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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 08:34

IMAGES-MENTENT.jpgRappelez-vous cette grande exposition parisienne -Un siècle de manipulations par l’image  - et la quatrième de couverture du catalogue qui lui fut consacrée, formelle : l’ouvrage était décrété "indispensable aujourd’hui pour ne plus regarder les images de la même manière". Sans doute ne croyait-elle pas si bien dire, mais par une dialectique facétieuse, c’était l’ouvrage lui-même qui devenait sa propre cible…

 

Dans cette exposition en effet, Laurent Gervereau s’était proposé de "décrypter les ressorts cachés" des manipulations de l’image. Une sorte de vieille rengaine des sciences sociales, toujours à la recherche de la face cachée du discours.

Une vieille antienne, selon laquelle il existerait un arrière-plan plus fondateur, sur lequel pourrait s’épanouir en toute tranquillité la certitude.

Une vraie Chimère intellectuelle, postulant l’existence de quelque chose comme un sol vrai, qu’une épaisseur, en surface des choses, masquerait. Les images, parce qu’elles sont sans doute une surface, n’offraient du coup rien qui puisse satisfaire à cette exigence. Il fallait creuser, creuser, creuser encore pour tenter d’en débusquer la vérité. Allons bon… Il n’allait ainsi rester bientôt plus que les historiens et les sémiologues pour croire à l’existence d’un plan de transcendance où le vrai allait s’épanouir dans l’évidence de sa nudité. On peut certes croire aux vertus du principe de vérité. Il assume quelque chose comme une valeur heuristique, ou propédeutique. Mais alors, croyons-y à la manière des scientifiques –ceux des sciences dites "dures"- qui, modestement, avouent volontiers que toute science n’est que le déploiement de son auto-définition et que ce n’est que dans ce cadre que l’on peut tenter d’exprimer quelque chose qui relève de l’exact, plutôt que du vrai. De quoi trancher en définitive une fois pour toute la question du réel, qui n’est qu’une construction parmi d’autres. Bien évidemment, un tel raisonnement pose à la question de l’image de nombreuses questions auxquelles ses théoriciens n’ont pas trop su répondre, comme de savoir où saisir véritablement son surgissement et son fonctionnement.

 

Falsification_Lenine-316f5.jpgL’observation est simple. Prenons page 132 du catalogue. Deux images qui ont fait le tour du monde s’y affichent, pour constituer la démonstration la plus ordinaire de la manipulation de l’image. La première est une photographie de P. Goldstein, montrant "Lénine, Trotski et Kamenev à la tribune, le 5 mai 1920". Chaque détail compte : observons qu’en fait, seul Lénine est à la tribune, et que les deux autres compères pourraient bien être sur le point de quitter cette tribune, en fait.

Sur le second cliché, aucune provenance n’est indiquée. Il pourrait bien n’avoir pas été pris par Goldstein donc… Cette seconde photographie, nous écrit-on, est "prise à peu de temps de distance du même discours"… Mais encore ? Peu de temps ? C'est combien ? Nul n’en sera rien. Et la légende de poursuivre : "Mais sur ce second cliché publié en 1964, Trotski et Kamenev ont été effacés". Source : "Extrait de V.I. Lénine, Institut du marxisme-léninisme, 164). La source est authentifiée, mais elle ne certifie rien… Une troisième mention indique : "(Coll. Musée d’Histoire contemporaine-BDIC)". Ce qui tend à dire que les photos appartiennent à la BDIC, mais que leur authentification relève de l’Institut du marxisme-léninisme, qu’il faut supposer fiable et qui, lui, se trouve à Moscou.

 

Les deux images montrent presque clairement qu’il s’agit bien de deux moments distincts. Mais presque, seulement, l’illusion subsistant qu’il s’agit de la même photo. Deux observations en définitive : tout d’abord, il manque une troisième photo, qui constituerait la preuve, ou la photo source. Car la première ne peut en aucun cas constituer la preuve du mensonge de la seconde. Kamenev était en train de descendre de la tribune...Peu de temps après, il pouvait bien ne plus y être.

 

Un catalogage certes raisonné, mais problématique.

L’ambition affichée avec cette exposition et ce catalogue était énorme. Se faire l’historien, même parcellaire, du visuel, condamne en effet à la quasi exhaustivité. Laurent Gervereau releva ainsi, certes, une partie du vocabulaire de l’image tout au long du siècle, tenta d’en dessiner la grammaire, pour en décrire les ruptures et les modes d’expansion, adoptant de fait classiquement la démarche de l’historien : son histoire est chronologique et recouvre une périodisation conventionnelle -à partir de 14-18 par exemple, on a l’entre-deux guerres, l’avant-guerre, la deuxième guerre mondiale, etc., jusqu’à Mai 68 et la Guerre du Golf. Comme si les ruptures formelles de l’image avaient décidé d’adopter la scansion des manuels scolaires... Est-ce parce que la démarche se voulait épistémologique ? Contrainte d’embrasser tous les discours de la société sur elle-même, il était sans doute plus facile de penser l’évolution de l’image sur la base d’un mode de transformation relevant de la logique sociale décrite par les grands historiens. Le corpus de référence du texte (et donc de légitimation), met ainsi bout à bout tous les monuments de la bibliothèque scientifique de l’histoire. Une sorte de récapitulation des repères : une petite histoire de la collaboration ici, une autre de Mai 68 là… Mais quelle est la valeur heuristique d’une telle récapitulation ? D’autant que le cadre platonicien à travers lequel est appréhendée cette histoire de l'image (vrai/faux), la rend finalement inefficiente. L’ouvrage laisse donc perplexe, malgré la somme de savoirs qu’il véhicule et même s’il se présente prudemment, comme s’il s’agissait au final d’une tactique parant à l’avance les reproches que l’on pouvait légitimement lui faire, comme une approche introductive.--joël jégouzo--.

 

Histoire du visuel au XXe siècle, Laurent Gervereau, Seuil Poche, coll. Points Histoire, mars 2003, 544 pages, 10,50 euros, ISBN-13: 978-2020554671.

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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 12:34

nusetpaysages.JPGQuoi de la question du Beau dans l’esthétique ?

N’est-elle justiciable que d’un discours sociologique ?

Dans sa préface, Alain Roger explique les raisons pour lesquelles il a choisi de ne pas reprendre l’édition princeps de son livre, celle de 1978. C’est qu’il voulait lui conserver ce caractère de fraîcheur qu’il recouvrait alors. Son livre en devient ainsi une sorte de repère d’une pensée qui cherchait ses marques. D’une pensée qui dépassait au demeurant la sienne propre et dont les enjeux relevaient d’un défi lancé à l’entendement et non seulement à l’art. L’ouvrage renferme ainsi toutes les qualités et tous les défauts d’un chantier en construction, dévoilant une architecture prématurée.

L’ensemble tourne autour d’un concept emprunté au penseur Lalo, celui d’artialisation. Ce qu’il faut entendre là s’inscrit dans le malentendu du titre de l’ouvrage, qui donne au fond plus à comprendre ce qui différencie le nu (comme catégorie de l’art), de la nudité (comme catégorie de la nature) : il n’existe pas de beauté naturelle. Ce que cet essai voulait penser, c’était une esthétique du beau non assujettie à l’idée de beauté naturelle. Malheureusement, la reprise des concepts kantiens paraît bien avoir empêché Alain Roger d’aller jusqu’au bout de son effort. Il peine ainsi à définir le schème d’artialisation comme processus et ses réflexions se trouvent du coup prises dans une perspective culturaliste. A savoir : un curieux fouillis intellectuel… Qui offre cependant de superbes pages d’analyses des inventions esthétiques, de l’androgyne au vieil adolescent. Le beau, lui, restera pour le lecteur une assertion mutilée, confuse, énigmatique.joël jégouzo--.

 

Nus et paysages, Essai sur la fonction de l’art de Alain Roger, Aubier, nouvelle édition mars 2001, 322p., 22 euros, ISBN : 2700734130.

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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 09:14

voir-la-terre.jpgLe paysage pose-t-il une question à l’homme, et si oui, laquelle ?

Philosophe, Jean-Marc Besse travaille en épistémologie de la géographie.

La question du paysage est depuis longtemps au centre de ses préoccupations. Inutile de dire que les six essais réunis ici s’adressent plutôt à l’érudit. Pourtant chacun devrait pouvoir y trouver matière à de vigoureuses méditations personnelles. D’autant que la question posée dans cet ouvrage n’est pas tant adressée au paysage, qu’ouverte à partir de lui, suscitée par l’expérience que l’on peut en faire au hasard de ses promenades. Il s’agit donc d’une rencontre avec lui, mettant à l’épreuve nos catégories de pensée, et en jeu, les représentations que nous nous en forgeons.

Très pertinemment, cette série d’essais s’ouvre sur la célèbre Lettre de Pétrarque, relatant son ascension du Mont Ventoux. Un texte que l’on dit volontiers fondateur de notre relation au paysage, comme contemplation désintéressée. Mais est-ce si sûr ? Besse en doute et dans une argumentation serrée, nous montre combien nous nous sommes égarés à son propos. S’il faut chercher un fondement au regard moderne du paysage, c’est dans Rousseau, plutôt que Pétrarque, qu’il nous encourage à le chercher. Mieux : dans Simmel, qui avait parfaitement compris le sens du sentiment d’arrachement au Tout, accompagnant l’individuation des formes de vie dans la modernité occidentale. Ailleurs absolu ou altérité intérieure, le paysage ouvre un clair-obscur dans la conscience humaine, sur lequel il n’est pas vain de se pencher.joël jégouzo--.

 

Voir la terre, six essais sur le paysage et la géographie, Jean-Marc Besse, Actes Sud – ENSP / Centre du paysage, mai 2000, 162p., ISBN-13: 978-2742728282.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 08:21

la-rimbe---copie.jpgDe Rimbaud, nous connaissions une peinture et quelques clichés d’adolescence, dont celui au regard mangé de blanc, translucide. Une nouvelle photographie de Rimbaud adulte est désormais offerte au public. Toute la presse l'a relayée. Une image inventée semble-t-il, pour ne pas dire un faux, à partir d'images qui traînaient parmi d’autres pour donner à découvrir la fin du XIXe comme un exotisme bourgeois. Sur cette image, Rimbaud s’afficherait sur le perron de l'Hôtel de l'Univers, qu’il fréquentait assidûment. L’image a été authentifiée par Jean-Jacques Lefrère, spécialiste de Rimbaud, auteur d’une puissante sinon définitive biographie du poète, parue il y a quelques années déjà. Jusque là, huit clichés nous donnaient plus ou moins à voir Rimbaud dans son parcours africain. Dont, avant ce focus, la huitième photographie du poète, qui avait pareillement ornée en son temps une presse pas tout à fait people encore, mais qui déjà ne savait au juste quoi en faire… Sinon vérifier qu’elle était l’un de ces objets auquel l’on ne se heurte que difficilement.

aden.JPGDans le sillage de la huitième, un livre était paru. On s’attendait avec cette édition à la remise en forme d’un lieu de mémoire qui fut enfin le bon. Jean-Hugues Berrou venait de découvrir que feu le centre culturel Rimbaud, devenu le «Rambow Hotel», n’était pas la maison qu’IL avait habité à Aden. On s’attendait au jeu des sept erreurs, l’avant – l’après… Rimbaud / Aden, justement : comme s’il était possible de mesurer l’espace à son génie, ou l’inverse. Au lieu de quoi le lecteur fut jeté dans un vrai travail de deuil : que rencontre au juste l’image contemporaine de Rimbaud ? Le jeu des souvenirs se redistribuait ainsi selon des règles inédites. Jean-Hugues Berrou avait certes procédé, non sans malice, au jeu des 7 sept erreurs. Mais d’infimes déplacements dans le cadrage avaient rendu l’exercice dérisoire. Cependant, entre les images que le temps avait séparées, se dessinait un entrelacs de signes qui composaient une sorte de grammaire des formes de l’imaginaire rimbaldien.

Si l’on tient le Bateau ivre pour le poème de cette aventure du sujet séparé de lui-même, en route vers l’inconnu. Si l’on tient pour vrai que Rimbaud haïssait l’ici du monde, c’est cela, que l’ouvrage consacré à la huitième image de Rimbaud nous restituait. En dénudant les images de l’ici d’Aden, il vidait celles du passé de leur sens, parce que son propos était Rimbaud. Mais ce faisant, cet aujourd’hui d’Aden plaçait le poète hors d’atteinte. Or, l’inanité des moyens d’échapper à la réalité était l’inscription même de l’aventure rimbaldienne dans ce monde, dont seule la poésie, au fond, sait nous délivrer.
joël jégouzo--.

Rimbaud à Aden de Jean-Hugues Berrou, Jean-Jacques Lefrère et Pierre Leroy, collection Pierre Leroy, éditions Fayard, avril 2001, 168p., ISBN : 2213608539.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 10:44

lafilledelaphoto.jpgTout le monde garde en tête cette icône de l’absurdité et de la cruauté de la guerre américaine contre le Viêtnam, à travers ce visage sur lequel se peignait l’effroi et la douleur.
Mais qui connaît l’histoire de l’enfant représentée sur cette image ?
Kim Phuc survécut à ses blessures. Mais sa vie prit un tour imprévu : elle fut contrainte d’accepter son destin de symbole.
C’est son histoire que nous raconte ce livre, depuis le 8 juin 1972, date à laquelle un bombardier de l’US Air Force lâcha par erreur ses bombes au-dessus de son propre camp. Histoire à bien des égards cynique, le régime de Hanoï n’ayant pas hésité à s’emparer de ce symbole avec une rare dureté.
D’ordinaire, la guerre du Vietnam prend fin pour nous sur les images du ballet d’hélicoptères au-dessus de l’ambassade américaine de Saigon. Le livre poursuit bien au delà, nous donnant une vision inédite du Viêtnam sous la coupe communiste.

On peut toutefois regretter que l’éditeur américain ait préféré nous livrer une version romancée de l’événement, plutôt que de s’en tenir à l’approche historique. Sans doute l’ouvrage y aura-t-il gagné des lecteurs, mais à quel prix ? Le document perd ainsi en pertinence. Alors qu’il est question de la manipulation de l’opinion par l’image, la photographie en question est par exemple séparée de la série à laquelle elle appartenait. Pourquoi cette image fut-elle choisie parmi nombre d’autres témoignant du même événement ? Sans doute parce qu’elle nous offrait une victime "présentable" ? La photographie originale a été du reste retouchée en ce sens, pour la rendre convenable, respectable, plus émouvante... Mais pourquoi donc ne pas nous avoir, aujourd’hui, restitué l’image et sa série, ou plutôt, ne pas avoir gommé l’icône, puisque, littéralement, cette image n’a pas existé ?joël jégouzo--.

  

La Fille de la photo, de Denise Chong, traduit de l’américain par France Camus-Pichon, préface d’Annick Cojean, Pocket, juin 2003, 541 pages, ISBN-13: 978-2266124331

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