilier de l’œuvre est réduit à sa plus simple expression. Un huis clos souvent, ces six femmes se retrouvant, on ne cherchera pas à savoir comment, pensionnaires de la Vie seule, une effarante pension conçue pour accueillir les gens « différents », sans jamais leur permettre de faire société autrement que dans la cage d’escalier de l’immeuble. L’inconfort pour règles donc, dans un quartier « démodé » de Londres, deux églises et un magasin et rien, pas grand-chose, un maire esseulé qui les suit, tout à la fois président de leur association de charité (le Comité), et épicier -meilleur épicier au demeurant que maire, mais c’est une des autres histoires que le roman raconte. A la pelle donc les digressions, de fils en développements saugrenus, à une époque où, faute de miracle, seule la magie peut sauver les vies de leur si piètre condition. Le Comité de charité donc, comme il en fleurit tant aux heures sombres, épinglé avec jubilation par l’auteure dans ses principes comme dans son fonctionnement. Le Comité, siège. Un balai s’y est invité, qui répond au nom d’Harold et qu’il faut bien ramener chez lui à présent : le mystérieux hôtel de la Vie seule… Sarah Brown s’en charge –l’une des six. Harold sait très bien pourquoi il la ramène celle-là, parmi les sorcières. Sarah qui de son propre aveu «a toujours été un fardeau», va se révéler à son propre invraisemblable : qui est l’ordre de tout récit sur soi. Ce que le texte nous livre, c’est ça : des anecdotes personnelles dont on voudrait qu’elles consignent le vrai sens de la vie, des digressions, des historiettes, ses dires qui nous accompagnent et nous sauvent d’un cheminement besogneux entre deux herses sociétales. Sarah Brown est remplie de rêves simples et beaux, de jugements  précieux et puissants, que nourrit, plus qu’elle escorte, la magie, cette «compagne de route déroutante», pourtant la seule qui puisse raisonnablement nous sortir de l’ornière dans laquelle la société sans cesse nous plonge.

Stella Benson, La Vie seule, éditions Cambourakis, traduit de l’anglais par Leslie De Bont, octobre 2020, 204 pages, ean (lu sur épreuves corrigées).

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Reflux, Franck Membribe

25 Septembre 2020 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

La mer. Pas le père. Recraché plutôt qu’accouché. Expulsé des eaux amniotiques sur une plage hostile, un hélicoptère tournoyant dans le ciel, dans son ciel d’apocalypse, la mer au soleil allée, indifférente, de son oubli même, désabusée. La mer, pas le père, qui n’est plus même père : désossé, échoué. Echoué, oui, c’est exactement cela : dans la mise en échec de sa mémoire, nu comme un ver allongé sur la plage, sous le soleil, mais pas exactement. Le père, c’est monsieur X. Sauvé par une femme au large de la Sardaigne. Une femme… Recueilli par une femme dans une sorte de retournement du gant, l’utérus à l’envers, vomi, nu sur l’île du Mal Ventre -Malu Entu en sarde-, qu’un tsunami vient de frapper. La femme qui l’a amassé (si : amassé), s’interroge : il était peut-être en vacances. Il était peut-être bon nageur. La femme, c’est Enza. A l’hôpital, ce sont moins des souvenirs qui lui reviennent, que des sensations. La madeleine. L’arbre effeuillé de Virginia Woolf. Débarqué de l’hôpital -(encore rejeté, et ça ne sera pas la dernière)-, Enza le prend en charge. La maman, plutôt que la putain ? Qui ne sait trop quoi faire, de long en large sur la plage –enfin, plus tard, dans le roman. Pour l’heure, elle le confie à sa mère. Une histoire de mères, je vous dis… Garantes de la filiation. De la mémoire donc. (Peut-être). Il s’y retrouve en tout cas, déchargé de tout, vide, vacant plutôt. Disponible. Au temps qui passe. A jouir de l’instant présent comme un gros bébé ouvert à l’auto-révélation pathétique de sa chair. Le bios des grecs anciens. Non leur Vie Bonne : ce n’est pas le moment Calypso d’Ulysse –encore que...

Une enquête révèle qu’on a retrouvé une liste de disparus. Il n’était donc pas seul sur cette île. Mais pas les corps. La mer ne les a pas encore rendus. Qui est-il ? C’est la question que l’on se pose, qui ouvre, gigantesquement, à la possibilité du roman. Une possibilité construite méthodiquement au fil de l’intrigue, soutenue par le genre, entre noir et polar. On trouve un caisson, une multitude d’objets à l’intérieur. Des cartes, des carnets de notes, de voyage, une clef usb. On lui découvre un nom. Edwin. Tandis qu’un homme l’aborde mystérieusement : « Je sais qui vous êtes ». Un écrivain. Voilà : c’est l’histoire d’un écrivain qui ne se rappelle plus de rien et qui erre entre les débris de sa vie éparse, à la recherche du lien qui pourrait tout rassembler. Ou pas. Ou plus. L’homme qui l’a abordé est un lecteur. Vous, moi. Il lui a tendu un bouquin que monsieur X aurait écrit et dont il veut savoir pourquoi il a choisi un tel dénouement, qui l’a tant laissé sur sa faim. (Il croit que l’auteur choisit toujours. Mais regardez, même Proust sur le marbre de l’imprimeur, hésitait encore… Il faudrait savoir lire autrement sans doute, y compris les romans, surtout les romans).

Voilà donc l’histoire. Toute ? Pas vraiment. Même jamais vraiment en fait : à quoi tient une histoire ? A l’intrigue ? Aux personnages ? Aux thèmes abordés ? A son rythme ? Un peu tout cela, et davantage : peut-être tient-elle à la même branche que la Vérité -(alèthéia en grec ancien, avec ce privatif «a» qui instruit une résistance à l’oubli –au Léthé, son fleuve)… A cette Vérité donc, qu’on ne peut dire toute selon Lacan et qui précisément, parce qu’on ne peut la dire toute, se constitue en Vérité… Mais ailleurs… Là où le roman de Membribe n’a cessé de m’emporter, comme une déferlante de mémoire sur laquelle rien n’a prise…

Le livre donc, celui qui est enchâssé dans le roman de Membribe : l’Allemagne démocratique des années 80 et son amnésie nationale qui permit tant d’oublier et d’éviter la réparation des crimes du passé (mais peut-on réparer ?). Poupées gigognes : comment se défaire du poids du passé, file le roman ? C’est très simple en fait : l’oublier. L’enfouir. Le jeter au Léthé plutôt qu’à la mer, qui recrache tout. Monsieur X, dont on connaît le nom désormais, dégondé dans des identités successives, ne se rappelle pas avoir écrit ce roman. Mise en abîme. La mer comme un immense roulis jamais interrompu, tandis que l’auteur au sommet de cette création, je veux parler de Membribe, tisse entre ces personnages le réseau des représentations, des sensations, entrelaçant avec bonheur les narrateurs, ces deux au creux desquels il a fourbi son écriture : Enza, Edwin. Enza, peut-être le vrai sujet du livre. Du moins le personnage le plus «lisible». Du moins le personnage le plus fidèle (comme dans la fidélité à soi, de Badiou). L’auteur donc, c’est dire son omniscience, croisant le fer, contraint par son impossibilité à oublier quoi que ce soit sous peine de nous débarquer, nous lecteurs, dans des voies sans issues, quelque île déserte par exemple, délivrant plus qu’organisant son récit, délesté de ces artifices qui trop souvent fondent l’essentiel d’un roman, pour nous offrir une lecture comme apaisée : un cheminement où la voie serait le but, le Via viatores quaerit de saint-Augustin. (Dès les premières lignes, j’ai su que je voudrais rester là des heures, des jours, à camper dans ce texte mon pas tranquille et silencieux).

Enza enquête donc. S’interroge. Que s’est-il passé sur l’île où l’on a repêché monsieur X, devenu Erwin, devenu Johann Turbenthal, d’un nom qui n’existe que sous l’occupation d’une commune proche de Zurich ? Qui était cet étranger déposé un jour sur cette île en compagnie d’autres égarés qui ne savaient pas, eux, à quoi s’attendre, à quoi ils s’étaient engagés ? Mais un étranger, ça n’existe pas. Plus. Jamais. Demandez à Meursault. Même pourvu malgré lui d’une identité certifiée.  Même griffonné de traces : sur la clef usb, on a réussi à sauver une nouvelle qu’Erwin aurait écrite : «Vertige». A la lecture de laquelle peu à peu des lambeaux de mémoire lui reviennent. Des lambeaux : la mémoire est une chair avant tout. Avant que d’être des images. Où son fils lui revient.  Si peu prodigue. Où sa femme lui revient. Où lui reviennent les clefs de sa maison. Mais qui est-il au final ? Qu’a-t-il fait ? Que s’est-il passé sur l’île, avant que le tsunami ne vienne presque tout effacer ? L’île, c’est celle des chasses du comte Zaroff… Une sorte de délire démiurgique où sombra le romancier que fut Erwin. Ou peut-être la voulait-il, Membribe et non Erwin, comme cette île mystérieuse inventée par Jules Verne, où resurgit le Nautilus, englouti avant d’y renaître, par le puissant Maelström des îles Lofoten : un lieu où reconstruire la possibilité du roman. Mais l’île n’est pas nourricière. Malgré le trésor qu’elle recèle. Intrigant ? Oui, comme se doit de l’être toute bonne littérature dont le seul objet, peut-être, est d’intriguer la langue. L’Esprit.

Que s’est-il passé sur cette île dont un fou revendique l’indépendance ? Qu’elle ne fût plus sarde... Nouvelle mise en abîme… Où cette fois remontent comme un reflux d’autres mémoires tragiques, englouties par la mer et dégluties par elle comme ces milliers d’exilés chaque année déposés sur nos plages. Enza emportée brusquement dans ce Maelström pour découvrir qu’elle n’est elle-même peut-être pas tout à fait sarde. Enza scrutant sa mère, immaculée, comme l’est au loin la mer, qui ne recouvre en fait jamais rien.

Tout le reste est littérature. Le pathétique de l’écrivain : la besogne de construire une intrigue, une histoire, qui importent moins que nos propres vagues faites pour nous submerger, et le récit avec. Le texte n’est sublime que de se dérober, plus encore que de s’absenter, au moment où on y touche (comme on accoste une île), pour nous entraîner dans cet ailleurs où rien n’est gravé, où tout n’est qu’en puissance d’être. Il n’est sublime que de nous éveiller, comme dans un premier matin du monde, nu sur une plage désolée, sans qu’on sache jamais à quoi. Qu’est-ce que lire nous veut ? Plus qu’écrivain, Edwin s’est fait lecteur. Qui surplombe son créateur, Membribe. C’est dire la richesse de ce roman, construit sur une homologie de structure -(pour faire savant)- très forte entre son sujet et la façon dont il le narre : ces mises en abîmes incessantes, et jusqu’au dénouement : ces corps rejetés par la mer que le nautilus, finalement armé, tentera de sauver. La suite, là où le roman nous laisse, seul face à soi-même, à chacun de nous de l’inventer. Pure fiction personnelle ou bien traverser le miroir et les lignes à la nage pour réinventer la vie… Merci la Rimbe !

Franck Membribe, Reflux, éditions du Horsain, juin 2020, 274 pages, 10 euros, ean : 9782369070788.

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