GOLIARDA SAPIENZA – Moi, Jean Gabin…
"Essaie de vivre libre, toi, et tu verras le temps qu’il te reste pour dormir"…
S’il fallait n’en lire qu’un, lisez ce roman, autobiographique, de Goliarda. Mais qu’il serait dommage de l’enfermer dans le catalogue de l’invraisemblable rentrée littéraire 2012, tant il en déborde !
On connaissait de Goliarda L’art de la Joie, le Fil d’une vie. Voici enfin traduit ce texte qu’elle écrivit dans les dernières années de sa vie, tout à la gloire de l’enfance, ce rêve d’être, à tout jamais glorieux dans sa nudité même.
Militante presque par tradition familiale, caressant des idées anarchistes plus qu’elle ne l’avouait, rétive, née dans une famille éprouvée autant par l’adversité du fait de son engagement politique que par les maladies, Goliarda témoigne, sans commune mesure dans ce quartier invraisemblable de Catane, la Civita, de ce qu’il en coûte de vivre quand on ne veut pas renoncer à ses idéaux.
Fidèle à Pirandello, elle qui quitta tôt l’école pour courir les rues malfamées de la Civita et quelques années plus tard fonder une troupe de théâtre d’avant-garde, T45, elle qui joua pour Visconti (Medea, Senso), si elle vint à l’écriture en 1958, ce fut pour ne jamais connaître la notoriété –dont elle se souciait comme d’une guigne à vrai dire, non sans raison.
Io, Jean Gabin, c’est l’histoire de son enfance, d’une enfance prise dans les rets de l’Histoire, le Duce sur les talons et Gabin pour idéal, rebelle, traqué, à court d’amour mais crâne, pris au piège de la casbah d’Alger. Gabin qui lui apprend à aimer les femmes, à aimer les hommes, à aimer la Civita, à jamais immature mais droit dans ce livre écrit sous le règne de Thatcher et le triomphe de pacotille du libéralisme économique, qui lui fait se demander ce qui a bien pu s‘effondrer dans l’histoire des hommes pour qu’ils aient pareillement évacué de leur conscience toute exigence démocratique.
Un livre de traversée en somme, du battement fébrile d’une histoire en rupture, cercueil et berceau avec au loin la mer immense, la Méditerranée dressée aujourd’hui comme un mur entre les civilisations, avec sur l’autre rive justement, l’algérienne, Gabin rêvant un autre monde et courant à corps perdu se lover dans la casbah d’Alger. Goliarda sur les talons, aux prises avec le doute d’avoir voulu, si tôt, séjourner dans cet espace du beau déserté par la gente humaine. L’envie lui prend alors de défier les foules immenses, de bousculer ces brutes déguisées en êtres humains, déguisées en messieurs, démocrates de pacotille qui ne cessent de briser la Civita.
Io, Jean Gabin, c’est le fil d’un imaginaire rétif caracolant dans les ruelles d’un quartier que l’on nommerait de pittoresque aujourd’hui, mais que Goliarda somme de survivre au fil d’un récit éclatant et tendre, frappé de colère et d’amour, balançant entre le sublime et le banal dans l’exercice des langues de la rue. Goliarda courant les salles obscures, de Pépé le Moko au si attendu Quai des brumes, que des pages et des pages annoncent avant qu’enfin elle y soit affrontée, là, plongée dans l’obscurité d’une salle de quartier, extase pour soi seule, endiguée dans ces pages étranges où Goliarda relate le film pour n'en convier que l’atmosphère musicale, solennelle, ample et puis brutale, consommée bientôt dans le vacarme de la civitas, les hurlements des chiens et des coups de sifflets des policiers à la poursuite de Gabin, son beau visage calme manquant de sommeil et d’amour.
Io, Jean Gabin est un roman d’initiation, du temps qui presse, du désir qui monte, d’un corps qui se transforme, d’une fillette véhémente, navire en fête déjouant toutes les bourrasques pour déployer bien haut l’étendard d’une écriture qui a renoncé à se faire flamboyante, à se cajoler, affairée qu’elle est à dépecer le monde, à l’inciser pour scruter son épaisseur moite, suspecte, plus vivante que convaincue de l’être, tenue toujours loin même de toute nécessité d’écrire, festoyant le verbe plutôt que s’y complaisant, pour en faire celui de quelque Ulysse (de Joyce) déambulant dans le quartier de la Civita, inaliénable liberté dans cette Civita où tous volent, trafiquent, mendient et de balcon à balcon, profèrent leurs histoires la nuit pour la recouvrir entièrement, les yeux grand ouverts sur la vie.
Il faut lire ce seul ouvrage à l’écoute des gémissements de la Civita, ses monstres sculptés dans la pierre fasciste. On voudrait écrire comme elle le fait, dans la véhémence d’être présent enfin à soi, loin du prestige de la langue des hommes, et courir les rues sitôt sa lecture achevée, comme elle le fait au sortir de Quai des brumes, quittant la salle sous une pluie butée, quelques silhouettes désespérées enlacées au coin du cinéma de quartier, la ville au loin, très loin civitas embusquée dans son ironie obscène qui ne fera pourtant jamais changé Goliarda de cap. Il faut la lire, nommant, rêvant -(dormir, mourir, mourir, rêver peut-être… –Hamlet)-, étreignant les désespoirs utiles des exclus, rejoignant la belle figure du Gabin des Quais d’Alger pour descendre avec lui dans ces brumes où nos gestes prennent leur gîte.
Goliarda Sapienza, Moi, Jean Gabin, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, éd. Attila, 30 août 2012, 176 pages, ean : 978-2-917084-30-2.
Apprendre à lire – des sciences cognitives à la salle de classe…
Après bien des batailles et des déconvenues, sait-on vraiment comment apprendre à lire ? Comment leur apprendre à lire ?
Savant, l’ouvrage publié sous la direction de Stanislas Dehaene se présente presque comme un guide pratique, modeste, d’une lecture déconcertante de facilité, mais qui rend compte tout de même de dix années de recherches en sciences cognitives. Rappelez-vous ce miracle du CP, l’enfant devant sa première lettre, son premier mot, sa première phrase. Mais rappelez-vous aussi les échecs cruels, l’immense effort et le prix qu’il a payé pour parvenir à déchiffrer ce qui n’est en rien naturel chez l’homme : lire. Comment avons-nous donc appris ? Le savez-vous encore ? Comment le cerveau reconnaît-il l’écriture ? Et se modifie au contact de cette reconnaissance ! Nous avons oublié tout cela, ou bien nous n’en savons rien. Entrer dans le monde de la lecture… Un monde codé, verrouillé. Graphème, phonème, est-ce la même chose d’apprendre à lire le français que n’importe quelle autre langue ? Alors pourquoi 95% des petits allemands apprennent à lire leur langue en quelques mois, quand les petits français trébuchent des années durant, faute, par exemple, d’une correspondance étendue entre les phonèmes et les graphèmes ?
Tant d’irrégularités dans le français. En avons-nous réellement conscience, quand à longueur de journée on ne cesse de gloser sur les difficultés d’apprentissage de la lecture en France, l’école ne proposant guère qu’un parcours d’apprentissage obligatoire alors qu’il en faudrait de multiples, adaptés aux situations pourtant fréquentes que le législateur n’a pas voulu recenser.
Imaginez : le petit français doit apprendre non seulement l’association entre les lettres et les sons, mais dans le même temps, mémoriser les exceptions. Le français note la sonorité des mots, mais aussi les indices de leurs racines, de leur sens, de leur forme grammaticale, impliquant sans cesse un va-et-vient de l‘écrit au son et au sens, quand dans d’autres langues, l’apprentissage peut s’opérer graduellement.
Lire ? Une activité tellement récente dans l’histoire de l’humanité qu’il n’existe pas de matériel génétique permettant d’y accéder immédiatement. Et c’est bien là le problème, quand le langage parlé, lui, siège sereinement dans l’hémisphère gauche de notre cerveau, du bébé comme de l’adulte, avec ses aires parfaitement localisées, ses circuits neuronaux clairement établis, qui permettent à l’enfant en bas âge de stabiliser les voyelles sans effort, d’intégrer les règles grammaticales du bien parler dès sa deuxième année, de manière presque insouciante… Rien de tout cela avec la lecture, qui le contraint à prendre conscience des structures du langage oral pour oser s’y aventurer…
Que dire en outre de cette modalité accessible par la vision, imposant des changements profonds dans les zones de l’hémisphère gauche du cortex visuel, dans cette aire de la forme visuelle où il faudra loger la reconnaissance des mots, là où les circuits neuronaux s’étaient spécialisés dans la reconnaissance des formes géométriques… Sommes-nous bien conscients de l’énormité de la tâche, l’enfant forcé de recycler une partie de ces neurones, de modifier son activité cérébrale, de raffiner la précision de sa vision, de recoder les sons du langage derrière l’aire auditive, pour développer au final une conscience phonémique sans laquelle il échouera dans son apprentissage…
Savons-nous au vrai tout ce qui peut préparer à la lecture, tous ces exercices, ces jeux oulipiens sur le langage parlé qui peu à peu permettent de modifier l’activité cérébrale et de la disposer en ordre de bataille pour gagner celle de la lecture ?
Construire l’attention sélective, apprendre à observer les détails des objets, des formes, des lettres, scruter les correspondances… Comment se guider dans cet apprentissage soi-même, éducateur, enseignant, parent, pour être attentif à ne pas brouiller cet apprentissage en adressant des informations vers les circuits cérébraux inappropriés ?
Chaque mot est une énigme pour le lecteur débutant, un puzzle qui lui commande un effort gigantesque. Aujourd’hui, si les grands circuits cérébraux de l’apprentissage de la lecture sont identifiés, leur mode opératoire commencent à peine d’être connus. Et ce qui se dessine, c’est la nécessité de multiplier les stratégies éducatives de cet apprentissage. L’intelligence des contributeurs de cet essai est alors non pas de tenter de définir une énième méthode unique de plus, mais de dresser une liste de principes éducatifs clairs, immédiatement applicables, facilitant l’apprentissage de la lecture du français -et du français seulement, singulière langue qui commande la singularité même de son apprentissage.
Apprendre à lire : Des sciences cognitives à la salle de classe, collectif sous la direction de Stanislas Dehaene, éditions Odile Jacob, octobre 2011, 155 pages, 9,90 euros, ean : 978-2738126801.