LA LONGUE MARCHE DE LA MEMOIRE CHINOISE...
Mémoire de Chine. Mémoires plutôt, plurielles, fragiles. Mémoires enfouies, biffées, jamais révélées, risquées là pour tenter de recomposer l’imaginaire collectif d’une nation. Mémoires en forme d’hommage, superbe travail d’anamnèse, et d’identité, conduit par la journaliste Xinran autour de la génération de ses parents et de ses grands-parents, en forme de traversée du XXème.
Mémoire ambitieuse donc, résolue, rien moins que cela, à forcer la vieille «culpabilité» chinoise venue du fond des siècles, pour dire une autre histoire que celle des musées anthropographes… Travaillant au corps cette culpabilité surgie à la suite d’une réforme juridique qui, dès le IIème siècle, étendit la faute à la famille du criminel. Par parenthèse, cette idée de la responsabilité collective dans le droit pénal fut introduite en France en 1670 par le roi louis XIV, avant d’être abrogée.
Mémoire difficile, affrontant des siècles d’inhibitions savamment orchestrées. Travail de Mémoire plutôt que Devoir de Mémoire, scrutant avec force un passé ravagé par la Révolution Culturelle, revisitée aujourd’hui par toute une nation un peu trop prompte à se moquer des idéaux des générations précédentes.
Un travail de mémoire pour établir des vérités, les explorer du moins, dans un livre tendu en miroir à la nation chinoise, l’un de ces ouvrages que l’on aimerait voir surgir chez nous, à propos de « Nous »…
Les témoins proposés dans l’ouvrage ont ainsi plus de 70 ans. Des bandits de la Route de la Soie aux rescapés de la Longue Marche, ils confessent ce que furent leurs temps, marqués par l’un des plus grands événements du siècle : la Révolution maoïste.
Comme celui de la Longue Marche. Ouvert par le puissant témoignage de M. Changzheng, né en 1916, qui participa d’un bout à l’autre au périple, aujourd’hui disqualifié, nombre de jeunes chinois se demandant même si cette Longue Marche a eu lieu, et si elle fut vraiment aussi longue qu’on l’a prétendue : plus de 12 000 kilomètres…
A ces deux questions, les historiens répondent oui. Mais il vaut la peine d’entendre ce témoignage pour comprendre que loin de l’historiographie officielle, elle fut à bien des égards moins un événement fondateur qu’une tragédie pour les centaines de milliers de chinois qui y ont pris part.
Rappelons en à grands traits les moments. Dès 1933, le Guomindang mobilisait 1 millions de soldats pour attaquer chacune des bases rurales de la guérilla communiste et 500 000 supplétifs pour lancer leur attaque sur le soviet du Jiangxi.
A cette époque, le secrétaire du PCC, Qin Bangxian, se rallia à la stratégie de Li De (l’allemand Otto Braun), qui préconisait une attaque frontale du Guomindang. Attaque qui échoua : Otto braun ne disposait que de 100 000 hommes mal équipés et 30 000 guérilleros. Si bien que l’année suivante, l’Armé Rouge ne savait plus que faire, ni où aller. Les officiers, désemparés, ordonnèrent un repli désordonné, véritable fuite hagarde au gré de décisions contradictoires. Ainsi démarra la Longue Marche, en une fuite éperdue, incohérente, en incessants allers-retours, jusqu’en janvier 1935, date à laquelle, seulement, les choses s’organisèrent un peu mieux, Zou Enlai reprenant le commandement militaire tandis que Mao devenait son second. Un Mao qui ne devait pas y prendre part en fait, contrairement à ce que l’Histoire officielle martela pendant des années…
Rares ceux qui l’ont faite en entier, et à pieds : les officier montaient des chevaux.
Quelle vision ce témoignage nous offre-t-il alors, d’une marche insensée, folle à bien des égards, hallucinée et terriblement coûteuse en vies humaines. Ils furent des milliers à fuir leurs colonnes, errants, jetés dans les campagnes sans plus savoir que faire. Comme ces hommes venus du Nord du Sichuan, une région dans laquelle on ne mangeait pas à sa faim, et qui ne s’étaient enrôlés que parce que l’Armée Populaire promettait de les nourrir. Des femmes aussi, des enfants essaimés sur le bord des chemins. Et des milliers de disparus, des milliers d’égarés dans les franchissements douloureux des pics enneigés (le mont Jiaping culminant à plus de 4000 mètres, franchi dans tous les sens en allées et venues dispersées, ses sentiers jalonnés des morts des précédentes ascensions). La pluie, la grêle, la neige, la glace, le froid, les steppes marécageuses, hommes et femmes épuisés, affamés, mangeant l’herbe des routes, les racines des buissons et le cuir de leurs ceintures, marchant souvent en une longue file de somnambules accrochés à la queue leu leu dans le brouillard. Des témoignages poignants, fascinants, une époque livrée sans fard à notre compréhension avec en arrière-plan une Chine surprenante, celle d’aujourd’hui, à scruter aussi résolument son Histoire.
Mémoire de Chine, de Xinran, éd. Philippe Picquier, janvier 2010, Collection GRAND FORMAT, 672 pages, 23,50 euros, ISBN-13: 978-2809701494
FREEDOM SUMMER, luttes pour les droits civiques, Doug McAdam
1964. Les trois mois qui vont faire basculer l’Amérique : 959 gosses de riches vont adhérer au Summer Project, et descendre inscrire les noirs du Mississippi sur les listes électorales de l’état le plus réactionnaire de l’Union. 959 gosses de la Heavy League : Harvard, Yale, le M.I.T., plutôt libéraux politiquement, issues des familles les plus riches des Etats-Unis (c’était l’un des critères de leur sélection !), vont vivre chez l’habitant : les familles les plus pauvres des Etats-Unis. Ou dans des Freedom Houses, dans la plus grande promiscuité, qui vont très vite se transformer en phalanstère où la parole ne cesse de ciculer, où les sens ne cessent d’être sollicités, filles, garçons de bonnes familles soudain mélangés entre eux et avec les populations noires -et découvrir la liberté sexuelle. Ils vont se voir confrontés à l’extrême misère de populations toujours quasiment réduites à l’esclavage, en prendre la mesure, créer des écoles libres, des dispensaires libres, des maisons communes, et se heurter à l’extrême brutalité des blancs, que le KKK, toujours vivace, va déchaîner contre eux dans une haine totale. Libéraux, chrétiens, issus des familles les plus prestigieuses de l’Union, ils vont connaître la Terreur, vont se voir kidnappés, battus à mort pour une dizaine d’entre eux, se faire tabasser, le tout avec la complicité de la police de l’Etat cédant à l’arbitraire aveugle. Et moins d’un mois après leur arrivée, ils vont se radicaliser. Les courriers qu’ils envoient à leur parent en témoignent, alertant d’un coup par l’intermédiaire de ceux-ci, grands magnats de la presse, puissants capitaines d’industrie, l’opinion publique américaine (blanche) qui ne peut supporter de voir ses enfants battus à mort par une bande de fascistes furieux. De nouveaux volontaires débarquent, des communautés se forment, la rupture est totale avec leur ancien mode de vie et de pensée. Une grande partie des leaders de la contestation américaine va sortir du Freedom Summer. Trois mois. On kidnappe toujours, on bat toujours à mort, mais par centaines des journalistes descendent dans le Mississippi relayer les événements, faire une publicité énorme aux modes de vie expérimentés par ces jeunes étudiants blancs. L’Amérique n’en croit pas ses yeux. Une Nouvelle Gauche émerge, radicale, qui se rappelle soudain ses aînés communistes, réprimés dans le sang, se met à leur écoute dans ces communautés libres où l’on ne veut plus vivre comme avant. Les attentats à la bombe n’y font rien. Les volontaires restent et expérimentent dans la foulée de nouveaux discours politiques, culturels, idéologiques, un autre mode de vie sans classes, sans races, sans différences sexuelles. Et cette jeunesse réformiste au départ, idéaliste, met à bat non seulement le libéralisme américain, mais cette pseudo Gauche qui veut leur confisquer leur lutte. Ils étaient l’apogée du mouvement libéral américain, celui-ci s’écroule comme un château de cartes. Dans un an, le Black Power surgira. La violence change de camp. 1965 : les émeutes de Watts, à L.A., terrifiante réponse des blancs conservateurs qui enverront les chars dans les rues de L.A.
Il n’y a pas de changement possible sans violence révolutionnaire. C’est ce que nos volontaires ont appris.
Et c’est cette expérience qu’explore le livre. Une enquête sociologique menée des années durant. L’auteur a compulsé les archives, les lettres de motivation étonnantes de candeur au départ, et puis les courriers envoyés par ces gosses à leurs parents. Il a retrouvé les vétérans du Freedom Summer, a mené ses entretiens, décrypté les discours, les idées, les cultures, enregistré les trajectoires, les vécus, qui nous étonnent encore et nous éclairent sur ce tournant invraisemblable et la surrection de cette Gauche radicale. Trois mois. La création d’un réseau social à l’échelle des Etats-Unis, porteur d’un message qui allait transformer toute la jeunesse américaine. Trois Mois d'où vont surgir le féminisme, la contre-culture américaine, le mouvement hippie et les comités Viernam. Freedom Summer : le canevas d’une grande partie des mouvements des années 60.
Freedom Summer, Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, Doug McAdam, traduit de l'américain par Lélia Izoard, éd. Agone, coll. l'Ordre des choses, 474 pages, 26 euros, ean : 978-2-7489-0164-1.
Nous les nègres, James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King
Trois entretiens de 1963, avec une préface inédite d’Albert Memmi, posant d’emblée que les Noirs d’Amérique ont subi deux traumatismes : celui de l’esclavage, et celui de la décolonisation, mais oubliant le troisième traumatisme : celui de la décolonisation, qui n’aura été qu’une privatisation de la colonisation, et dont un pays comme la France porte toujours les stigmates. Haine froide, à quoi pense la droite américaine ?, Nicole Morgan
La moitié des électeurs américains va confier son destin à un républicain modéré (Obama), ou radical (Romney). Un vote de dépit titrait très justement aujourd’hui Libération. L’autre moitié n’ira pas voté. Elle sait qu’il n’en ressortira rien de bon pour elle. Elle sait que le calendrier électoral est l’une des formes qu’a prise dans le monde la liquidation de la démocratie. L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne
La passion de l’Histoire, incarnée. Comme une vérité intime, personnelle, charnelle. Comme un événement duquel on ne peut plus sortir. L’histoire de rapines des commerçants français par exemple, qui se sont jetés sur l’Afrique avec une seule idée en tête : devenir des nababs blancs. De La Rochelle, par vaisseaux entiers ils partaient s’enrichir sauvagement et Paul Ardenne, enfant de la Rochelle, ne pouvait pas ne pas réaliser ce que cela signifiait concrètement.
L’Histoire comme une sensation, physique. Avant que d’être une couleur, elle est tel champ de bataille et la terre retournée, où l’historien met genou en terre pour ausculter ses cicatrices. Pas d’Histoire sans ce lien intime aux événements. Voilà le lieu qu’il nous avoue superbement, n’ayant depuis lors cessé d’en vivre l’intimité : l’anfractuosité d’une roche affleurant sous la végétation, vestige qu’il faut à présent déterrer pour comprendre. Les ruines, vivantes d’un coup, surgies là, sous la main. C’est Paul Ardenne déambulant dans Berlin Est et voyant de ses propres yeux ce qu’il en coûte de fuir, les quelques mètres stoppés net par la ronce métallique. Ou ce Berlin du début du XXème, "qui grandissait à la vitesse d’une carriole, avec ses banlieues gorgées de ressources humaines". Lisez Berlin AlexanderPlatz, lisez Ardenne, vous comprendrez et cette passion et sa nécessité. L’humiliation sociale toujours recommencée, les rudes militants Spartakistes égorgés la nuit et puis Berlin envahit des décennies plus tard par l’herbe qui signe l’arrêt de mort du communisme. Paul Ardenne porte partout son regard chaviré. L’Afrique, toujours, depuis le commencement, une passion qu’il n’a cessé d’affronter. Storytelling poignant, celui de vivre, tout simplement, au creux d’un monde immense et habité de ses semblables. L’Histoire comme un destin personnel au fond, livrant le monde aux êtres humains. Un Paul Ardenne qui n’en oublie jamais le pathétique de nos vies, comme dans cette sortie de l’histoire sous la pression de l’âge ou de la maladie, évoquant Jean-Luc Nancy écoutant les battements de son cœur malade au plus fort de l’engagement en Irak. L’Histoire est poésie, au sens fort. Reconnaissant envers Jacques Valette qui lui a tout enseigné : la beauté d’être de ce monde.
L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne, éd. Le Bord de l'eau, coll. La Muette, septembre 2012, 154 pages 15 euros, ISBN-13: 978-2356871886.
Alain Châtre, Lus-la-Croix-Haute (1993)
On voudrait pouvoir s'arrêter là.
Rester à la ferme du haut avec une vie dure et sédentaire,
Païens dans nos croyances toutes pleines des histoires qu'on raconte.
Ne plus s'entendre dire bougre d'âne de la ville.
Cependant, l'appréhension d'une mélancolie
à nulle autre pareille nous en détourne et nous demeurons à la ville pressés de nous perdre.
La Drôme des, tendresses -voyage au coeur d'un terroir, poèmes de Alain Cha^tre, photos de Dominique Errante, éd. Peuple Libre, 96 pages, ean : 9782907655187.
Les cloches de la terre
La Toussaint résonne désormais dans la discrétion d'un paysage sonore tout entier sous le joug du flux continu des bruits automobiles. Le reste du temps, l'on n'entend guère que le son "civique" de l'instrument municipal par excellence : la sirène des pompiers. Seuls semblent devoir survivre dans nos mémoires le clocher de Saint-Hilaire, ou l'église de Combray, prenant dans l'œuvre de Proust et pour l'éternité conscience d'elle-même dans "l'effusion de sa flèche"… Curieux, tout de même, combien le jour des morts ramène à nos mémoires l'existence exotique du terroir, qui semble ne devoir survivre que dans ces moments d'effacement...
Quand donc a eu lieu ce basculement de la culture sensible ?
Le langage des cloches rythmait les relations entre individus. Comment imaginer aujourd'hui leur puissance émotionnelle, la complexité des codes alors en jeu ? Comment comprendre le fonctionnement de la sonnerie communautaire comme marqueur symbolique des identités ? C'est tout ce système d'affects disparus - quand l'espace des sons était fragmenté et qu'il n'existait pas de bruits continus comme ceux de l'avion - que Corbin décrit magistralement dans son étude. La désacralisation de l'espace et du temps, le double système temporel du XIXè siècle (cloche contre horloge), le lent transfert d'émotion du rythme cosmique au temps civil… En lisant ce travail, on ne peut pas ne pas songer à l'étude non moins splendide d'Eugen Weber sur La fin des terroirs. Mais là où ce dernier posait le transfert du sentiment de la localité vers l'identité nationale, Corbin, très justement, parle de sa captation, la République n'ayant jamais cherché à l'éradiquer. Une étude splendide !
Chestov : la nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal
Une lecture de Pascal intelligemment problématisée sur son caractère profondément paradoxal, pointant sans concession l’embarras qui constitue l’horizon de cette œuvre, embarras qui est, à tout prendre, le seul lieu depuis lequel une pensée authentique puisse s’énoncer.
Pascal comme Macbeth, voulait tuer le sommeil. Jugement monstrueux quand on y songe, dans l’esprit d’un penseur convaincu que seule l’insomnie guette en vérité celui qui fait vœu de rester éveillé… Aucun soulagement donc, dans cette philosophie du fragment, persuadée qu’on ne peut chercher de certitude que dans l’impossible, et que l’ineptie est le camp de Dieu…
Aucun soulagement dans cette philosophie poussant aussi loin qu’il est possible les pouvoirs de la Raison, pour l’humilier in fine, et s’amuser de ce qu’au vrai, personne ne s’intéresse vraiment à la vérité. « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir» (Pascal) –la Raison, aussi bien.
Quelle manière étrange, en effet, de suivre les philosophes que celle de Pascal, moquant Platon qui ne cesse d’ouvrir plus de chausse-trappes sous les prouesses de la Raison que de raison, pour offrir au final une voie royale au mythe. Le retournement auquel Pascal procède, nous dit Chestov, c’est de se monter en fin de compte indifférent aux idées, quand la Grèce antique, elle, ne savait se montrer indifférente qu’au réel.
L’autre paradoxe qui le retient est celui de la question du Moi, dont nous n’avons retenu que la haine apparente que Pascal semblait lui vouer. C’était mal le comprendre, affirme Chestov, quand Pascal ne s’en saisissait que pour tordre le cou à la morale, dont il voyait la place à l’étable, elle qui porte au plus haut point la haine du moi humain. Le moi est haïssable, certes, mais il est indomptable, affirme Pascal, comme un événement qui ne cesse de surgir, capricieux, irrationnel, et le seul à pouvoir dissiper la torpeur dans laquelle nous plonge la vérité mathématique.
Pascal lui préférait l’âme, ce moi infirme, infime, dont le salut est pourtant à ses yeux l’incarnation de toutes les absurdités admises…
On le voit, Pascal n’est pas de tout repos. Et ses pensées sont bien une description de l’abîme dans lequel nous plonge la nécessaire désobéissance au souverain autocrate : la Raison.
Léon Chestov, La nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal, traduit du russe par J. Exempliarsky, édition de l’éclat, coll. Eclats, août 2012, 128 pages, 8 euros, ean : 978-2841622887.
Le Jardin des soupirs, Alain Châtre (1951-2012)
Le prénom de Marie sur une tombe oubliée. Le Jardin des soupirs, poème de Alain Châtre, photos de Nicole Prival, éd. Peuple Libre, 1993, isbn : 978-2-907655-13-2