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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 21:43

Le héros réel de ce roman est en fait une ville, Cyrtha.
Grouillante d’une humanité vagabonde, Cyrtha la ville labyrinthique, écrouée en elle-même dans ses arabesques touffues, nous offre la vision la plus affranchie de l’Algérie contemporaine. Renvoyant dos à dos l’Etat et son opposition islamiste, l’un comme lupanar tenu par des maquereaux galonnés, l’autre comme remise du pire, c’est une population aux abois, une jeunesse désespérée, un pays affolé que l’auteur nous dépeint avec un talent exceptionnel. C’est qu’il se sait lui-même piégé dans cette nasse où sombre toute tentative d’écrire l’Algérie aujourd’hui. Un piège obligé, où l’on semblait il y a quelques années encore ne pouvoir se heurter au réel que sous les catégories de l’atroce ou du barbare. Un piège où, dans cette impossibilité à envisager le monde, on ne pouvait lui échapper qu’en sacrifiant au rêve. Ainsi l’exil paraît-il le chemin que doit prendre toute parole algérienne, captive d’une guerre qui n’est peut-être plus barbare mais à tout le moins exténuante, à tout vouloir engloutir sous l'empreinte de la tragédie.

Et cependant Salim Bachi refuse cette dictature de l’Histoire, refuse de plier sa langue aux contraintes de temps pareillement vacants. Il ne se fait pas le chantre de la perte : son écriture tour à tour voluptueuse et canaille, volontiers épique, emprunte la structure des contes des mille et une nuits pour mieux déjouer et la trace morbide du réel et l’artifice du songe. Il joue de tous les registres et réussit sans effort à exhumer sous la sublime faconde orientale un texte d’une très grande vérité. Un texte qui ne respire ni l’impuissance en face de la vie, ni la suffisance littéraire.

Goncourt du premier roman, bourse Prince Pierre de Monaco, le roman de Salim Bachi n’a pas volé sa consécration ! --joël jégouzo--.

 

 

 

Le chien d’Ulysse de Salim Bachi, éd. Gallimard, juin 2001, 258p, ISBN : 978-2070760701

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 23:02

Dans une superbe édition critique, le Journal de Ferdinand Bac mérite vraiment d’avoir été arraché à l’oubli !

Fils d’un enfant illégitime de Jérôme Bonaparte, Ferdinand Bac (1859–1952) vécut dans l’intimité des cours européennes. Ou ce qu’il en restait… Certes, toujours l’essentiel de la vie mondaine, artistique et intellectuelle de l’époque, mais déjà un monde cheminant vers sa fin.
Familier des salons, survivant du Second Empire, lui qui ne rencontra jamais Verlaine qu’assoupi dans son verre d’absinthe, c’est étranger au siècle que la Grande Guerre inventait qu’il commence son journal.
Il a 60 ans et derrière lui une œuvre importante, tant artistique que littéraire. Le monde qu’il observe alors n’est pas celui "de la vermine humaine qui grouille dans les ténèbres", ce monde dont un nouveau siècle, après cinq années "d’inepties déclamatoires", vient d’accoucher.
Cet univers qu’il identifie aux clameurs brutales d’une foule débridée, lui est du reste trop inconnu pour qu’il le comprenne. Mais il n’en est pas si éloigné qu’il n’en perçoive l’agitation. "Le siècle du bruit", de la fausseté mielleuse du confort bourgeois, voire de cette humanité "sans conscience" que le marché fabrique, Ferdinand Bac en mesure étonnamment déjà la fébrilité. Mémorialiste de la vieille Europe, ses notes ne cessent de donner à entendre l'inquiétude qui la traverse. Non pas tant celle de voir s’effondrer ses valeurs. Ses maux ne sont remarquables qu’en ce qu’ils parviennent à dire, presque malgré eux, quelque chose de cette fièvre qui aura bientôt traversé de part en part le court XXe siècle naissant.
Claire Paulhan avait fait le pari de poursuivre l'édition des autres volumes du Journal. Pari insensé au regard de ce qui se pratique aujourd'hui dans le monde de l'édition. Raison de plus pour la suivre ! --joël jégouzo--.



Livre-Journal, 1919, Ferdinand Bac, éd. Claire Paulhan, mai 2000, 274p, isbn : 2-912222133

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 22:24

Récit véridique sur la façon dont un monsieur fut avalé vivant par un crocodile et ce qui s’ensuivit…

Eléna Ivanovna veut absolument voir le crocodile exposé dans la grande galerie marchande de Pétersbourg. Son mari Ivan et leur ami (le narrateur), emballés, l’accompagnent.
L’animal repose pitoyablement au fond d’une sorte de baignoire, par vingt centimètres de fond. Eléna est déçue. Elle s’en lasse donc vite : la galerie marchande recèle de plus intenses promesses. Las, elle ne s’en est pas détournée depuis plus de trois minutes qu’un cri la fait se retourner. Le crocodile est en train d’avaler son mari ! Rien ne lui est épargné de ce processus de déglutition, aussi pénible du reste pour l’animal que pour elle. Le crocodile en effet, n’en finit pas d’avaler et de régurgiter Ivan, pour le vomir à moitié avant de le ré-avaler et le roter enfin, jusqu’à n’en laisser plus le moindre bout dehors ! Eléna, épouvantée, veut aussitôt faire "ouvrir" le monstre. Mais ce n’est pas si simple : dans la société cultivée de Pétersbourg, les animaux jouissent d’un droit moral qui interdit de les torturer abusivement. Pour le coup il est trop tard, et ce serait vraiment mettre au supplice l’animal que de l’obliger à recracher sa proie. Tous en conviennent, à commencer par les témoins de la fascinante scène. Et puis il ne s’agit pas d’un vulgaire saurien mais d’un crocodile de rapport, d’une propriété privée ! On ratiocine, lorsque s’élève des entrailles de l’animal la voix d’Ivan ! Ce dernier n’est pas mécontent de l’aventure, à tout prendre. Il imagine même le moyen de s’enrichir en exploitant au mieux cette situation, et d’enrichir du même coup la Sainte Russie, qui en a bien besoin ! Pas si simple cependant : le propriétaire légal de l’animal, un allemand évidemment, prétend avoir des droits sur ledit spectacle que l’on pourrait offrir. Palabres interminables…
Dans une totale liberté d’écriture, Dostoïevski nous livre une nouvelle absolument désopilante. Et l’occasion pour lui de saluer à sa manière l’avènement économique de la petite bourgeoisie russe. --joël jégouzo--.

Le crocodile, de Dostoïevski, récit traduit du russe par André Makkowicz, éd. Actes Sud, coll. Babel, mai 2000, 80p., ISBN-13: 978-2742727674

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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 21:28

Dans sa langue savoureuse, tout à la fois fleurie et grossière, Hasek nous conte son aventure au sein de l’Armée Rouge…

Nommé Gouverneur de la ville de Bougoulma, dont l’existence n’est pas pleinement avérée, Hasek se voit embarqué dans une aventure invraisemblable, en pleine guerre civile russe. Flanqué d’une escorte de douze brigands Tchouvaches dont personne ne comprend la langue, Hasek accueille évidemment l'équipée avec sa bonhomie coutumière. Dès la première halte, le ton est donné. L’un de ses soldats, ivre, tombe de la fenêtre du train en marche et se noie dans une rivière sans fond. Frustres mais raisonneurs, les autres tuent à la première occasion pour des raisons qu’il est impossible de saisir, et de toute façon sûrement excessives. Quand ils ne mangent pas des écureuils par conviction religieuse ! Officiellement à onze (on s’est mis d’accord pour affirmer aux autorités que le douzième était parti retrouver sa maman), ils s’emparent tout de même de la ville qu’ils ont fini par rallier, Bougoulma, qui ne demandait du reste qu’à se rendre. Mille paysans finauds se débarrassent illico de leurs pétoires : c'est qu'aux portes de la ville campe un régiment Rouge qu’ils n’ont guère envie d’affronter. Régiment frère, certes, mais buté : sa mission est de prendre la ville coûte que coûte. De fait, son commandant s’en empare et destitue aussitôt Hasek, pourtant à peine arrivé et du même camp que lui... D’innombrables confusions s’en suivent, d’autant que le nouveau gouverneur est absolument et définitivement idiot. Lerokhymov passe en effet son temps à ordonner des bêtises. A lire de toute urgence ! --joël jégouzo--.

 

 

Aventures dans l’armée rouge, Jaroslav Hasek. éd. Ibolya Virag, coll. parallèles, juillet 2000, 100p, isbn : 9782911581113
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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 22:17

Berlin. Matthias Honecker est cadre chez un opérateur de téléphonie. Sa femme, une bobo courtisée. Enceinte. Trentenaire, Matthias ne sait au juste si l’annonce le réjouit ou l’ennuie.

Berlin. A la chute du mur, l’Histoire semblait devoir lui tendre de nouveau les bras. Mais rien de cela n’est arrivé. Certes, elle fut la ville aux dix mille grues. Un temps. La ville du plus formidable renouveau urbain d’Europe. Et puis les Temps ont paru se décourager de lui aller si mal. L’Histoire s’en est allée ailleurs. Dans ce roman de Berlin, elle ne s’y inscrit plus que dans le patronyme dérisoire de Matthias. Lui-même voudrait bien s’inventer autre chose. Peut-être tromper sa femme. Sa vie est sans intérêt. Il songe à emménager dans la machine à habiter de Le Corbusier pour relancer sa propre mécanique.
Il y a du Zeno dans ce garçon ratiocinant à l’infini (La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo), du Houellebecq pour la méchanceté et la dérision d’un Drieu La Rochelle (Feu Follet : "se heurter enfin à l’objet"). En gros, toute la bouffonnerie d’un monde étriqué. A son image, Matthias est creux, médiocre, ne se heurtant qu’aux inepties en usage et prenant soin de n’ouvrir sa vie qu’à de pitoyables conjectures. Homme dédaigné, sans qualités, sans doute méprisable, dérisoire et théâtral. Un petit segment inique d’une humanité débordée par des milliards de demande d’attention. Un être de scrupules bâclant ses aveux. Bref, une grosse nouille. Qui cherche encore, mollement, à désengourdir sa vie. Et qui finit par vivre une aventure par mégarde, en Poméranie. Matthias, qui n’était pas taillé pour l’aventure du quotidien, se rend alors compte qu’il n’est taillé pour aucune aventure.

Le texte est traversé par une amertume féroce. L’amour, la réussite sociale, tout cela flotte comme poissons morts, avec leurs ventres à l’air dans un bocal fétide. Le tout campant dans un style post-nouveau roman, logeant les choses et les êtres à égale distance.
Un récit insomniaque convoquant à l’envi Les Somnambules d’Herman Broch, ce livre que Matthias ne sait pas lire, ne veut pas lire, ne parvient pas à lire. Lecture sans cesse reprise, sans cesse abandonnée. Décourageante dans ce phrasé impersonnel, masquant une apothéose qui nous tombe littéralement dessus, incantation souveraine relevant les signes de la ville échouée dans son fracas de ferraille, ou cette Allemagne de Poméranie qui n’existe plus, comme une pathétique jonchée témoignant des déchets de l’Histoire.

Le style convainc, l’objet moins. Surtout dans cette assignation aux Somnambules d’Hermann Broch. Parenté, certes, dans le souci d’inventer une forme de narration adéquate au projet de dire le délabrement des valeurs.
Sauf qu’ici, même si l’Apocalypse est bien évidemment et à juste raison plus dérisoire que joyeuse, on cherche en vain ce qu’il pourrait bien y avoir d’imminent dans le mal-être bobo.
Je n’ai pas d’hypothèse, ou bien j’inclinerais à penser qu’il faut regarder du côté du style pour tenter d’y débusquer en quoi le rire de l’homme moderne, cher à Nietzsche, s’est mué en ce ricanement imbécile et superficiel qui nous tient lieu de pensée.
Moins une critique du style déployé ici, qu’un doute quant à l’objet de ses raisons. Et puis… Broch fait vaciller son monde, Cendrey semble se l’interdire. –joël jégouzo--.

Honecker 21, de Jean-Yves Cendrey, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2009, 224 p., isbn : 978-2-7427-8537-7

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:18
Une vieille dame. Irlandaise d’origine (on songe à Synge). Sa vie, ou ce qu’il en reste sur le seuil de son long épuisement. Elle se souvient. Son mariage. Les enfants. Lui, déjà mort, le trop discret compagnon qui permit qu’elle tienne debout. Faut-il une vie pour en arriver là ? Fripée, mais debout. Lui mort. Restent les enfants. Surtout cette odeur lactée des premières années. L’enfant : l’Autre si grand en soi. Le reste est littérature (Artaud).
Voilà, c’est à peu près tout. Non : elle a vieilli. La voici presque seule. Seule. La nuit tombe. Sa nuit. Si mystérieuse. Avec ce silence tout autour et puis au bout.
Etre vieux déjà, avant même de l’avoir réalisé. Le monde dehors. Liberté grenue.
La vieille dame se révolte une dernière fois contre ces régimes qu’elle devrait suivre. Elle remplit son frigo de flamby.

La vie ne tient jamais ses promesses. Là-bas l’Irlande qu’elle a laissée derrière elle dans un exil pourtant salutaire. Et aujourd’hui : le boîtier que ses enfants veulent lui voir porter, avec ce petit bouton sur lequel il lui faudrait appuyer en cas de. De quoi au juste ?
La remontée des souvenirs. Roborative régurgitation quand le périmètre du désastre s’étend inexorablement. De jour en jour et c’est cela qu’on lit, mot après mot, cette dévastation qui gagne à chaque phrase du terrain, les enfants qui ne voient plus en elle qu’une vieille femme qu’il faut veiller. Pour quoi au juste ? Retarder l’heure ?
Elle finit par devoir quitter son appartement. Direction les vieillards - « je ne suis pas cela ». Les vieillards et cette odeur de pisse qui flotte dans l’hospice. L’attente interminable des quelques moments rythmant leur journée, puis leur semaine, le dimanche, la visite des petits-enfants - et puis les visites s’espacent.
Etre irlandaise, c’était certes vivre sous le joug de l’existence, mais n‘en pas supporter la lourdeur, se rappelle-t-elle.
On lui fait la toilette. Comme à un nouveau né - «je ne veux pas de leurs mains». Son corps morcelé en parties à nettoyer.
Reste l’imaginaire. L’Irlande. Traverser les mers à la nage, loin du cheminement minuscule, du lit au fauteuil derrière la vitre. Là-bas Singapour, la Mongolie, New York. Fuir. Là-bas, fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux (Stéphane M., au secours !).
Outre la mort, rôde. Comme chez elle parmi les vieux.
Alors l’immense cri que rien ne peut entamer : « j’ai besoin d’une caresse ». Mais on ne caresse pas les vieux. Le bord des larmes alors, où rien ne s’accomplit. Cette accumulation de défaites au dernier instant.
On se défait. Et se défait de tout ce que l’on croyait avoir conquis.
Le pathétique de cet ordre du monde.
La vie. Sauf la fin.
Superbe premier roman, poignant, oui, et à l’écriture tellement irréfutable ! Narquois, certes, dans la circonspection à soi, invraisemblable et tangible, ego comme adressé plutôt qu’adossé. –joël jégouzo--.


Dernière adresse, de Hélène Le Chatelier, éd. Arléa, coll. 1er / mille, à paraître sept. 2009, 96p., isbn : 978-2- 869598690, 13 euros.
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28 juin 2009 7 28 /06 /juin /2009 10:32

Peddy Bottom est un nom, non ? Mais que l’on sache, un être n’est pas son nom : il est quelque chose de plus ! Or, ce supplément d’être, Peddy le méconnaît. Il s’en va donc consulter le vieux Dromadaire de l’Université pour en apprendre davantage à ce sujet : Ah Aha Ahem – c’est le nom de notre savant. Un nom à coucher dehors, on veut bien l'admettre, mais dont ce dernier n’est pas peu fier, d'autant que ce nom peut se prononcer de trente façons différentes…
Cet homme de sciences, qui est le-monde-entier-moins-le-monde-entier-sans-lui, sait tout.
Du moins : tout-moins-une-chose, qu’il ne sait pas et qui est justement ce pour quoi Peddy le consulte… C’est bête… Néanmoins, le dromadaire assure Peddy qu’il est bien Peddy. Cela saute quasiment aux yeux. Mais voilà qui n’est guère convaincant. N’être qu’un nom, en outre, quand ce nom n’est pas connu… Devant la moue dépitée de Peddy, notre savant propose de ramener l’équation à : Peddy est ce qu’il fait. Le problème, c’est que Peddy n’a jamais rien fait. Enfin, pas grand chose. Et puis rétorque Peddy : que faut-il entendre par là ? Que faudrait-il avoir fait, par exemple ?
Guère avancé, Peddy reprend la route qui le mène… au deuxième chapitre. Là, les choses se compliquent. Un carabinier a tracé une frontière entre le lieu où se trouve Peddy et le pas suivant qu’il veut faire. Ce qui existe, et ce qui n'existe pas. Peddy doit s’acquitter d’une taxe pour franchir cette frontière, taxe dont il ne peut s’acquitter : un chapeau. Il n’en a pas sur lui. Peddy a beau expliquer que le chapeau n’existe finalement pas plus que lui, que leur consistance avoisine le zéro, le carabinier n’en veut rien savoir. Pour lui, les choses sont simples : admettons que Peddy soit un être fictif (et libre à lui de l’être), il doit tout de même exister quelque part pour revêtir cette propriété d’être fictif ! En conséquence, il doit s’acquitter de l’impôt. Pauvre Peddy Bottom ! Le voici bien ennuyé d’avoir si peu de consistance. Sophistes à l’envi, les démonstrations de Themerson sont magistrales ! -- joël jégouzo --.


Les aventures de Peddy Bottom, Stefan Themerson , traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 102p, ISBN-13: 978-2844850409

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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 14:41

Lampédaphore redoute qu’un jour quelqu’un ne trouve logique de l’amputer de sa jambe gauche et de son bras droit…
Certes, l’on peut et l’on doit tout d’abord se demander s’il existe une droite et une gauche idéales autorisant de telles découpes.
Cela dit, quelles qu’en soient les arguties, l’angoisse qui le tenaille est non seulement terrible, mais fondée : Lampédaphore n’échappera à l’amputation de ses membres que pour se retrouver pendu… Pour quelles raisons ? Parce qu’on le soupçonne d’avoir tué Richard Wagner… Pardon ?…

Reprenons. A la suite d’une péripétie déroutante, deux policiers l’ont pris pour un chien traînant dans Hyde Park. Le monde est parfois implacable : Lampédaphore s’est mis stupidement à aboyer au lieu de répondre "oui" à l’une de leur question. Du coup les policiers l’ont traîné au poste et enfermé aussitôt dans l’engrenage d’un devenir canin qu’il ne se soupçonnait pas. Philosophe, Lampédaphore sait qu'il est impossible de jeter une quelconque lumière sur une situation aussi absurde. Et comme si ce n'était pas suffisant, il est de surcroît mêlé à un meurtre : celui du vieil homme avec qui il parlait l’instant d’avant se faire arrêter. Or ce vieillard n’était autre que Richard Wagner… Ou le prétendait. ce que semblent dire des témoins d ela scène, venus après coup. Ou peu s'en faut. A moins que... Bref, toujours est-il qu’il est mort et que nos deux policiers, malgré l’absurdité d’une décision mêlant un chien à un meurtre, n‘en démordent pas. Le monde est compliqué quand ses vérités vous concernent. Mais Lampédaphore apprend à ses dépens que le monde est encore plus compliqué que les vérités qui le concernent…

Sophiste implacable, maîtrisant à la perfection cette partie de la syntaxe que l’on nomme la logique, Stefan Themerson réussit là l’un de ces tours de force dont il a le secret. Lui qui appartenait à l’avant-garde polonaise des années trente et que l’on connaissait comme cinéaste, se découvre écrivain, et avec quel génie ! -- joël jégouzo --.

Ouah ! Ouah ! Ou qui a tué Richard Wagner ?, de Stefan Themerson, traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 64 p.

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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 08:54
Le propre des lectures scolaires est d’être vouées à l’oubli. Pierre Dumayet, qui n’aime pas beaucoup les professeurs et se méfie des lectures savantes, s’ingénie à multiplier dans son texte les approximations, les erreurs, les incertitudes. Une atmosphère équivoque flotte ainsi au-dessus de ses citations, références, affirmations. Un flou ouvrant à une poétique de la lecture qui plongerait ses racines dans le monde de l’enfance. A deux pas de l’école en somme. Mais à deux pas bien comptés. Car dans cet écart, ce n’est pas une quelconque vérité du livre qu’il veut dire, mais son souffle.
Pour lui, lire ne sert à rien d’autre qu’à lire. Une tautologie, certes, mais dont bien peu conviendront, quand on voudrait que tout de même, le livre serve, ne serait-ce que de rempart contre la barbarie. Or lui, ce qu’il cherche avant tout, c’est à se rappeler le chemin que les livres ont pris en lui. Méditons l’aveu : le chemin du livre en soi, comme un mystère irrésolu, et non notre cheminement parmi les livres. C’est cette vie des livres en lui, non comme d’une influence qui lentement, inexorablement, s'estomperait au fil des âges ou dans l'accueil de celle qui prendrait son relais, qu’il poursuit, sensible à l’irruption soudaine de leur présence.
Quand lit-on ? Dans quel dessein ? Toute une phénoménologie se dessine sous sa plume, une étude possible qu'il laisse soigneusement en friche tant, encore une fois, il ne cherche pas à faire rendre gorge au livre, mais à en accueillir les possibilités.
Il y a du Montaigne dans ce lecteur interrogeant chaque texte comme s’il était son contemporain et ne s’en laissant compter par aucune histoire savante. C’est que pour lui, tout comme pour Montaigne, il s’agit davantage d’allumer des feux que de bourrer les crânes. Ses lectures prennent alors volontiers l’allure d’un braconnage, pour reprendre l’expression de Michel de Certeau. Ou bien elles ont l’incongruité de la réflexion sur le roman de Virginia Woolf, lors de sa fameuse conférence de 1920.
Lecteur-enquêteur, accordant toute son attention aux détails - l’emploi d’un futur pour évoquer le passé, la méfiance de Flaubert pour la journée du mardi-, la liberté de lire qu’il instruit n’est au fond rien d’autre que celle d’écrire. De ne jamais cesser de se tenir dans ce dialogue, dans l'ouverture du texte au texte. – joël jégouzo --.


Autobiographie d’un lecteur de Pierre Dumayet, LGF - Livre de Poche, déc. 2001, ISBN : 9782253152026
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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 07:51
Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne,  sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !

Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer laDiète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée, qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque « parfait crétin » avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.

Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges ; réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, change sans cesse de sens et d’opinion, caracole sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gaweda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, une très joviale leçon de littérature ! – joël jégouzo --.


Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915
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