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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 07:42

classesdangereuses.jpgLa critique sociale, en France, a toujours peiné à comprendre, voire tout simplement à rendre compte du point de vue des dominés. Quand elle ne s’est pas faite méprisante à leur égard, confiscant leurs discours pour les retraduire et les aliéner sous des rationalités fallacieuses.

Pour être tout à fait clair, rappelons ici que ces mêmes sciences sociales ont, en France, servi de socle au modèle républicain qui nous encombre aujourd’hui et interdit de développer sur la société contemporaine un point de vue susceptible d’en comprendre les enjeux profonds.

Commodément, dans leur désir de faire abstraction de l’héritage colonial, ces mêmes sciences sociales, relayées par les sciences politiques, refusent toujours de voir combien les inégalités sociales s’enracinent dans un racisme dont la société française ne s’est pas affranchie. Il faut lire l’article d’Ahmed Boubeker (dans Rupture coloniales - De la société d’exclusion à l’éternel retour des classes dangereuses), pour en mesurer l’importance : l’accès à l’emploi, au logement, à l’instruction, à la reconnaissance sociale, etc., reste un mirage pour les sous-citoyens des banlieues. Un mirage occulté par les discours qui ont pris en otage ces banlieues, comme celui de leur dérive mafieuse, ou communautariste, discours qui ne font que réactualiser au fond un très ancien regard porté sur les opprimés, dès lors qu’il s’agit de fermer les yeux sur ce qui les opprime – celui d’un Louis Chevalier par exemple, sur les classes dangereuses. Un discours qui ne permet d'envisager le malaise des cités que sous les catégories du trouble à l’ordre Public, le virage sécuritaire que la France a prise à l’automne 2005 en témoigne.

dangerueusesPour Ahmed Boubeker, tant que la France refusera de regarder en face la dimension ethnique des inégalités sociales, qui se traduisent entre autres par une véritable ségrégation urbaine, et compte tenu du poids démographique des populations en question, elle ne pourra penser sérieusement son devenir. Et ce n’est pas la montée en puissance de la mémoire et de ses devoirs, qui accompagne une sorte de tournant dans la conscience française, que l’on décrirait volontiers comme tournant patrimonial, qui peut rassurer : que se substitue une conscience patrimoniale comme ultime rempart à l’invasion des hordes barbares, à la conscience nationale a de quoi, plutôt, sérieusement inquiéter…--joël jégouzo--.

 

Violences urbaines, violence sociale, genèse des nouvelles classes dangereuses, Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Hachette, Poche, Mars 2005, 426 pages, EAN13 : 9782012792074.

Classes laborieuses et classes dangereuses, Louis Chevalier, éd. Perrin, Reprod. en fac-sim, Collection : Pour l'histoire, sept. 2002, 565 pages, 25 euros, , ISBN-13: 978-2262019372.

1ère édition : Paris, Plon, 1858, 567 pages, dont le point de départ, ne l’oublions pas, était une étude de la criminalité parisienne à l’époque de la Monarchie constitutionnelle.

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 10:42

subalternstudies.jpgLes politiques (Gauche-Droite) n’ont vu dans la poussée des identités périphériques, en France, que l’expression d’un néo-communautarisme dangereux, au moment où les références nationales déclinaient. Du coup, ils ont ressorti de leur chapeau le vieux schéma républicain pour affronter un prétendu déclin. Il n’est pas même jusqu’aux intellectuels qui ne se soient enrôlés à leurs côtés pour sauver on ne sait trop quelle patrie en danger… Voire la sociologie, l’égérie de la République –d’une certaine idée républicaine du moins-, qui marqua son mépris à l’égard des manifestations populaires les plus aventureuses, tant à ses yeux le peuple n’est acceptable que momifié dans l’ordre d’un social épuré de toute condition de pluralité.

 

 Dans le même temps, les Cultural Studies connaissaient en France de sérieuses dérives, l’expérience de l’Autre s’y voyant privée de son altérité. On escamota Homi Bhabha, qui proposait pourtant une conception de la différence culturelle radicalement nouvelle, car questionnant d’abord l’ambivalence des autorités culturelles qui décidaient des différences acceptables. Bhabha avait beau démontrer qu’il n’y a de culture que traversée par des discours mêlés, hétérogènes, voire, et d’une façon souhaitable encore, contradictoires, rien n’y fit : en France, toute culture n’était recevable que nationale, ou à la limite, nationalisable à brève échéance…

 

 arjun.jpgMais toute culture est toujours transnationale. Depuis une bonne vingtaine d’années, l’occasion avait été offerte à la France de le comprendre, et de s’enrichir de l’apport des cultures diasporiques qui la traversaient, lesquelles auraient permis de mettre à jour les phénomènes d’hybridation ou de créolisation à l’œuvre dans toute culture (voir les travaux d’Arjun Appadurai, dont Après le colonialisme  ).

 

 Les Subaltern studies, courant né en Inde, furent évidemment ignorées dans ce contexte, alors même qu’elles proposaient des modèles autorisant de donner voix aux exclus du récit de la décolonisation –et en France, ces exclus étaient légions, des rapatriés d’Indochine aux enfants des immigrés algériens, entre autres.

 

 Rien n’y faisait donc : une chape verrouillait la nasse française, imperméable aux concepts les plus prometteurs, comme celui d’indigénisation de la modernité (Marshall Sahlins), démontrant cette fois que les différences elles-mêmes étaient nécessairement transnationales.

 

Marshall.jpgOn assista donc, médusé, au retour des mémoires oubliées, des résistances cachées. Elles débordèrent allègrement les cadres usuels, mordant sur l’espace public en autant de récits que l’on comptait de mémoires escamotées. Une mémoire plurielle de la France se fit brusquement jour. Qui dût bientôt affronter une vraie régression nationale pour le coup : l’immigration offerte au peuple français en victime expiatoire. On en fit de fait l’axe commode des malentendus de l’Histoire nationale, jusqu’à inaugurer, en 2007, un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ! Véritable expression pathologique d’une politique revancharde, proposant de rallier les nauséabondes frontières idéologiques entre le national et l’étranger, comme si le FN avait finit par l’emporter, symboliquement.joël jégouzo--.

 

 

Après le colonialisme , Les conséquences culturelles, Arjun Appadurai, éd. Payot, Petitte Bibliothèque Payot, n°560, juin 2005, isbn 13 : 978-2228900001.

L’histoire coloniale sous le regard des dominés: l’école indienne des Subaltern Studies :

http://clioweb.free.fr/colloques/colonisation/subalt.htm

Selected Sbaltern Studies, sous la direction de Ranajit Guha et Gayatri Chakrayorty Spivak, Oxford University Press Inc, oct. 1989, 448 pages, 34,11 euros, ISBN-13: 978-0195052893.

La nature humaine , Une illusion occidentale, de Marshall Sahlins, éd. De l’Eclat, avril 2009, coll. Terra Incognita, 144pages, ISBN 2841621847.

 Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.

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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 08:52

ruptures.jpgDe la fracture coloniale aux ruptures post-coloniales… Voici un ouvrage collectif des plus revigorants pour la pensée en France (et non la pensée française). Edward Saïd en exergue, expliquant que nous disposions naguère d’une antienne commode : chaque peuple avait (soit-disant) son identité, et une seule. Une antienne quelque peu réductrice qui envisageait les relations entre les peuples sur un modèle très simpliste, les enfermant chacun dans les belles cages dorées de cultures écrites (…) sans concessions depuis leurs orgueilleuses solitudes… Des cultures nationales quand l’heure fut venue, n’offrant aucune porosités entre elles –les savants en juraient-, soustraites avec bonheur à l’influence des modèles étrangers. Une antienne qui n’était en outre pas à une contradiction près, hiérarchisant évidemment ces cultures entre elles pour tailler à l’Occident la part du lion et décrire avec force d’arrogance la franche authenticité -quoique passablement rustique-, des cultures "mineures". Comment, désormais, penser le monde et les relations entre les nations de ce monde dans un périmètre aussi étriqué ?

Voici un livre stimulant qui vient aujourd’hui moins panser les plaies ouvertes par les contradictions de ce vieux modèle civilisationnel face à une globalisation perçue comme périlleuse (la fameuse hégémonie culturel made in usa) que nous inciter à repenser radicalement notre vision de ce même monde -la globalisation, c’est quoi ? L’universalisme libéral ? Mais n’a-t-on pas assisté plutôt au retour des impensés régionaux, des refoulés identitaires, ici et là ? La globalisation, vue de l’Europe, n’a-t-elle pas ouvert en grand aux peurs archaïques des passions xénophobes, cultivant à loisir le fantasme d’une Europe assiégée par des hordes barbares ? Prenez la France débattant sur son identité, dans la douleur de ses identités perdues, ensevelies, oubliées, biffées…

Mais comment n’a-t-on pu voir que le plus grand fait de ces trente dernières années aura été celui des flux migratoires, celui de la montée en puissance des minorités visibles (des gays aux minorités ethniques), celui de la démultiplication des modes de vie et des imaginaires culturels ? Comment n’a-t-on pu comprendre que la modernité devait désormais se conjuguer au pluriel ?

Voici un livre contraignant pour la pensée dominante, qui fait retour sur un autre impensé soigneusement dissimulé, lui : l’impensé colonial, devenu si contre-productif aujourd’hui. Un impensé qui nous a conduit tout droit à cette mise en scène publique ridicule, sinon abjecte, du faux problème de l’immigration. Un impensé qui ne nous a pas permis de comprendre ce que les émeutes urbaines, tout comme les émeutes d’outremer, exprimaient : les périphéries s’invitaient au centre de l’Hexagone pour accoucher d’une France post-coloniale et la contraindre à assumer enfin ce devenir post-colonial, qui, en outre, donnait déjà naissance à de nouvelles réalités sociales. Prolifération des différences, fragmentation de l’espace public, comment nos hommes politiques ne parviennent-ils pas à réaliser qu’il nous faut désormais explorer de nouvelles dimensions du Vivre ensemble, de nouveaux territoires du social, du culturel, du politique, si l’on veut répondre réellement à la crise qui menace toujours de nous replier stupidement sur une vergogne sans avenir ? Des réalités qui, au demeurant, émergent déjà comme des termes ignorés et bouleversent en retour la pensée du politique tout comme les champs des disciplines universitaires qui, à la remorque des événements, tentent d’en saisir le sens.

Nul doute : la recomposition à l’œuvre aujourd’hui, convulsivement, embrasse toutes les dimensions de la société française : urbaines, culturelles, économiques, sociales, politiques, idéologiques… Nous vivons un véritable Tournant post-colonial, dont le diagnostic est posé dans cet ouvrage. Un diagnostic, plutôt qu’un panorama : le paysage est en effet à construire –non à reconstruire. Histoire, société, ethnographie, sciences politiques, sciences de la communication, quelle lecture stimulante, ouvrant à la fébrilité de tenir en main, enfin, une étude en friche, levée pour faire date, aussi importante que le fut, sur le plan intellectuel, la Nouvelle Histoire d’un Braudel, d’un Bloch. Une pensée dont les enjeux sont autant scientifiques que politiques, tant "nous sommes aujourd’hui parvenus à un tournant des relations interculturelles ou interethniques, qui impose un nouveau regard sur les objets du monde".--joël jégouzo--.

Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 10:51

guerre-memoire.jpgOn avait eu le devoir de mémoire, voici ses guerres… Sous la direction de Pascal Blanchard, l’un des historiens les plus pertinents de l’université française contemporaine.

Une réflexion minutieuse dont les conséquences vont bien au delà du simple rendement de l’Histoire savante, ouvrant par exemple directement à l’interpellation politique et à la compréhension du malaise social qui traverse la société française. Une étude savante en prise avec son temps donc, travaillant au corps l’identité nationale. Exploration des mémoires endolories de la Guerre d’Algérie bien sûr, mais aussi celles d’Indochine, la colonisation n’en finissant pas d’apparaître un schème explicatif congruent pour scruter les malaises des banlieues abandonnées, des cités ghettoïsées.

Le temps des guerres mémorielles est donc venu. Vingt-cinq chercheurs se sont mis au travail. Un début. Après qu’on a voulu prévenir, sinon enterrer, ces retours de mémoire intempestifs en évoquant les abus de la mémoire pour les uns, les dangers de la concurrence des mémoires pour les autres, avec en perspective la nécessaire ré-élaboration du récit national, qui peine toujours à se reconstruire sous les coups de buttoir de l’articulation Mémoire / Histoire, articulation qui est devenue le paradigme majeur du débat intellectuel français contemporain. Un couple qui trouve ici sa pleine efficience pour devenir audacieux, enfin, et novateur. Car au centre de cette opposition (l’Université contre la société civile), il y a la reconnaissance, rien moins, des histoires de France ignorées. Et la volonté de prendre acte de l’existence d’une demande mémorielle sociale énorme, qui témoigne des frustrations de larges couches de la population française. Fils, aujourd’hui petits-fils d’immigrés en réalité, interpellant les cadres à l’intérieur desquels on a voulu circonscrire les études jusque là admissibles, qui délimitaient cependant par trop leur périmètre à l’intérieur de l’espace territorial français : la dimension strictement nationale de la mémoire, nous rappellent-ils (quelle chance pour la France, quand on y songe !) est une configuration trop peu opérante.

 

maroc.jpgVoici donc les exclus de l’Histoire de France, avec leurs mémoires reléguées, petits-enfants d’Indochine, des Antilles, Kanaks, troisièmes générations issues de l’immigration maghrébine toujours en demande de la reconnaissance du martyre de leurs pères, qui viennent frapper aux portes de la Mémoire Nationale –mais se voient toujours refuser l’accès à une mémoire partagée…

 

Pascal Blanchard analyse finement le processus de refoulement qui a été à l’œuvre dans cette histoire. Jusque dans les années 90, les attentes des enfants d’outremer furent marginalisées pour garantir une pseudo paix sociale. Mais vint le temps des revendications militantes. Ils voulurent des stèles, des signes mémoriaux de l’Etat, une poussée revendicative qui permit enfin que ce passé devînt visible au tournant du siècle, tant les douleurs mémorielles étaient vives. N’en déplaise à la Gauche, qui a abandonné ce terrain – on se rappelle la campagne de Ségolène Royal, n’en disant pas un mot : pour elle, la page était tournée. Tandis que la droite républicaine reprenait des mains du front national la parole sur ce passé, de la pire des façons bien entendu : on se rappelle le Discours de Dakar (26 juillet 2007), si injurieux à l’égard du monde africain. Mais même sur terrain miné, l’idée avance qu’il y a là un véritable enjeu pour la société française. Car les conséquences de l’histoire coloniale sont toujours perceptibles, nous rappelle Pascal Blanchard. Il existe même une vraie fracture coloniale qui traverse de part en part notre monde et dont on aurait intérêt à comprendre les mécanismes, de peur de nous voir emporter dans une tourmente légitime.joël jégouzo--.

 

Les guerres de mémoires : la France et son histoire, sous la direction de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson, éditions La Découverte, coll. Poche, n° 321, avril 2010, 335 pages, 12 euros, ISBN 2707160113.

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 08:01

 

(Palestine une nation en exil-2/2)

nationenexilIl faut lire la puissante étude d’Abdelkebir Khatibi pour comprendre toute la richesse et la complexité de l’ouvrage publié par les éditions Actes Sud : seul un arabophone pouvait nous éclairer sur le chemin d’un tel système d’écriture, entrelaçant le lisible et le visible dans une égale prégnance.

Abstraction, géométries, sémantique, comment déchiffrer le paradigme des lectures qui nous sont offertes ?

Que faire de ces monogrammes au centre des gravures, qui rappellent les idéogrammes japonais ?

Que doit-on voir ?

Comment procède la lecture ?

Ici, nous dit Abdelkebir Khatibi, le poème est donné comme un visible, réalisant (dans le sens plein d’une incarnation) le programmatique ut pictura poesis des arts poétiques d’Horace. Car son lieu n’est autre que celui d’une rencontre, opaque depuis la seule culture occidentale, entre l’écriture et l’image. La poésie subit ici deux, trois, quatre transformations : des écritures la traversent, celle de la calligraphie qui restructure l’espace de la graphie selon une esthétique qui lui est propre, celle de la graphie arabe dont la corporéité, élevée ici au rang de dessin, suspend en maints endroits le rapport signifiant / signifié. Mais dans le même temps, tout comme le poème se voit suspendu par le geste du calligraphe qui le propulse dans un autre ordre de perception, la calligraphie elle-même est débordée par le pinceau du peintre (ces Monogrammes) qui en bouscule les règles séculières.

monogrammes.jpgPoème, calligraphie, gravure, un autre regard circule. La calligraphie a déstabilisé l’ordre de la lecture et sa durée, indique très précieusement Abdelkebir Khatibi. Elle en a détourné le sens, l’a contourné, l’a étiré, «séparant la langue de sa signification immédiate». Tout comme la langue a séparé l’image de sa visibilité immédiate, suspendant là encore littéralement le regard dans l’image, jusqu’à ce que les monogrammes, encore, qui sont pour Koraïchi une forme de pictographie, ne viennent de nouveau troubler la lecture «paisible» du poème pour la tirer du côté d’un imaginaire tourmenté – l’on sent monter dans les torsions du trait sous lequel le monogramme a surgi, tout un monde grimaçant de formes humaines torturées.

Et tout l’ensemble compose comme une langue étrangère qui ne cesserait de faire irruption dans cet imaginaire poétique. Une langue illisible, inintelligible – «L’Apparition de l’Etranger», nous éclaire encore Abdelkebir Khatibi. Un surgissement qui laisse deviner la trace de l’exil, la séparation d’avec la terre, d’avec le nom primordial et son pouvoir d’énoncer, pour dessiner en fin de compte l’Annonce d’un peuple que son étrangeté a fini par recouvrir.

L’ouvrage compose ainsi une sorte de scénographie de l’illisible, ouvrant le poème à son étendue criblée de signes, d’emblèmes qui ne cessent de percuter l’identité du signe, charriée sous son butoir comme l’est toute parole d’exilé.

laceur-des.jpgPour survivre dans la souffrance de l’errance, nous dit enfin Abdelkebir Khatibi, l’exilé doit décrypter l’émergence des signes et des langues « qui accompagnent de lieu en lieu la cartographie de ses stigmates ». Production de chiffre. Cette scénographie du simulacre et de l’utopie, avec l’écriture arabe en référence scripturale, construit dès lors une langue énigmatique, au sein de laquelle la lettre se détourne de sa lisibilité pour mieux jouer avec le signe et construire une sous-langue qui nous donne à éprouver la lancinance de la lettre au seuil de ses transitions figuratives. Ce que l’œuvre expose, au fond, c’est la Palestine dans sa remontée vers les temps du signe : elle montre en se cachant, exhibe un contenu qui ne cesse de se défaire.

Pourquoi, direz-vous alors, n’avoir pas tout simplement sacrifié à la figuration souffrante pour dire la Palestine ? Quand en France nous conservons justement de cette Palestine des images de souffrance sur le modèle de nos Piétas, par exemple. Parce que les auteurs n’avaient pas à nous convaincre mais à transmettre et recomposer l’intelligence de la Nation Palestinienne. Refuser l’iconologie de la souffrance, le martyrologue de Sabra et Chatila dans lesquels l’image de la Palestine se voit obturée ailleurs, sans pour autant évacuer ce martyre de sa mémoire, ainsi que les monogrammes l’assument, à totémiser la gravure de corps souffrants, mutilés dans des positions corporelles invraisemblables : le signe ré-incarné, territoire imprenable de l’imaginaire Palestinien, offert ici dans toute sa force, composant une homologie de structure parfaite entre l’exil de cette nation et la représentation qui en est faite - le sens est en exil, la forme est en exil. Alors, que doit-on voir ? La désignation d’une Lettre en souffrance, littéralement.
joël jégouzo--.

Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth   Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, 39 euros, isbn : 978-2-7427-8722-7.

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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 10:03
nationenexil.jpgComment fonder poétiquement une nation en exil ?
C’est la question à laquelle le poète palestinien Mahmoud Darwirch s’est affronté pendant plus de vingt ans, et dont cet ouvrage est le dépositaire.
Tout commença au début des années 80.
Mahmoud Darwich quittait Beyrouth sous les bombes (en 1982, Israël envahi le Liban) pour Tunis, où il rencontra l’algérien Koraïchi, pour entamer avec lui une longue collaboration artistique autour du projet Une Nation en exil.
Il y venait avec ses poèmes écrit depuis l’année 1966 et dans sa chair déjà, ceux qu’il devait écrire pour nourrir cette association.
Koraïchi, lui, avait pour tâche non pas d’illustrer, mais de chercher des correspondances graphiques, ou plutôt un langage visuel donnant corps à ce projet hors norme.
Il s’agissait pour lui, comme il l’exprime si bien, de «saisir esthétiquement l’émotion à la naissance du poème».

L’édition originale sortit à Madrid, sous la forme de treize premiers folios dont dix furent remis à Arafat en cadeau au Peuple Palestinien.
En 1984, le projet s’enrichit d’une nouvelle collaboration : la calligraphie fut confiée à l’irakien Hassan Massoudy. D’autres artistes devaient les rejoindre jusqu’en 91, date à laquelle, à Paris cette fois, la série dite La Qasida de Beyrouth fut confiée à l’égyptien Kamel Ibrahim.

Les éditions Actes Sud présentent ici l’ensemble de cette œuvre unique, singulière, incomparable : poèmes en arabe et en français, eaux-fortes, calligraphies, peinture, etc., un livre d’une richesse déconcertante, la poésie logée dans sa demeure intime, donnant à toucher pour ainsi dire la Terre du poème dans la simplicité et la grandeur de rencontres sûres entre des artistes convoqués par une nécessité tout à la fois intérieure et justiciable du devenir d’un Peuple. Une œuvre portée par un souffle collectif autour du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, lui-même habité par le clair pouvoir des mots pour se faire amant de la lente venue de la Palestine à la vie.

Comment fonder poétiquement une nation en exil ?
De cette composition de signes, de formes, d’idéogrammes, de pictogrammes, de cette mise en scène saisissante de la langue arabe convoquée au chevet d’une nation en exil, de cette composition démultipliant à l’envi les registres d’interprétation, foisonnant de sens et comme fécondant tous les cadres qui pouvaient lui être offerts, chant gravé, peinture, monogrammes monumentaux offrant la scénographie d’une civilisation forte du signe, le lecteur non arabophone sort désemparé. Oui, désemparé.

Je songeais en ouvrant l’ouvrage au Livre du Pèlerin Polonais, d’Adam Mickiewicz, et comment ce poème du génial poète polonais avait porté à bout de bras la nation polonaise à une époque où celle-ci avait été rayée de la carte. Mais c’était autre chose que j’avais sous les yeux, quelque chose de plus ample, de plus considérable, mettant en jeu toutes les dimensions de l’esprit  pour les nicher dans une loge charnelle où vivre le monde et non plus l’observer, où l’appréhender à travers un système infiniment plus riche, loin de l’opposition classique qu’une civilisation telle que la nôtre a pu établir par exemple entre le visible et le lisible. Alors désemparé, oui,  de ne pouvoir interpréter avec d’autres notions que celle d’une esthétique trop pauvre une œuvre qui à bien des égards transcende les catégories habituelles de la représentation, et pour laquelle il faudrait inventer une approche nouvelle, tant les formes, imaginaires ou non, qui s’agencent en elle finissent par construire une géométrie débordant, envahissant, débridant les frontières du sens pour l’ouvrir à autre chose encore que l’on devine sans pouvoir y accéder. Autre chose qui paraît convoquer dans la même saisie l’entrelacement du signe et de la forme, sémiologie de l’image et sémantique du signe en un seul déploiement multiple, pour former la cartographie où trois civilisations s’étreignent. Un nomadisme fascinant, et déroutant. Et qu’il s’agisse de la Palestine en tant que question d’art, voilà qui pose à l’art une question essentielle, tout comme à la poésie, qui subit ici des transformations qui ne nous sont pas accessibles.
Reste pour nous, qui ne lisons pas l’arabe, un mode mineur de lecture : le poème, tel que nous avons appris à le circonscrire.—joël jégouzo--.

La Mort n°18 :

L’Oliveraie était toujours verte
Etait, mon amour ;
Cinquante victimes
L’ont changée en bassin rouge au couchant…
>Cinquante victimes
Mon amour…
Ne m’en veux pas…
Ils m’ont tué…
Tué
Et tué…



Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth   Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, isbn : 978-2-7427-8722-7.
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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:19
biblio-payot-leon.jpgLors de sa Conférence Marc Bloc (EHESS), prononcée le 13 juin 1995, Nathalie Zemon-Davis s’était emparée avec une rare pertinence de la question du métissage culturel à travers deux figures importantes du monde méditerranéen : Hassan ibn Muhammad al-Wazzan et David Nassy.
Il s’agissait aussi surtout pour elle d’explorer les médiations, la fortune, les usages que le monde contemporain avait fait de ces deux grandes figures, à travers l’écrivain Amin Maalouf pour le cas de Hassan al-Wazzan, l’exemple que j’ai retenu ici.

Avant cela, cette belle et forte conférence, pleine d’espoir et d’enthousiasme à l’époque, convoquait l’écrivain Elias Canetti, évoquant avec nostalgie, au début de ses mémoires, «le mélange qui colorait sa ville natale de Ruschuk», sur les rives du Danube dans les premières années du XXème siècle – bulgares, turcs, sépharades espagnols, grecs, albanais, arméniens, tziganes, roumains, russes et d’autres encore, enrichissant de leur présence un monde qui bientôt allait se fermer. De ce métissage, Canetti comprenait qu’il ouvrait, voire forçait la connaissance à franchir les frontières  provocant un chevauchement des valeur et le patchwork des identités, si salutaire quand on y songe.

Toute identité féconde a pour lieu la complexité. Nathalie Zemon-Davis devait aussi rappeler Homi Bhabha révélant dans ses études combien l’hybridité hantait la culture des élites, l’effrayait, tant à ses yeux elle risquait de donner naissance à une culture faite de «brouillages». Brouillons alors, en revant à Hassan et à sa re-médiation sous la plume d’Amin Maalouf.

jean-leon.jpgEn 1524, à Bologne, un voyageur lettré venu d’Afrique du Nord achève son dictionnaire arabe-hébreu-latin. Il est né à Grenade, à l’époque de la Reconquête. Au cœur d’un siècle où tout mélange paraissait transgressif, était présenté comme «contre-nature», monstrueux. Natif de Grenade, Hassan s’embarqua pour Fez, dont il devint le diplomate. Puis il inaugura une vie de voyages, vers Tombouctou, Gao, au lac Tchad, l’Egypte, la Mer rouge jusqu’à L’Arabie, son pèlerinage à La Mecque, Istanbul, Tripoli, Tunis. Il enregistra tout, nota tout, témoignant de cette grande curiosité culturelle qu’il partageait avec les autres musulmans lettrés de son époque.

En 1518, de retour d’Egypte, il fut capturé par des corsaires, vendu et incarcéré au Château Saint-Ange. Catéchisé, il finit par recevoir le baptême chrétien à la Basilique Saint-Pierre et devint Johannes Leo Giovani Leone (du nom du pape qui le convertit). On le retrouve ensuite à Bologne, où il travaille à son dictionnaire pour le compte de Maître Jacob ben Simon le Juif. Revenu à Rome, il traduit en italien le grand récit de ses voyages, traduction qu’il achèvera en 1526, date de parution de l’ouvrage. Dans cette première édition, observe Nathalie Zemon-Davis, l’éditeur ré-enracine Hassan/Léon dans le monde chrétien, laissant entendre combien il était attaché à sa foi chrétienne, alors que le manuscrit de ce dernier exprime clairement le désir d’Hassan de pouvoir un jour rentrer en Afrique. Où il mourut du reste, sous le nom d’Hassan al-Wazzan.

La Description de l’Afrique d’Hassan, est le récit d’un métissage culturel, entre Chrétienté et Islam essentiellement, entre Europe et Afrique. Un récit qui invite au fond, nous dit Nathalie Zemon-Davis, à entrer dans une «stratégie» identitaire : peu importait pour Hassan les marques administratives dont on voulait l’affubler : il savait y sacrifier sans renoncer pour autant à la complexité de son identité réelle. De fait, sa relation tranche sur les publications de l’époque. Hassan/Léon y traite des trois religions monothéistes par exemple, avec un souci d’objectivité que l’on ne rencontrait alors pas. Une impartialité mémorable, si l’on songe que son traducteur français crut bon d’en gauchir l’honnêteté, en rajoutant par exemple de l’Islam qu’elle recelait «la damnable secte mahométane»… Hassan, lui, tient balance égale entre l’Europe et l’Afrique. On le voit discourir avec la même ferveur des poètes italiens ou numides par exemple. Et dans cette Description de l’Afrique, bien qu’il s emontre en prise sur plusieurs mondes, rien ne paraît d’aucune manière l’écarteler.

léonl'africainOr dans son roman de 1986, Léon l’Africain, avec Amin Maalouf la prise sur ses mondes ne paraît plus ouvrir à une identité aussi imperturbable. Amin Maalouf dresse cette fois le portrait d’un être écartelé, traversé par des conflits intérieurs. Certes, cela tient à la propre trajectoire de Maalouf, choisissant le français pour raconter le passé et le présent des peuples arabes, mais un français traversé par des conflits intérieurs. Si bien que le roman qu’il consacre à Hassan/Léon le force à ouvrir de nouvelles stratégies identitaires. Maalouf ne peut vivre aussi sereinement qu’Hassan ses multiples identités. Il trouvera la solution dans une nécessaire transcendance.

Dans ce roman, si Maalouf suit au plus près les faits, nous rappelle Nathalie Zemon-Davis, il se croit cependant obliger d’inventer des événements pour donner du sens à la force du personnage dont il veut transposer dans notre siècle l’intelligence. Maalouf le lie de façon passionnelle aux cultures qu’il traverse :des amantes, des épouses, des enfants. Le roman noue alors une tension qui longtemps demeure irrésolue, et finit par trouver son dépassement dans cette identité nomade que Maalouf lui invente. C’est Hassan léguant à son fils imaginaire sa double identité : «A Rome, tu étais fils de l’Africain ; en Afrique, tu seras le fils du Roumi». Et ce conseil, si précieux pour nous désormais, aux yeux de Nathalie Zemon-Davis : «N’hésite pas à t’éloigner, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances».
La voie qu’ouvre ainsi Maalouf, nous convainc Nathalie Zemon-Davis, est celle d’une transcendance : celle de la psychologie de l’homme nomade, celle de l’habitant du désert d’Islam, où l’on peut entendre l’écho du pèlerin chrétien ou de l’exilé juif. Une transcendance dont Nathalie Zemon-Davis affirmait, en 1995, qu’elle lui semblait «pouvoir répondre aux passions et aux revendications de notre fin de siècle.»
--joël jégouzo--.

Métissage culturel et méditation historique, Nathalie Zemon-Davis (EHESS), Conférence Marc Bloch du 13 juin 1995. texte intégral :
http://cmb.ehess.fr/document114.html

Léon l'Africain, de Amin Maalouf, LGF, poche, janvier 1987, 346 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2253041931.

Léon L'Africain : Un voyageur entre deux mondes, de Natalie Zemon Davis, traduction Dominique Peters, éd. Payot, avril 2007, Collection : Biographie Payot, 472 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2228901758.

Une édition française est consultable sur le site de la BN Gallica numérique :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047539.r=l%C3%A9on+africain.langFR


The History and description of Africa, and of the notable things therein contained, written by Al-Hassan Ibn-Mohammed Al-Wezaz Al-Fasi, a Moor, baptised as Giovanni Leone, but better known as Leo Africanus, done into English in the year 1600, by John Pory, and now edited, with an introduction and notes, by Robert Brown (Reliure inconnue), de Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsî, dit Jean Léon l'Africain (Auteur), Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsi, dit Léon, introduction Robert Brown et John Pory, édition anglaise : The Hakluyt Society, 1896.

JEAN-LEON L'AFRICAIN, Description de l'Afrique. Nouvelle édition traduite de l'italien par A. Epaulard, Adrien Maisonneuve - Paris – 1980, 2 volumes in-4° . Vol.1 XVI-319 p., cartes. Vol. 2 pag. 320-629, cartes, index, ISBN: 9782720004551.
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16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 09:25
Petite-histoire-des-colonies-francaises.jpgUne BD d’un drolatique consommé. En quatre volumes, soit une conférence d’une heure chaque fois, avec pour guide la caricature du Général de Gaulle, plus rubicond et roué que jamais, expliquant comment la décolonisation s’avéra être en grande partie la privatisation de la colonisation.
Accessoirement, "LE" Général nous explique comment la France, qui était un Empire fort de 12 millions de km2, devint au début des années 60 un pays tout à fait ordinaire. Oubliant certes au passage l’invraisemblable ré-élaboration de l’imaginaire français par ce même Général, "nous" consolant en nous faisant passer du mythe de la Puissance de l’Empire à celui de la Grandeur de la France, un thème qui lui fut cher, et pour cause ! Grandeur toute morale, intellectuelle, culturelle, sur laquelle il y aurait évidemment beaucoup à redire, destinée à faire passer la pilule de la perte de son rang par la France, dans le concert des nations… Croyance donc, sinon religion que cette grandeur, qui se sera au final largement diffusée dans toutes les couches de la population, relayée frénétiquement par son personnel politique et intellectuel.

Désopilante gageure au demeurant, que celle d’une BD tentant de remettre les pendules à l’heure en brossant à grand traits, dans ce tome 3, un large pan de notre histoire coloniale, depuis 14-18 jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie. Une BD Décousant tout de même avec hardiesse les poncifs, défaisant les préjugés, basculant la perspective pour raconter l’histoire du XXème siècle sous les hospices d’un processus qui se nommait colonisation.

Un processus au fond toujours sensible aujourd’hui : il n’est que d’avoir à l’esprit les Lois de 2007 du Gouvernement Sarkozy, jetant la suspicion sur tous ces français nés dans les anciennes colonies ou nés d’anciens colonisés enrégimentés par la France et qui se comptent en millions. Songeons aux 600 000 soldats africains de 14-18, tirailleurs sénégalais jetés en chair à canon dans la boucherie de Verdun, songeons à tous ceux qui par la suite furent incorporés (quel résonance étrange, quand on songe à ce fameux «corps français traditionnel»), puis débarqués dans ces colonies du bout du monde pour servir un combat qui n’était pas le leur…

Le chapitre 2 de ce volume est consacré à L’Indochine. Une création française datant de 1887, assemblant plutôt mal que bien l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine, le Laos et le Cambodge… Une Indochine dont le glas sonna le 13 mars 1954 par l’attaque de GIAP sur DIEN BIEN PHU. Une cuvette qui, un tant, fut le lieu à la mode des salonards parisiens, se faisant déposés dans leurs costumes blancs impeccables pour un petit tour d’opérette précédant, toute honte bue, les largages du petit peuple, soldat de toutes les négritudes prises au piège d’une promesse identitaire truquée. 25 000 morts dans la cuvette. Ce chiffre devrait tout de même nous dire quelque chose. De tous les coins du monde. Pour une guerre qui, au final, généra 1 millions de réfugiés. En attendant que les USA n’y ajoutent les leurs au soir du 30 avril 1975.
joël jégouzo--.

PETITE HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES, Grégory Jarry et Otto T., tome 3, la décolonisation, éd. FLBLB, déc. 2009, 13 euros, isbn : 978-2-914553-66-7
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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 12:50
petitsviets.jpgFrançais de nationalité, ils n’avaient pas la chance d’appartenir au «corps français traditionnel», selon les bons mots de Gérard Longuet, patron des sénateurs UMP.
C’est pourquoi on les a parqués, enfermés, humiliés en les reléguant, les bannissant, les exilant sinon les «expatriant» sur place, dès 1956 à leur arrivée en France, dans des baraquements qui n’avaient rien à envier à ceux des guerres les plus sales du siècle, comme celui de Sainte-Livrade-sur-Lot : le CAFI (Centre d’Accueil des Français d’Indochine).
1200 français d’Indochine au Cafi, 700 enfants, 10 douches collectives.
Pas de sanitaires dans les baraquements, des toits en carton, aucune intimité possible, jamais. Pensez : une ancienne poudrerie militaire, des entrepôts divisés à la hâte où entasser, comme des bêtes, ces français dérangeants -des familles…

cafipancarte---copie.jpgIl faut les imaginer en 1956, ils en témoignent dans ce livre, mais du bout des lèvres aujourd’hui encore. La peur d’importuner, de n’avoir pas le droit de révéler, de n’être pas, de ne toujours pas faire partie de ce fameux «corps français traditionnel» aux arrogances insupportables.

Leur voyage tout d’abord, 25 jours sur des paquebots de fortune, loués parfois aux italiens, des tas de ferraille où vomir tout son saoul en attendant la terre ferme. Pour l’occasion la boue dès leur arrivée, et les norias des bus déversant leur cargaison humaine sans ménagement. Une seule valise autorisée par famille. Le temps gris, un ciel sinistre et la fange entre les baraquements. Il faut les imaginer muets de stupeur : c’était ça, cette gadoue ignoble, ce que la France leur offrait. Des baraquements. Sinistre vocabulaire d’un siècle dégradant.

A Sainte-livrade… Et ailleurs. D’autres camps agençant un accueil identique. Celui de Brias, du Cannet-des-Maures, de Noyant-sur-l’Allier, et quelques autres, détruits depuis, biffés, gommés pour que rien jamais ne fasse retour sur cette page honteuse de notre Histoire commune : celle d’un monde bafoué. Celui de milliers de français aux yeux desquels tout ce qui était admirable s’appelait la France. Une France qui s’incarnait en villas blanches. Ah le blanc ! Cette couleur si lumineuse de la colonisation française…

cafi.vue.jpgMais pour ces nha-quê, ce fut 52 années de grisailles et d’humiliation. Car, entendez bien : en 2009, sans doute parce que les médias, enfin, ont commencé de faire leur travail, s’interrogeant sur l’existence de ces camps, les premiers bulldozers ont fait leur apparition. Promis, on va vous le refaire le camp, vous loger décemment. Mieux vaut tard que jamais…
Détruire en fait, toute trace de la vilenie de l’administration française pour laquelle les rapatriés d’Indochine n’étaient que des sous-hommes. Qui se tairaient, pariait-elle. Animés qu’elle les imaginait, par cette fameuse valeur que l’on prêtait et que l’on prête toujours aux natifs du Viêt-Nam : dâm-dàng, cette capacité à tenir, à faire face, à ne jamais faillir, ce courage, cette endurance dans l’abnégation, une sorte de résignation bienvenue. On les savait durs à la tâche, ils se tairaient. De toute façon, on ne leur laisserait pas le choix. Et longtemps ils se sont tus en effet. Isolés, accablés, ignorés. Un silence les recouvrait, qui permit aux patrons du coin d’user et d’abuser, avec la complicité de l’administration du camp, d’une main-d’œuvre bon marché. A l’aube les camions arrivaient. Pas des bus : des camions. Qui venaient chercher leur marchandise : des femmes, des enfants que l’on enfermait dix, douze, quatorze heures avant de les relâcher le soir, terrassés de crainte et de fatigue.

Le livre est saisissant. Le Cafi était un  ghetto. Il l’est resté près de cinquante ans. Des français d’origine indochinoise y vivent encore. Y finissent leurs jours. Un ghetto dont des administrateurs vétilleux veillaient à orchestrer la précarité. Il exista même un arrêté républicain pour gérer cette précarité : l’arrêté Morlot (1959). Lequel stipulait que l’acquisition d’un poste de radio devait être interprété comme un signe extérieur de richesse passible d’expulsion. Il fallait donc soit s’enrichir d’un coup pour espérer quitter le camp, soit durer dans la survie.

Il y avait même une école au Cafi : l’administration gérait consciencieusement les parcours des enfants dont elle avait la charge, offrant des bourses qui, suite aux tracasseries qu’elle s’ingéniait à monter, n’était jamais accordées qu’avec un retard de trois ans en moyenne, mettant ainsi souvent fin à tout espoir d’études.

Il faut lire cet ouvrage pour prendre la mesure de l’infamie républicaine. Moins une étude scientifique qu’un témoignage. Car nous sommes encore dans ce temps du témoignage, d’un témoignage qui n’a pas pu, jusqu’à aujourd’hui, se faire entendre ! Viendra plus tard le tournant de l’étude. S’il en est temps du reste : la première génération a presque entièrement disparue. Reste les générations suivantes. Et notre histoire. Reste notre histoire en effet, car reste la richesse de cette histoire dont il faudra bien un jour prendre la mesure.

Qui étaient ces français d’Indochine ? Des très riches et des très pauvres, et toutes les classes intermédiaires. Une population qui avait inscrit en elle la mémoire à la fois du colon et du colonisé, du dominant et du dominé, du possédant et du dépossédé. Et parmi les plus modestes, une population incroyablement métissée : tout l’Empire français avait déversé là ses racines : tirailleurs marocains, sénégalais, légionnaires roumains, émigrés russes, allemands, de tous les coins du monde le monde était venu donner naissance, en Indochine, à une nouvelle identité issue des plus incroyables métissages qu’il était possible d’imaginer ! Singulière mémoire du Monde ! N’était que les enfants de ce monde n’ont bien souvent hérité que du silence de leurs parents, lesquelles ont dû se taire dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Mais du camp des oubliés montent, là aussi, des paroles où réinscrire notre histoire commune. L’Histoire, disait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes. Que nous acceptons d’être, que nous voulons être. Une conscience, une volonté que nous aurions tort d’amputer de telles dimensions de sens.
joël jégouzo.--

Petits Viet-Nams, de Dominique Rolland, éditions Elytis, 27 novembre 2009, 208 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2356390325.

Lien : http://www.rapatries-vietnam.org/

un documentaire : Le Camp Des Oubliés - Les Réfugiés Vietnamiens En France, de Marie-Christine Courtès, éditeur : Vodeo.Tv, 24/04/2006, 11 euros.

Ps : Les Lois de 2007 du gouvernement Sarkozy ont jeté la suspicion sur tous les français d’origine indochinoise, qui doivent aujourd’hui prouver qu’ils sont français ! Les documents que l’Administration leur demande, en outre, rendent visible sur 3 générations leur ascendance…

Je suis né en bordure de la mer de Chine… Tout commence à l’évoquer, et non tout fini. Car cette identité recompose un monde plus vaste que celui qui puiserait uniquement à ses seules origines. Tandis que l’autre bout est sans fin.
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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 09:30
chantduloup.jpgHommage à Howard Zinn, qui ne fut peut-être pas le premier, mais l’un des plus déterminants à ranimer cette mémoire améridienne, ensevelie ici sous des tonnes de mensonge, là sous des tonnes de culpabilité.
Hommage comme une parenthèse ingénue qui révèle pourtant, brusquement, page après page, la stupéfiante beauté d’un texte qui finit par vous prendre à la gorge.

Tom est de retour dans la vallée qui fut jadis le territoire de sa tribu. Son oncle, un vieil indien que tout le monde prenait pour un fou, vient de mourir dans les bois où il s’était enfoncé après avoir tiré sur les engins de terrassement venus détruire son pays. Mais personne ne comprend ce retour. Il faut dire que Tom est très peu indien après son passage dans les universités californiennes. Partout, il ne rencontre que l’hostilité ou l’incompréhension.
C’est que tout disparaît patiemment dans ce coin paumé du nord des Etats-Unis : après les indiens, au tour des bûcherons de périr - il n’y a plus assez d’arbres pour les faire vivre. Ultime projet pour maintenir un semblant de vie, l’exploitation d’une mine de cuivre, dont une grosse société a racheté les droits avec la complicité de l’état fédéral et ce, malgré la promesse de ne pas toucher à la réserve.

pays-de-sombres.jpgAvec obstination, accablé par le souvenir du vieil homme qui l’a éduqué, Tom ne veut en démordre. Il ne sait plus rien des lignes de crête où l’on chassait le gibier jadis, mais il veut rester là, à faire l’indien sans même savoir ce que c’est que de l’être. Ce faisant, il nous livre une superbe méditation sur la disparition d’une civilisation dont nous n’avons conservé que des images falotes, se demandant, dans ses accès de désespoir, si ce n’est pas des idioties toutes ces histoires d’initiation, d’esprit du loup, de Grand-père corbeau occupé à déchirer l’écorce d’un cèdre rouge pour la transformer en corde. Il songe aux expéditions avec son oncle dans les vieilles futaies, à cette biche qu’ils avaient tuée et dont ils avaient fait offrande de ses os à la rivière. Peut-on vraiment croire encore à ces histoires ? Et si l’on veut y croire, dans quel langage parler ce monde lié à la magie ? Dans cette réserve si fragile, abandonnée de tous, Tom s’irrite d’ignorer à ce point ce que c’était que d’être indien avant l’arrivée des blancs.
L’enterrement de son oncle est l’occasion d’un chapitre absolument bouleversant, ouvrant par-delà la symbolique d’un univers recouvert de ronces à l’abandon du monde, le nôtre, errant dans le vide de son absolu manque de foi. Peinture subtile d’une société en décomposition, la nôtre plus sûrement que celle, disparue, des indiens d’Amérique. Peinture accablante d’une Amérique qui a tellement travaillé son image des indiens montant à cru leur monture et défiant l’homme blanc, qu’aucun indien ne sait plus exister en dehors de cette image, si réductrice quand leurs peuples comptaient une telle diversité, une telle richesse de coutumes et de cultures. Gommés par cette image, ils sont devenus, à l’exemple de Tom, irréels. Un chant peut-être, à peine, un rêve, ou le surgissement d’une voix ténue, celle de Louis Owens précisément, indien lui-même en quête de son histoire et de sa langue. Et si Tom découvre qu’on n’est plus guère indien de nos jours que socialement, stigmatisé dans une marginalité économique partagée par tous les exclus, qui sont légion en Amérique, ce n’est pas pour s’enfermer dans cette découverte mais tenter de la surmonter dans la quête incessante des objets dont cette langue se nourrissait : essentiellement ici les pentes des grands glaciers du nord de l’Amérique. C’est alors, mieux que la disparition d’un monde naturel, l’évocation de la naturalisation d’un monde que nous offre Louis Owens. Un roman certes noir, mais dans la digne tradition des poète transcendantalistes américains, d’un Thoreau par exemple, capable d’écrire sur la nature des pages d’une époustouflante beauté, comme seuls les poètes américains savent les écrire semble-t-il. Louis Owens compose ainsi une ode effectivement superbe à la nature, enfouie elle aussi, recouverte, énucléée par la civilisation occidentale. Une nature dont rien n’a survécu. Car s’il existe encore de vrais loups, il n’y a plus d’indiens pour leur donner vie.
Sur le sentier de sa guerre, Tom commet un attentat en forme de geste désespéré, contre le chantier en train. Pourchassé, il s’enfonce dans la forêt, gravit les glaciers pour s’ouvrir enfin, dans cet ultime combat, à son identité recouvrée : l’esprit du loup font sur lui dans une superbe vision, au moment où le lecteur s’y attend le moins, lui offrant une symbolique d’une incroyable force : c’est tout l’acte d’écrire qui prend forme ici et récupère sa beauté, son souffle, sa vraie nature.
joël jégouzo--.


Howard Zinn est mort le 28 janvier 2010. Militant depuis toujours, universitaire engagé, il travaillait la mémoire d’une Nation plutôt que celle d’un Peuple, très peu unanime au demeurant, et moins encore celle d’un Etat. Son Histoire populaire des Etats-Unis, publiée en 1980, connut un succès énorme, partout dans le monde, sauf en France, où elle fut boudée par les «grands» éditeurs pourtant pourvoyeurs d’opinion, pour ne connaître qu’une publication quasi militante, aux éditions Agone.


Le Chant du loup, de Louis Owens, Editions 10/18, Domaine Etranger, septembre 1999, 298 pages, ISBN-13: 978-2264026484

Le pays des ombres, de Louis Owens, traduit d el’anglais (américain) par Pierre et Danièle Bondil (Traduction), 10/18, Collection : Domaine étranger, oct. 2009, 398pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2264038968.

Même la vue la plus perçante, de Louis Owens, Albin Michel, coll. Terre indienne, nov. 94, 350 pages, 19,80 euros, ISBN-13: 978-2226075086.
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