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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 05:08

gentrification21.jpgL’étude d’Eric Maurin et Dominique Goux sur les nouvelles classes moyennes révèle un embarras idéologique des classes moyennes, coincées entre désir d’élévation et peur de la chute sociale, auquel il faudrait vraiment s’intéresser de près et surtout, auquel il faudrait avoir le courage d’opposer un discours politique clair. Pour mémoire, la stratégie de promotion de ces classes repose essentiellement sur deux composantes : scolaire et territoriale, au prix d’une crispation sans précédent de ces deux secteurs de la vie sociale.

Au niveau de leur stratégie scolaire par exemple, il n’a jamais été aussi pénalisant d’échouer à leurs yeux –on imagine le discours que cela peut produire, en particulier en ce qui concerne l’hypocrisie de la méritocratie à la française. L’école est ainsi devenue, sous l’impulsion de ces classes angoissées, le lieu d’une concurrence généralisée, farouche, depuis la maternelle jusqu’au supérieur : à savoir jamais, dans l’histoire de l’école républicaine, sur une période de scolarisation aussi longue ! Les études compulsées dans l’essai en question révèlent ainsi que chaque année les familles de ces classes dépensent en soutien scolaire privé plus que l’Etat n’a jamais dépensé pour les ZEP ! Et dans cette course effrénée, ces familles ont fait voler en éclat les règles républicaines. Car il ne s’agit plus de faire en sorte que leurs enfants aient le bac : il faut qu’ils intègrent la meilleure filière, dans le meilleur lycée possible, celui qui proposera le plus de chance d’accéder aux mentions, mais aussi celui qui offrira les meilleurs réseaux sociaux ! Car il ne s’agit plus ensuite d’intégrer le supérieur, mais de rejoindre l’institution la plus sélective. De fait, ce que montrent ces études, c’est que les classes moyennes ont tourné le dos à l’école républicaine, se montrant désormais hostiles à la démocratisation de l’enseignement. Dans les actes, non dans les discours évidemment, où se fait encore entendre le lointain écho de leur dévotion à l’école de la République qui leur a permis, naguère, d’accéder via le diplôme aux classes supérieures… Quelle ironie pour ces classes qui ont massivement investi le secteur public, seul outil de leur promotion sociale…

Si l’échec scolaire survient dans leur parcours, il est donc sans appel : leur fragilité, le manque de ressources, ne permettent pas d’y faire face. Il n’existe dès lors qu’une stratégie de substitution : la résidence.

La stratégie d’exode des classes moyennes pour leur promotion sociale a ainsi eu pour effet pervers de consolider les inégalités sociales, par l’intermédiaire de la spéculation immobilière qu’elles ont accompagnée. L’identité résidentielle, étudiées ici à travers des données inédites, montre que le quartier de résidence est devenu l’une des dimensions les plus importantes du statut social des classes moyennes, un enjeu fondamental qui légitime tous les sacrifices, encourageant largement cette spéculation immobilière et la gentrification du cœur des villes, ou sa boboïsation à la française (conduisant au passage à la privatisation de fait -sociologique- des écoles publiques des beaux quartiers)… Et point n’est besoin de s’appuyer sur des études qualitatives pour le prouver : la sociologie urbaine exhibe à l’envi ces distances territoriales que les classes moyennes ont voulu établir avec les classes populaires par exemple, voire au sein des classes moyennes elles-mêmes, entre classes moyennes pauvres, moyennes et riches, selon une ségrégation inédite, chacun cherchant à exclure de son voisinage les familles les moins opérantes pour sa promotion sociale…

Le flou du discours politico-moral des classes moyennes est énorme, on le voit, touchant une population qui a connu depuis 1980 de fortes ruptures de carrières et qui tremble à l’idée d’un déclassement toujours possible, terreur opérant à une sorte de rupture de son imaginaire en touchant au plus profond : l’estime de soi. Rupture de son imaginaire, oui, au sens où l’efficacité politique, désormais, relève du providentiel sous couvert de promotion individuelle, l’empêchant par exemple de réaliser que, statistiquement, les emplois auxquels elle peut prétendre ne cessent en réalité de s’éloigner de ceux du sommet de la hiérarchie sociale. Le leurre, on le voit, est puissant, puissante cette pensée magique de transformation sociale qui lui fait prendre pour éthique ce qui ne relève que des techniques de l’opportunisme le plus plat, et lui fait prendre la liberté pour sa propre valeur. Et là où la solidarité était jadis une norme éthique de la société bourgeoise elle-même, ces couches sociales explorent des pseudos morales qui font des hommes des atomes sociaux. Que restera-t-il à l’agent historique quand l’histoire aura cassé toutes ses possibilités ? L’un de ces moments creux de l’Histoire où la société ne sera plus qu’une foule Tragique qui somnole… --joël jégouzo--.

 

  

Les Nouvelles Classes moyennes, Eric Maurin, Dominique Goux, Coédition Seuil-La République des idées, janvier 2012, 128 pages, 11.5 €, ean : 9782021071474.

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 09:12

classes-moyennes.jpgBien qu’évaluée à un peu plus de 30 % de la population, elles sont devenues le centre de gravité de la société française. Par comparaison, la classe populaire représenterait plus de 50% de la population, et la classe riche environ 10%. Mais la classe riche, on le sait, vote dans son immense majorité Sarkozy, tandis que la classe populaire, abandonnée par la Gauche de Pouvoir, ne vote plus, ou vote aux extrêmes –ce qui signifie évidemment qu’une frange de cette classe vote Sarkozy et qu’une autre vote Hollande, mais que ces deux votes ne sont pas idéologiquement majoritaires dans son camp, le vote frontiste et l’abstention pesant d’un poids plus lourd.

La montée en puissance des inégalités salariales, des inégalités de revenus, des inégalités fiscales, patrimoniales, spectaculaire depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, le développement ahurissant du précariat, de la pauvreté salariale, de la précarité sociale, tous devenus l’état permanent de la société française, la sécession des riches occupés à compter ailleurs leurs dividendes, l’invisibilité sociale et politique d’une masse toujours plus importante de citoyens, ont ainsi fait des classes moyennes le vrai enjeu de la société "politique" française.

Des classes dont la configuration autant numérique que politique échappe encore aux analyses, bien que toutes reconnaissent qu’elles occupent désormais une position de centralité sociale et d’arbitre politique, position qu’elles doivent assurément à la disparition politique des classes populaires, tout autant qu’à leur disparition statistique, de longtemps désirée idéologiquement par les deux grands Partis de Pouvoir.

Des classes un peu fourre-tout donc, essentiellement coincées entre leur désir d’élévation et leur peur de la chute, jouant les intermédiaires entre naguère le Peuple de France et cette noblesse politico-médiatique qui n’a cessé de trahir, autant le pays réel que le pays légal.

Un bloc médian hétéroclite, que l’INSEE peine à définir dans la hiérarchie des revenus, au point d’en conclure qu’il importe finalement peu de le classer par cet item, qu’il vaut mieux remplacer par une analyse qualitative, pourvu qu’on ne perde pas de vue que l’aspect dominant de ces classes, c’est qu’elles se sont constituées en point de passage obligé vers la promotion sociale, ou le déclassement.

Mais politiquement, des classes qui votent : elles veulent prendre en main leur destin. Qui votent cependant autant Sarkozy (c’est pour l’heure surtout le fait de la classe moyenne riche, qui a bénéficié de tous les cadeaux et avantages fiscaux du président des riches, dont le dernier en date, la TVA sociale, n’est pas pour lui déplaire puisque ne faisant pas peser sur ses revenus l’inconfort d’une solidarité imposée), que François Hollande (c’est surtout le fait de ses fractions pauvres et moyennes qui, ni prolétariat, ni bourgeoisie, apparaissent comme les vraies couches sociales nouvelles).

Donc des classes pour l’heure introuvables politiquement, glissant de l’un à l’autre bord au gré des opportunités qu’on leur offre de rallier enfin leur rêve d’ascension sociale. On le voit : un farouche acteur de la compétition sociale et l’arbitre politique des élections de 2012 (rien n’est gagné en somme).

Composées de groupes sociaux divers, elles disposent bien souvent de ressources réelles, symboliques ou financières, mais incertaines, fragiles : elles n’ont pas la sécurité des classes supérieures.

Leurs stratégies de promotion sont essentiellement de deux ordres : territoriale et scolaire. L’école et le lieu de résidence sont plus que jamais leurs outils de promotion. L’école, tout simplement parce que ne disposant pas au départ d’un réseau assez fort pour organiser son élévation sociale, seul le diplôme peut leur permettre d’accéder aux classes supérieures. Le lieu de résidence, parce qu’elles ont très vite compris qu’il était stigmatisant, dans cette France qui a laissé de vrais ghettos s’installer (conclusions d’un rapport de députés remis l’an passé à l’Assemblée Nationale), de vivre dans des quartiers populaires, et que mieux valait changer de quartier pour changer sa vie plutôt que de vouloir changer la vie avant…

Réalisme politique et social oblige, ces classes moyennes, qui naguère ont massivement investi le secteur public (que Sarkozy s’en préoccupe, lui qui n’a cessé d’affaiblir cet outil de promotion sociale qu’était le secteur public) elles se tiennent à distance des classes les plus modestes et s’accommodent sans guère d’états d’âme d’une société injuste. Sans guère signifiant qu’elles convoquent tout de même encore volontiers quelques beaux discours humanitaires pour se disculper de si peu de solidarité sociale. Ayant presque totalement déserté tout discours de Justice sociale, elles posent ainsi un vrai problème politique à la Gauche, car leur philosophie sociale est au fond tragique : pour elles, le progrès ne relève pas de la lutte des classes (elles en laissent l’appétence aux classes supérieures qui ont compris que cet enjeu existait bien toujours), ni des solidarités sociales, mais de la promotion individuelle, qu’elles ajustent par leur identité résidentielle qui leur tient lieu désormais d’idéologie. Rien n’est joué pour 2012 donc…--joël jégouzo--.

 

Les Nouvelles Classes moyennes, Eric Maurin, Dominique Goux, Coédition Seuil-La République des idées, janvier 2012, 128 pages, 11.5 €, ean : 9782021071474.

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 06:03

uburoi.jpgFaire et défaire le roi, tels auront été les battements de l’invention démocratique à la française. Faire et défaire le roi. Car nous savions que la politique était empreinte de malhonnêteté. De duplicité. Que cette duplicité lui était consubstantielle. Nous savions que le Pouvoir était de l’ordre de l’enfant-roi devenu un faux adulte. Voyez Nicolas, écoutez-le, regardez-le : enfant-roi accroché à ses désirs, qui ne se rend même plus compte que seule sa toute puissance momentanée (disposer du pouvoir) permet de le conserver comme être du désir. Petite machine précaire. Limitée. Dont la trahison est le vrai moteur, dont la trahison est l’inconscient même.

Faire et défaire le Roi. Pour rompre avec la duplicité de la philosophie politique telle que nous l’avons héritée de Hobbes, où l’unité se faisait sous le couvert de l’illusion et de la nécessité.

Mais il est temps, peut-être, de passer à une autre adresse. D’en finir avec cet assujettissement aux discours de domination au sein desquels, dans le pacte qui nous était proposé, la hauteur était la bassesse. Bassesse du renoncement. Comme de parvenir à nous faire accepter l’idée que pour donner de la profondeur morale à la machinerie politique, il fallait commencer par déposer beaucoup et se désister au profit d’un tiers tout-puissant ! Celle de parvenir à nous faire accepter l’idée de la main invisible façonnant le Marché. Celle de parvenir à nous faire croire que ce modèle produisait de l’être commun.

Il faut préférer l’illusion lyrique de la révolte au réalisme politique du renoncement.

Et de la même façon, cesser de croire que le savoir peut occuper la position du Maître dans les démocraties modernes.

Le lieu de la souveraineté ne peut être occupé. Le Prince n’est pas le Pouvoir. Le Marché n’est pas le Pouvoir. Le lieu de la volonté générale doit toujours resté vacant. De cette vacance du Peuple, hoï polloï que l’on ne peut envisager que comme un lieu d’errance et non identitairement clos.

Il faut donc cesser de croire aux vertus apaisantes du théâtre politique, voire même à cette catharsis selon laquelle la démocratie serait une conjuration symbolique du totalitarisme –qui ne fait que nous livrer à la tyrannie de l’enfant-roi. --joël jégouzo--.

 

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 08:00

le_radeau_de_la_meduse1.jpg"Dans une campagne électorale, chaque candidat parle au nom de tous. Est gagnant celui qui a trouvé la petite astuce langagière de la totalité symbolique", explique Benny Lévy dans son essai Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde.

Il ne faut plus croire à ce "nous" que l’on profère ici et là dans le champ du discours politique. Le "nous", en démocratie, est régalien. Mais on ne peut dire "nous" dans un système politique qui ne respecte pas ses propres principes. Il ne peut y avoir de cohésion, il ne peut y avoir de peuple là où le pouvoir a perdu toute substance symbolique. Il faut de même rompre avec la logique auto-référentielle du Souverain qui déploie la truculence d’un Nous mensonger pour mieux le subsumer sous la confiscation éhontée du Bien Commun. Il faut rompre avec cette logique qui récuse l’idée d’auto-organisation de la société. Nous ne comptons pour rien dans les Affaires de l’Etat : ce dernier n’est plus identique à la société civile, pas même à la société politique. Il faut penser, au contraire, l’hétéronomie du Principe souverain et admettre que l’unité d’un état réellement démocratique ne peut être que celle d’un sommet contingent labile. Un sommet labile, nécessairement. Mais d’une labilité qui serait articulée par une alternance plus mature que celle du "faire et défaire le roi". La conception de la démocratie est nécessairement liée à une ontologie de la liberté. Qui n’existe qu’en actes. Simples, individuels, mais qui ne peuvent se déployer que dans l’espace commun.

Le monde n’est ni vide ni absurde, nous ne sommes pas des vagabonds de la faim, ni des hommes refusés qui devraient déléguer à la nature la responsabilité d’écrire leur projet de vie. Il faut changer d’optique, reconstruire autrement le sens commun, décrire le monde à la lumière de la logique du sensible qui rend les choses perceptibles dans leurs articulations internes. Ne plus subir la pathologie du politique contemporain, qui se traduit par un Etat qui protège les vies dans un certain ordre hiérarchique. Quelles sont en effet les grandes options de la société française ? Nous ? Non : une préférence accordée à certaines vies aux détriments d’autres (chômeurs, précaires, immigrés, morts de la rue, etc.). Si bien que la seule possibilité pour en sortir aujourd’hui, tant qu’à parler de Nous, c’est de parler d’eux et se porter aux côtés de ceux dont l’existence même contredit l‘idéologie néo-libérale et son "Nous" péremptoire. C’est de leur côté, du côté des minorités morales que se dessine notre salut. --joël jégouzo--.

 

Benny Lévy, Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde, Le livre de Poche, Collection : Biblio Essais, 25 août 2004, 318 pages, ISBN-13: 978-225313090.

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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 08:50

Leviathan.jpgDans son essai sur le politique (Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde), Benny Lévy pointait les mensonges constitutifs du discours politique, tentant entre autre de nous faire croire que dans l’espace public qu’il traçait, il n’existait pas de différence entre la circonférence (où l’immense majorité des citoyens se tient), et le centre (le stricte périmètre du pouvoir étatique). Un mensonge proféré au nom du Bien Commun, nous convaincant qu’il faut à tout prix réduire la "masse" au centre, réduire le tout des diversités importunes à l’universel abstrait. Une opération modélisée à la faveur de la raison, la réduction du multiple à l’un se faisant d’autant mieux accepter que la science en schématisait le recours, nécessaire, logique, primordial, constituant ainsi le discours politique en mathématique du pathétique. Ce pathétique qui, peut-être, constitue justement la force négative qui traverse souterrainement le bien-fondé du discours politique. Une force négative qui n’enseigne rien, mais contraint et nous commande de céder aux injonctions les plus ahurissantes de la nécessité politique.

A concevoir la cité comme dialogue, nous avons ainsi oublié que ce dialogue était biaisé. A trop cherché à le soustraire aux "mauvais débats", au mauvais accord, aux mauvais contradicteurs, nous avons gommé l’essentiel de ce qui forme notre vie, la conditionne, l’anime.

Seule demeurait une échappatoire, depuis Socrate et Platon du reste, répétée de siècle en siècle avec la plus parfaite mauvaise foi : celle du Mythe, réinscrivant cette parole politique si succincte dans son propre horizon, comme pour assurer la présence de l’Origine dans la parole moderne.

Il faudrait aujourd’hui convoquer de nouveau cette parole, ses soubassements philosophiques du moins, changer de conception : celle-là ne nous vaudra plus rien de bon… Pour affirmer que dans le défi d’exister, c’est d’être présent à soi-même qui importe. Non pas délégué. Non plus que dans une présence qui serait antérieure à soi-même, et comme inscrite déjà par avance en nous et qu’il faudrait éveiller, au sens où un Platon le concevait, dressant devant chaque un la nécessité de prendre langue, ou des leçons, d’un éveilleur soigneusement situé dans une position d’extériorité à soi. Le philosophe pour Platon. Chargé de tirer l’immense majorité de ses semblables du sommeil qui les écourte. Mais nous n’avons pas besoin d’un Maître pour nous éveiller.

Nous avons commencé de nous révolter et d’affirmer que le dialogue politique n’était pas un dialogue, qu’il était essentiellement démoniaque, au sens cette fois où les grecs l’entendaient -mais pourquoi pas, au sens quelconque du terme aussi bien : un dialogue qui cherche l’embarras, qui cherche à embarrasser la raison, qui cherche à nuire et ne produire aucune clarté intellectuelle, existentielle, mais au contraire, qui cherche à produire de l’embarras, à couper son interlocuteur de cette nécessité d’exister que j’évoquais plus haut : l’empêcher d’être présent à soi-même.

Nous avons commencé d’affirmer que le discours politique est la mort même, la mort dans l’âme, la mort de l’âme… Et que son arrête rationnelle n’est qu’un déversoir : aucune nécessité logique ne peut relayer la nécessité de vivre.

benny.jpgDepuis Platon, nous avons célébré les noces du politique et du philosophique. Mais aujourd’hui nous avons commencé de brouiller ces deux là, pour contraindre par exemple la philosophie à obliger le politique à redescendre "auprès des prisonniers". Pour contraindre le monarque à assumer sa vraie grandeur : pour être roi, il faut haïr le pouvoir. Cela seul est la noblesse de l’homme du service de l’Etat.

Nous avons commencé de lui rappeler, à ce monarque d’un autre âge, que gouverner, ce n’était pas viser le trouble Bien Commun si souvent défini frauduleusement à force de manipulations de toutes sortes, mais l’approcher au plus près du souci de justice de l’enfant.

La politique n’est pas une science : c’est une sagesse. Au sens métaphysique du terme. Une sagesse au cœur de laquelle le logos n’a aucune autorité (il en a si peu déjà sur ses propres apories)…

Nous avons commencé de raccrocher le politique à une définition métaphysique : retrouver le souci de justice de l’enfant. Car nous savons qu’aucune politique ne peut se fonder sur le meurtre de ce souci. Sur le meurtre de l’enfant.

Car nous savons que le vrai problème de la politique, c’est la tyrannie. C’est l’Homme de Pouvoir, distant, enfermé dans ses prétendues hauteurs. Parce que nous savons que la politique doit venir s’asseoir auprès de chacun, à tout instant. Etre sensible à chaque "un". Il nous faut rompre à présent avec la duplicité de la philosophie politique telle que nous l’avons héritée de Hobbes, où l’unité se fait sous le couvert de l’illusion et de la nécessité.

N’y croyons plus ! bannissons cet intégrisme de nos vies politiques ! Car le scandale de cet intégrisme, c’est qu’il nous assujettit à un discours de domination. –joël jégouzo--.

 

Benny Lévy, Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde, Le livre de Poche, Collection : Biblio Essais, 25 août 2004, 318 pages, ISBN-13: 978-225313090.

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 06:58

indignes-copie-1.jpgLa notion moderne de démocratie ne trouve pas son origine, contrairement à ce que l’on ne cesse de nous faire croire, dans l’imaginaire que l’on s’est construit de l’Agora de la Grèce Antique, favorisant l’émergence de la cité conçue comme dialogue. Le moment grec au demeurant, sous l’impulsion de Socrate et de Platon, avait pas mal verrouillé les conditions de ce dialogue en lui imposant une hauteur conceptuelle destinée certes à le soustraire au mauvais accord entre les interlocuteurs, mais surtout, raréfiant à ce point les intervention qu’il en réduisait le nombre à la part congrue des seules paroles candidates à l’appréciation politique, rapetissant de fait le discours public aux seules visées capables de clore ce prétendu dialogue en rabattant la masse sur le centre, en réduisant la diversité des vies à l’illusion de l’universalité.

Pas davantage trouve-t-elle ses origines dans le moment romain qui prétendait accomplir l’universalité laïque.

L’idée d’un gouvernement représentatif relève en fait du passé colonial britannique qui articula très tôt une conception aristocratique de la volonté commune. La conception européenne en hérita, s’affirmant elle aussi comme une conception disjonctive de la représentation nationale, avec en son sommet une prétendue élite seule capable de diriger le destin de la Nation, un gouvernement des hommes en outre compatible avec une vision fondamentalement inégalitaire des civilisations –la bonne conscience coloniale l’ayant massivement attesté jusqu’à nos jours, autant à Droite qu’à Gauche. Si bien que le déficit démocratique que l’on croit pouvoir dénoncer dans le monde d’aujourd’hui n’est pas, ainsi qu’on l’affirme à l’envi, un trait spécifique des régimes arabes contemporains, mais bel et bien, d’abord, celui des démocraties occidentales.

Au cœur de cette conception politique inégalitaire qui fut l’œuvre des élites, le thème démocratique s’est vu intégré dans un corpus philosophique d’inspiration essentiellement libérale, élaboré au XIXème siècle au sein d’institutions comme les universités et les académies des sciences morales et politiques. Ordre monétaire et économique, paix sociale en étaient les grandes composantes. Au cœur de cette édifice, son pouls le plus intime, la garantie d’une croissance illimitée favorisant le déploiement de l’ordre monétaire et économique. La croissance, objet central de la politique des démocraties avancées. L’obsession libérale d’imposer aux Etats une discipline est liée à cette croyance en une croissance illimitée tombant jour après jour comme une manne du ciel des marchés. Mais les marchés n’ont jamais été providentiels. Et la financiarisation des économies relève du crime d’Etat, tout comme l’idéologie de la méritocratie n’est qu’une fumisterie intellectuelle dissimulant mal l’idéologie de l’arrangement qui est la vraie nature du néo-libéralisme contemporain. --joël jégouzo--.

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 06:56

AAA.jpgLe verdict est tombé. On l’attendait depuis des semaines. La France perd son triple A. Avec pour conséquence non seulement un poids plus grand d’une dette qui n’est pas la nôtre, mais l’aggravation du déficit démocratique qui caractérise l’abominable entrée dans ce XXIème siècle décidément pourri.

Demain on nous répétera que le marché reste le moyen le plus efficace pour réguler la vie sociale. Un président en exercice viendra nous l’expliquer, appelant au sacrifice, de la Nation en fait, puisque l'idée de décider démocratiquement sous quelles lois nous voulons vivre est devenue déraisonnable. Sarkozy nous resservira la nécessité d’approfondir les réformes comme l’unique moyen de nous en sortir. Il faudra alléger davantage le service public, le privatiser au motif de l'efficacité et des économies à faire.

Demain on nous conseillera de confier la santé, l’éducation, la collecte des impôts, la sécurité à des sociétés privées. On nous demandera de nous délester de ce qu’il reste de l’Administration Publique pour nous offrir un nouvel A.

Demain, nous devrons substituer aux règles de gouvernement public les règles du management privé. Concevoir l'État, ses assemblées représentatives, ses pouvoirs exécutifs, législatifs, comme des établissements soumis au principe d'efficacité des entreprises – et les détacher définitivement du principe de justice qui définissait l’État démocratique…

Il faudra vider les assemblées élues au suffrage universel de leurs substances pour adopter ce nouveau type de gouvernance au sein duquel les techniciens de la Finance, seuls, auront leur mot à dire.

Détruire l’Ordre Public, déconstruire la République. Calquer la gouvernance nationale sur la gouvernance européenne, enfin délestée de la pesanteur du suffrage universel. Abattre l'État politique au profit de l'État technique.

Demain il faudra en finir avec la souveraineté du Peuple. Il faudra soumettre davantage la Constitution aux exigences de cette construction technocratique (voir l’inscription dans la Constitution de la règle d’équilibre budgétaire). Et ne pas sourire de voir des parlementaires fantoches déchirer au coup de sifflet présidentiel le contrat social. De toute façon le peuple est déjà si peu souverain quand la politique se réduit à des dispositions techniques au service du fonctionnement de la machine financière et de la prétendue régulation de l'économie de marché…

Demain nous n’aurons qu’un seul maître : la Finance. Il faut donc parachever le processus de transformation des démocraties en oligarchies et pour cela, ce n’est pas le Mammouth qu’il faut dégraisser, mais les droits politiques fondamentaux des citoyens qu’il faut lessiver, au kärcher sans doute… --joël jégouzo--.

 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 08:17

alternatives-eco.jpgLa très libérale revue Alternatives Economiques publie un volumineux dossier dans son numéro de janvier, consacré au bilan de la Présidence Sarkozy. L’heure des comptes a donc sonné, y compris dans le camp libéral, qui voit sans bonheur le chef de l’Etat briguer un second mandat. Car qu'il s'agisse d'éducation, d’emploi, de pauvreté, de sécurité ou encore des finances publiques, le moins qu’avouent les éléments les plus lucides de son camp, c’est que ces comptes ne sont pas bons. Mais alors, pas bons du tout… Ils sont tellement mauvais même, qu’à leurs propres yeux il faudrait être sacrément myope pour ne pas voir que la crise n’y est pour rien, ou si peu, dans ce désastre, autant moral que politique, social ou économique. Et pour la revue, ce sont avant tout les politiques conduites depuis 2007 qui sont en cause. Des "erreurs" s’efforce-t-elle d’excuser. On voudrait bien le croire, n’était une volonté politique très sûre au contraire, qui aura par exemple joué en toute connaissance de cause du bouclier fiscal contre la Nation pour enrichir le camp de celui que des sociologues avertis ont qualifié à juste titre de Président des riches.

Il suffit au fond de lister les engagements de campagne et de les comparer aux résultats en fin de mandat pour s’en rendre compte. Le président a beau tenté de s’abriter aujourd'hui derrière la crise pour expliquer une situation particulièrement dégradée, avec la récession qui s’apprête à camper dans notre futur, 4,8 millions de personnes inscrites à Pôle emploi (un record pour la Vème), une dette publique de près de 1 700 milliards d'euros (500 de plus qu'en 2007), sa responsabilité est totale…

Et c’est bel et bien le programme qu’il a mis en place dès le printemps 2007 qui a dégradé le pays. Il n’est pas même la question de la sécurité qui n’y échappe : le bilan est là aussi nul, aucune amélioration n’a été constatée sur le terrain.

Aux yeux de la revue, c’est évidemment surtout en matière de finances publiques que les décisions de Nicolas Sarkozy auront été les plus pénalisantes pour la Nation. Et le numéro de constater qu’en fait, c’est le modèle social tant vilipendé par le président des riches qui a, dans les faits, permis d’amortir le choc de la crise ! Les RTT en particulier, qui ont permis aux entreprises de limiter la casse en jouant sur l’aménagement du temps de travail ! Le monde à l’envers ! Toutes les mesures prises par le chef de l’Etat ont, de ce point de vue, joué contre l’emploi : c’est l’exemple de la défiscalisation des heures supplémentaires, cassant le marché. Si bien que le gouvernement lui-même a dû revoir précipitamment cette fumeuse copie de campagne et revenir sur la plupart des dispositions prises en début de mandat : abolition du bouclier fiscal, révision du régime social des heures supplémentaires, etc… Révision au demeurant avortée, pour des raisons idéologiques, belliqueuses à n’en pas douter, mais dans un combat mené contre la Nation, comme celle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant en retraite, dont on mesure aujourd’hui combien il a aliéné durablement la structure de la gestion publique, renvoyant l’Administration française à ses heures les plus sombres… L’Ecole ? Détruite. La Santé ? Détruite. L’Emploi ? Détruit. Ne reste que l’austérité en guise de politique, qui ne fait, aux yeux des spécialistes, qu’aggraver la crise plutôt que la résoudre… Mais le plus dommageable aura été sans doute cette stigmatisation des étrangers et du monde arabe, ouvrant une béance dans les mentalités et créant les conditions d’une rupture civique si grande qu’elle est aujourd’hui lourde d’une menace atterrante, dont nous sommes loin de pouvoir évaluer toutes les conséquences. --joël jégouzo --.

 

Alternatives Economiques n° 309 - janvier 2012

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 06:18

Hollande.jpgMais le changement jusqu'au bout !

 

 

Une centaine de jours nous séparent de l’élection présidentielle. Nous serions même à une centaine de jours de pouvoir initier un "vrai changement", ainsi qu’y invitait hier François Hollande dans son adresse aux français, publiée dans Libé. On aimerait le croire. On devrait le croire même, lui plus que tout autre au fond, en ce sens que sa candidature à lui porte pragmatiquement la possibilité d’en finir avec Sarkozy. Tout comme on croit volontiers avec lui que ce scrutin interviendra, comme il l’écrit encore, "dans un contexte que rarement notre pays aura connu depuis le début de la Ve République", recouvrant un enjeu tel qu’il est peut-être celui de la dernière chance, avant que le pays ne bascule dans l'horreur d'un dernier virage, à l’extrême de la Droite cette fois, tant la rupture civique est grande aujourd’hui et lourde de cette menace atterrante.

François Hollande a donc raison d’écrire que "Pour la première fois depuis longtemps dans notre histoire nationale, ce choix dépassera, et de loin, les seules questions politiques et partisanes". Il a raison d’y voir une date clef de notre histoire contemporaine. Il a raison d’affirmer que "ce qui est en jeu dans cette élection et dans le choix que feront les Français, c’est plus que la seule élection d’un président, plus que la désignation d’une majorité, plus que l’orientation d’une politique". Mais il n’est pas certain que cet enjeu soit celui qu’il désigne : "l’indispensable redressement de la Nation". Ou bien alors oui, à condition de soutenir que ce redressement ne pourra s’arrêter aux frontières de l’économie, voire du social ou de la politique politicienne. Car il exige bien plus encore, revêtant un enjeu civique et politique. Un enjeu que traduit le scepticisme bien naturel qui mine aujourd’hui la démocratie française, si mal nommée. Non pas tant que nous ne puissions plus "vivre ensemble", ainsi qu’une certaine Droite voudrait nous le faire croire, montant les français les uns contre les autres selon une vindicte raciste, mais parce que cette démocratie là n’a de démocratique que le nom, vidé de sa substance politique élection après élection.

la-5eme-en-image.jpgEt là, on aimerait bien croire, avec lui, "que la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose". Mais nous avons trop à l’esprit cette Gauche qui nous a précipité dans les bras de cette Droite autoritaire et folle… Pour le dire autrement, nous avions tant besoin d’une vraie opposition de Gauche au néo-libéralisme que son défaut nous a diminués. Enormément.

C’est là que le bât blesse. Car cette gauche qui s’apprête à revenir au pouvoir n’a pas su trouver encore les narrations politiques capables de nous décrire ce monde du refus qui a fini par se dessiner hors de son champ d’influence. Des narrations qui n’ont cessé de poser la question du pouvoir comme la plus urgente à poser : il faut redéfinir la démocratie française et les contours de sa République.

Mais le sujet est éludé. Il y a tant à faire de plus urgent. Voire… D’autant qu’il est peut-être évité uniquement parce que nos candidats n’ont, pour l’un (Sarkozy) pas envie de remettre en cause l’opportunité constitutionnelle qui lui a permis de gouverner la France aussi autoritairement et de façon si partisane, et pour l’autre (Hollande), parce que son camp peine à penser la question, ne disposant plus des moyens adéquats pour décrire la société dans laquelle nous vivons.

Comment la décrire au demeurant ? Avec quels outils théoriques ?

Le problème serait-il par exemple toujours celui d’une régulation des rapports entre France d’en haut et France d’en bas ? A les entendre, on le croirait…

Mais depuis 1789, l’Etat n’est plus identique à la société. En clair, cela veut dire qu’il ne la représente pas. Ce que semble ignorer François Hollande, ce que veut nous faire ignorer Nicolas Sarkozy. Et parce que l’Etat n’est plus identique à la société, tout le problème aura été celui de la limitation de son pouvoir. Or c’était en divisant ce pouvoir entre gouvernement et opposition qu’on avait fini par trouver une possible réponse.

La vérité d’un état démocratique réside là : dans la nécessité d’un sommet contingent, labile.

Cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême est même constitutive de l’essence du caractère démocratique de nos sociétés, qui inclut dans le pouvoir politique la particularité de valeurs nécessairement opposées.

constitution-1958De sorte que ce qui est fondamental, en politique, c’est la fonction d’opposition.
Or si l’on considère le passé politique récent d’un pays comme la France, force est de constater que cette fonction n’a pas été assumée par la Gauche socialiste. A peine cela fait-il surface de nouveau aujourd’hui, mais dans le contexte d’une lutte électorale, frappée au sceau de la politique politicienne…

Mais que l’on ne se méprenne pas : cette fonction d’opposition est si indispensable qu’aucune société démocratique ne peut en faire l’économie. Ainsi en France où, longtemps, l’électorat dut la récupérer, errant d’une Droite l’autre Gauche, contraignant les uns et les autres à cohabiter –jusqu’au moment où le calendrier électoral vint vider la démocratie de sa substance. Mais si ce n’est l’électorat (l’abstention en est un signe, sinon un usage politique), l’opinion sait prendre le relais, ou la rue, tôt ou tard…
Si bien que la question est simple aujourd’hui : cette Gauche que Hollande veut ramener au pouvoir, saura-t-elle y accéder en s’opposant réellement à ce qui a été défait par Sarkozy ? Comment y croire, quand la social-démocratie de la Gauche de pouvoir, celle d’un DSK par exemple, n’aura été qu’un libéralisme en trompe-l’œil ? Que faire aussi de cette Gauche qui avait cru que la classe moyenne avait définitivement triomphé non pas de la misère, mais des pauvres ? Et qui déjà rêvait de conduire une politique soustraite du fardeau des indigents… Que faire de cette Gauche dont l’idéal s’est mesuré à l’aune de la poussée de la précarité en France et de son acceptation : la dissolution du peuple de gauche. Dissolution aidée, accentuée par les médias, lesquels, pareillement, n’ont plus voulu assumer leur fonction d’opposition pour goûter à leur tour aux ors du pouvoir...

Faut-il alors ne pas s’en poser la question au prétexte de risquer de faire perdre Hollande ? Mais suffit-il de changer les rôles pour changer de société, quand échanger les rôles, fussent-ils présidentiels, ne sera pas changer la société…

La grammaire du changement que François Hollande s’emploie à écrire aujourd’hui ne me convainc pas encore…

état françaisCertes, il y a bien dans sa lettre de quoi retrouver quelque chose comme l’envie d’agir. Mais quid de la Volonté du Peuple, quand les démocraties modernes prétendent que cette volonté n’a le droit de s’exprimer qu’à la faveur des opportunités politiciennes ? Car c’est de cela qu’il s’agit aussi dans le suffrage universel pointé comme seule expression politique acceptable de cette volonté. Quand, par parenthèse, l’histoire a démontré passablement que le suffrage universel ne cherchait jamais à établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés…

Comment donc cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique ouvrerait-elle au vrai changement ? Surtout quand l’Etat français est aujourd’hui un système qui ne respecte plus ses propres principes, nous livrant jour après jour aux décisions les plus iniques. A-t-il assez compris, le candidat Hollande, que de cet Etat nous ne voulions plus ?…Car il n’est qu’une Dictature moderne, subordonnant le politique à la politique, et dont l’autoritarisme est paré d’une façade démocratique symbolique.

Prenez l’équilibre des forces institutionnelles sous la Vème République : la séparation des pouvoirs semblent, sur le papier, garantie. Mais dans les faits, accentués par le calendrier électoral, l’Assemblée Nationale est vidée de sa substance, au point que le Parlement français apparaît comme l’un des Parlements les plus faibles du monde, à l’égal des républiques bananières, et qu’il rappelle fortement la chambre d’écho qu’il fut sous le Premier Empire.

La France est une dictature moderne, en ce sens que ce qui la fonde est un régime d’allégeance plutôt que de consensus politique.

Devons-nous alors croire qu’en changeant d’allégeance nous pourrions changer la société dans laquelle nous vivons ?

Pas le moins du monde. Il nous faudra, avant, interroger les techniques du pouvoir et du gouvernement qui régissent l’Etat français pour nous convaincre qu’un changement est possible. Là gît la vérité de l’action politique : dans l’acte de gestion politique se consument tous les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Contre le triomphe du gouvernement sur la société civile il faudra démontrer, dans les faits, que toute économie est avant tout une construction sociale. Dans les faits, c’est-à-dire tout d’abord dans les pratiques gouvernementales que l’on mettra en place. L’enjeu sera donc aussi celui du fonctionnement du dispositif gouvernemental, que la visée pastorale de l’égalité ne recouvre pas et sur lequel, au fond, on entend peu nos candidats. Rien d’étonnant de la part d’un Sarkozy. Mais de la part de François Hollande, on peut attendre autre chose. Certes, la tâche est énorme. Hors norme. Mais ce n’est pas d’un candidat hors norme dont nous avons besoin : c’est d’une volonté publique qui sache s’affranchir de l’appareil d’Etat pour que ses décisions soient prises au terme d’un processus réellement démocratique. Car dans son essence, l’appareil d’Etat répond à une logique non démocratique, passant pour pertes et profits la question du fondement des choix publiques. De sorte qu’en vérité, la justification étatique ne coïncide que très rarement avec la justification publique. L’Etat français n’est ainsi pas la solution aux difficultés que nous traversons, il est un élément du problème. François Hollande aurait tort de négliger cet aspect de la Chose Publique : la liberté et l’égalité de tous établit en réalité une hiérarchie qui impose des limites au gouvernement démocratique. De même que le parlementarisme ne mène pas à la vérité mais à la nécessité du dialogue. Là réside la légitimité de l’Etat, et non ailleurs, encore moins dans l’idée que la Raison d’Etat pourrait se hausser au dessus de l’Histoire que nous sommes.

Sarkozy appelait de ses vœux une société fermée. Que François Hollande en appelle alors vraiment, dès sa campagne, à une société ouverte à ce qui fait aujourd'hui sens dans son Histoire plutôt qu'à tout ce qui la replierait sur un passé fantasmatique. Une société au sein de la quelle nous pourrions pleinement affirmer chacun notre humanité dans ce qu'elle a de singulier, d'unique, de différent, afin que l’Histoire redevienne enfin cette dimension du sens que nous devons être collectivement et dont aucune histoire humaine ne saurait faire l’économie. Ce n’est qu’à travailler à ce sens que l’on peut convoquer les citoyens aux urnes. --joël jégouzo--.

 

 

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 08:49

sloterdijk-tempe.jpgPeter Sloterdijk fait paraître un ouvrage très intéressant, sous le couvert de réflexions philosophiques, pour témoigner, avec toute la force de son autorité de ses convictions politiques. Mais tout en douceur, sinon dissimulation, sous la forme d’une méditation plus que d’une réflexion, émaillées de vignettes philosophiques qui voudraient prendre le contre-pied du genre, se refusant à donner des leçons de philosophie. Il livre tout de même un ouvrage qui permet de parcourir les grandes étapes de la pensée philosophique, antique et moderne, articulées par les principaux auteurs de cette histoire, selon Sloterdijk évidemment, mentionnant un Sartre ou un Foucault mais ignorant Derrida. Un livre donc tout à la fois différent de ce que l’on publie désormais, mais y ressemblant fort, manuel de rattrapage philosophique, d’un niveau certes plus conséquent que ces philosophies pour les nulles qui encombrent les rayons des librairies. Car ce texte est aussi une vraie prise de position, tant philosophique qu’idéologique. Un texte qui se veut donc à contre-courant de ce qui se fait en la matière aujourd’hui, refusant cette littérature secondaire qui prétend discipliner nos esprits navrés, celle des BHL, Onfray, Ferry et on en passe, philosophie de commentaire qui n’a de cesse de faire disparaître les textes originaux sous des gloses plus rutilantes que brillantes. Un livre qui refuse ainsi de s’inscrire dans cette typologie du commentaire, mais qui parfois n’y échappe pas, dès l’entrée Platon par exemple, reconstruit comme à l’accoutumée dans l’après-coup de pseudos lectures chrétiennes, quand il n’y a pas d’anthropologie plus éloignée de la pensée chrétienne que celle de Platon, associant la chute de l’Esprit dans le corps à une Tragédie, là où les chrétiens en firent au contraire un éblouissement. Dommage que Sloterdijk, qui se donne tant de peine à sortir du commun y replonge avec fracas quand il s’agit d’évaluer l’apport de la pensée chrétienne, qui n’est du reste pas du tout l’objet de sa réflexion et dont on ne comprend pas qu’il puisse dans ces conditions l’expédier en poncifs éculés… Car associer le dédain de Platon à la matière au prétendu mépris du christianisme pour cette dernière, c’est non seulement aller vite en besogne mais s’exposer à la raillerie : si Platon opposa bien la matière à l’esprit, hiérarchisant même, à l’intérieur du méprisable, l’immonde de l’animal et de la femme au malheureux de l’être masculin victime de cette chute, le christianisme, lui, du moins celui des origines, aura fait de cette même matière le lieu mystérieux de la consécration et de la rédemption de l’humain. Etonnant même de voir, à ce propos, Sloterdijk déployer tout le vocabulaire de l’Eglise pour tenter de construire, encore une fois, une argumentation dont on se demande bien ce qu’elle vient faire là, sinon, peut-être, disqualifier à l’avance toutes les religions à travers une vision de Platon réduit à n’avoir jouer le rôle que de modernisateur des traditions chamaniques. Mais peut-être cela aura-t-il servi aussi une pensée plus sombre, restée celle-là dans le secret d’un aveu consenti du bout des lèvres, et dont les expressions les plus fortes sont, sous la plume de Sloterdijk, celles qui se rapportent au politique et qui autorisa naguère l’auteur à ne penser l’espèce humaine que sous sa condition disqualifiée au sein du "parc humain" -comme il en va du bétail. Passion au fond que les élites partagent avec lui, dans leur mépris cette fois du Peuple et de ses prétentions démocratiques. Nul n’est en effet plus éloigné que Platon de toute aventure démocratique. Rien d‘étonnant alors à ce que Sloterdijk n’ait à l’esprit que de faire à son tour reposer la vie de la cité sur des rites d’initiation. Rien de tel que de mettre en avant la pensée magique pour aider au renoncement et reconstruire la légitimité de la polis sur le refus de la polémique, du débat, de la diversité. En un mot, on le voit, la cible de cette philosophie politique n’est rien d’autre que le Peuple, auquel on ne saurait décidément confier un quelconque destin dans la cité, sinon celui de la soumission à la sagesse des élites… --joël jégouzo--.

 

Tempéraments philosophiques : de Platon à Michel Foucault, de Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Libella-Maren Sell Editions, Collection : ESS.DOCUM, nov. 2011, 155 pages, 18 euros, ean : 978-2355800283.

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