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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 04:15

 

claude gauvardDans son étude sur la France des capétiens, au détour de l’analyse du rôle que l’Eglise chrétienne joua dans la mise en place de la nature du Pouvoir capétien, Claude Gauvard, sans bien sûr que cela soit son objet, laisse filtrer tout de même des observations qui donnent beaucoup à penser sur cette question de l’identité nationale.

La France des capétiens, nous rappelle-t-elle, avait cherché à ancrer le Pouvoir dans des territoires (le sol) et des lignages (le sang), dévoyant la réflexion sur la nature de l’autorité pour lui préférer les fumets de la Domination. Le Roi de France, à défaut d’installer un royaume, s’était construit comme le chef de la noblesse et non celui des français. Son royaume n’était qu’une nébuleuse de Principautés qui couraient le risque de voir leurs liens se briser à tout moment.

L’Eglise joua alors le rôle de ferment de l’unité de ces espaces par trop desserrés. Avant de se lancer dans cette fonction d’ordre, la réforme grégorienne avait affermi la hiérarchie en son sein et proclamé bien fort que les laïcs étaient au service de l’Eglise.

Le "Blanc manteau de l’Eglise", selon la formule consacrée à l’époque, recouvra ainsi les épaules de la noblesse. Restait à construire la conformité d’un Peuple qui n’existait pas. C’est là que l’étude de Claude Gauvard devient intéressante : ce qu’elle révèle, c’est l’invention par l’Eglise d’une construction identitaire qui allait se déployer dans toute l’Europe pour en modéliser la problématique.

L’Eglise installa le sacré dans tous les territoires qui lui étaient subordonnés. Elle l’établit, c’est-à-dire qu’elle en inventa les formes, les usages et les vertus, en se lançant très concrètement dans un programme de construction sans précédent, lui permettant d’élever partout ses monuments, des églises aux calvaires et autres mobiliers du sacré chrétien.

Bien évidemment, cela permit à l’art roman de se développer de manière étincelante : le programme était ambitieux et il n’est pas question ici d’en juger les mérites esthétiques. Par parenthèse toutefois, ce que l’on peut observer c’est qu’alors l’Eglise gela les richesses du pays dans la pierre et ses accessoires : pierres précieuses, or, argent, des incunables aux châsses, partout l’Eglise thésaurisait, partout l’Eglise amassait son trésor.

C’est alors que les cimetières entrèrent dans l’espace habité, inscrivant non seulement l’Au-delà de ce côté-ci de la vie, mais en ramenant les morts "chez eux", en les plantant en terre pour qu’ils y fassent souche, elle enracina les êtres dans la terre du village, désormais inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

Outre la construction de monuments, l’Eglise mis en œuvre une campagne sans précédent de processions. Il s’agissait là encore d’inscrire des déplacements, des gestes, le sacré, dans le quotidien de tous et sceller l’unité du village. L’unanimité chrétienne à vrai dire, tant il était difficile d’échapper à l’obligation d’un itinéraire processionnaire explicitement voué à unifier les différentes parties du village et à en marquer les terres du sceau chrétien.

(Par parenthèse, quel éloignement des évangiles, dans lesquels le Christ vient commander aux hommes de partir, d’abandonner leurs terres, de ne point s’enraciner dans cette matière instable pour chercher ailleurs, autrement, à construire son identité !)

(Quelle différence aussi, entre cette parole figée dans la pierre et la démonstration, et celle de Jésus venu enseigner par le Verbe, refusant dans les derniers épisodes de sa vie à accomplir le moindre miracle, refusant d’inscrire la foi dans la dévotion et la soumission à un Dieu qui n’aurait accordé aucune liberté à l’homme !).

croisades-b.jpgLe rôle de Cluny fut prépondérant dans cette construction de l’horizon identitaire des futurs français. Cluny imposa sa règle et sa vision du monde chrétien à la Francie. Les circonstances lui étaient favorables : outre l’essor économique, les moines attirés en nombre à Cluny étaient riches, et la longévité des abbés assura la continuité de leur rayonnement. L’ordre, dépendant du Pape jouissait d’une indépendance jalouse et, très centralisé, il disposait d’un outil de développement incomparable. Avec son rayonnement, l’Eglise devint le premier seigneur de France. Sa fonction politique dès lors ne pouvait que s’affirmer. Réseaux et parentèles passaient par Cluny et l’Eglise, en échange de sa bienveillance, offrait la Paix de Dieu. A savoir : un mouvement lancé d’abord pour protéger ses Biens matériels. Mais un mouvement qui rencontra très vite un vif intérêt auprès des seigneurs, soucieux de protéger eux aussi leurs Biens. Partout l’on multiplia les contrats qui assuraient cette Paix de Dieu. En 1030, il exista même une Trêve de Dieu interdisant de se battre du jeudi au dimanche (de la Passion à la Résurrection). Le mouvement gagna peu à peu tout le Nord de la Francie, et bien évidemment, cette Paix de Dieu supposait que l’on pût en définir les conditions, à savoir : la Guerre Juste : les Croisades.

C’est bien sûr dans ce contexte aussi qu’il faut comprendre les origines de la construction identitaire de cette Francie capétienne !

Ce qui importe ici, c’est cette volonté d’inscrire la construction identitaire dans l’espace du terroir, lui-même inventé de toute pièce par sa réinscription dans une conception de l’idée chrétienne marqué au sceau d’une Eglise en charge désormais de son pouvoir temporel. Il faudra attendre Renan pour que s’affirme une autre conception de l’identité française, une conception purement politique, dont nous observons combien aujourd’hui encore elle n’est pas parvenue à s’installer dans les mentalités, tant l’enracinement territorial est demeurée prégnant.

Au XIème siècle, les gens qui habitaient les Principautés bougeaient beaucoup. On leur fit faire souche. Ils devaient être d’ici. Mais d’un ici déterminé là-bas, dans les sphères d’un Pouvoir qui ne leur laissera bientôt plus le choix d’être autre chose que ce qui aura été décidé pour eux.

  

 

LE MOYEN ÂGE - LA FRANCE DES CAPÉTIENS - UN COURS PARTICULIER DE CLAUDE GAUVARD. HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 4 CD-rom.

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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 04:24

abelard.jpgChevalier errant, toujours en quête de la meilleure solde, cet être instable, aventurier qui, de l’aveu de Saint Bernard, «ne se ressemble pas», cet homme dévoré d’ambition constitue à bien des égards une personnalité surprenante.
Redoutable logicien, cherchant par tous les moyens à s’émanciper de toute tutelle, plus volontiers bouffon que professeur, la nouveauté inouïe de sa vie en fait une figure héroïquement proche de nous, à une époque du reste où s’invente le mot de moderne.
Condamné comme hérétique, celui qui fut le premier grand théologien du monde moderne, tentant de réconcilier la raison humaine et la révélation, se voit restitué dans cette puissante biographie avec une rare présence. Pourtant Michael Clanchy ne s’est pas arrêté à l’anecdote de l’homme, qui toute sa vie conspira contre ses propres intérêts.
C’est tout le système du savoir du Moyen Age qui nous est expliqué ici, aussi bien que son organisation matérielle. L’étude est d’une richesse incroyable, écrite d’une plume insolite empruntant volontiers sa tonalité au romanesque, plus à même de nous restituer la dimension humaine du drame qui s’est joué alors. Abélard comme être singulier, nous intéresse en tant justement que se noue dans son destin l’enjeu d’un monde naissant. C’est la force de cet ouvrage que de le pointer avec tant d’habileté. Et son bonheur que de nous montrer comment ce jargon à la mode, la logique, a su créer les formes de pensée qui permirent d’ancrer la rationalité dans la langue chrétienne.



Abélard, Michael Clanchy, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Flammarion, coll. Grandes Biographies, 488p., août 2000, 24 euros, isbn : 978-2082125246.

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 04:17

green1André Green imaginait la différence culturelle comme l’acte d’une minorité qui se brouillait avec elle-même.
Et bien évidemment, l’acte d’une communauté qui faisait sécession et rechignait à s’articuler au grand corps collectif qui d’ordinaire presse de toute part ceux qui ne sont pas Nous, de l’être au plus tôt.
Il tentait au fond moins de découvrir l’Autre que de nous aider à nous découvrir (dénuder), loin du concept de multiculturalisme, toujours suspect de poser les unes à côtés des autres des cultures toutes faites.
Et au sein même de toute «communauté», il tentait de comprendre comment l’identité pouvait ne pas ressortir à une fermeture.

green2009Pour y parvenir, il fallait à ses yeux favoriser la réinscription des différences à l'intérieur même de toute communauté, toujours donnée pour évidente.
Mais comment y rajouter des clivages ?
Comment y injecter des différences qui la fissureraient, pour la défaire en société vagabonde ?
Comment ramener une communauté à sa vérité, et faire qu’elle ne s’affirme que sous les traits d’un projet ?
D’un devenir portant chacun au delà de lui, plutôt que de chercher à le réconcilier prématurément dans les conditions (politiques) d’un passé par trop verrouillé ?
Comment faire pour qu’une communauté ait pour identité son projet d’identité, afin d’être certain qu’elle ne s’y enfermera pas ? En d’autres termes, comment camper sur les restes et les excédents identitaires ?
«Le passage interstitiel entre deux identifications fixes ouvre la possibilité d’une hybridité culturelle qui entretiendrait la différence sans hiérarchie.» André Green
Des différences sans hiérarchie… Faire que toute communauté, toute société ne puissent être que dans le temps du va-et-vient, dans l’aller et le retour entre des désignations culturelles distinctes, voire opposées. Ce serait là le salut ?


L'Aventure négative, de André Green, éd. Hermann, nov. 2009, collection Psychanalyse, 25 euros, ISBN-13: 978-2705669157.
Le travail du négatif, de André Green, éd. de Minuit, oct 93, coll. Critique, 397 pages, 29 euros, ISBN-13: 978-2707314598.

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 04:40

Lalla-1.jpgDu riche auto-entretien donné par Lalla Kowska Régnier au site Annamedia.org (son Echappée belle), à partir duquel il y aurait beaucoup à penser, entre autres sur la conduite et le sens d’une lutte –voyez sa superbe analyse décortiquant la grammaire d’un slogan-, je voudrais juste extraire quelques idées sur la question du genre, tel que Lalla Kowska nous oblige à le repenser, formulant au passage à nouveaux frais la question du corps en s’opposant aux réductions auxquelles opèrent trop souvent tout à la fois les opposants au Gender et les personnes queers.

Une réflexion qui enrichit aujourd’hui tout court la pensée de l’être, tombée ou non dans la nasse d’une mauvaise traduction française du Gender ainsi que l’affirme Lalla Kowska, ce passage de l’énonciation du Gender à sa traduction française ayant été la source, selon elle, de bien des malentendus opérés en France quant à sa compréhension.

Trois focales m’intéressent dans cette réflexion, que l’on peut ramasser dans l’affirmation de Lalla Kowska selon laquelle il n’y a pas de continuité trav/trans. Et en effet, quelle continuité pourrait-il y avoir entre la personne queer qui joue sur les signes, là où le trans opère dans la chair ?



(Le langage)

Au-delà de la critique de Lalla Kowska de la traduction française du concept de Gender, qui tient pour beaucoup aux ambiguïtés de notre langue elle-même, peut-être y a-t-il aussi une difficulté propre à la compréhesion du Gender américain, liée à la stratégie mise en place par Judith Butler. Cette dernière (in Gender Trouble, 1990), a organisé sa stratégie de déconstruction du genre dans la sphère du langage : le sexe biologique n’engage pas, c’est le langage performatif qui oriente la sexualité. On comprend bien cette stratégie, qui contraint de réinscrire le sexe anatomique dans l’ordre symbolique, ouvrant droit à un désir qui dès lors ne peut relever que de l’ordre de l’intrigue, à mi chemin entre imaginaire et réalité. C’est là où le bât blesse dans la théorie du Gender développée par Judith Butler : refusant d’essentialiser le corps, elle se retrouve à naturaliser le désir, posé du coup dans sa théorie entre nature et aventure…

Si l’anatomie n’est pas un destin, le Gender fait du désir un destin, le plaisir n’évacuant que partiellement cette nature qui revient du coup au galop sous la forme de ce désir, d’un désir que Judith Butler ne sait plus loger au demeurant : dans le corps, ce serait l’essentialiser de nouveau par la bande.

Mais le corps demeure bel et bien dans le lieu partiel d’énonciation du désir, alors qu’il aurait dû rester un médium entièrement signifié par une inscription extérieure, et se voit du coup recouvert d’un plus grand mystère qu’il n’aurait dû en supporter…

Judith Butler a bien tenté de déployer toutes les issues possibles à cette aporie, dont une critique du langage, outil de saisie du corps, nécessairement disqualifié et aliéné. Refusant d’essentialiser le corps, elle ne pouvait que déployer un langage lui-même instable –c’est peut-être l’une des sources des difficultés de la traduction du concept. Car le Gender devait rester une réalité changeable et révisable, plutôt qu’une identité fixe impliquant un fondement dans l’être. D’où la tactique d’une "orientation sexuelle aléatoire et sans ancrage dans l’identité sexuée" (GT, 1990).

On comprend le sens de cette stratégie : une définition claire était impossible, il fallait mettre du trouble dans le genre, et donc dans le langage. (GD, 1990).

Ce que nous voyons autour de nous, les hommes et les femmes que nous côtoyons, ne sont que des styles pour reprendre ses propres formulations. Des styles qui donnent droit à un monde de jouissance ouvert, où l’on jouit de son corps comme d’un objet. Le Gender devient performance artistique, que l’on peut même créer en dehors de tout désir sexuel pour n’en faire qu’un objet artistique –et ce serait mieux, car à soumettre le désir à nos caprices pulsionnelles, on finit par réinjecter de la nature dans l’univers du genre.

Judith Butler affirme, et l’écrit : il n’existe aucune base épistémologique ancrée dans un avant pré-culturel qui puisse offrir un autre point de départ épistémique pour un examen critiques des rapports de genres.

Mais ce qui existe, c’est tout de même bien la naturalisation du rapport de domination sous les espèces d’un style rendu commun : masculin / féminin. Et un corps, même partiel, ouvert à sa nature désirante…

 

lalla-2.jpg(Le corps)

Le corps, dans la tradition de la pensée analytique occidentale, est devenu un texte cauchemardesque qui se dérobe sans cesse. Un objet écrit, dépouillé de toute matière. Une imprimé.

Au mieux, un objet posé devant le regard, toujours second, et que l’on doit scruter avec circonspection. Corps de foire, réseau de formulations, d’énoncés, de mémoires discursives que l’on ne peut appréhender que dans une sémiologie de l’extériorité. Un objet que ne cessent d’abrutir les exigences de lisibilité qui l’ont fait émerger. Et un objet habité tout de même par un étrange sujet, étranger à son propre corps la plupart du temps, et encombré par un fonds d’images qui le dépouille de son espace anatomique.

Pourtant, le XXème siècle, avec la phénoménologie de Merleau-Ponty par exemple, nous avait invités à une autre rencontre possible du corps : à travers sa chair.

 

(La chair)

Ce à quoi nous ramène Lalla Kowska, au fond, avec son insistance à poser devant nous son corps qu’elle ne cesse d’éprouver, c’est à poser la question de l’Être : qu’est-ce qu’être ?

Humain.

La personne est un corps, en même temps qu’un sujet de droit.

Un corps qui dispose la possibilité de l’être, et ses possibilités d’agir.

Certes, la personne humaine demeure en exode : la nature m’enseigne que je suis un être humain, mais pas quel être humain je suis, pour reprendre l’habituelle interrogation des philosophies contemporaines sur la question.

Un corps donc, encombré de signes.

Un être de chair plutôt, encombrée de signes : l’Homme est un être incarné. Son incarnation commence et s’achève avec ce qu’il éprouve, d’être chair dans un corps, réellement chair et non seulement de l’avoir désirée. Un être traversé par le désir, bouleversé dans cette chair qui est la sienne, si radicale qu’on ne peut la penser jusqu’au bout : si je sais ce qu’est un corps revêtu de ses signes, en revanche je ne peux connaître entièrement ma chair : elle s’achève dans une ignorance complète que je ne peux qu’éprouver, plutôt que dire.

La sensation de vivre ne se produit du reste jamais ailleurs que là, dans cette chair, qui demeure comme un terme anthropologique indépassable.

Une chair, non un corps.

Peut-être cela manque-t-il à la théorie du Gender de Judith Butler, cette distinction phénoménologique entre la chair et le corps.

Car l’homme ne vit de rien d’autre que d’éprouver du plaisir et de la souffrance dans sa chair, qui est l’affirmation catégorique de sa réalité.

Quelle est cette chair où je m’éprouve ?

Non pas la matière du monde, mais la chair que définit ses sensations, ses émotions, cette matière phénoménologique où l’on découvre que la vie humaine n’est pas le bios des grecs, ni le bios de notre biologie, mais l’auto-révélation pathétique dont la vie tient sa réalité (j'emprunte ce cocncept d'auto-révélation pathétique au philosophe chrétien Michel Henry, dans sa tentative de fonder la transcendance dans la chair elle-même).

C’est à cela, il m’a semblé du moins, que ramenait sans cesse Lalla Kowska dans son entretien : l’auto-révélation pathétique de la chair. Ramener l’être humain à cette réalité, même partielle, à ce corps d’où a surgi la chair et que le Gender évacue trop aisément.

Car on n’aura pas tout régler à affirmer qu’être est quelque chose que l’on devient et qui ne peut jamais être : on n’est pas sans quelque ancrage.

 

 

Lalla-3(LALLA KOWSKA)

L’ancrage, cette volonté d’ancrage, c’est peut-être au fond ce qu’une Judith Butler pourrait reprocher à Lalla Kowska, cherchant à s’ancrer dans une réalité anatomique.

Pour Lalla Kowska, la question fondamentale au fond, c’est de savoir ce qu’est la réalité de nos vies. Une réalité qui se refuse à rejeter l’asymétrie des genres comme elle l’exprime si bien, qui de toute façon est demeurée reconnaissable dans la confusion des signes concédés par le Gender, masculin / féminin. Des signes que Lalla nous propose très justement de dépasser, affirmant avec la même force que ce couple masculin / féminin ne parvient pas à dire l’asymétrie mâle / femelle : on peut être un homme féminin ou une femme masculine, voire tour à tour masculin ou féminin selon l’humeur qui nous affecte. Mais surtout, nous dit Lalla Kowska, et j’en reprends les termes, "gardons-nous de déconstruire le genre dans une indifférence universelle" : derrière "ce processus de masquage du sexe biologique par le sexe social", qui sait quelles dominations nous allons reconduire.

La transition sexuelle, telle que pensée par Lalla Kowska, a ceci d’intéressant qu’elle articule comme elle le dit, "le sexe anatomique au sexe social, quand la personne queer ne fait que jouer entre le sexe social et l’identité de genre". Elle a aussi cela d’intéressant qu’elle n’évacue pas le corps.

"Observer le corps, lâcher l’affaire du masculin / féminin dans cette mise en chair du sexe social", "se rendre disponible", "intelligible dans un corps social à partir de son corps" et "faire de nouveau entrer par ce corps de l’intime dans le corps collectif".

N’est-ce pas cela : exister dans sa chair, ou pour le dire autrement, avec Lévinas, faire exister le Visage sous les masques qui l'étouffent, comme lieu du déploiement d’une auto-révélation pathétique, là où tout être s’inscrit. "La mise en chair de l’existant", dit encore Lalla Kowska, dans cette chair auto-affectée par la Vie immanente énoncée par Merleau-Ponty, pour dire l’humain à travers d’autres catégories que celle de soma, de phantasia et témoigner du vivant de son corps. Quelle leçon, non ? Où chacun peut assumer enfin sa corporéité charnelle et non un simple style, comme une vie réellement éprouvée dans la sensation de soi.

Avouez qu'il y a là une vraie échappée belle, en effet, où acquiescer à sa chair dans l’horizon d’un monde réchappé de l’usure du temps. La chair non pas déconstruite comme on peut le faire du corps, mais redevenue une source affective depuis laquelle accéder à l’épreuve sensible de soi, dans une vie affectivement motivée. Merci, Lalla Kowska !

 

 

 

 photos : la première est de Sébastien Dolidon, la seconde de Nicole Miquel et la troisième de Zac Barney Stinson

Lire l’article de Lalla Kowska sur le site Anna.org :

http://www.annamedia.org/#!echappe-belle/cocm 

un entretien avec Didier Lestrade sur Minorités :

http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/860-lalla-kowska-regnier-l-interview.html 

un autre entretien, filmé, sur le site du MacVal :

http://www.macval.fr/francais/expositions-temporaires/expositions-passees/situation-s-48o47-34-n-2o23-14-e/la-webtv/article/nacira-guenif-souilamas-sociologue

 

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 05:40

bourgeois-le-couple.jpgEros, nécessairement immoraliste dans l’ambiguïté qui le fonde, où le désir se fait badinage et fiction…

Eros ou la dépravation de l’ordre social, refusant le butin de l’Amour pour les lauriers du guerrier, inaugurant sans cesse ce sens nouveau où s’expose l’humain.

Il faut, nous dit le philosophe, souffler sur les cendres du désir pour que la flamme de l’Amour, tendrement, apparaisse enfin à l’homme. C’est compter sans la rapine, si prompte à saillir, comme une obligation de l’homme à sa substance animale…

Bien sûr cet arrière-goût de poussière dès lors, la conscience, dans la jouissance, de notre fin inéluctable –mais cette finitude n’est-elle pas notre seul pouvoir ? Ce loisir qu’Eros nomme liberté…

Quant à l’Autre, saisi comme un objet, n’est-ce pas une grande vertu déjà qu’il sache être fait pour mon désir, sans compter le plaisir qu’il sait y prendre et celui où je suis à mon tour son objet ?

Les Peuples du monde se conjuguent autrement, assène non sans raison le philosophe. Tout comme autrui à soi. Mais le quant-à-soi d’Eros, qui ne connaît rien qui aille au delà de l’être, ne peut être dans cet horizon qu’une feinte conjuration. Certes, il fuit, il fuit la créature immense à n’être vrillé que dans son désir toujours recommencé dès lors qu’il s’est retiré du regard de l’autre.

Que sommes-nous ? Que devons-nous être ?

Une modulation nouvelle du quant-à-soi, affirme Lévinas. Où retenir sa fougue serait plus humain et rendrait même possible l’Univers, ce tout du monde qui ne pourrait se dire que dans le langage de la piété. Vraiment ?

Où subsiste le tout d’un être ?

Où gît la signification nouvelle de ce Que sommes-nous ?   

La paix comme fond de l’être, énonce encore Lévinas, visée de toute ontologie, plutôt que le chaos dont Eros est issu et qu’il pointe pour horizon.

La paix ou la guerre alors, pensées comme une querelle originelle, le qui sommes-nous ? gisant au vent de sa marelle. Que vaut cette querelle ? Que vaut celui qui se retient sur les bords du baiser ? Ne vaudrait-il pas mieux cet excès de l’Eros qui ne porte pas le monde sur son dos ? Ne vaudrait-il pas mieux le monde, ouvert à l’ouvert, indécidable, plutôt que soigneusement clos sur lui-même ?

On nous commande la joie, arpentée d’un plaisir raisonnable. L’acte personnel rattaché toujours à l’attention portée par un être à un autre. Mais d’où fonder l’ouverture à autrui, si elle ne devait qu’être aliénée par un dehors à soi ?

On oppose le corps à la chair. Mais quoi de cette chair (σάρξ) des écrits johanniques qui fonda la différence entre nos deux corps, celui qui en nous s’éprouve et celui qui éprouve le monde alentour ?  

N’avez-vous donc pas oublié que ce corps qui s’éprouve, celui précisément de la chair joahnique, était d’abord un corps ouvert à la jouissance de soi, placé soudainement dans l’orbite d’Eros ?

C’est Eros qui élucide la chair dont nous sommes faits, sans pour autant résoudre l’énigme du rapport de cette chair à son corps.

L'Incarnation, au sens chrétien, a ainsi ouvert en grand les voies d’une ambiguïté sans pareille, trouvant son fondement dans la proposition hallucinante de Jean : "Et le Verbe s’est fait chair", c’est-à-dire désir, un corps livré à l’Eros, un corps qui se fait chair, la seule révélation… Ce sens nouveau où s’expose l’humain, non genré, où prendre le risque d’inventer un désir qu’aucun corps dans la nature ne savait abriter.

 

Image : Couple, 1966, Louise Bourgeois, Fabric, 43.2 x 88.9 x 101.6 cm / 17 x 35 x 40 in Vitrine: 152 x 112 x 97 cm / 17 x 35 x 40.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 05:22

gargouille.jpgL’Homme surgi des méditations cartésiennes est solitaire, inachevé.
Cet inachèvement devient sa matière même, qui le contraint au recours à la nécessité : dès la Deuxième Méditation, le cogito est fondé en Dieu, sans autrui, sans durée.
Dans cette solitude égologique, il ne peut compter que sur une seule certitude : il sait qu’il pense.
Mais il ne sait pas où…
Car tout le reste est demeuré dans les Ténèbres : autrui, la durée, Dieu lui-même.
L’ego de la deuxième Méditation est d'une certaine manière autiste.
Ce n’est qu’à la Sixième Méditation que Dieu le réassure dans un environnement, à commencer par le sien, immédiat : sa corporéité.
Tout se joue alors, comme l’expliquait magnifiquement Rogozinski, dans la césure qui sépare les Méditations deux et trois : dans la Deuxième, l’ego est sujet, dans la Troisième, Dieu le précède.
Il y a ainsi une faiblesse ontologique du sujet cartésien, qui n’arrive pas à se fonder comme sujet, parce qu’il n’arrive pas à s’assumer dans la durée. Le cogito est intermittent de son propre spectacle. « J’existe, mais combien de temps ? Autant que je le pense » (2ème Méditation). Car dès que je cesse de me penser, je ne suis plus certain d’exister… Dans la brèche de la durée surgit le menace d’un Dieu trompeur. Peut-être le Temps est-il finalement plus puissant que le Malin…
Le cogito doit s’affirmer comme rassemblement, mais il ne parvient à se focaliser qu’en un point qui ne cesse de se dérober. De sorte que l’ego devient la proie d’un Autre.
A moins qu’un seul instant suffise à l’assurer dans son évidence, comme les modernes ont voulu le croire : cogito ergo sum. A moins qu’il ne s’agisse d’une vaste fumisterie, car pour penser, il fallait déjà être (ergo), si bien qu’il connaissait la conclusion de tout cela avant même de s’en poser la question.
Nietzsche, avec malice, se demandera de quel droit l’on peut énoncer que c’est moi qui pense, dans cet intitulé cartésien. Sinon d’un droit purement formel : celui d'une opportunité langagière. Si bien qu’il finira par se demander si des fois Descartes ne serait pas resté prisonnier des mots, et nous avec : tant que nous croirons à la grammaire, l’ego devra se réclamer du secours divin. Mais si, ainsi que le reformulait Lacan, j’étais où je ne pensais pas et je pensais où je n’étais pas ?


Image : John Taylor Arms (American, 1887-1953), Le Penseur, Notre Dame, 1923.

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 05:16

 

Leila.jpgAutobiographie obstinée, ornée d’images intimes, familiales, exploration subjective de la diaspora algérienne en France.

Tlemcen, l’utopie humaniste des années d’avant la guerre. Les Hauts-Plateaux, la culture de la lentille, la ferme Langlois. Images triomphantes, mais bientôt ce n’est plus l’enfance dans les blés, mais la sale Guerre d’Algérie qui maraude. L’immigration ensuite, le Puy-en-velay, ici et là au gré de ses voyages, Leïla rencontre des algériens, dédicace ses ouvrages, voyage en France profonde, s’étonne de ce qu’il s’y trouve tant d’amis à l’accueillir. A Saint-Etienne, elle parle avec des ouvriers nord-africains comme on le disait dans les années 50, inscrits aux tableaux des mines. Qu’est devenue notre mémoire laborieuse de la mine immigrée ? Et celle de l’industrie automobile tenue à bout de bras par les travailleurs immigrés ? D’Eure-et-loire à Combray, partout des traces de cette mémoire algérienne refoulée. Partout en France des immigrés, des français d’origine algérienne, en Ardèche, en Auvergne, à Chenard, au bord de la Dronne, en Dordogne profonde. Leïla pousse, incrédule, des portes algériennes, de villes en villages, et raconte ces populations qui avancent à sa rencontre. Partout, dans les bus, les autocars, les trains, les cours d’école, partout des familles installées chez elle, issues de cette immigration incomprise, viennent à sa rencontre lui montrer leurs photos ou des images de carte postale de cette France des années 40, 50, 60, disparue aujourd’hui, qu’ils ont faite leur. Ici un vieil homme lui offre son journal de France, ouvrier de la fonderie de Longwy. Là une comédienne ses photos avec ses boucles à la manière assyrienne. Notre mémoire algérienne. Montluçon, un tour de France de cette mémoire biffée. Clermont-Ferrand, le cimetière Cronet avec son carré musulman. Des pages d’écriture offertes en souvenir ému, de celles, appliquées, qu’ils ont conservées dans ces cahiers d’écolier qui furent les leurs. L’école élémentaire française. Des vieux, des vieilles, Leïla explore son enfance française, ses souffrances, son mal-être, témoigne de ses amitiés, Malika la rebelle, dans sa maison d’Essonne.

 

 

Journal de mes Algéries en France, Leïla Sebbar, éd. Bleu autour, coll. D’un regard l’autre, mars 2005, 20 euros, isbn : 9782912019301.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 05:58

 

 

free-palestine.jpgLe problème de la poésie palestinienne, aux yeux de Mahmoud Darwich, a été cette contrainte qui l’obligea à se mettre au monde sans appui poétique. Déplacés dans l’espace du mythe avant que d’exister, les poètes palestiniens ont dû écrire dans la proximité du Livre de la genèse par exemple, "à portée de voix d’un mythe accompli". Mais à portée de cette voix-là, il y avait peu de place. Il leur fallut donc explorer d’autres espaces pour exister, plus éloignés de l’épopée biblique, plus familiers dans une certaine mesure : ces interstices du quotidien où ils tentèrent de récupérer leur légitimité esthétique.

Les poètes palestiniens vivaient à un moment de l’histoire où ils étaient privés de passé. Et devaient vivre comme s’ils commençaient à vivre, et surtout comme si leur passé était la propriété exclusive d’un Autre. Ou bien comme s’ils ne pouvaient disposer que d’une histoire éclatée. La métaphore Palestine, patiemment édifier au fil de l’œuvre de Mahmoud Darwich fut l’outil qui leur permit de se rapprocher d’une certaine essence des choses : la genèse du premier poème -dans le langage de Mahmoud-, ou la force de composer une présence humaine nouvelle. 

Mais dans cet espace de la métaphore qui était le seul espace possible, ils durent articuler en même temps un passé et leur présent, tous deux confisqués.

L’œuvre de Mahmoud Darwich fut ainsi non seulement l’élaboration d’une esthétique neuve, mais d’une esthétique qui ne pouvait désigner la métaphore Palestine et son horizon symbolique comme seul possible. Il lui fallait porter d’autres traces.

Des traces, on le voit, reconstruites après coup, qui ne pouvaient prétendre à aucun statut ontologique, et portaient les marques laissées par une action ancienne qui les avaient pour ainsi dire fécondées, ces traces n’existant que par rapport à cette autre chose dont les poètes ne pouvaient disposer que dans l’ordre de la représentation. Un ensemble de traces indécises, labiles, tenant autant de la réalité sensible que de l’ordre symbolique.

Une marque psychique aussi bien, ligne d’écriture dans laquelle marcher ensuite, énigmatique présentation d’une chose absente que Mahmoud Darwich exprime parfaitement, saisie dans son enfance même et son rapport à cette terre qui n’existait plus.

Une trace jamais acquise donc, commandant de combler toujours ce fossé qui s’ouvrait sous leur pas entre l’imagination et la vérité. Car où commence la mémoire de la Palestine, où commence son imagination ? Et entre cette mémoire refusée et son imagination, dans quelle empreinte allonger le pas ?

Il faudrait, là, donner pour écho à ce questionnement un dialogue de Platon, le Théétète, où le problème de l’empreinte se pose dans le cadre d’une réflexion plus large sur le rapport entre vérité et erreur, fidélité à la réalité ou à l’imagination. Il faudrait relire la métaphore du bloc de cire dont use Platon, aux yeux duquel l’erreur est un effacement des marques : le peuple palestinien serait-il dans l’erreur du fait que l’on ait tant pris soin d’effacer toutes les marques de son histoire ?

La métaphore déployée par Platon compare les âmes chacune à un bloc de cire. Chacun ses qualités, ses possibilités, ses résistances. Un bloc où imprimer les sensations, que la connaissance peut convoquer par le souvenir, mais… quel souvenir convoquer, quand ce qui ne peut être rappelé a été effacé ?…

Entre la mémoire et l’oubli, entre la connaissance et l’ignorance, entre la vérité et l’erreur, ce serait donc là que reposerait la mémoire palestinienne. Car au sens de Platon, elle ne pourra jamais construire aucune fidélité du souvenir à l’empreinte.

Elle est ainsi comme un pas mis dans la mauvaise empreinte… ont décidé ceux qui n’ont pas perçu que cette empreinte poétique construite par Mahmoud Darwich était, bel et bien, une mémoire palestinienne authentique.







La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 04:27

CB.JPGToujours un nouveau monde. Toujours de nouvelles temporalités. Ce genre de temps où le monde dessine pour presque rien mille nouveaux destins possibles. Et s'inaugure comme un monde sans véritables commencements, où l’on pourrait fuir en paix ses trop invraisemblables origines.

Un monde labile, traversé d’histoires suturées par la fascinante incertitude des vies humaines.

Le monde des aventures entrelacées, des temps entrelacés. Un monde toujours déjà passé. Mais que peut-on saisir du passé qui fut le nôtre ? Quelle part reviendra au détail ? Du passé, que pourrions-nous établir ? A moins de le rétablir, comme une sorte de malade dont la survie nous importerait... Mais à quoi être sensible dans ce qu'il faut rappeler ? A quel signe de la main valider cette vie que l’on raconte ? Balayant l’infime, ne faudrait-il donc consigner que ces grands événements dont on nous dit qu’ils forment l’essentiel de nos vies ? Du passé qui n’est plus, à l’avenir qui n’est rien, où peser l’instant des vies qui s'amoncellent ? Et un peu plus loin, tout près de mourir, saurions-nous affirmer que nous avons été pleinement ceci ? Cela exista-t-il vraiment ? Quand en réalité nous ne cessons d'errer autour de ce fantôme : soi. Dont l'identité est si incertaine. Quelle énigme que ce qui fut. La vie est une surface, rien d’étonnant à ce que toute autobiographie paraisse relever des catégories de la géographie. Récit de vie, ma vie ? De voyage plutôt, sur place ou à l'endroit qu'un signe de la main ne sait vraiment toucher, où jamais ne s’accomplit le retour promis, le grand bouclage du cycle de la vie. Là git la vraie force : les territoires de l’imaginaire sont des espaces que nous arpentons pour éviter d'avoir à faire retour à ce même point de néant où l'on nous dit que tout a commencé. (Au commencement était la deuxième lettre de l'alphabet). Le Beth, non l'Aleph, car rien ne commence jamais vraiment, tout est déjà en route, en puissance d'être, cheminant. Dans l'incertitude d'un moment à jamais inaccessible.

 

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 08:27

pertus4Imaginez 500 000 immigrés déboulant en une nuit sur le sol national !

Sarko apopleptique, Guéant halluciné... 500 000 barbares, d'un coup, déferlant sans que rien ne les arrête... 500 000, c'est pourtant bien ce qui se produisit aux origines de ce que l'on voudrait nous faire passer pour une Nation identitairement unanime depuis la nuit des temps... 500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule !

La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de seulement 25 millions d'âmes à l'époque... Imaginez du peu que représentaient alors ces 500 000 barbares à l'échelle de la Gaule !

Des Vandales et des Francs pour l'essentiel, qui fuyaient les barbares de l'Est et qui vinrent, une nuit, s'établir "chez nous"... Des francs, du norois Frekkr : hardis. Germains en gros, nos ancêtres, aussi sûrement que les gaulois furent rétrospectivement les nôtres... Sacrés gaulois, relevant d’une construction historiographique rudimentaire qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation ! Magnifique reconstruction a posteriori de l’Histoire française conçue comme (grande) marche de la nation unanime vers son destin «français». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, qui tournaient autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).

Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument «naturelles». Mais en France moins que partout ailleurs il n'exista de frontières naturelles :  les Alpes ouvraient de grands boulevards aux vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offrait de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles étaient elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisaient bien des passages (parlez-en aux Basques).

Quelles frontières naturelles, dès lors, d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à faire frontière en France fut pendant des siècles le Rhône… Alors pensez : les Gaulois !… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication de l’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par la volonté d'un bien étrange Souverain confisquant par tradition tout les pouvoirs entre ses mains pour n'en faire qu'un fief corvéable à merci... A cette exception près que, par un sacré bon sens, cette Nation a toujours été moins bornée que ne l'ont été ses dirigeants...

 

Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…

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