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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 09:14

voir-la-terre.jpgLe paysage pose-t-il une question à l’homme, et si oui, laquelle ?

Philosophe, Jean-Marc Besse travaille en épistémologie de la géographie.

La question du paysage est depuis longtemps au centre de ses préoccupations. Inutile de dire que les six essais réunis ici s’adressent plutôt à l’érudit. Pourtant chacun devrait pouvoir y trouver matière à de vigoureuses méditations personnelles. D’autant que la question posée dans cet ouvrage n’est pas tant adressée au paysage, qu’ouverte à partir de lui, suscitée par l’expérience que l’on peut en faire au hasard de ses promenades. Il s’agit donc d’une rencontre avec lui, mettant à l’épreuve nos catégories de pensée, et en jeu, les représentations que nous nous en forgeons.

Très pertinemment, cette série d’essais s’ouvre sur la célèbre Lettre de Pétrarque, relatant son ascension du Mont Ventoux. Un texte que l’on dit volontiers fondateur de notre relation au paysage, comme contemplation désintéressée. Mais est-ce si sûr ? Besse en doute et dans une argumentation serrée, nous montre combien nous nous sommes égarés à son propos. S’il faut chercher un fondement au regard moderne du paysage, c’est dans Rousseau, plutôt que Pétrarque, qu’il nous encourage à le chercher. Mieux : dans Simmel, qui avait parfaitement compris le sens du sentiment d’arrachement au Tout, accompagnant l’individuation des formes de vie dans la modernité occidentale. Ailleurs absolu ou altérité intérieure, le paysage ouvre un clair-obscur dans la conscience humaine, sur lequel il n’est pas vain de se pencher.joël jégouzo--.

 

Voir la terre, six essais sur le paysage et la géographie, Jean-Marc Besse, Actes Sud – ENSP / Centre du paysage, mai 2000, 162p., ISBN-13: 978-2742728282.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 08:21

la-rimbe---copie.jpgDe Rimbaud, nous connaissions une peinture et quelques clichés d’adolescence, dont celui au regard mangé de blanc, translucide. Une nouvelle photographie de Rimbaud adulte est désormais offerte au public. Toute la presse l'a relayée. Une image inventée semble-t-il, pour ne pas dire un faux, à partir d'images qui traînaient parmi d’autres pour donner à découvrir la fin du XIXe comme un exotisme bourgeois. Sur cette image, Rimbaud s’afficherait sur le perron de l'Hôtel de l'Univers, qu’il fréquentait assidûment. L’image a été authentifiée par Jean-Jacques Lefrère, spécialiste de Rimbaud, auteur d’une puissante sinon définitive biographie du poète, parue il y a quelques années déjà. Jusque là, huit clichés nous donnaient plus ou moins à voir Rimbaud dans son parcours africain. Dont, avant ce focus, la huitième photographie du poète, qui avait pareillement ornée en son temps une presse pas tout à fait people encore, mais qui déjà ne savait au juste quoi en faire… Sinon vérifier qu’elle était l’un de ces objets auquel l’on ne se heurte que difficilement.

aden.JPGDans le sillage de la huitième, un livre était paru. On s’attendait avec cette édition à la remise en forme d’un lieu de mémoire qui fut enfin le bon. Jean-Hugues Berrou venait de découvrir que feu le centre culturel Rimbaud, devenu le «Rambow Hotel», n’était pas la maison qu’IL avait habité à Aden. On s’attendait au jeu des sept erreurs, l’avant – l’après… Rimbaud / Aden, justement : comme s’il était possible de mesurer l’espace à son génie, ou l’inverse. Au lieu de quoi le lecteur fut jeté dans un vrai travail de deuil : que rencontre au juste l’image contemporaine de Rimbaud ? Le jeu des souvenirs se redistribuait ainsi selon des règles inédites. Jean-Hugues Berrou avait certes procédé, non sans malice, au jeu des 7 sept erreurs. Mais d’infimes déplacements dans le cadrage avaient rendu l’exercice dérisoire. Cependant, entre les images que le temps avait séparées, se dessinait un entrelacs de signes qui composaient une sorte de grammaire des formes de l’imaginaire rimbaldien.

Si l’on tient le Bateau ivre pour le poème de cette aventure du sujet séparé de lui-même, en route vers l’inconnu. Si l’on tient pour vrai que Rimbaud haïssait l’ici du monde, c’est cela, que l’ouvrage consacré à la huitième image de Rimbaud nous restituait. En dénudant les images de l’ici d’Aden, il vidait celles du passé de leur sens, parce que son propos était Rimbaud. Mais ce faisant, cet aujourd’hui d’Aden plaçait le poète hors d’atteinte. Or, l’inanité des moyens d’échapper à la réalité était l’inscription même de l’aventure rimbaldienne dans ce monde, dont seule la poésie, au fond, sait nous délivrer.
joël jégouzo--.

Rimbaud à Aden de Jean-Hugues Berrou, Jean-Jacques Lefrère et Pierre Leroy, collection Pierre Leroy, éditions Fayard, avril 2001, 168p., ISBN : 2213608539.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 10:44

lafilledelaphoto.jpgTout le monde garde en tête cette icône de l’absurdité et de la cruauté de la guerre américaine contre le Viêtnam, à travers ce visage sur lequel se peignait l’effroi et la douleur.
Mais qui connaît l’histoire de l’enfant représentée sur cette image ?
Kim Phuc survécut à ses blessures. Mais sa vie prit un tour imprévu : elle fut contrainte d’accepter son destin de symbole.
C’est son histoire que nous raconte ce livre, depuis le 8 juin 1972, date à laquelle un bombardier de l’US Air Force lâcha par erreur ses bombes au-dessus de son propre camp. Histoire à bien des égards cynique, le régime de Hanoï n’ayant pas hésité à s’emparer de ce symbole avec une rare dureté.
D’ordinaire, la guerre du Vietnam prend fin pour nous sur les images du ballet d’hélicoptères au-dessus de l’ambassade américaine de Saigon. Le livre poursuit bien au delà, nous donnant une vision inédite du Viêtnam sous la coupe communiste.

On peut toutefois regretter que l’éditeur américain ait préféré nous livrer une version romancée de l’événement, plutôt que de s’en tenir à l’approche historique. Sans doute l’ouvrage y aura-t-il gagné des lecteurs, mais à quel prix ? Le document perd ainsi en pertinence. Alors qu’il est question de la manipulation de l’opinion par l’image, la photographie en question est par exemple séparée de la série à laquelle elle appartenait. Pourquoi cette image fut-elle choisie parmi nombre d’autres témoignant du même événement ? Sans doute parce qu’elle nous offrait une victime "présentable" ? La photographie originale a été du reste retouchée en ce sens, pour la rendre convenable, respectable, plus émouvante... Mais pourquoi donc ne pas nous avoir, aujourd’hui, restitué l’image et sa série, ou plutôt, ne pas avoir gommé l’icône, puisque, littéralement, cette image n’a pas existé ?joël jégouzo--.

  

La Fille de la photo, de Denise Chong, traduit de l’américain par France Camus-Pichon, préface d’Annick Cojean, Pocket, juin 2003, 541 pages, ISBN-13: 978-2266124331

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