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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 06:10

nrf-1923---copie.jpgReprenons : dans les années 20, Gide n’aimait pas Proust, qui le lui rendait bien. Mais en 1920, la position de Gide était beaucoup plus en vue que la sienne. D’autant que dans le même temps, les Quatre « M » des Lettres françaises ne le prisaient guère non plus : Mauriac, Maurois, Montherlant, Morand.
Ajoutez que les surréalistes le détestaient (pour l’anecdote, le jeune André Breton corrigea les épreuves des textes de Proust chez Gallimard), que les existentialistes prirent le relais de cette détestation, Malraux en tête, puis Sartre, qui voyait en lui un romancier de la psychologie (dans Les Temps Modernes, Sartre affirmera que : «son œuvre continue de répandre le mythe de la nature humaine»), et qu’enfin la phénoménologie, alors en vogue dans les années 30, l’ignorait superbement...
Quant à Céline, s’il saluait volontiers l’intelligence du comique proustien et son sens de la dérision humaine, il l’abominait lui aussi tout aussi cordialement.
Bref, tous les courants de la littérature française des années 20/30 demeurèrent hostiles à Proust, malgré sa garde de fidèles : Gaston Gallimard et Rivière, qui lui consacra le premier numéro spécial de la NRF, en janvier 1923 (Proust est mort en novembre 22).
corresproustgallimard.jpgUn numéro spécial qui, évidemment, vit se bousculer les contributions, pas tant à cause de Proust qu’à cause de la gloriole d’une parution dans la prestigieuse revue (excepté Aragon, qui refusa d’y collaborer ; mais Aragon il est vrai, n’avait pas besoin d’y signer un article pour asseoir sa notoriété).
Le tout donna un curieux mélange où presque tous les auteurs (sauf Daudet) y allèrent de leurs pincettes de peur de se compromettre, soit à l'avoir par trop flagorné , soit au contraire de l'avoir mignoté.
Gaston Gallimard avait beau faire, Proust demeurait en France persona non grata. Gaston se mit alors en tête de publier un Proust convenable, découpé en morceaux choisis, comme un grand classique. Un Proust édulcoré parut, celui de Combray, celui des souvenirs d’enfance, bref, un Proust soigné et endimanché. Sans doute s’agissait-il alors de couper court à la réputation sulfureuse qui affectait l’œuvre après la publication d’Albertine disparue, le magistral coming out de Proust. Mais rien n’y fit : Proust passait pour un pédéraste mondain, les donneurs de leçon s’en donnaient à cœur joie : cet auteur était décidément infréquentable…
--joël jégouzo--.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 06:21

derniere_proust.jpgEn 1913, Un amour de Swann est tiré à 1750 exemplaires.
De 1913 à 2000, son tirage sera inférieur à 2 millions, tandis qu’A L’Ombre des jeunes filles en fleur connaîtra un tirage à peine supérieur au million d’exemplaires.
Par comparaison, L’Etranger de Camus connut un tirage pour le seul livre de poche supérieur à 7 millions d’exemplaires, soit autant que Le Petit prince.
Mieux : de 1919 à 1940, Swann ne sera pas édité à plus de 80 000 exemplaires…
Pour quelles raisons une si piètre diffusion et finalement, une si laborieuse reconnaissance en France, quand aujourd’hui on ne trouve personne pour contester la puissance de cette œuvre ?
Pour nombre de commentateurs, cela aura tenu en fin de compte au fait que Proust n’aurait avant tout guère proposé de vision sociale du monde à une intelligentsia en quête d’une offre sur le sujet, lui permettant de thématiser ses propres justifications sociales. L’œuvre aurait au contraire exhibé une classe sociale désuète, étalant des personnages qui ne travaillaient pas, excluant Dieu et toute transcendance, n’ouvrant aucune perspective sereine sur le plan de l’amour, et pour finir, exhibant un personnel beaucoup trop masculin. Une œuvre «fécondée», transcendée par aucun «civisme» pour conclure, dans un pays où le civisme se devait d’être une valeur, au moins pour les gens de Lettres –qui n’avaient certes pas nécessairement à l’être, mais devaient du moins le donner à lire…
Mais alors, comment expliquer ensuite sa montée en puissance dans l’imaginaire cultivé ?
En tentant de prouver que cet imaginaire ne puisait désormais plus aux fontaines du «civisme» ?
joël jégouzo--.

Image : manuscrit de la dernière page du temps retrouvé.

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 06:08

surprise.jpgLa revue Tina s’est amusée à tenir les comptes du genre des contributions dans cette presse que naguère l’on aurait volontiers qualifiée de "progressiste", sinon d’"alternative". Et à tout le moins, ce que l’on peut dire, c’est que le compte n’y est pas… mais alors pas du tout ! Alors que le taux de féminisation dans l’ensemble des professions culturelles, en France, avoisine les 40% (chiffres de l’INSEE), et que dans la création littéraire ce taux frise les 46% (tandis qu’il n’est que de 33% dans la création artistique), Livre-Hebdo, l’organe spécialisé de l’édition et de la librairie française, n’offre qu’une couverture de 30% aux romans français écrits par des femmes…

Du côté des éditeurs, c’est pas mieux : chez Minuit, 20% des auteurs sont des femmes, 26% chez P.O.L., 30% chez Gallimard, 38% chez Albin Michel, Actes Sud, pour culminer à 40% chez Stock…

Mais avec la littérature contemporaine, on tombe des nues. Au Petit Palais par exemple, un colloque s’est tenu récemment pour évoquer les enjeux contemporains de la création littéraire. 9 femmes y étaient cordialement invitées, contre 24 hommes…

Du côté des revues, là, c’est l’immense désaffection, quand Agone (dans son numéro 45 par exemple), expose royalement 1 intervention féminine pour 11 interventions masculines… Ou quand Le Matricule des Anges, de 93 à 2011, n’aura publié in fine que 18 femmes, contre 112 hommes…

Le Monde bien évidemment ne fait pas mieux dans son supplément au festival d’Avignon, faisant la part belle à 51 hommes couvrant de leur voix quelques malheureuses 10 femmes convoquées là à la hâte…

Et quant à Rue 89, perpétuant une prétendue tradition intellectuelle gauchisante, son cabinet de lecture, dans sa sélection de rentrée littéraire, n’aura daigné chroniquer que 12 romans de femmes, contre 50 pour les hommes !

Certes, c’est prendre le numéro 8 de la revue Tina par le petit bout de la lorgnette, mais ces chiffres valent le détour et en disent long sur la capacité de cette presse à bien réaliser le monde dans lequel nous vivons ! --joël jégouzo--.

 

Tina 8, Gender surprise, TINA n° 8 / GENDER SURPRISE, revue de 224 pages, Format : 15 x 21 cm, 24 août 2011, 15 euros, isbn :978-2-915453-87-4

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 06:44

guerre14-18-tirailleurs-algeriens-1e-reg-embarquement-1911.jpg"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.

Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911.

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 12:15

Des-mules-et-des-hommesune-enfance-un-lieu.jpgEn tournant le dos au socialisme, il ne nous est resté en travers de la gorge qu’un mauvais avenir à déglutir, dont on mesure aujourd’hui combien chacun d’entre nous peine à l’avaler. Le communisme, la cause est entendue, n’aura débouché que sur le désarroi de masses flouées, la honte de leaders compromis ou la comédie du pouvoir, made in PS français. D’oublis en ajournements, nous avons fini par renoncer à construire une alternative au libéralisme économique. On a beaucoup écrit sur ces questions. Reste à explorer comment on en ressort, dans le champ romanesque par exemple, et pas n’importe lequel : celui du polar, qui fut en ces origines tellement soucieux de ces questions. De Mémoires d’un rouge aux Yeux de Lénine, des années de plomb au socialisme bougnat, ce qui se lit entre les lignes, c’est toujours, semble-t-il, un grand vide. Qu’est devenue la conscience politique ? Si le roman est —aussi—, le lieu où s’exprime, voire s’élabore une conscience du monde, ne doutons pas que le témoignage qu’il recèle n’en soit instructif. Prenez La Nausée, de Sartre. Un roman a priori aussi éloigné qu’il est possible de toute conscience politique. Soumettez-le à l’analyse sociologique : personnel de l’œuvre, lieux de l’action, etc. Vous y découvrirez une typologie des plus intéressantes, relevant du même populisme noir que l’univers de Céline. Même évacuée, voici donc qu’elle fait retour, cette conscience politique, comme inscrite en creux dans la trame romanesque. Qu’elle ne soit pas un objet littéraire affirmé importe peu : il subsiste toujours quelque chose du monde dans le romanesque. Ce qui importe, au fond, c’est d’en relever les traces. Une longue période vient de se clore, D’Howard Fast et ses Mémoires d’un Rouge témoignant de la fin de l’engagement politique prolétarien, à Cesare Battisti, ouvrant à quelque étrange déréliction, en passant par Les yeux de Lénine de Streiff, naturalisant la folie de Lénine, ou par le socialisme tribal d’un PS toujours à court d’histoire, ainsi que le décrit Serge Lesbre. Une longue période vient de se clore, marquée in fine par la thrillerisation du roman policier, toujours plus astucieux, rabotant toujours plus sa langue pour tourner au plus court, qu’il croit être un formel plus juste… Une longue période vient de se clore, qui voit émerger –trop peu encore- des écrivains qui savent prendre de nouveau en charge le romanesque et le politique (Adlène Meddi, La Prière du Maure, ou Atiq Rahimi, Maudit soir Dostoïevski, bien que dans des registres d’écriture différents, etc…). De ces écrivains qui savent faire autre chose que ficeler un roman. Reste à ouvrir une nouvelle période, que l’espoir articulerait, surgissant du seul vrai ailleurs qu’il nous soit utile d’explorer aujourd’hui : celui de cette France post-coloniale qui tarde à mobiliser son devenir… --joël  jégouzo--.

 

http://www.joel-jegouzo.com/article-memoires-d-un-rouge-de-howard-fast-50910184.html

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 08:13

misereVG.jpgPrenons les choses autrement encore. Un théâtre parisien, il y a quelques années, a mis en scène les interviews qui constituaient le matériau de l’étude sociologique de Pierre Bourdieu, publiée sous le titre de : La misère du monde. Le dire rassemblé là était à bien des égards fascinant. Mais comment pouvait-il ouvrir aussi bien à l’élaboration scientifique que théâtrale ? Je me suis posé longtemps cette question, à laquelle j’ai cru trouvé pour réponse que c’était parce qu’un petit bruit l’animait. Bégaiements, ratages, reprises incessantes de paroles inaccomplies, maladroites, de mots instables abandonnés non sans difficulté au questionneur. Il y avait quelque chose dans les paroles recueillies, que le discours sociologique ne pouvait maintenir. Quelque chose qui s’était découvert dans ce processus de révélation, mais qu’il n’avait pu absorber dans les formes de sa rhétorique.

C’était un peu cela, m’entretenir avec les Lettres. Lire. Ecrire. Editer. Constructions baroques à la gloire d’un Autre que l’on ne sait jamais trop comment saisir et que les Lettres ne parviennent jamais à subsumer sous leur belle arrogance.

Les journées qui ont suivie, un livre de Dosto en main, Blanchot et quelques autres, je me suis demandé à quelle connaissance il me fallait rapporter cette parole tout de même confuse -le bruit que cela fait avec les bouches, le léger sifflement de la courbure des temps, l’humain empêtré dans son impossibilité à dire quoi que ce soit qui résiste à son incertitude… Et de raboter ici un grain trop rugueux et d’égaliser là : porter sans cesse secours au signe émis...

J’ai appris à raisonner pour me sortir de l’épouvante où vous plonge le spectacle littéraire, pariant sur le dévoilement d’une sorte de "bon endroit" du récit où nous nous retrouverions. Peut-être. Mais à vrai dire, nous ne parvenons jamais à savoir quelle mesure prendre –où nous retrouver. C’est peut-être au fond le plus heureux, cette constance des Lettres dans leur défaite, le flux incessant d’un verbe qui oblige à reprendre, sans cesse, sans parvenir jamais –à quoi donc, du reste ?

(Mais ne doutons pas un seul instant que tout cela n’appartienne déjà, ces signes que je relève, le balbutiement de ma pensée, toutes ces petites assurances contractées à la sauvette, à leur monde, même si je ne sais où raconter, d’avoir si longtemps cru que l’on pouvait penser sans dommage la littérature).

Qu’il faille porter sans cesse secours au signe émis, voilà le seul endroit. --joël jégouzo--.

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 23:22

derrida.jpgQuelques jours après la mort d’Emmanuel Lévinas, j’ai été chargé d’organiser une soirée, moins d’hommage que de veille, dans le souci que nous pouvions porter au grand homme disparu. Derrida était l’ami de Lévinas. Nous pensions le convier. Je l’ai appelé. Lui ai expliqué ce projet simple, d’être là, réunis au cœur de cette institution dont il avait été longtemps le Directeur, un établissement d’enseignement. Et puis je me suis tu, attendant la réponse de Derrida, qui m’avait écouté patiemment. Il ne m’a pas répondu tout de suite. J’entendais son souffle. Juste son souffle, l’oreille collée au combiné, me taisant à mon tour, attendant sa réponse. Derrida se taisait. Je n’entendais que son souffle. Un long moment comme ça, sans rien dire ni être tenté de briser ce silence. A quoi songeait-il, je n’en ai jamais rien su bien évidemment. Il se taisait, c’était tout. Pensait-il à quelque chose ou à rien, le regard tourné vers son for intérieur ou un objet quelconque sur son bureau, le combiné à l’oreille, sans dire un mot ? Quels détours le retenaient au seuil de livrer sa réponse ? Un souvenir, une image, le Visage enfui de Lévinas. Ou rien. Ne regardant plus rien dans ce poignant suspens du temps. Cela dura. J’entendais son souffle et je me taisais. Qu’est-ce qui justifie la pensée ? Je me suis rappelé Lévinas, que l’on croisait les dernières années dans cette institution qu’il avait dirigée. Affaibli, égaré parfois, ne se rappelant plus, avançant comme une ombre, reprenant un chemin qu’il avait si souvent pris, celui de son bureau, s’étonnant juste de ne plus le trouver à sa place. Ce n’était pas ça. Il ne savait plus. Alors on le raccompagnait affectueusement chez lui, à quelques pas de là, dans la même rue. Je me rappelais aussi les fulgurances de ces rencontres impossibles : alors qu’on croyait approcher un vieil homme perdu, soudain il vous interpellait : "Il faut relire Heidegger !".

Derrida se taisait. A quoi prêter l’oreille ? J’entendais son souffle. Rien d’autre. Il était là, simplement, et j’ignorais s’il pensait ou non. Qu’est-ce que parler, quand on est Derrida ? Peut-être cherchait-il un moyen pour se défaire d’un appel qu’il jugeait incongru, ou bien réalisait-il la dissymétrie de cette relation désormais, Lévinas enfui dessous la terre. Peut-être l’émotion l’envahissait-elle, son ami enlevé, le bras ballant, la tête lourde soudain de tout ce temps qui les séparerait désormais. Peut-être cherchait-il un geste, un mot, un regard, tournant en vain les pages de ce vieux manuscrit qu’il ne savait plus déchiffrer : leur amitié achevée, là, dans la disparition de l’autre.

Derrida ne parlait pas. A quoi prêter l’oreille, quand on ne peut se rappeler l’écho du pas qui devrait retentir encore, quand cette voix s’est tue que l’on ne peut ranimer. J’avais évoqué des journées Lévinas, un rendez-vous à la Sorbonne, un colloque, des mémoires. Où reprendre leur parole exténuée ?

Au bout d’un long moment, Derrida a simplement dit qu’il ne pouvait pas. Qu’il était ailleurs. Encore un peu avec lui. Seul. J’entends encore sa voix. M’appartient-il aujourd’hui d’en exhiber le grain ?

Cette soirée a eu lieu. L’inévitable BHL avait fini par s’y convoquer. Lui, a parlé, longuement. Un éloge convenu, sans importance. Que communique le langage ? Cela a été ensuite publié. Ici et là. L’improvisation avait été soigneusement consignée. Derrida, lui, ne pouvait pas. Où commencer à dire ? Où commencer à écrire ? Où, plutôt que quand. Qu’y a-t-il du côté des choses muettes ? Où cela commence-t-il, écrire, que l’on pourrait ensuite mener ? --joël jégouzo--

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 05:27

blanchot-et-levinas.jpgEcrire engage au delà de ce que l’on peut imaginer. C’est que l’écriture travaille en un lieu que l’on ne saurait aisément circonscrire et dont l’on ne ressort pas sans quelque intranquilité, comme l’affirmait Pessoa... Car écrire est s’aventurer, aller, vers une rencontre incertaine loin des avances que la vie vous adresse dans la banalité de ses facondes quotidiennes. Une rencontre qui se fait pour ainsi dire par temps voilé, nulle part, un épais brouillard masquant d’abord la vue, des chimères, des ombres traversant le regard auxquelles il faut bien tout à la fois répondre, et résister. Où l’écriture nous donne-t-elle rendez-vous ? Je n’en sais strictement rien, sinon qu'on ne peut se soustraire, sinon qu’il ne s’agit dès lors que de s’avancer vers cette aventure dont on ne peut savoir, à l’avance, ce qu’elle deviendra.

 En écrivant cela je songe au très beau message de Maurice Blanchot, l’ami d’Emmanuel Levinas, lorsque ce dernier disparut. Un message que Blanchot confia à ses proches, griffonné sur le dos d’une enveloppe usagée et à l’adresse de ceux qui s’était réunis un soir dans un amphi quelconque de la Sorbonne pour un hommage improvisé à Levinas, en attendant un plus solennel éloge, Blanchot, souffrant, ne parvenant pas à se déplacer : "Soyez mes répondants". C’est un peu cela l’écriture, l’appel de toute œuvre à ses lecteurs aussi bien. C’est un peu comme cela que je voudrais comprendre le sens et la vocation de l’écrit dans la communauté humaine : répondre d’une œuvre, ce n’est certainement pas la rabattre sur les mirages d’un Dit par avance calculé. L’écriture littéraire, dans son apparition et son déploiement, surgit comme différence. Elle est l’inquiétante étrangeté, l’irruption de l’Autre dans le langage du Même, avec ce paradoxe de le présenter sans qu’aucun dévoilement ne puisse jamais le réduire à sa présentation. –joël jégouzo--.

 

image : Blanchot et Levinas.

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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 06:37

dosto2.jpgJe n’ai parlé que très superficiellement de l’œuvre de Dostoïevski.

Son étrangeté tenait d’abord à la forte prise en compte dans tout monologue de l’interlocuteur absent. Une véritable crispation sur le mot d’autrui, un mot dont les traces se déposent dans le discours de l’un, altérant la structure de ce discours. Parfois, c’est même le mot d’autrui, dans sa morphologie même, tout autant que dans sa sémantique, qui vient trouer de part en part la langue de Dostoïevski, provoquant des cassures dans la syntaxe, des répétitions, des longueurs, en bref, une arythmie du discours : comme si deux répliques parfaitement différenciées se chevauchaient brutalement au sein du même discours. L’affrontement, le face à face dialogique y est ainsi intériorisé, qui appartient désormais aux éléments structuraux du récit : deux jugements de valeur se télescopant dans la même voix.

Le langage est polémique, dialogique dans son essence même, et cette polémique est son inscription même dans cet être-ensemble du langage, être-ensemble que l’on ne peut à tout jamais entendre que comme séparation.

Ce n’est jamais réconfortant, un monologue de Dostoïevski. Peut-être au fond parce que l’altérité circule à l’origine même de la possibilité du langage et qu’il sait, mieux qu’aucun autre, faire circuler cette altérité à l’intérieur de sa propre langue. L’Autre, en définitive, sollicite comme rien ne peut mieux le faire, son écriture.

L’Autre, de même, sollicite-t-il autant la philosophie que la littérature, si l’on y songe vraiment.

Certes, parce que l’on ne peut abandonner l’espace de la compréhension raisonnée, le logos offre son hospitalité au questionnement philosophique. Il s’agit même d’une charge dont il ne peut s’absenter. Et c’est peut-être en ce sens que l’on peut parler de rencontre où puiser l’énergie d’un questionnement sans fin, qui peut faire que je dise un tant soit peu "l’Autre" dans la langue du Même.

Dans l’écriture littéraire, l’abri du Même est plus précaire, sauf à tomber dans le sens du plus commun où jamais rien ne s’aventure. Et plus dangereux, pour peu que l’on veuille le concevoir sérieusement. A tout le moins, plus trompeur : l’écrivant ne sait quelle mesure prendre. Soumis à la pression du Même, il ne peut trouver son compte, sinon comme règne des effrois : dire l’Autre contre sa "propre" langue, pour s’arracher néanmoins et enfin à la solitude, celle dont l’Autre a déployé les ténèbres. --joël jégouzo--.

 

 

(c’est quoi l’écriture littéraire ? -2/2)

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 05:39

dosto-1.jpgDostoïevski, prétendaient les éditeurs français, avait la mauvaise habitude de ne jamais finir ses chapitres, ses paragraphes, ses phrases. Pire : au mépris de la grammaire russe, il infligeait à sa langue les plus invraisemblables dommages. Tout cela manquait de clarté, l’on ne pouvait, décidément, proposer à la lecture du public français une œuvre aussi inachevée. Et de raboter ici un grain trop rugueux et d’égaliser là... Sans rien comprendre en définitive à son œuvre, des éditeurs français ordonnèrent longtemps à leurs traducteurs de «finir» les phrases, les paragraphes, les chapitres, d’arranger ce style par trop «confus», bref, de rendre l’écriture de Dostoïevski conforme à l’exigence de clarté de l’esprit français, un esprit effrayé par cette écriture qui était un fleuve en crue charriant les mots sans ménagement, comme le gravier de vies perdues. En fin de compte, ce que l’on obtenait, c’était une œuvre fade qui résonnait joliment en français, mais qui avait perdu sa force, sa beauté, son étrangeté. Qu’était-ce donc, qui se déversait ainsi dans l’écriture de Dostoïevski et que l’esprit français ne pouvait recevoir ? Qu’y avait-il donc de si singulier dans cette écriture pour l’universalité du logos cartésien ?

Le langage de la philosophie est celui du logos grec, un mode de réflexion spécifique, disons hâtivement celui de la mesure. Connaître, dans ce langage, c’est rapporter à une mesure, rendre l’Autre mesurable, voire le réduire à la mesure du Même que l’on reporte autant de fois qu’il est nécessaire pour achever de l’arpenter. Dans ce logos qui parle à la première personne et ne s’adresse point à l’Autre, l’on vit indéfiniment l’assurance d’un réconfortant monologue. Tout de même : pour la philosophie, le problème est aussi, déjà, de savoir comment faire entendre l’appel de l’Autre dans cette langue qui n’est pas faite pour l’accueillir. L’on retrouve ici l’écho de ce que j’évoquais à propos de Dostoïevski, dont le dire bousculait tant l’élégance réconfortante d’un Dit français qui ne supporte pas la bousculade...

Le dire borde le Même et l’Autre. Une ligne de crête disons, où s’accomplit leur rapport sous la forme d’une tension que rien ne peut jamais résorber. Mais sans doute est-ce le propre du langage, son ironie, d’être porteur tout à la fois de la continuité et du vide, de la clarté et de l’obscurité. Ainsi le langage chiffre-t-il plutôt qu’il ne déchiffre, la parole ne consistant, derrière son chiffre, qu’à porter sans cesse secours au signe émis. Le mot, certes, atteste bien d’un partage des choses entre moi et les autres, ou le monde si l’on veut, mais il s’agit d’un partage incertain : non pas mesure pour mesure, le mot n’est jamais transparent, mais l’aventure d’une équité, d’une signification qu’il faut gagner, en tissant un lien dont le fil est fragile et ne relie qu’à force d’obstination au souci qu’on lui porte.

Le dialogue avec l’altérité ne ressemble finalement pas à cet acte de connaissance par lequel «un sujet utilise concepts et théories pour maîtriser l’opacité des choses», comme l’écrivait Emmanuel Lévinas. Or l’écriture littéraire est ce dialogue, sourd, énigmatique, difficile. De sorte que pour maintenir vive cette tension entre l’écriture littéraire et sa compréhension raisonnée, il faut bien que ces deux sources soient toujours différenciées, en amont comme en aval du sens. L’énigme de la rencontre de l’autre, que rien ne garantit à l’avance, a ainsi quelque chose à voir avec l’énigme de la rencontre de la sensation et du sens. Rencontre et non réconciliation, puisque rien ne doit a priori garantir sa réussite : la rencontre est devant, non derrière. On le voit bien avec Dostoïevski. Il ne s’agissait pas simplement de le traduire du russe vers le français : il fallait d’abord malmener la langue française pour que cette écriture pût s’y inscrire. Ce à quoi se refusèrent tout d’abord les éditeurs français --joël jégouzo--.

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