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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 04:03

lingua francaOn le sait : l’unité linguistique de la France ne s’est opérée que très tardivement. Il n’y a qu’à lire les rapports d’inspection pédagogique du XIXème siècle pour comprendre en outre dans quelles conditions s’est opérée cette unification linguistique : brimades, sanctions, répressions, les petits ardéchois n’étaient par exemple pas à la fête, conviés à apprendre une langue qui leur était étrangère, enseignée qui plus était par des maîtres qui eux-mêmes ne la parlaient pas – en Haute Ardèche, les archives des rapports d’inspection des maîtres fourmillent d’observations truculentes à ce sujet, surtout pour la première moitié du siècle : quand un maître faisait moins de vingt fautes à sa dictée, l’inspecteur était aux anges…

On parla donc tardivement français en France. Tardivement, signifiant ici qu’il a fallu attendre la fin de la première guerre mondiale pour espérer entendre les français parler en français. Jusque dans la boue des tranchées, en 14-18, les ordres pleuvaient dans toutes les langues : il fallait sauver les restes de l’Empire défunt en sacrifiant encore des bataillons de bons et loyaux serviteurs étrangers, tirailleurs sénégalais et autres indochinois, enrôlés par abus de misère pour tomber sur des champs qui n’étaient pas les leurs. Et quant aux troupes formées des indigènes du terroir, ardéchois, bretons, etc., les ordres leurs demeuraient souvent opaques dans ces français approximatifs dans lesquels ils étaient formulés.

Et bien évidemment, le français que l’on "baragouinait" ici et là dans l’Empire n’était pas plus considéré que l’on avait considéré jusque là, dans ce que l’on continue d’appeler le trésor de la langue française, les apports des classes "dominés". Il n’est que de se rappeler la fameuse querelle des "gemmes", qui vit un Vauvenargues narquois entrer le sourire aux lèvres dans cette dispute visant à déterminer les origines d’un terme que les banquiers et les paysans semblaient se partager (le gemme, pierre précieuse, et l’action de gemmer, qui signifiait à la campagne greffer deux plantes). Les paysans ne pouvaient avoir fait preuve d’invention… Les banquiers, mais c’était bien sûr, avaient certainement créé le mot dans leur beau latin d’aigrefins… Or il fallut en rabattre… On oublia la querelle dès qu’il fut établi que la création relevait des paysans…

Pendant des siècles, les échanges entre riverains de la Méditerranée se firent dans une langue étonnante : la lingua franca. Méprisée, ignorée par les universitaires, les travaux de Jocelyne Dakhlia (EHESS) viennent aujourd’hui en révéler l’importance. Cette langue a surgi dans un contexte complexe, au sein de cet espace méditerranéen fragmenté en mille familles linguistiques, romanes, sémitiques, slaves, etc., articulant des clivages religieux sévères. Elle apparut semble-t-il dès le XIIème siècle, au Proche-orient, pour connaître son apogée à l’époque moderne. A quoi devait-elle son succès ? A la simplicité de son apprentissage, certes, indique Jocelyne Dakhlia, mais tout en soulignant ce qui, au fond, était sa caractéristique majeure et pour nous la plus intéressante : l’absence de dimension identitaire dans sa structure même, laissant le grain des voix filer comme il le voulait entre les rives de ces mondes allochtones.

otsiémi-boucheAucune des cultures concernées ne se l’appropria donc. Essentiellement parlée, sans postérité littéraire, sa forme resta labile, ouverte aux apports, sans cesse renouvelés. Une langue qui ne connut pas non plus le phénomène de la créolisation. Mais pour le monde cultivé d’alors, un jargon. Dépréciée mais efficace, avec son socle roman, franco-provinçal plus exactement, italien sur les versants du Levant, espagnol au Maghreb, s’enrichissant de mots arabes, turques, etc. Il n’est pas jusqu’à Molière qui ne s’en soit fait l’écho dans ses pièces (cf Le Bourgeois gentilhomme).

Une langue dont l’usage, étudie Jocelyne Dakhlia, ne se limitait en outre pas aux seuls échanges entre maîtres et esclaves, comme on a pu le croire longtemps, mais partagées entre esclaves, razziés de tous les coins du monde, l’apprenant pour communiquer entre eux et s’assurer d’un espace où témoigner de leur condition. Mais aussi nous apprend-elle, la langue des marchands et des populations urbaines, poussant même ses mérites jusque dans les négociations diplomatiques.

C’est la colonisation française qui mit fin à cette expérience linguistique. Au départ, on fournit aux soldats de l’Expédition d’Alger (1830) des lexiques en lingua franca. Mais très vite son usage fut interdit, pour être remplacé par celui du français. Ironie du sort, de nos jours, une lingua franca s’invente de nouveau en Algérie, dans les relations marchandes entre algériens et… chinois. Ailleurs, en Afrique par exemple, un français s’invente, truculent, comme dans le cas des romans de Janis Otsiémi, spectaculaire, véritable indigénisation de la langue française, la déployant dans de nouvelles ressources langagières, trépignant de trouvailles en richesses, inventives à l’extrême et ne gaspillant jamais son français en formulations marmoréennes. Une chance pour nous qui parlons trop souvent notre mauvais français d’apparat : l’espoir d’un monde plus complexe !

 

 

J. Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008, 591 pages, EAN13: 9782742780778http://plurilinguisme.europe-avenir.com/index.php?option=com_content&task=view&id=2127&Itemid=88888944

Article du Monde du 17 février 2010, sur l’usage d’une langue cassée entre chinois et algériens.

NRP, septembre 2010, n°619, issn : 1636-3574, 7,50 euros

Janis Otsiémi, La Bouche qui mange ne parle pas, éditions Jigal, septembre 2010, 15 euros, ISBN 978-2-914704-73-1

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=1058

Observatoire européen du plurilinguisme :

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 04:24

Masque-a-gaz.jpgVoilà que Nicolas Sarkozy se fait le champion des frontières, qui en appelle aux civilisations bornées...

L'occasion d'en explorer un peu les fondements...

A l’origine, le poids de la frontière grecque n’était pas politique. 

Seule la polis inscrite dans les limites du cœur de la Cité l’était.

Mais c’est de ce schéma spatial de la Cité grecque réduite à son cœur qu’est issue notre rhétorique de sacralisation des frontières.

Or pour les grecs, la frontière était d’abord une "fange pionnière", profonde et perméable, moins un lieu politique qu’un espace ouvert à d’autres possibilités de l’être. Ce n’est que tardivement qu’on l’a assimilé à une ligne que l’on ne devait plus franchir : les eschatiaï grec étaient plutôt, par excellence, l’espace des échanges pluri-ethniques et culturels, terres d’attribution incertaines, bouts du monde, confins ouverts parcourus d’altérité.

Pas vraiment sauvages, ces eschatiaï relevaient d’une géographie qui, sans appartenir en propre à la cité, lui revenait pourtant. Domaine des bergers et des apiculteurs, des charbonniers et des bûcherons, ces civilisateurs isolés et silencieux, une sorte de jachère abandonnée aux friches de la connaissance. On y construisait néanmoins des sanctuaires communs !

lignemaginotantitank.jpgMystérieuses, ces terres mal délimitées géographiquement et conceptuellement, formaient ainsi le lieu idéal des frottements civilisationnels, un espace riche de rencontres et de heurts. La tombe d’Œdipe s’y trouve, et bien d’autres de ce genre, ouvrant à la nécessité de comprendre ce qui fonde le sens de l’humain. Artémis y demeure, et les éphèbes par exemple y tenaient garnison, eux qui, après avoir perçu leur bouclier rond et leur lance, devaient se jeter dans l’aventure de la construction de soi –à remarquer : ces éphèbes n’y assuraient pas à proprement parler la défense du territoire. Peripoloï, ils parcouraient, en reconnaissance, ces confins placés hors de toute connaissance assurée.

Sans entrer dans le détail de l’organisation stratégique et géopolitique du territoire grec, peut-être n’est-il pas indifférent d’avoir à l’esprit sa hiérarchisation, ce territoire se composant d’abord de celui, strictement démarqué, de la cité (l’asty), entourée de champs labourés (la chôra) volontiers abandonnés aux envahisseurs, et de confins (les eschatiaï). Le tout formait un espace politique parfaitement hétérogène – en d’autres termes : la cité, discriminée de son territoire, était seule revêtue d’une importance stratégique. Mais si, de fait, cette discrimination témoignait de ce que la dimension politique de la vie humaine paraissait la seule à devoir être défendue avec acharnement, il est cependant important d’avoir à l’esprit que cette dimension politique n’épuisait en rien les autres contenus humains, l’affectif en particulier, que justement ce monde double, trouble, troublant des eschatiaï recelait.

tranchees.jpgC’est le nationalisme des Etats modernes du XIXème siècle qui est parvenu à enfermer les cultures dans des frontières politiques, par une action d’évidemment culturel conjuguée à une action de spécifications nationaliste des cultures, à commencer par leurs littératures. Et que leur importait que partout aient surgi de sérieuses contradictions entre cette construction nationaliste et le droit des ethnies…

Le néologisme de frontière, lui, fut forgé en 1773. Il ne parvint à s’imposer que très tard encore une fois, car jusqu’au XIXème, deux vocables coexistèrent pour désigner ce que l’on souhaitait entendre par là : celui de frontière et celui de "ligne". L’un et l’autre ne parvenant pas à dissimuler, ainsi que Lucien Febvre le fit observer, leur vieux sens militaire. Comment oublier en effet que la frontière, dans le vocabulaire militaire, n’a jamais désigné autre chose qu’un ordre de bataille ?

Quant à ce qu’il désigne aujourd’hui, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que longtemps, la maîtrise de l’espace n’est pas passée par l’établissement de lignes continues de fortification : on avait les Marches pour cela. Et jusqu’à Louis XIV, on disposait de portes d’entrées en terres étrangères. Tactique militaire là encore, ces "portes", ces "avenues", étaient censées nous permettre de couper les "rocades" des armées ennemies. Ce n’est qu’au terme des sévères échecs de la stratégie militaire française que l’on abandonna ces concepts offensifs de frontière, pour celui de la ligne frontalière défensive, dont on confia à Vauban la fortification.

Déjà la France songeait à s’enfermer dans ses quatre pitoyables murs. Un vieux réflexe national, en somme…

 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1996_num_140_2_15625

Frontières et Contacts de civilisation. Colloque universitaire franco-suisse, sous le patronage du Comité français des Sciences historiques et de la Société générale suisse d'Histoire (Besançon-Neuchâtel, octobre 1977). Avant-propos de Louis-Edouard Roulet. Introduction de Michel Devèze, Collection Le Passé Présent (Etudes et Documents d'Histoire). Neuchâtel, Editions de La Baconnière, 1979. In-8, broché, couverture illustrée à rabats, 240 pp. Illustrations hors texte.

Voir aussi la Périégèse ou les Arkadika de Pausanias.

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 08:49
timsit.jpgLa Loi de 1954 instaurait le dernier dimanche d’avril comme celui de la journée nationale du souvenir de la déportation. Nicolas Sarkozy aura-t-il le courage d’étendre ce souvenir aux algériens déportés dans les camps français de la sale guerre d’Algérie ? Rien n’est moins sûr, à l’évidence… C’est pourquoi, en cette journée de commémoration, pourrions-nous convoquer la mémoire de Daniel Timsit, petit-fils de rabbin engagé très tôt aux côtés des indépendantistes algériens, déporté puis incarcéré dans une forteresse française.
Le décret Crémieux (1870), avait eu beau donner la nationalité française aux juifs d’Algérie, il en restait bon nombre qui ne parvenaient pas à se satisfaire de la violence faite aux autres algériens, et d’un statut qui leur proposait de se débarrasser à la hâte de leurs racines algériennes. Ceux-là, dont Daniel Timsit, ne parvenait pas à oublier que l’arabe était leur langue maternelle, leur culture, et leur foyer. Engagé aux côtés des militants arabes pour le salut d’un pays exsangue, Daniel Timsit fut considéré comme "traître à sa patrie". Il paya son engagement de six longues années de forteresse. Six années au cours desquelles l’écriture l’accompagna et l’aida à se glisser comme une ombre dans ce désert qu’est la prison. Récupérant les notes qui n’avaient pas été détruites ainsi qu’une partie de sa correspondance, Timsit s’est ensuite livré à un vrai travail scripturaire. Tel un peintre recouvrant son œuvre d’un repentir, il s’est mis à écrire par dessus ce qui existait, non pour le masquer mais l’éprouver encore, à plus de quarante ans d’intervalle. La distance qu’il inaugure ainsi avec ce texte final, laissant toujours visibles les premières traces, n’est rien moins que celle de l’élaboration littéraire. Contre l’enfermement carcéral, Timsit convoque toutes les figures de l’écriture. Son récit est même traversé d’aphorismes ou de courtes biographies, ouvrant à l’évocation de figures sublimes du combat algérien, comme celle de Hassiba ben Bouali, "une toute jeune lycéenne de dix-sept ans, très belle, de grande éducation, raffinée. Tous nos rapports étaient empreints de délicatesse. J’étais hébergé chez la mère d’un militant qui me traitait comme son fils. Hassiba m’avait offert un superbe exemplaire des Mille et une nuits. C’était le sien depuis la petite enfance, m’avait-elle dit, et elle avait ajouté : "Cela t’aidera à passer les nuits.""
Un texte superbe, sans cesse repris quand aux yeux de son auteur il ne porte pas suffisamment la vie dont il a voulu le charger.

 

Récits de la longue patience (Journal de prison 1956 – 1962), de Daniel Timsit Flammarion, janvier 2002, 476p., ISBN : 9782080682830.

 
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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 04:19

biblio-payot-leon.jpgLors de sa Conférence Marc Bloc (EHESS), prononcée le 13 juin 1995, Nathalie Zemon-Davis s’était emparée avec une rare pertinence de la question du métissage culturel à travers deux figures importantes du monde méditerranéen : Hassan ibn Muhammad al-Wazzan et David Nassy.
Il s’agissait surtout pour elle d’explorer les médiations, la fortune, les usages que le monde contemporain avait fait de ces deux figures, à travers l’écrivain Amin Maalouf pour le cas de Hassan al-Wazzan, l’exemple que j’ai retenu.
Avant cela, cette conférence pleine d’espoir convoqua l’écrivain Elias Canetti, évoquant avec nostalgie, au début de ses mémoires, «le mélange qui colorait sa ville natale de Ruschuk», sur les rives du Danube dans les premières années du XXème siècle – bulgares, turcs, sépharades espagnols, grecs, albanais, arméniens, tziganes, roumains, russes et d’autres encore, enrichissant de leur présence un monde qui bientôt allait se fermer. De ce métissage, Canetti comprenait qu’il ouvrait, voire forçait la connaissance à franchir les frontières  provocant un chevauchement des valeur et le patchwork si salutaire des identités. Car toute identité féconde a pour lieu la complexité. Nathalie Zemon-Davis devait aussi rappeler Homi Bhabha révélant dans ses études combien l’hybridité hantait la culture des élites, l’effrayait, tant à ses yeux elle risquait de donner naissance à une culture faite de «brouillages». Brouillons alors, en rêvant à Hassan et à sa re-médiation sous la plume d’Amin Maalouf.

jean-leon.jpgEn 1524, à Bologne, un voyageur lettré venu d’Afrique du Nord achève son dictionnaire arabe-hébreu-latin. Il est né à Grenade, à l’époque de la Reconquête. Au cœur d’un siècle où tout mélange paraissait transgressif, était présenté comme «contre-nature», monstrueux. Natif de Grenade, Hassan s’embarqua pour Fez, dont il devint le diplomate. Puis il inaugura une vie de voyages, vers Tombouctou, Gao, au lac Tchad, l’Egypte, la Mer rouge jusqu’à L’Arabie, son pèlerinage à La Mecque, Istanbul, Tripoli, Tunis. Il enregistra tout, nota tout, témoignant de cette grande curiosité culturelle qu’il partageait avec les autres musulmans lettrés de son époque.

En 1518, de retour d’Egypte, il fut capturé par des corsaires, vendu et incarcéré au Château Saint-Ange. Catéchisé, il finit par recevoir le baptême chrétien à la Basilique Saint-Pierre et devint Johannes Leo Giovani Leone (du nom du pape qui le convertit). On le retrouve ensuite à Bologne, où il travaille à son dictionnaire pour le compte de Maître Jacob ben Simon le Juif. Revenu à Rome, il traduit en italien le grand récit de ses voyages, traduction qu’il achèvera en 1526, date de parution de l’ouvrage. Dans cette première édition, observe Nathalie Zemon-Davis, l’éditeur ré-enracine Hassan/Léon dans le monde chrétien, laissant entendre combien il était attaché à sa foi chrétienne, alors que le manuscrit de ce dernier exprime clairement le désir d’Hassan de pouvoir un jour rentrer en Afrique. Où il mourut du reste, sous le nom d’Hassan al-Wazzan.

La Description de l’Afrique d’Hassan est le récit d’un métissage culturel, entre Chrétienté et Islam essentiellement, entre Europe et Afrique. Un récit qui invite, nous dit Nathalie Zemon-Davis, à entrer dans une «stratégie» identitaire : peu importait pour Hassan les marques administratives dont on voulait l’affubler : il savait y sacrifier sans renoncer pour autant à la complexité de son identité réelle. De fait, sa relation tranche sur les publications de l’époque. Hassan/Léon y traite des trois religions monothéistes avec un souci d’objectivité que l’on ne rencontrait alors pas. Une impartialité mémorable, si l’on songe que son traducteur français crut bon d’en gauchir l’honnêteté, en rajoutant par exemple de l’Islam qu’elle recelait «la damnable secte mahométane»… Hassan, lui, tient balance égale entre l’Europe et l’Afrique. On le voit discourir avec la même ferveur des poètes italiens ou numides, et dans cette Description de l’Afrique, bien qu’il se montre en prise sur plusieurs mondes, rien ne paraît l’écarteler.

léonl'africainOr dans son roman de 1986, Léon l’Africain, avec Amin Maalouf la prise sur ses mondes ne paraît plus ouvrir à une identité aussi imperturbable. Amin Maalouf dresse cette fois le portrait d’un être écartelé, traversé par des conflits intérieurs. Certes, cela tient à la propre trajectoire de Maalouf, choisissant le français pour raconter le passé et le présent des peuples arabes, mais un français traversé par des conflits intérieurs. Si bien que le roman qu’il consacre à Hassan/Léon le force à ouvrir de nouvelles stratégies identitaires. Maalouf ne peut vivre aussi sereinement qu’Hassan ses multiples identités. Il trouvera la solution dans une nécessaire transcendance.

Dans ce roman, si Maalouf suit au plus près les faits, nous rappelle Nathalie Zemon-Davis, il se croit cependant obliger d’inventer des événements pour donner du sens à la force du personnage dont il veut transposer dans notre siècle l’intelligence. Maalouf le lie de façon passionnelle aux cultures qu’il traverse. Le roman noue alors une tension qui longtemps demeure irrésolue, et finit par trouver son dépassement dans cette identité nomade que Maalouf lui invente. C’est Hassan léguant à son fils imaginaire sa double identité : «A Rome, tu étais fils de l’Africain ; en Afrique, tu seras le fils du Roumi». Et ce conseil, si précieux pour nous désormais, aux yeux de Nathalie Zemon-Davis : «N’hésite pas à t’éloigner, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances».
La voie qu’ouvre ainsi Maalouf, nous convainc Nathalie Zemon-Davis, est celle d’une transcendance : celle de la psychologie de l’homme nomade, celle de l’habitant du désert d’Islam, où l’on peut entendre l’écho du pèlerin chrétien ou de l’exilé juif. Une transcendance dont Nathalie Zemon-Davis affirmait, en 1995, qu’elle lui semblait «pouvoir répondre aux passions et aux revendications de notre fin de siècle.»


Métissage culturel et méditation historique, Nathalie Zemon-Davis (EHESS), Conférence Marc Bloch du 13 juin 1995. texte intégral :
http://cmb.ehess.fr/document114.html
Léon l'Africain, de Amin Maalouf, LGF, poche, janvier 1987, 346 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2253041931.

Léon L'Africain : Un voyageur entre deux mondes, de Natalie Zemon Davis, traduction Dominique Peters, éd. Payot, avril 2007, Collection : Biographie Payot, 472 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2228901758.

Une édition française est consultable sur le site de la BN Gallica numérique :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047539.r=l%C3%A9on+africain.langFR
The History and description of Africa, and of the notable things therein contained, written by Al-Hassan Ibn-Mohammed Al-Wezaz Al-Fasi, a Moor, baptised as Giovanni Leone, but better known as Leo Africanus, done into English in the year 1600, by John Pory, and now edited, with an introduction and notes, by Robert Brown (Reliure inconnue), de Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsî, dit Jean Léon l'Africain (Auteur), Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsi, dit Léon, introduction Robert Brown et John Pory, édition anglaise : The Hakluyt Society, 1896.

JEAN-LEON L'AFRICAIN, Description de l'Afrique. Nouvelle édition traduite de l'italien par A. Epaulard, Adrien Maisonneuve - Paris – 1980, 2 volumes in-4° . Vol.1 XVI-319 p., cartes. Vol. 2 pag. 320-629, cartes, index, ISBN: 9782720004551.

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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 04:00

basquiat.jpgAu XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.

La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces monstres de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.

Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.

C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…

ourika.jpgDans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.

La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux.

 

http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html

Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux.

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 04:32

L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités des élites européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire des élites, unifiant les mœurs et les mentalités de ces élites.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos pour afficher une vulgarité sans freins.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, artistes d'institutions, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrai un véritable conflit moral dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont l'allure (une distinction de goût) fonde sa supériorité sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince, structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir…



Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 04:13

ulysse.jpgDans la quête de toute identité, Au delà serait le concept fondamental, impliquant l’idée d’un déplacement physique redoublant tout dépassement existentiel : Ulysse, figure de la Mètis. Ni trop masculin, ni trop féminin, brouillant les genres et les causes : non exclusivement grec en fin de compte, à l’arrivée de son périple, et un  temps, la mauvaise voile hissée par mégarde, ni mort ni vivant…

Soit une représentation de soi qui ne s’expose que dans ce processus de répétition qui suppose qu’il y ait de la contiguïté entre le présent et le passé, et non de la continuité (le temps du maintenant selon Walter Benjamin, qui ne peut être celui de l’ici, mais celui d’un va-et-vient spatio-temporel).

Un au delà (et non le simple «au-delà») que nous ne pourrions pas déduire de catégories apprivoisées, et que l’on ne pourrait situer que dans les discontinuités des micro-histoires (du genre de celles des minorités) – pour déjouer les fondements culturels de toutes les études sur la question, adossées par commodité au concept de culture organisée, alors qu’il nous faut digérer des mondes inégaux, asymétriques, chaotiques. Et faire en sorte que par exemple dans ce nouvel internationalisme que nous avons à fabriquer, la transition du particulier au général demeure un problème, non une transcendance.

Au delà organiserait ainsi une sorte de processus sans totalisation de l’expérience. Un inconvénient en somme. Une faiblesse.

Au delà : notre problème à nous français, par exemple, serait qu’une grande partie de notre histoire récente aurait eu lieu au delà des mers (outremer).

Au delà encore : les grandes narrations nationales n’offrent plus de références solides pour fonder des modes d’identification culturelle.

Au delà toujours, l’espace politique à l’intérieur de chaque nation est à la fois une réalité locale et transnationale.

Au delà en bref et non pas pour finir : impossible de construire une communauté enracinée dans le temps homogène et vide des discours identitaires.

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 04:39

drapeaux-islamNicolas Sarkozy, hier matin sur France Info, s'est plu à dévoiler la profondeur de son insondable bêtise en affirmant, sans rire, que deux de nos soldats victimes de l'assassin de Toulouse et de Montauban, "étaient... comment dire... musulmans, en tout cas d'apparence"... Voilà de quoi ravir nos chers Ouïghours chinois, en majorité musulmans, qu'un chef d'état français sache pareillement les différencier, rien qu'à juger de leur mine, des chinois non musulmans dont eux-mêmes ne savent pas se différencier spontanément. A moins que sarkozy voulait parler des musulmans indonésiens ? Ah non, il voulait parler des musulmans français, aussi pliés en quatre que les musulmans ouïghours, quand rien, à vrai dire, ne distingue fondamentalement un musulman d'un catholique français... A confondre pareillement la foi et la peau, le moins que l'on puisse dire, c'est que le monde catholique d'apparence musulmane a de beaux jours devant lui, ou l'inverse...

Laissons donc Tartuffe débrailler sa vindicte. Sarkozy n'aime pas l'Islam, dont il ne connaît rien. Occupons-nous donc d'une raison supérieure.

Dans une superbe présentation en couleur, les éditions Buchet Chastel nous ont offert un panorama exhaustif des emblèmes de l’Islam.

Quatre cent soixante-huit drapeaux, qui racontent son histoire depuis le VIIe siècle, début de son incroyable aventure politico-spirituelle. Un ouvrage qui évoque, on le réalise clairement aujourd'hui, un univers aussi vaste que riche et méconnu. Cette science au nom barbare, la vexillologie (de vexillum, étendard romain) nous est exposée ici dans une langue simple et efficace, intéressant directement notre présent. Description de chaque drapeau, détermination de ses origines, explication de son évolution, de son symbolisme, les notices qui encadrent chaque présentation témoignent d’une belle rigueur intellectuelle. Les différents apports sont également retracés avec concision, sans renoncer à l’exhaustivité d’un effort qui nous éclaire au passage sur la signification des symboles les plus forts de l’Islam, comme celui du croissant et de l’étoile. Le tout inscrit dans des réflexions politiques renseignant les orientations qui ont marqué le destin de l’islam, d’une façon tout à fait originale, ainsi des éclaircissements concernant les quatre couleurs fondamentales qui apparaissent dans leur signification première : le vert de Mahomet, le blanc des Umayyades, le noir des Abbassides et le rouge des Fatimides. Chacune manifeste une personnalité orientant chaque fois, selon l’importance donnée à telle couleur au sein de l’emblème, les intentions historiques, l’identité de référence, la symbolique sociale, etc... Regrettons toutefois l’absence d’un planisphère, fort utile pour nous aider à nous représenter clairement l’étendue géographique de l’islam dans le monde.

 

Les Drapeaux de l'Islam : De Mahomet à nos jours, de Pierre C. Lux-Wurm, Buchet Chastel, oct. 2001, 343 pages, 42,75 euros, ISBN-13: 978-2283018132.

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 04:31

declosion.jpgComment sortir de l’enclos de la race, quand nos élites politiques nous y reconduisent à marche forcée.

Comment refuser cette France qui n’a cessé de faire de la différence raciale un facteur de définition de sa citoyenneté, construite dans l’irréductibilité de différences sociales rejetant en dehors de la Nation tous ceux qui vivaient ou seulement paraissaient vivre en dehors de ses caractères supposés, racialement, socialement, culturellement ?

Comment refuser cette République de faux citoyens pour imposer une République des sujets ? Défaire la fiction républicaine, ce sacre juridique commode de l’individu abstrait, bateleur fantaisiste d’une pantomime démocratique effarante.

Réaliser enfin que l’universalisme français n’est pas cosmopolite et qu’il n’est en fait qu’un parisianisme et que la langue française, entre les mains de cette classe politico-médiatique stipendiée, n’est plus aujourd’hui qu’un idiome local porteur de valeurs locales.

Sortir de la grande nuit, qui est au fond sortir du mensonge de la nuit française. Comprendre que le devenir européen ne peut plus être un devenir-monde et qu’il ne peut que chercher ailleurs son salut, qu’il ne peut apprendre que d’ailleurs ces nouveaux usages du monde qui s’annoncent ici et là sans crier gare. Comme celui inauguré par la Plantation, ainsi que l’exprime avec tant de force Achille Mbembe, devenu une nouvelle conscience du monde où l’on a appris à former des communautés en dehors du sol et du sang.

"C’est à partir de l’Autre que toute écriture du monde, véritablement, fait événement" (Achille Mbembe).

Encore faut-il s’en convaincre et comprendre qu’il ne s’agit plus seulement d’abolir les petits maîtres, mais qu’il s’agit de s’auto-abolir "en se délivrant de la part servile constitutive de soi et en travaillant pour l’accomplissement de soi en tant que figure singulière de l’universel."

Il faut d’abord se déprendre de soi pour surgir à l’autre et forger les cadres de connaissance des nouvelles conditions de l’expérience humaine.

Une éthique de la Rencontre en somme, depuis laquelle comprendre le sens de la vie démocratique, une éthique qui ne peut relever que d’une opération sans cesse renouvelée de la figuration du social. Une éthique au cœur de laquelle pouvoir se faire entendre est crucial.

Que penser, dans ces conditions, d’un Etat qui exclut ses coreligionnaires musulmans et ses citoyens d’origines maghrébines de la part d’estime publique à laquelle chaque citoyen, chaque groupe humain a droit ? Apparenter les musulmans français aux étrangers dans l’imaginaire public, à une époque où la figure de l’étranger renvoie de nouveau à celle de l’ennemi, n’est-ce pas l’irresponsabilité la plus grande que l’on puisse concevoir ? La raison et le sujet, ces deux signatures de la modernité occidentale, ne nous parlent depuis quelques années que d’un hiver impérial de la pensée française, qui décroche et se replie, comme l’énonce non sans pertinence Achille Mbembe, et la condamne aux morales de l’extrême urgence, celle-là même qu’elle croyait pouvoir appliquer aux peuples immergés dans leur lointain désarroi. Il n’est que temps de sortir de l’enclos français !

 

Sortir de la grande nuit : Essai sur l'Afrique décolonisée, Achille Mbembe, éd. La Découverte, coll. Cahiers Libres, octobre 2010, 244 pages, 17 euros, ean : 978-2707166708.

La Déclosion, Jean-Luc Nancy, éd. Galilée, déc. 2005, 248 pages, 30 euros, ean : 9782718606682.

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 06:21

pessoa.jpg«Notre époque est celle où tous les pays, plus matériellement que jamais, et pour la première fois intellectuellement, existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe. Il suffit d’un quai européen quelconque – même ce quai d’Alcântara- pour avoir toute la terre en condensé.» (Fernando Pessoa, in Orpheu n°1, Lisboa, 1915)

 

Sublime intuition de Pessoa ! Mais combien aujourd’hui des politiques stupides nous en éloignent !

Le quai d’Alcântara, cela aurait pu être cette portion de rue qui s’étend du feu rouge du croisement des rues Oberkampf et Saint-Maur dans le XIème arrondissement, à celui qui borde la place Ménilmontant, si l’on avait été moins affairé à bouleverser un paysage urbain plus riche que soupçonné. Il y avait alors en condensé une mosaïque incroyable de langues, de cultures, de parcours sociaux et culturels, de variétés ethniques, affectives, de rebords intellectuels et existentiels, des chômeurs en voie de désaffiliation aux bobos satisfaits, en passant par les artistes les plus fascinants de la capitale, voire de la planète, comme cet acteur japonais fétiche de Peter Greenaway, co-propriétaire de l’un des bars les plus branchés de la rue Oberkampf. Des espaces contigus les uns aux autres, loin de l’image que les urbanistes voulaient forger d’une ville strictement hiérarchisée et découpée selon des modèles sociaux qui la rendrait immédiatement lisible. Des espaces dont seule une poétique de la ville savait rendre compte, offrant une diversité littéralement magique, façonnée par de multiples et déroutantes discontinuités -cela dit sans tomber dans l’illusion d’une ville rêvée comme le reflet d’un vivre-ensemble idyllique. Des espaces affirmant le ferme refus de ce qui se trame en fait de Grand Paris, à travers ce recours par trop prompt d’un Etat planificateur trop soucieux de fabriquer le citoyen dont il a besoin pour se maintenir.

Le Quai d’Alcântara, voilà ce qui peut-être plus jamais ne nous sera permis, tant la ville est tombée entre des mains rusées.

Mais malgré tous les déboires qu'on nous prédit, relevons ce pari sous l’inspiration d’un Pessoa, qu’il est possible de repenser un autre développement humain loin des politiques étriquées, depuis ces contiguïtés qui savent maintenir assez d’élégance et de magie pour ne pas nous faire tous périr sous les effrois du Même.

Retravailler le corps urbain, la rue, questionner sans faiblir l’esthétique architecturale en la confrontant aux valeurs républicaines présumées en fonder le sens. Ne jamais oublier que revaloriser un espace urbain c’est d’abord reformuler un accord républicain sur l’espace en question. C’est d’abord mettre à jour le système des représentations symboliques qui fécondent cet espace avant d’orienter prématurément tout nouvel accord. C’est redonner du sens à la ville par le souci de l’Autre, relayé par des règles institutionnelles qui le garantiraient enfin.

Notre morale est celle où tous les pays existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe…--joël jégouzo--.

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