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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 12:50

sociologie-us.jpgPublié aux éditions de la Découverte, l’ouvrage rend compte de l’évolution de la sociologie américaine depuis ses débuts, et fait le point sur les controverses et les innovations actuelles. Au passage, les auteurs nous offrent le tour de force d’une brève histoire de cette sociologie, de 1892 à nos jours. On y retrouve ainsi commentées avec pertinence ses écoles et ses grandes figures, des questions de sexe à celles de genre, en passant par l’étude des modèles urbains et de l’immigration. Cerise sur le gâteau, l’évaluation du moment que connaît cette sociologie américaine, que l’on pourrait nommer le moment réflexif (reflexive sociology), les sociologues américains ayant entrepris un bilan serré de leur travail dans l’histoire, ouvrant au passage un débat sur la scientificité de leur discipline à travers l’évaluation systématique des outils conceptuels qu’ils ont forgé au cours de cette histoire. Un débat qui ne fait en outre pas l’économie d’une réflexion sociologique sur la sociologie elle-même, conduisant à dévoiler les réseaux qui la constituent, ainsi que la manière dont les chercheurs façonnent ces réseaux, instituant souvent une cohésion toute artificielle, dont le seul mobile est de maintenir la structure sociale de la discipline. Structure dont bon nombre de sociologues américains pensent aujourd’hui qu’elle s’est enfermée dans des services douteux, auprès des entreprises privées en particulier, l’éloignant de sa vocation initiale qui était de comprendre la société américaine et d’en dénoncer politiquement les travers. Evolution mondaine donc, si l’on peut dire, somme toute habituelle dans l’histoire d’une discipline universitaire, mais dont la critique ferait bien d’inspirer à son tour la sociologie française… --joël jégouzo--.

 

La sociologie américaine, Controverses et innovations, de Nicolas Herpin et Nicolas Jonas, Paris, éd. La Découverte, coll. Grands Repères, mai 2011, 288 p., EAN : 9782707158819.

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 05:05

Umschlagplatz.jpgCette fois là j’avais traversé l’Allemagne sans presque m’arrêter. Sinon pour quelques haltes sur des aires d’autoroute et tard le soir, dans une station service. Je me remémorais Berlin, l’une des villes que j’aimais le plus au monde, l’île des musées, la grande synagogue avec, juste en face d’elle, le centre alternatif Tacheless, d’un nom emprunté au Yiddish, qui signifie "petites bêtises".

J’ai roulé toute la nuit. Le jour a fini par se lever. A peine. Le paysage polonais ne se révélait pas encore. J’aimais ce moment indistinct où la Pologne commençait de m’apparaître. Et puis ce fut Varsovie. J’épiais le nom des rues, je cherchais les lieux où Gombrowicz avait vécu. Je pris en photo les trams, me rappelant une controverse célèbre dans les milieux de l’avant-garde littéraire polonaise des années 30, qui opposa Gombrowicz à son ami Bruno Schulz : L’affaire du tramway n°18. Après une toilette rapide dans une station service, un petit-déjeuner frugal, je me suis rendu sur l’emplacement du Ghetto de Varsovie. Je découvrais le Mémorial Rapoport, les immeubles tout autour, la place vide, quelques allées, comme pour se raccrocher à quelque chose puisqu’il n’existait plus rien. Juste un parc où déambulaient des gens, des mamans poussant leur landau, des enfants jouant sur un monticule herbeux dont on pouvait imaginer que, peut-être, il avait surgi de terre sous l’effet du terrassement au bulldozer du vieux ghetto juif. Au pied du monument, quelques fleurs éparses dispersées par des mains anonymes. Il ne faisait ni gris, ni froid, ni sombre dans Varsovie. La ville était même plutôt belle, agréable, le printemps accompagnait mes pas. En quittant la place du Ghetto, je me suis rappelé les scénographies berlinoises des topographies de la terreur, si puissantes dans la nudité de leur expression. Ici, le monument me parut imposer une dimension très impersonnelle du souvenir. La reconnaissance politique de l’événement avait pris le pas sur l’émotion.

Umschlagplatz_loading.jpgJe me suis dirigé ensuite vers Umschlagplatz, d'où on embarquait les juifs du Ghetto vers Auschwitz. Umschlagplatz, rendue célèbre par cette photographie du petit garçon levant les mains devant le fusil d’un nazi. Là s’élevait un monument en marbre, un catafalque, une crypte à ciel ouvert, à peine entrouverte sur la ville avec son entrée en angle aigu. J’en suis vite sorti, je suis retourné m’asseoir sur un banc de la Place du Ghetto, méditer, avant d’y revenir. J’y suis revenu. Une femme en sortait, en tchadori bleu. Le regard concentré. Elle ne regardait rien à vrai dire, semblait perdue dans ses pensées. Je l’observai. Un regard tellement intense. Eloquent. J’ai voulu la prendre en photo. Faire une image. J’ai armé mon appareil. Elle n’a pas bougé, m’a regardé faire. Mais j’ai entrevu dans son regard quelque chose d’autre, pas vraiment de la réprobation mais une lueur, un je-ne-sais-quoi qui m’informait de la stupidité de mon geste. Je n’ai pas pris cette photo. Son regard s’est inscrit dans ma mémoire comme le fil d’une liberté ténue que nous aurions eu en partage, et que je ne pouvais rompre et dont je ne pouvais disposer aussi stupidement. --joël jégouzo--.

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 05:53

statue-emballage.jpgNotre mémoire collective est devenue anhistorique, malgré le repeuplement trivial de ces devoirs dont nous avons entassés pêle-mêle les injonctions.

Elle l’est devenue parce que l’homme contemporain ne peut que refuser l’Histoire : sa soif du seul réel qui fasse signe dans son univers, la fiction de soi, est trop grande pour qu’il accepte de se prendre encore au jeu de l’Histoire des hommes. Un jeu dont il ne peut que se méfier au demeurant car il pourrait, sait-on jamais, le plonger dans la terreur de perdre, comme story s’entend, cette histoire de soi dont il a fini par croire qu’elle était la seule vraie Histoire en marche, la seule dont il fallait attendre quelque chose, un storyboard qu’il protège âprement contre le style par trop envahissant de l’Histoire, ce trop plein de sens tout juste acceptable dans sa forme de spectacle.

Mais ce comportement ne traduit que l’effort désespéré qui l’anime pour ne pas perdre le contact avec soi.

L’homme moderne croit vivre au cœur du réel en imaginant qu’il en est la seule réalité. Une réalité qui abolit l’idée que les événements historiques puissent revêtir une quelconque valeur en eux-mêmes. Car seule cette réalité peut donner voix à l’identité qu’il magnifie en lui.

L’Histoire ne peut ainsi plus être vécu que sous la forme d’une épiphanie de soi. Mais parce que nous avons oublié que le monde était resté plus grand que nous et que parfois l’Histoire pouvait faire irruption dans son indécidable vérité, celle-ci est devenue pour chacun d’entre nous un terrifiant dialogue avec l’Autre. Entre l’Histoire et nos vies s’est ouvert en définitive un abîme, une rupture radicale de continuité. Nous ne pouvons y croire. Nous ne voulons pas y croire. Quel pourrait être le sens de l’Histoire au demeurant, en dehors de Soi ? Mais en attendant l’apocalypse, la sienne, celle de sa mort individuelle s’entend, dénombrée dans l’un comme perdition du tout, l’homme contemporain n’a pas réussi à démontrer qu’il était au dessus du sens. Etre sa propre cause ouvre ainsi plus que jamais au retour du plus effroyable sens qui soit : celui de ne plus vouloir faire sens commun. --joël jégouzo-

 

image : un emballage de Christo.

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 06:00

breviaire2.jpgDernier texte de Cioran écrit en roumain, confectionné pendant la Guerre, dans le Paris occupé. Cioran vit alors en foyers universitaires, voire dans ces chambres d’hôtels insalubres qu’il affectionne. Il a été pendant trois ans professeur de philosophie, a publié cinq livres, affirmé avec force que l’éthique n’existait pas, mais il demeure un parfait inconnu en France. Cioran se cherche, ne sait pas que son exil sera définitif et qu’il endossera à la perfection une nouvelle identité de métèque. Il dresse le bilan de sa vie, amer. Il n’a pas d’avenir, juste un passé trop encombrant : son identité roumaine non seulement lui pèse et, il le pressent, elle est un obstacle à sa réalisation. Cioran aspire à quelque chose de plus ample, qui refuserait toute limite, celle de la raison comme celle des sentiments. Quelque chose d’excessif. Qui ait la saveur de l’irréparable. l’ouvrage qu’il conçoit en porte la marque, débraillé, inaccompli, refusant la clôture des textes trop bien pensés, trop bien écrits. Mais il ne le publiera pas. Il l’oubliera même, pendant près de quarante ans pour le premier volume, totalement pour le second qui ne sera retrouvé qu’après sa mort, en 1995. Mais même pour le premier, Cioran voudra d’abord le détruire, avant de consentir à l’éditer en lui apportant malheureusement quelques retouches qui en gâteront la spontanéité. C’est que l’ouvrage ne lui plaît pas. Pas assez affirmé. Il y a pourtant déjà tout Cioran là. Mais peut-être en effet, est-il encore trop occupé à renoncer à son identité roumaine qu’il déconstruit vigoureusement, tout comme aux valeurs qui fondent encore cette Europe haineuse et qu’il a en partage.

L’essentiel de sa démarche porte ainsi sur son identité roumaine, qu’il ré-articule pour mieux l’endosser. Elle est un frein ? Qu’elle devienne une malchance universelle. Reconstruite comme valeur négative, cette identité au sein de laquelle personne ne peut s’accomplir, où tous souffrent d’un vouloir dépourvu de volonté, ne devient acceptable que dans cette forme excessive. C’est ça. Il y est presque. Cioran pilonne les fondements de son identité valaque, élève les Carpates au rang de chimères, fait de tout roumain le veilleur des affres d’en bas, l’insomniaque au chevet du malheur des hommes. Le peuple roumain devient sous sa plume le modèle de tous les peuples européens, solitaire, errants, "le dos lesté de glèbe" et recouvrant la terre d’un infini minuscule. Des peuples au sein desquels l’être ne peut vivre que dans les ténèbres, la solitude des êtres s’affirmant partout prégnante, dans l’inconfort d’un langage de dupe que l’on continue pourtant de croire commun. Oui, c’est ça, voilà, il a trouvé où fonder son existence : dans cette solitude, qui est le sens premier de l’être. Une solitude qui vient de ce que rien ne soit adéquat, suffisant, à commencer par l’identité, qu’il désigne formellement comme le grand ennemi de l’homme. Car ce que veut l’être au plus profond de lui, c’est le dehors des choses. Contester le réel, nier pour désintoxiquer l’univers, voilà ses mots d’ordre désormais. Et transformer le réel en prétexte. Ce pré-texte qu’il griffonne, précisément, où surmonter l’inconvénient d’être né. --joël jégouzo--.

 



Bréviaire des vaincus, E.M. Cioran, vol. II, éditions de l’Herne, traduction Gina Puica et Vincent Piednoir, coll. Carn, mars 2011, 116 pages, 13,50 euros, ean : 978-2851979414.

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 13:56

ghandi.jpgLe petit anthropos est comme ça : il danse, bouge. Il remue et place toute son attention dans le montage de ce qu’il met en scène : des gesticulations d’abord imprécises, inadéquates, et puis des gestes qui finissent par dessiner un mouvement.

On le voit ainsi s’affairer dans le monde avec beaucoup de fébrilité et beaucoup d’obstination.

Dès le début.

Bien sûr, ses tentatives se révèlent tout d’abord erratiques. Il tourne autour d’un geste, le pose en équilibre devant lui, le contemple. Où trouve-t-il la force de parvenir à bâtir avec autant de méthode l’architecture de sa réalité ?

La curiosité de l’enfant devant les gestes que le monde lui offre est à peine croyable.

Plongé dans le bruit de la vie, il n’en finit pas de recomposer en lui ce qui s’est joué à lui d’une façon souvent anodine.

Tout joue devant lui, là-bas, sans que l’on sache si ça joue pour lui ou non, sans que l’on sache si ça joue pour que tout puisse se rejouer ensuite en lui, ou bien s’il ne fait que jouer lui-même dans l’ignorance de ce qui s’est joué, pour que le monde puisse encore, là-bas, se jouer.

Alors il bouge. Et chacun de ses gestes est doublé d’un bruit, peut-être un son, demain un mot qui saura le remplacer.

Car les mots proférés vont bientôt creuser son destin et dans leur triomphe, le geste corporel deviendra pour ainsi dire inutile. Pourtant, ce geste manquant ne cessera d’affleurer, de remonter à la surface pour devenir à son insu la vraie profondeur : la berceuse et son balancement, l’enfant au bout d’un bras, enroulé dans son rythme corporel. --joël jégouzo--.

 

Images : Gandhi jouant avec l'un de ses petits enfants sur la plage de Bombay copyright ybnag.

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 08:42

janine-altounian.jpgIl y a deux ans précisément, soit quatre-vingt dix ans après sa rédaction, Janine Altounian publiait une version définitive du Journal de Déportation tenu par son père lorsqu’il avait 14 ans. Une version "définitive", corrigeant les déboires que ce manuscrit avait connu, jugé longtemps irrecevable parce qu’écrit dans une langue trop peu littéraire pour satisfaire aux exigences éditoriales françaises…

Un texte de déporté, écrit au cours d’une longue, incessante, immuable déportation étirée sans fin par les autorités turques, jusqu’à ce que mort s’en suivît pour ces arméniens dont on avait décrété qu’ils n’avaient plus leur place sur la terre, débardés d’un désert l’autre, en train, à pied, en train de nouveau, campant une semaine au creux d’une arête montagneuse invivable, battus, affamés, sommés ensuite de plier bagage pour repartir errer dans la montagne et rallier une gare fantôme d’où on les convoyait en wagons à bestiaux vers un autre séjour impossible, de nouveau bâtonnés, de nouveau harcelés en marches épuisantes, affamés, volés, matraqués sans fin. Un témoignage brut que les éditeurs ne pouvaient, décemment, offrir au lecteur français et que l’on avait tout d’abord retravaillé, "amélioré", raboté pour le dégrossir et l’enjoliver de tournures stylistiques recevables…

Mercredi 10 août 1915. Boursa, en Asie Mineure. "Tout ce que j’ai enduré, des années 1915 à 1919". Quatre années de déportations incessantes, de marches forcées, de brutalités, de pillages, de sauvageries, de convoyages, d’attentes dans des gares fétides.

"Nous sommes partis de Boursa sur un chariot tiré par un bœuf et nous sommes arrivés à Alayout, la gare de Kötaly". Dix jours pour y arriver. Trois mois ensuite d’un séjour insalubre dans cette ville qui n’était pas préparée à les accueillir. "Alors ils ont voulu nous déporter". Un train, une autre ville. Une halte improvisée dans le tumulte et le pillage des affaires emportés. Battus, volés, violés. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants poussés dans les montagnes à coups de nerfs de bœufs. Trois jours de marche plus tard, une autre ville tout aussi inhospitalière. Des draps déployés en guise de tentes. De nouveau le train. De nouveau la montagne, une marche de trois jours sous la pluie, la boue, le froid, les maladies qui se propagent, l’épuisement des vieux, des enfants, la faim, la crasse, la terreur, de nouveau un train, de nouveau une marche, la déportation qui ne cesse jamais. Nulle part, de toute part. Les geôliers brûlent tout, toujours, chaque matin ils répandent le feu au hasard du campement, terrorisent, tuent. Il faut sauver quelques couvertures pour les enfants et repartir sous les coups des matraques et la mitraille des tortionnaires. Les uns portent les autres, nombre d’entre eux meurent sur le bas côté de cette route infâme, les enfants qu’on ne peut plus porter, les femmes accroupis auprès d’eux. Au fil des jours, tous s’égarent dans la montagne, précipités dans les ravins, poursuivis par leurs bourreaux, exécutés sauvagement. Mais la déportation reprend, toujours.

Nous savons bien qu’il y a eu les massacres de masse, les camps de concentration, mais nous ne connaissions pas la réalité de cette déportation sans fin, inventée comme mode du tuer.

Vahram a quatorze ans. Il ne sait pas écrire correctement l’arménien. C’est que dans les écoles, on l’a obligé à apprendre le turc. Sa langue donc, voulait-on nous faire croire, est maladroite. C’est pourquoi son Journal de bord de la déportation arménienne ne fut pas pris au sérieux. Il aura fallu attendre 90 ans pour qu’il nous soit enfin restitué dans sa rédaction originelle. Et encore… encadré par les travaux de cinq universitaires, comme pour le rendre plus acceptable aujourd’hui encore, lui restituer son sérieux !

Car l’histoire qui nous est offerte là est aussi celle d’une soit disant "sous-littérature", jugée telle par des éditeurs empesés qui ne cessent d’écarter de leur catalogue des manuscrits importants au prétexte que nous serions, nous autres français, tellement sensibles à la belle façon que décidément, une seule manière serait admissible… C’est l’histoire d’un texte dont on nous raconte qu’il fut ré-écrit, corrigé -comme on corrigeait les arméniens sur les routes de leur déportation, au prétexte qu’ils n’étaient pas assez turcs…

C’est l’histoire de cette littérature des démunis dont on affirme qu’elle n’est pas de la littérature… Pensez : un manuscrit écrit sur un cahier d’écolier. 34 pages. Un compte-rendu méticuleux en fait, extraordinairement précis. Un récit en langue turque traversé, nous dit-on dans l’édition présente, d’un dialecte arménien frayant une voix autre sous la langue officielle, faisant exploser de l’intérieur la dynamique de cette langue officielle, laissant bourgeonner les mots arméniens dans une écriture faite pour les taire, la contaminant, l’enlevant, laissant entendre cette voix d’une résistance impassible. C’est l’histoire d’un texte écrit en turc, mais dans l’alphabet arménien. Vahram a 14 ans quand il part en déportation. Il ne maîtrise pas l’écriture, ni aucune langue. C’est, d’abord, l’œuvre d’un collégien. Mais son Journal est traversé par autre chose, une force que l’on sent poindre jusque dans sa traduction française : il voulait témoigner, collecter, éprouver, et proclamer haut et fort son identité sous l’horreur de la déportation, qu’il dévoile avec une rare acuité. --joël jégouzo--.

 



Mémoires du Génocide Arménien –héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, PUF, 236 pages, avril 2009, 32 euros, isbn : 978-2-13-057327-2.

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 07:07

Satori.jpgBergson affirmait qu’on ne pouvait penser le rien que par négation d’une pensée affirmative de l’être, qu’on ne pouvait le penser qu’à partir du Tout, du plein, non comme substantif mais dans la forme grammaticale exclusive du verbe, comme producteur de vide, dé-créateur du sujet.

Il est étrange que dans les grands récits mystiques, cette soustraction apporte la plénitude.

(…)

Bras tendu au-dessus de la tête, de l’extrémité de l’arc quelque chose s’en va percer le ciel, tandis qu’à l’autre bout un fil de soie vibre. Du sein de ce devenir rien de l’archer, dont on ne sait d’ailleurs où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant fort simple, un événement a surgi comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.

Le satori, ou l’art chevaleresque du tir à l’arc, s’offre comme oubli de soi où s’intégrer à l’événement qui surgit.

Etrange mouvement fondateur de la surrection : quelque chose arrive de rien, quelque chose advient et qui n’est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien, où le "je" fait surrection sur fond de panique et ne trouve à fonder son essence que dans ce mouvement de volte-face, sans parvenir jamais à s’assurer de lui-même, sinon dans l’instabilité de cette volte par où il a surgi.

Il court et se retourne, pris de panique… Est-ce abuser, de dire qu’il se retourne sur lui-même, quand justement il n’est pas (encore) lui-même ?

Et l’une et l’autre surrections n’organisent aucune durée : bientôt, de nouveau, rien.

Inlassablement, ce quelque chose qui a surgi doit surgir de nouveau pour être.

Il faut du moins retrouver les conditions de son surgissement, se reprendre au moment du lâcher prise, sans quoi seul le tumulte du chaos se fait entendre. --joël jégouzo--.

 

Sarrazine, n°6 : Rien. Sur les bords de l’échiquier – méditation de Joël Jégouzo sur la question du Rien.

http://www.sarrazine.com/node/16

http://www.sarrazine.com/node/16#bord

 

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 06:37

sarrazine.jpgRien (pas encore).

Ce n’est pas dans la cessation ou l’attente de l’événement que le rien peut imposer la radicalité de son concept, mais dans l’absence de tout événement.

Cependant, si la chose ne peut exister qu’après être apparue, comment le rien pourrait-il avoir mis en œuvre son émergence ?

Ex nihilo nihil fit — de rien, rien ne vient…

Qu’en la clairière de l’être (Heidegger), puisse se dessiner quelque chose comme un premier instant du Temps surgissant brusquement à l’être, voilà qui est proprement inimaginable.

Penser le rien suppose tout d’abord un modèle d’intelligibilité dissocié de l’image et pourtant des images ne cessent d’en encombrer la pensée. Car comment vivre dans un monde que nous ne pourrions pas nous représenter ? De sorte que son absence se voit toujours rapportée à une présence : "l’âme sait que cela est, mais elle ne sait pas ce que c’est que cela." (maître Eckhart).

(pas encore )

Il ne servirait à rien cependant de se donner davantage de temps pour l’accueillir, avec cette patience par exemple, avec laquelle on recueillerait la chute de l’essence dans nos mains. Car la durée n’entre pour rien dans cette affaire : c’est avant le Temps.

Non : c’est en deçà du temps et de l’espace, en deçà de l’être et du non-être.

Il n’y a rien encore et l’attente même que suppose l’inscription du (pas encore) doit être congédiée.

Il n’y a rien.

De même l’Il-y-a doit-il s’effacer : dans cet abîme du langage auquel le rien renvoie, y a-t-il seulement place pour un premier récit ?

En deçà du temps et de l’espace, est-ce donc sur les bords du Verbe que tout se jouerait ?

Ou bien faut-il croire que le rien ne se laisse approcher que par le seul effet stochastique du récit qui tente de le conter après coup ? --joël jégouzo--.

 

 

Sarrazine, n°6 : Rien. Sur les bords de l’échiquier – méditation de Joël Jégouzo sur la question du Rien.

http://www.sarrazine.com/node/16#bord

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 07:56

decoloniser.jpgEcrivain kenyan anglophone, Ngugi Wa Thiong’o aurait pu s’installer tranquillement dans la gloire littéraire que lui promettaient les pays anglo-saxons. Mais en 1986, il fit le choix d’abandonner l’anglais pour ne plus écrire que dans la langue de son peuple et tenter d’y jeter les premières pierres d’une littérature en Kikuyu. Décoloniser l’esprit signe cet adieu à l’anglais.

Un adieu militant, pugnace, étayé par une argumentation solide soutenue par la riche bibliothèque des littératures africaines, enfin explorées dans leurs langues propres, tout comme les philosophies du continent, qui surent très tôt placer la question de la langue au cœur des violences faites à l’Afrique.

Dénonçant la partition ancestrale issue de la conférence de Berlin (1885) taillant l’Afrique en trois provinces subjuguées, Afrique anglophone, Afrique francophone et Afrique lusophone, Ngugi Wa Thiong’o critique tout d’abord avec talent l’habitude prise par les universitaires du monde occidental de ne jamais lire de littérature africaine que celle écrite dans leur langue, pour délimiter abusivement la problématique de cette littérature à l’intérieur du périmètre usé des langues européennes.

Un livre de combat donc, contre la logique de toute-puissance des langues européennes, ouvrant au lecteur la découverte d’un verbe africain plus attentif au vocabulaire qu’il n’aurait voulu le croire. C’est que Ngugi Wa Thiong’o a dû affronter tous les problèmes que posait le fait d’écrire dans la langue Kikuyu privée jusque là de son épaisseur formelle. Comment articuler la question du romanesque dans le Kikuyu par exemple, quand on se revendique de l’héritage formel d’un Joyce ou d’un Conrad ? Ce qui revenait aussi à poser la question de son lectorat au sein d’une population sevrée de livres, question qui ne pouvait faire l’économie d’une réflexion plus technique sur la matière même du texte, temps verbaux, tons, inflexions, procédés, voix narratives, etc., pour un écrivain qui ne voulait surtout pas écrire pour des universitaires, mais pour les masses populaires de son pays, souvent illettrées, du fait de la colonisation.

Opprimé linguistiquement par la langue anglaise, bien évidemment, c’est cette langue qui va constituer le repoussoir d’un plaidoyer unique, dont on aimerait qu’en France il donne à certains de nos écrivains l’envie d’accomplir un pareil effort… Ngugi Wa Thiong’o explore ainsi la manière dont l’anglais est devenu la langue officielle du Kenya, dans les années 50, pour montrer comment cet anglais s’est constitué abusivement en mesure de l’intelligence africaine, pour devenir une langue artificielle qui ne pouvait traduire les rapports des enfants à leur réalité, se muant pour eux en langue de schizophrénie, où apprendre n’était plus une expérience sensible du monde mais une aliénation, accentuée en outre par l’apprentissage de l’histoire, de la géographie, de la littérature, la musique ou l’art, qui ne diffusaient qu’une seule conception du monde, où l’Europe était le centre de tout, contraignant ainsi jour après jour les enfants à se considérer dans un rapport extérieur, à eux-mêmes comme au monde enseigné !

Décryptant ensuite avec une rare pertinence les phases de construction de la littérature coloniale puis post-coloniale, ce que nous révèle Ngugi Wa Thiong’o, c’est qu’au fond, là encore, les classes pauvres surent, seules, maintenir vive la langue africaine, qu’elles ne cessèrent d’enrichir au contact des langues autres. Toute l’épaisseur historique des littératures africaines nous est alors révélée dans cet ouvrage tardivement traduit en France, qui en appelle in fine au ravissement de la langue, de toutes les langues, à leur surrection dans la découverte que le seul vrai langage humain est celui de la lutte. –joël jégouzo--.

 

DECOLONISER L’ESPRIT, de Ngugi Wa Thiong’o, traduit de l’anglais (Kenya) par par Sylvain Prudhomme, La Fabrique éditions, mars 2011, 168 pages, 15 euros, ISBN978-2-35872-019-9.

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 14:02

(Le monde est devenu une arène où ceux qui peuvent souffrir sont immolés)

  

japon-fukushima-radioactivite.jpgIl a fait beau mercredi. Très. Je suis allé me promener avec les enfants le long du canal Saint-Martin. Il y avait beaucoup de monde sur les berges. Beaucoup d’enfants. Le soleil étincelait sous un ciel légèrement voilé. Jour délicieux où le corps entier n’est plus qu’un sens. Nous allions et venions dans cette étrange liberté le long de la rive goudronnée, les feuilles des arbres à peine agitées sous l’aile frémissante d’un courant d’air léger.

Une voix essayait son chant. Des notes savantes qu’elle préférait à la modulation d’une ritournelle quelconque. Il ne se passait rien, sinon qu’une énorme masse d’air nous venait de l’extrême Ouest, et que le ciel enfoncé dans son faste l’ignorait. Une vague s’écoulait, qui pourrait un jour renverser les hommes un à un. Jamais les berges ne furent plus réelles à mes yeux. Là-bas, la mort piétinait sur place, enfermant les épaules des enfants dans un sort immobile.

Il a fait beau mercredi. Il semblait que le printemps fût enfin là. J’ai songé à un autre printemps de thym et de lauriers. L’abondante nature, la montée des sèves, celle de 1986. La mort s’était ensuite mise à trotter dans les campagnes. Ma tante l’ignorait. Elle ramassait son thym, un nuage venait de jeter son ombre, descendant de Russie tandis qu’elle cueillait son thym et le buvait en décoction. L’infime clématite et la haie emmêlée, la terre s’élance me disait-elle, dès le papillon près du sol à l’ombre éveillée. Elle est morte quelques années plus tard d’un cancer de la thyroïde.

Recouverte de douleurs, l’angoisse envahira l’Histoire.

Rien de cela mercredi. Le ciel nous offrait juste la possibilité du gouffre dans nos veines. Là-bas les eaux louches qui vacillent au souffle blanc de lumière. Ici tout allait bien. L’esprit d’enfance, la plénitude du jour, un nuage absent ne fait pas tout le ciel.

Le soir pourtant, dans l’air, quelque chose était passé, venu du bout du monde, le monde partout à nos portes. Une sphère de feu, Paris au pied de l’espace, plus rien entre le ciel partout le même et nous, que ces infimes particules dévorées d’étincelles closes.

Le soir dans l’air quelque chose avait passé, sans danger pour nous autres. Sinon que les mouvements de l’air ont pris figure humaine. Sinon que l’eau des rivières peut bouillir et l’homme s’absenter du monde, à la poursuite d’une bête démesurée. Le ciel nous offre déjà ses rudes nourritures, son linge flottant au vent de nos ténèbres.

Il a fait beau mercredi. Je me suis pris à imaginer un tel jour, le moins défendu, un ciel piqué d’été inaugurant le dernier cachot de la terre –(nos pas si lents à l’espérance). Même si tout était parfait hier, ici, à Paris. Les arbres, les mains, les yeux, les rires des enfants. Mais cette ombre au-dessus de nos têtes, le proche voisinage de la mort, une autre fois… A quoi devons-nous donc de voir cette vaste étendue subitement racornie ? C’était l’espace et le ciel était mort. J’ai senti comme un vide au-dessous de moi. La race souffrante des hommes avait essayé la servitude, le mensonge, le carnage, aujourd’hui la catastrophe si peu naturelle… Je me suis vu debout le matin du jour inévitable.

Il flotte comme une représentation vaine de ces choses et des hommes. Le martyre, cette tradition des temps barbares. –joël jégouzo--.

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