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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 04:42

death-1-.JPGAlain est mort. Hier.

 

Alain est mort. Il y a deux jours.

  

  

Il y a trois jours.

  

  

  

Alain est mort. Je ne sais plus quand.

Quelques jours. Il y a quelques jours.

  

  

  

  

 

Ne reste que ce frôlement de l’il-y-a, dont Emmanuel Lévinas disait qu’il était l’horreur.

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas

  

 

 

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3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 04:32

Rappelez-vous la dédicace du Petit prince : "A Léon Werth, quand il était petit garçon". Est-il important d'en apprendre plus long sur celui dont Saint-Exupéry disait qu'il était... sa "morale" ? Est-il important du reste, de l'apprendre dans le contexte d'un hommage rendu à Saint-Exupéry ? Ne devrions-nous pas nous efforcer bien plutôt de lire ou de relire l'oeuvre de Léon Werth, l'une des plus fortes de la littérature française ?
Quelqu'un aura-t-il un jour l'audace d'écrire un livre sur l'amitié, se demandait Léon Werth, en songeant à celle, si profonde, qui le liait à Saint-Exupéry. Blanchot exauça son vœu sans le savoir, en pensant, lui, à Lévinas. Et bien plus tard, dans un autre registre, le philosophe Giorgio Agamben.
- Bien des années après, je revois du reste cette pensée de Blanchot s’accomplir en un geste humble et tout puissant, au moment où se réunissaient à la Sorbonne quelques témoins en l’hommage de Lévinas, qui venait de décéder. Maurice Blanchot devait rejoindre cette assemblée émue, mais il ne vint pas et fit passer un petit billet griffonné de sa main sur un bout d’enveloppe déchirée : «soyez mes répondants». Outre qu’il y a un peu de cela dans toute lecture accordée aux textes qui le méritent, quelle autre preuve d’amitié que celle de répondre d’autrui, quand il nous est cher ?
Qu'est-ce qui fait qu'une amitié est profonde ? Werth y répond page après page. Mais il y répond sans s'y complaire : le livre est fait de notes éparses, de lettres, de photos souvenirs. C'est Viviane Hamy qui les a rassemblées. Belle intelligence d'éditeur !
A ceux qui cherchent le portrait de Saint-Exupéry, conseillons d'autres lectures. Werth a fait mieux : il vit jusqu’à la dernière ligne la passion qui le portait auprès de son ami. Le livre est superbe, d'une composition pascalienne, en fragments laissant dériver les images ténues de leur amitié. La terrasse de l'auberge de Fleurville, un goût d’accomplissement à siroter un Pernod tout en mordant dans un saucisson et du pain de campagne. Jamais Werth n'enferme Saint-Exupéry dans aucune explication. "La certitude qu'il est vivant s'est installée en moi. Mais que cette certitude est inquiète !", écrit-il en 1948, au moment de confier l’ouvrage à ses lecteurs – nous, qui en répondons aujourd’hui.
Ne jouons donc pas les créateurs de "cadavres sublimes". L’amitié qui se dévoile là est si intimement liée au dessein de la prose qui la manifeste, qu’elle rend possible et comme par un enchantement auquel je ne saurais renoncer, l’intimité entre le lecteur et l’auteur, de part et d’autre du texte. Cette intimité entre lecture et écriture est si profonde que l’une et l’autre y pointent en effet le texte, dans son nom même.


Saint-Exupéry tel que je l'ai connu. 100 photos et dessins inédits, de Léon Werth, éditions Viviane Hamy (25 mai 1993), Collection : Domaine français - Les Aînés, 159 pages, ISBN-10: 2878580532, ISBN-13: 978-2878580532

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 00:21

Cantique.jpgPessah, la Pâques juive, la fête la plus importante du monde des Hébreux, tout au long de laquelle l’on ne cesse de réciter le Cantique des cantiques, le plus beau, le plus sensuel de tous les textes de la littérature sacrée.
"Tes yeux ressemblent à des colombes, tes cheveux aux troupeaux de chèvres qui dévalent au flanc des collines, tes lèvres au ruban d’écarlate..."
Pessah ou le mariage mystique du Peuple juif avec son Dieu.
Mais au moment de sceller cette union, c’est en l’homme que l’Alliance doit trouver sa raison d’être. En l’homme, dans la violence et la fragilité d’une émotion qui s’énonce exactement sur le même mode que le désir amoureux.
Les poches bourrées de noisettes, le sang affluant à ses joues, Shimek, le héros de ce récit, traverse Pessah dans l’exaltation du désir violent qui peu à peu l’envahit. Raconte, Shimek, raconte encore, se surprend-on à espérer à la dernière page du livre. Raconte Buzie, ta belle Sulamite, le temps des vignes du Roi Salomon. Raconte l'étrangeté d’aimer, l'énormité du désir d’aimer, par-delà les promesses et les paroles des morts.
Dans une langue parfaite qui transcende, sans jamais la gommer, la simplicité de nos gestes, Sholem Aleichem trouve à inscrire de la plus magnifique des façons ce qui constitue la matrice même de l’émotion de l’autre, de soi, du monde - dans la tradition juive, certes, mais de beaucoup une leçon universelle. Le texte tourne, virevolte et nous enivre à se reprendre sans épuiser jamais l’éblouissante cantilène. L’un des plus beaux poèmes d’amour, l’une des plus belles exégèses du Cantique des cantiques !


Buzie ou Le Cantique des cantiques, Sholem Aleichem, traduit par Jacques Tournier d’après la version anglaise de Curt Leviant, Calmann-Lévy, janvier 2000, 120p, épuisé.

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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 05:14

ombre-amour---copie.jpg«Dans l’amour et la haine, l’homme prend pied plus profondément dans ce en quoi il est jeté, il s’approprie sa facticité même et, ainsi, il rassemble et ouvre son propre fondement». M.H.

L’analytique de Heidegger, nous la pensions solidement amarrée à la thématique du souci (sorgue) et non celle de l’amour. Jaspers était même allé jusqu’à affirmer que la philosophie de Heidegger était sans amour…
Voici une petite réflexion qui met à mal ces interprétations d’une façon magistrale et limpide, en nous donnant à comprendre comment, au contraire, le concept d’Amour a irrigué la pensée de Heidegger.
La contribution d’Agamben se lit par ailleurs comme une enquête philologique scrutant les catégories verbales qui ont conduit Heidegger au concept de Dasein. Une enquête qui en explicite le cheminement, depuis sa réflexion polémique sur l’intentionnalité à sa contribution sur le concept de facticité, en passant par ses méditations sur le dévalement (Ruinanz), la guise, ou l’Ereignis, pour en arriver enfin à la formulation du Dasein.
amour-arendt---copie.jpgAu passage, Agamben relève avec une curiosité non dissimulée que durant toute la période où Heidegger pesait les termes de son œuvre majeure (Sein und Zeit), de 1923 à 1926, il vivait une passion avec Hannah Arendt, son étudiante de Marburg. Passion qui devait conduire de son côté Hannah Arendt à intituler sa propre thèse : Le concept d’Amour chez Augustin.
Comment donc l’Amour a-t-il pu étayer son analytique ?
Toute la problématique du Dasein, au fond, était de savoir comment cet être-au-monde pouvait être une structure de transcendance, et ce qui fondait cette transcendance. Quel était le lieu de son ouverture en quelque sorte.
Méditant dans un  premier temps Saint Augustin, Heidegger retrouva en lui l’idée selon laquelle c’était dans l’Amour que cette ouverture pré-existait. Restait pour lui à faire de l’Amour non pas seulement une relation entre deux sujets, ni entre un sujet et un objet, mais une articulation propre au Dasein, afin de révéler comment celui-ci était déjà, toujours, auprès du monde et des choses qui l’entouraient. L’auprès donnant à entendre la coupure en question, celle de l’Amour, comme possibilité qui était en nous-même, et supérieure à toute réalité.
C’est dans ses cours de 36, traitant de Nietzsche, que Heidegger introduisit avec plus de force le concept d’Amour. Cette primauté ontologique de l’Amour en tant qu’accès à la Vérité avait été il est vrai préparée par ses conversations avec Max Scheler sur l’intentionnalité (1928). Heidegger finira alors par affirmer que «Amour et Haine fondent la connaissance».
sein-zeit---copie.jpgAmour et Haine : le lieu de cette ouverture du Dasein n’est donc plus seulement l’Amour, mais celui de deux passions séminales. Heidegger déborde Augustin et se voit du coup confronté à la nécessité d’élaborer une théorie des passions comme instrument de connaissance.
Que sont-elles à ses yeux ? Des manières fondamentales où éprouver son être, qu’il distingue soigneusement des simples affects (joie, colère). Et des manières qui rendent l’être clairvoyant…
Amour et Haine forment «ces étreintes qui vont loin», qui transportent mais d’abord nous rassemblent et rassemblent notre être sur son vrai fondement. De sorte que la passion est d’abord ce par quoi nous pouvons prendre pied en nous-même. Elles sont les deux guises dans lesquelles le Dasein fait l’épreuve du Da.
Dans la Lettre sur l’humanisme, aimer deviendra sous sa plume vouloir faire don de l’essence -et pouvoir le faire-, laisser être quelque chose dans sa provenance. La passion constituant de la sorte l’expérience la plus radicale de la possibilité qui est en jeu dans le Dasein, passion dont l’enjeu n’est pas de maîtriser l’objet de son amour par exemple, mais de se réveiller de l’oubli de l’être à cet oubli même -l’ombre de l’amour, quand l’être a épuisé ses possibilités historiques.
Renvoyant à l’alêthèia des grecs (la Vérité construite philologiquement sur la thématique de l’Oubli – le Léthè, fleuve de l’Oubli), cette Vérité que l’Amour pénètre, s’entend alors essentiellement comme mémoire de l’obscur. Et c’est dans cette sauvegarde oublieuse de tout, que quelque chose comme la connaissance peut devenir possible.
L’Amour n’est en fin de compte, dans la pensée de Heidegger, pas l’affirmation de soi dans l’usage de l’objet aimé, mais l’exposition à sa propre facticité. Dans l’Amour, «l’aimé vient en même temps que l’amant à la lumière de son être voilé», qui conduit les amants à devoir supporter jusqu’à l’extrême l’impropriété de leur amour afin que le propre de l’Amour puisse surgir entre eux comme appropriation de cette impuissance qui est celle de la passion portée à son extrême. Et à cet extrême, les amants s’établissent dans des régions toujours nouvelles de facticité, jusqu’à en exhiber l’abîme essentiel. L’Amour, selon le bon mot de J.-L. Nancy, est ainsi «ce à quoi nous n’accédons jamais mais qui toujours nous advient», et nous anime.
joël jégouzo--
 
L'Ombre de l'amour, Le concept d’amour chez Heidegger, de Giorgio Agamben et Valeria Piazza, traduit de l'Italien par  Giorgio Agamben et  Joël Gayraud, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, numéro : 434, mars 2003, 112p.,  6,50 euros, GENCOD : 9782743611330, I.S.B.N. : 2-7436-1133-2

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 06:14

Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.


Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme

ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,

considérable.


Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.


Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.

Qui le découvre franchit l’immensité.

 

L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite.

 

La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.

Et puis enjamber les siècles pour croiser Saint Paul, enrichissant la philia
de l’agapè -ἀγάπη- qui plus profondément encore est don non contingent, pur lègue au crédit d’une dépense sans retenue. L’agapè dont nous avons perdu le sens, creuset de toute chaleur, qui nourrit le désir de l'ecclesia, cette communauté au sens encore où Saint Paul l'entendait, qui rend la cité enfin possible, dans l'égalité des êtres, cette égalité que les grecs refusaient - et là ça change tout : bras par dessus l’épaule dans la mirée du monde que l’on découvre enfin vraiment. Monde dans lequel désormais mon prochain peut être n'importe qui au sein de l'ecclesia qui se définit comme un monde démocratique et non plus aristocratique - celui des grecs juchant l'amitié sur les épaules du même. Il faut donc croire à ce sourire de l'esprit qui élève l’être, mais y croire dans un horizon qui n'est plus celui des grecs mais celui inventé par les chrétiens des premiers siècles, où l'amitié peut s'énoncer pleinement et pleinement accomplir ce pour quoi on la voulait faite : la foi de l'homme en son humanité. --joël jégouzo--.

 

   
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
 

Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux - agapètiko.

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 13:57

le-collier.jpgDans sa réflexion sur le caractère indépassable mais parfaitement impraticable du capitalisme, Hakim Bey proposait des pistes de résistance. Parmi ces pistes, l’amitié érotique, comme d’un espace qu’il serait possible de soustraire aux passions tristes d’une société qui a fini par nous donner le goût de nos défaites. Défaites devant la vie, nos vies en tout premier lieu, résolues en quelques accords conclus à court d’histoire.

Défaites masquées par de pitoyables contorsions, au rang desquelles, étonnamment, radicalement, à contresens de tout ce qui se pense aujourd’hui, Hakim Bey place l’ambition artistique, le devoir artistique pourrions-nous dire, tel que la société du spectacle, avide de créativité, nous l’a prescrit. Tous originaux, singuliers, à battre des deux mains devant des œuvres trop bien ficelées pour être dérangeantes, ne soyons plus en rien originaux, conseille Hakim Bey. Désertons l’art et son spectacle flatteur. Ne jouons plus aux subjectivités radicales, refusons d’être artistes, que notre désir ne nous revienne plus dans la figure sous les traits d’une vulgaire marchandise ! Et si pour réussir il faut «être vu», cachons-nous : «le vrai plaisir est plus dangereux que le braquage d’une banque !».

C’est dans le cadre d’une pareille stratégie de recouvrement de soi qu’il faut tenter de comprendre ce que Hakim Bey veut nous signifier quand il évoque cette fameuse amitié érotique comme seule alternative aux passions tristes.

Refuser l’obsession de l’amour, cette romance obligée où chacun écume toujours trop à la hâte ses désirs.

Avec une érudition implacable, Hakim Bey reconstruit en quelques pages toute l’histoire du sentiment de romance, tel qu’il nous est revenu du lointain monde musulman par les Croisades. Déformé évidemment, perverti. Et nous livre au passage des notes somptueuses sur le soufisme et la manière dont il érotisa la littérature sentimentale, ouvrant une vraie tension irrésolue en le désir et sa satisfaction. Il montre avec talent comment l’amour romantique s’est ensuite emparé de cette tension pour reconstruire tout autre chose sur les décombres du seul désir insatisfait, creusant sous nos pieds la tombe de la séparation plutôt que de l’union, qui ouvre à cette langueur amoureuse où consumer nos temps. Une langueur qui, justement, a fourni le genre de cette convention envahissante : la romance. Une convention délestant notre héritage musulman du mystère de la sublimation, en rien réductible à cette seule langueur exaspérée de la romance.

Il nous rappelle alors avec force que dans la tradition musulmane, le désir fut construit en dehors des catégories de la reproduction, pour trouver à se libérer et libérer du même coup mille objets possibles. Et piste ensuite comment, en Occident, s’est fabriquée l’idée selon laquelle l’esprit et la chair devaient occuper des positions antithétiques, idée réinscrite à l’intérieur même de l’intuition musulmane de la nécessité d’exaspérer nos sens en les articulant à l’exaltation de l’émotion qui repousse, mais pas indéfiniment, le moment de la satisfaction pour en creuser l'appétit –et au passage, permet d’accéder à une conscience non ordinaire.

collier-colombe.jpgHakim Bey retrace pour nous en quelques lignes toute la bibliothèque du désir libertin, de l’Iran aux troubadours occitans, via les Croisades, voyageant jusqu’à la Vita Nuova de Dante, doctrine de la sublime chasteté qui conduisit maints amoureux au bord de l’abîme. Revenant à son sujet, il analyse enfin ce qu’est devenu le sentiment amoureux sous le joug de l’esprit du capitalisme, au sein duquel l’être aimé est symboliquement une marchandise parfaite, dont nul jamais n’est parvenu à jouir. Car en retirant le plaisir du désir, le capitalisme a inoculé du désespoir dans la relation amoureuse. Il y eut bien certes des stratégies menées pour lutter contre les impasses de l’amour dans le monde occidental, comme celle des Surréalistes, tentant de combiner la sublimation musulmane à l’appétence tantrique de consommation de la jouissance. Mais elles furent bien vite repliées sur la romance.

Il faut autre chose aujourd’hui, affirme Hakim Bey. Parce que «l’amour romantique est une maladie de l’ego et de sa relation à la propriété» (Mackay). Parce que nous crevons de si mal aimer aimer. Il faut, affirme Hakim Bey, substituer à cette conception de l’amour celle de l’amitié érotique, libre de toute relation de propriété, fondée sur la générosité et non la langueur. L’amitié érotique comme amour entre égaux autonomes, dans l’union libre, voire, à ses yeux, dans cette stratégie pourtant souvent pitoyable mise en place par l’homme contemporain : l’adultère, où éprouver un peu de gratuité dans sa vie sentimentale et sexuelle… Car l’héritage de la langueur est devenu autodestructeur. Pour autant, avec prudence, Hakim Bey réfléchit évidemment aux dérives d’une amitié érotique qui ne s’inscrirait en définitive que dans sa seule énonciation dionysiaque, où le plaisir n’aurait d’autre finalité que le plaisir. Il y introduit un zeste d’éros apollinien : jouir de la séparation comme ajournement de l’union,où viser encore le désir dans le plaisir et non sa seule satisfaction, pour éprouver ces états non ordinaires depuis lesquels, seulement, l’être peut surgir à lui-même, faire surrection, advenir. Loin de cette langueur qui ouvre pourtant bien elle aussi à un état mystique qui n’a besoin que d’un soupçon de religion pour se cristalliser, réintégrer, commande-t-il, l’ordre du Bonheur comme une fête, où le plaisir ne peut, dès lors qu’on lui a donné cette place dans notre société, que revêtir une dimension festive, sinon insurrectionnelle ! --joël jégouzo--.

 

Zone interdite, de Hakim Bey, éd. De l’Herne, Collection : Carnets de l'Herne, traduit de l’américain par Sandra Guigonis, 80 pages, 5 janvier 2011, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2851979292. 

Ibn Hazm 944-1064, Le Collier de la Colombe De l'amour et des amants), traduit de l’arabe par Gabriel Martinez-Gros, éditions Actes Sud, novembre 2009, 251 pages, 8, 50 euros, ean : 978-2-7427-8828-6.

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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 14:35

odeur-sang - copieEcrit en 1979, après un infarctus, Parise avait tout d’abord rangé son roman dans un tiroir. Il le ressortit en 1986, pour une relecture qu’il n’acheva pas, deux mois avant de mourir.

Le roman naît d’un rêve originaire : une fellation pratiquée par Silvia, la femme du narrateur, sur un jeune voyou romain. La scène hantera désormais le texte, tandis qu’une odeur âcre, ferrugineuse, envahit peu à peu la narration : l’odeur du sang. Odeur de lymphe, de sécrétions, d’eau et de poisson talé.

Silvia a la cinquantaine. Lui est plus âgé. Le couple vieillissant croyait vivre dans une symbiose parfaite. Peu à peu, un amour chaste s’était installé entre eux. Lui, devinait sa nature animale vaincue par les scrupules de la raison. Elle, se réfugiait dans le rite érotique de la fellation, symbole du dévouement maternel aux yeux de l’auteur, et du besoin de nourriture. Dans ce délitement charnel, organique, du couple, ne subsistaient que des étreintes impuissantes, désespérées. Pas même la consolation des amants plus jeunes, tandis que le lien platonique qui les liait, trouve son expression la plus cruelle dans leur sommeil d’enfants, endormis chastement l’un dans les bras de l’autre. Psychanalyste, il ne cesse d’interroger la vérité de son rêve. De sonder son récit dans une sorte de "narcose de la volonté et de l’intelligence". Puissance du Phallus contre puissance de l’Esprit. Le récit s’épuise lui-même dans cette pantomime. Une vraie tragédie, où la recherche de la vérité se transforme en volonté de mort.—joël jégouzo--.

L’odeur du sang, Goffredo Parise, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, préface de Cesare Garboli, coll. Les grandes traductions, Albin Michel, 280p, mai 2000, 19 euros, isbn : 2226115900

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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 08:15
amants-mer---copie.jpgBanlieue de Milan, dans les années soixante. Des tours en construction entre des chemins de charretiers. La boue, l’énorme lassitude partout. Deux gosses veulent voir la mer. Ils ne verront qu’une immense flaque au milieu de leur cité. Les années passent, ils ont grandi dans ce décor sordide, au sein duquel les filles perdent leur virginité dans des caves crasseuses. Un jour, Duilio et Simona finissent par préparer un mauvais coup. Un casse minable : piquer la recette du garage d’à côté. Alors tout bascule : le garagiste tire et tue Simona. Duilio s’enfuit au volant d’une voiture volée. Le même soir, Edoarda quitte Milan. Edoarda, une femme quelconque à qui l’on ne parle plus que par déférence, femme démonétisée en qui personne ne voit la femme qu’elle est toujours. Pourquoi ne pas aller à Rimini ? Voir la mer. Pendant que Duilio roule, le cadavre de Simona repose dans le coffre. Il la conduit à la mer lui aussi, grande consolatrice des années soixante. Sur la plage, Duilio tient la main imaginaire de Simona. Il lui raconte les vagues, les foules allongées sur le sable. Mais on lui vole l’alfa dans laquelle se trouve le cadavre de la jeune fille. La voiture finit en rase campagne, où des motards de la police la découvrent. Edoarda songe de son côté qu’elle aimerait tomber amoureuse. Elle croit l’être d’Ernesto. Au volant de sa voiture, elle tombe sur Duilio, défait sous un soleil accablant. Il délire, lui raconte tout. Elle lui porte secours, le cache chez Ernesto. La boucle se referme. L’événement est trop grand pour les deux protagonistes de ces rêves ratés et appelle soit à plus de compassion et de lucidité entre les êtres, soit au mensonge.
Roman d’une lucidité bienveillante, Ernesto s’engagera dans son amour pour Edoarda et Duilio s’en ira reprendre le chemin accompli jusqu’à la mer, avant de se livrer à la police.
Dans ce texte poignant où souffle une vraie empathie, la violence sourd d’une grande tristesse, celle, par-delà le naufrage que l’on sent poindre, d’une humanité lasse de sa condition. Dans cette écriture sensible aux détails de la rue, de la vie, des êtres, c’est aussi un autre visage de l’Italie que nous offre Scerbanenco : celle d’un peuple méthodique, froid, rationnel, acculé à des gestes de désespérés, qui ne peut trouver de rédemption que dans cette fraternité qui s’effrite pourtant et promet de disparaître bientôt entièrement.
joël jégouzo--

Giorgio Scerbanenco, les amants du bord de mer, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Rivages / noir, mars 2005, 170p., 7 euros, isbn : 274361398X
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17 décembre 2009 4 17 /12 /décembre /2009 09:21
Cantique.jpgPessah, la Pâques juive, la fête la plus importante du monde des Hébreux, tout au long de laquelle l’on ne cesse de réciter le Cantique des cantiques, le plus beau, le plus sensuel de tous les textes de la littérature sacrée.
"Tes yeux ressemblent à des colombes, tes cheveux aux troupeaux de chèvres qui dévalent au flanc des collines, tes lèvres au ruban d’écarlate..."
Pessah ou le mariage mystique du Peuple juif avec son Dieu.
Mais au moment de sceller cette union, c’est en l’homme que l’Alliance doit trouver sa raison d’être. En l’homme, dans la violence et la fragilité d’une émotion qui s’énonce exactement sur le même mode que le désir amoureux.
Les poches bourrées de noisettes, le sang affluant à ses joues, Shimek, le héros de ce récit, traverse Pessah dans l’exaltation du désir violent qui peu à peu l’envahit. Raconte Shimek, raconte encore, se surprend-on à espérer à la dernière page du livre. Raconte Buzie, ta belle Sulamite, le temps des vignes du Roi Salomon.Raconte l'étrangeté d’aimer, l'énormité du désir d’aimer, par-delà les promesses et les paroles de mort.
Dans une langue parfaite qui transcende, sans jamais la gommer, la simplicité de nos gestes, Sholem Aleichem trouve à inscrire de la plus magnifique des façons ce qui constitue la matrice même de l’émotion de l’autre, de soi, du monde - dans la tradition juive, certes, mais de beaucoup une leçon universelle. Le texte tourne, virevolte et nous enivre à se reprendre sans épuiser jamais l’éblouissante cantilène. L’un des plus beaux poèmes d’amour, l’une des plus belles exégèses du Cantique des cantiques !
joël jégouzo--.

Buzie ou Le Cantique des cantiques, Sholem Aleichem, traduit par Jacques Tournier d’après la version anglaise de Curt Leviant, Calmann-Lévy, janvier 2000, 120p, épuisé.
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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 14:13

partageSur un paquebot, quatre personnes font route vers la Chine : trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera l’amante des trois.

Là où L’Echange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage introduit une asymétrie fondatrice : le moi s’égare à chercher dans l’amour une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement : son site est là, désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacre, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un périmètre clivé – c’est du moins la leçon provisoire de Claudel.

Mesa s’éprend d’Ysé, à qui il confie que Dieu n’a pas voulu de sa vocation. Dès lors, que le péché s’ajoute à son rabaissement lui paraît presque une consolation. Largement autobiographique, ce texte qui retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel enlevant lui-même une femme mariée (Rosalie Vetch), se déplace ainsi sans cesse entre le banal et le sublime qui bornent son horizon.

L’adultère qu’il met en scène est ce moment où, comme il le dit lui-même, "la chair désire contre l'Esprit". Désir qu’il renverse tout d’abord, plaidant jusqu’à la folie de la raison l’Esprit pressé de descendre dans cette chair au plus vite, pour s’y accomplir pleinement. Mais Ysé tergiverse et Mesa se retire, blessé, s’adressant de nouveau à Dieu, sarcastique et misérable, portant à bout de bras son aventure comme un sacrifice qu’il offre à ce Dieu grimaçant qui n’a pas su anticiper la folie où l’Incarnation de l’Esprit dans la chair allait précipiter les hommes.

Mais voici que les protagonistes de cette comédie se métamorphosent, d’entrer si profondément dans le vif de leur incarnation, de pousser si loin dans la chair, réalisant soudain leur être profond de cette traversée que seule la passion permet, et qui conduit l’âme à son vrai terme.

Rien n’est simple pourtant, et moins encore l’écriture de ce drame : ce Mesa que griffonne Claudel, en charge de son pitoyable Moi, il lui fait dès lors détourner son regard d’Ysé vers un désir qu’il voudrait plus absolu –débarrassé de toute chair. Comme s’il s’agissait de se rendre, lui, Claudel, ou plutôt de célébrer quelque réconciliation impatiente : sa fausse libération des contingences de l’amour charnel, au terme de laquelle l’Esprit pourrait alors s’affirmer "vainqueur, dans la transfiguration de Midi". Oubliant Ysé, il combine sur les planches une transe pour sa dernière apparition, la fait errer, elle à qui il avait tant promis et à qui il finit par tout refuser, pour qu’elle disparaisse dans l’aube qu’il espère. Sous la dépouille des mots il n’y a plus Ysé mais Claudel déchirant Ysé de ses propres mains, en prétendant l’accomplir dans une bien étrange assomption qui n’est autre que celle de l’écriture poétique, et dont nous savons aujourd’hui que l’auteur ne s’est jamais remis. Après cela, il se verra contraint de répéter encore et encore l’infini questionnement où chacun tombe quand il s’agit d’aimer aussi brutalement : Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d'un coup sur le bateau ?

Alors oublions Claudel, oublions cet ordre imaginaire qu’il invente pour y ranger chaque chose à sa prétendue place et faire place nette à l’ordre sacré qu’il tient pour seul vrai – sans jamais parvenir à s’en assurer.

Rosalie Vetch, la femme qu'il aime, avec laquelle il a vécu, mais dont il a dû se séparer sans cesser de vouloir la rejoindre et qui s’en est allée, elle, vers d’autres bras moins encombrants, Claudel n’a pu la transfigurer comme il l’a cru d’Ysé. Qu’est-ce qui s’est refusé à lui ? Claudel n’y revient pas, s’égare encore : bientôt il poursuit une autre femme, qui se dérobe à son tour. Alors il s’arrête, écrit Le Partage de Midi. Comme un fou il empile les versions. C’est qu’il cherche une issue, qu’il croit parfois trouver dans l’expiation mystique. Une expiation effrayante : de cet effondrement personnel, le cosmos lui-même doit pâtir ! Enfin il croit pouvoir affronter les silences qui se sont accumulés : l’abîme, d’où rien n’est dépliable. Il rédige encore, finit par remplir la réalité vécu de l’écriture qui prend sens et ordonne, seule, le chaos qu’il croit avoir traversé enfin. Claudel se fait poète, pour n’avoir pas à supporter la chair et ses clameurs pressentes. Une clôture, pour ne plus devoir affronter l’épreuve de la chair, l’ouvert de l’ouvert, cette jonque immense et bouffonne, ronde des infimes absolus où l’abîme pourtant se dissout.—joël jégouzo--.


Le Partage de midi , version de 1906 suivie de deux versions primitives inédites et de lettres également inédites à Ysé, de Paul Claudel, éd. Gallimard, Folio Théâtre n°17, septembre 1994, 320p., ISBN 2070388859

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