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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 10:27

bandoulier.jpgLe Nouveau monde, en un temps où il était vraiment un monde autre, nouveau, celui des mille destins possibles. Un monde du reste sans véritables commencements, où l’on pouvait fuir en paix ses trop discernables origines.

Un monde labile, traversé d’histoires et de cette fascinante incertitude des vies humaines. Roman picaresque, aux mille aventures entrecroisées, Le Bandoulier du Mississippi se soucie peu des époques, des contrées aussi bien que des nombreuses identités que la vie paraît devoir emprunter. Soldat, compositeur, trafiquant de cadavres, que peut-on saisir du passé qui fut le sien ? Quelle part reviendrait au détail ? Le passé n’est plus. Qu’en pouvons-nous établir ? Le rétablir alors, comme une sorte de malade dont le sort nous importerait encore ? Mais à quoi être sensible ? A quel signe de la main valider cette vie que l’on raconte ? Et balayant l’infime, ne faudrait-il donc consigner que ces grands événements dont on nous dit qu’ils forment l’essentiel de nos vies ? Du passé qui n’est plus, à l’avenir qui n’est rien, où peser l’instant des vies passées ? Tout près de mourir, le narrateur tente encore d’interroger le jeune homme qu’il fut, dont il n’ose affirmer qu’il était. Cela exista-t-il vraiment ? Il erre autour de ce fantôme : soi. Quelle énigme que ce qui fut. La vie est une surface, rien d’étonnant à ce que cette autobiographie paraisse relever des catégories de la géographie. Récit de vie ? De voyage plutôt, où jamais ne s’accomplit le retour promis, le grand bouclage du cycle de la vie. C’est là sa force : les territoires de l’imaginaire sont des espaces que nous arpentons pour faire retour à ce même point de néant où tout a commencé.—joël jégouzo--.

 

Le bandoulier du Mississippi, Alain Demouzon, éd. Fayard, coll. Alter ego, janv. 2001, 280p., 15 euros, isbn : 2213608180

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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 13:18

multicultu.gifDans la préface à l’édition poche, chez Flammarion, le livre de Jean-Loup Amselle paraît plus incisif que dans sa première parution, de 1996.

C’est que l’enjeu lui était apparu par la suite de taille, dans le contexte qui se faisait jour en France, d’émiettement des groupes sociaux : de nouveaux champs d’identification s’étaient dès lors ouverts aux individus, en particulier ceux de l’appartenance communautaire. Identités nouvellement revendiquées, exacerbées par l’encouragement reçu de l’Etat français lui-même, se félicitant presque un temps de voir émerger une société civile communautariste, sans pour autant se donner les moyens de repenser les termes de son mandat dans ce nouveau cadre et juste avant de faire spectaculairement marche arrière en criant désormais «au feu» -qu’il avait lui-même allumé.

De fait, ce nouvel Etat, que l’auteur nomme Etat libéral communautaire, impliquait l’instauration d’un nouveau contrat social, que nul, dans les hautes sphères du Pouvoir, ne s’était risqué à thématiser. L’Etat, au discours si volontiers démagogique, s’était contenté d'irriter les discours identitaires tout en leur déniant toute représentation officielle – on imagine volontiers pourquoi : avant cet épisode, seul Vichy avait imaginé pareilles représentations… Or le surgissement de ces identités de «consolation» a vu, depuis les années 80, les porte-paroles de ces communautés s’installer à la place laissée vacante par l’Etat… Qui aujourd’hui ne propose pour seul cadre de réflexion que celui que l’on sait, façonné par la sottise et le calcul électoraliste…

En décrivant les fondements paradoxaux de la logique républicaine contemporaine, l’ouvrage d’Amselle nous invite à repenser sérieusement nos catégories politiques et décrit, presque par la bande, les enjeux intellectuels qui vont s’offrir à nous désormais, comme celui de devoir penser le culturel autrement que sur le modèle du biologique.joël jégouzo--.

 

Vers un multiculturalisme français, L’empire des coutumes de Jean-Loup Amselle, Champs Flammarion, janvier 2001, 184p., ISBN : 2080814761

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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 11:54
santeuil.jpgIl faudrait partir de cette conception que se forme Proust de l’œuvre d’art comme lieu de réconciliation,  lieu où le sujet, dispersé entre des expériences hétérogènes de la vie, tente de se rassembler.
Il faudrait ensuite se rappeler que l’œuvre de Proust est restée inachevée.
Enfin, il faudrait garder à l’esprit le caractère inachevé des grandes œuvres du tournant du siècle passé : que, ou quoi achever ? Que saurions-nous réconcilier ?
Au sein d’une œuvre littéraire, le mot aurait pu se constituer comme la marque de la réconciliation de la chose dans le signe. Mais dans la Recherche, le narrateur consigne la faillite d’un régime que seule la narration soutient, littéralement, à bout de bras,  portant sans cesse secours au signe émis sans parvenir jamais à l’assurer.
Il n’y aurait eu en quelque sorte de salut que dans le procès mis en œuvre pour porter secours aux signes émis –l’écriture proustienne. Et son moteur : la mémoire involontaire (la madeleine), incarnant plus essentiellement encore l’instant de cette réconciliation tant attendue. Par elle, le narrateur semble retrouver un passé plus intact que n’aurait su le lui restituer la Raison. Arraché au Temps, propulsé dans un suspens, événement de l’éternel n’ouvrant sur rien, au moment où la sensation remonte en lui, Proust se voit d’un coup placé hors du périmètre de la connaissance de soi, abolie dans l’unité de la sensation où il s’est enfin éprouvé. Un court instant il fut, souverainement, rendu, déversé, reversé à lui-même. Mais cette madeleine miraculeuse –au sens où il faut être suffisamment dépossédé de soi pour accéder au miracle d’être soi- fit que seul le récit de l’événement pouvait conserver l’empreinte de ce quelque chose qu’on ne saurait retenir, mais dont il eut pourtant la certitude qu’elle fut : «Moi». La totalité égologique ne s’exprimerait ainsi vraiment que dans le moment qui suivrait son irruption, pour retomber aussitôt, avec la recognition de soi, dans les aléas du récit qu’il faut construire, l’effort de captation lucide de cette unité ne s’effectuant de fait qu’après-coup. Le mirage fut. Celui d’une totalité que l’on aurait attrapée in extremis. Peut-être pas celle de l’ego à bien y réfléchir. Autre chose. D’insurmontable, en soi. Car c’était détenir le passé sans avoir aucune prise sur lui. Et congédié de ce moment sublime, l’ego a regagné ses espaces d’expansion où, plus jamais, il ne retrouvera cette connaissance d’un genre si particulier –et qui ne sert à rien.
Est-ce en décollement que l’être avance ? Sur le fond vague d’un pressentiment que rien ne confirme jamais. Base ténue de l’exister : s’il y a un sujet, semble nous dire Proust, on le perd constamment de vue. Au moment où l’être semblait enfin accordé avec lui-même, c’est la vie qu’il désertait.
joël jégouzo--.
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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 12:32

Lorsque l’on se mêle de raconter sa vision de l’étranger, voire sa vision de soi, l’on devrait toujours prendre la précaution de relire l’ouvrage de l’universitaire palestinien Edward Saïd.
Le portrait que nous prétendons dessiner de l’Autre n’est en effet généralement qu’une plaisante caricature, sinon la triste apologie négative de sa propre image.
D’une image au demeurant nourrie souvent sans que l’on sache trop comment, ni de quoi. Si bien qu’on ne fait en réalité que parler d’un drôle de soi, aux curieux contours de peurs et de fantasmes mal digérés, de satisfactions et de doutes mal informés, voire carrément stipendiés quand il s’agit de construire cette image de soi à partir d’un ensemble plus grand (national), tout comme de l’insérer dans cet ordre douteux d’une prétendue Histoire nationale. La lecture de Saïd aide ainsi à ne pas raconter trop de sottises… Car dans son livre, l’universitaire palestinien étudie l’orientalisme comme type de discours que notre société a tenu (et tient encore) sur l’autre, autant que sur elle-même. Certes, il s’agit de ceux portant sur l’homme du Proche et du Moyen-Orient, principalement musulman et arabe. Mais la pertinence de la méthode a fini par constituer la matrice de ce genre d’étude.


Or cette histoire du discours sur l’Autre est proprement édifiante : sa différence lui fut toujours refusée.


De l’orientalisme universitaire au discours raciste ordinaire, un seul mot d’ordre : taire l’Autre.


Même "positif", son modèle aura été celui de l’homme blanc de Kipling. Etre blanc, depuis lors, n’est pas autre chose que d’entrer dans un processus d’auto-confirmation de ce très vieux modèle colonial. Au cœur de ce procès, la distinction d’un concept à partir duquel l’homme blanc prédit l’Autre, cet Autre dont il croit qu’il lui revient "naturellement" la charge de le définir, puisqu’il prétend disposer des concepts adéquats, avec ce style si caractéristique d’une rhétorique aux jugements définitifs, ornés d’éblouissantes descriptions narratives…--joël jégouzo
--.


L’orientalisme, Edward Saïd, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, éd. du Seuil, coll. La couleur des idées, oct. 2005, 422p., 24 euros, EAN : 978-2020792936

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 15:32

L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire de l’Europe, unifiant les mœurs et les mentalités de ses élites comme aucun autre livre ne l’avait réussi jusque là.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrau un véritable conflit psychique dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont la grâce (une distinction de goût) fonde la supériorité définitive sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir… --joël jégouzo--.



Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.

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