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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 05:14

Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.


Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme

ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,

considérable.


Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.


Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.

Qui le découvre franchit l’immensité.

 

L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite, mais aurpès de laquelle il faut sans cesse se tenir pour lui porter secours. 

La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.

 

   
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
 

Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux : agapètiko.

 

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 04:21

jacques-mais.jpg8 août. L'anniversaire de Jacques. Dispersé aujourd'hui sur le Chemin de Compostelle.

Via viatores quaerit : la voie cherche des voyageurs. Que l'on traduit plus souvent par «Je suis la voie qui cherche des voyageurs», phrase mise en exergue cette année par Mgr Patrick Jacquin, au Jubilé de Notre-Dame de Paris.

La voie, la route, le chemin... Qui cherche, s'inquiète dirait-on, d'une présence, de volontaires qui voudraient bien aller par lui.

Dans les textes d'Augustin, la phrase exacte est un peu différente. Augustin aurait plutôt écrit Via ambulatores quaerit. Ambulatore. Des marcheurs, plutôt que des voyageurs. Qui déambulent plutôt qu'ils ne voyagent...

La route demande, réclame, quémande presque, des gens qui voudraient bien marcher. Voyager aujourd'hui, tant cet imaginaire du Voyage l'emporte désormais sur celui de la Marche et privilégie les déplacements que l'on peut justifier à ceux qui nous déroutent et dont les buts sont incertains.

Quoiqu'il en soit, la voie est faite pour cela. Pour ceux qui veulent marcher. Elle n'a pas d'autre sens. Elle ne relie rien.

On trouve cette phrase dans deux sermons de saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (aujourd'hui Annaba, en Algérie).

L'un prononcé en l'honneur d'un certain Quadratus, martyr, dans la ville même où Quadratus mourut. L'autre à Hippone, à l'occasion du baptême de nouveaux chrétiens.

Dans le premier sermon, Augustin évoque la joie de se retrouver «encore en chemin sur cette terre parmi les choses passagères».

Nous marchons, commente-t-il. Et il donne une direction à cette marche, sinon un contenu. Nous marchons vers la vie éternelle. Nous sommes en route vers cette Patrie. Augustin emploie le mot. Curieusement.

Puis il finit par donner un contenu à cette marche, à ce chemin, à cette voie qui cherche des marcheurs et que nous pouvons emprunter, ou non : le pas de cette marche-là, ce sont «les mouvements de notre amour» qui l'impulsent.

Et c'est alors seulement qu'il prononce cette phrase énigmatique, quand on y songe : «Notre route veut des marcheurs.»

Notre route. La nôtre. Pauvres humains.

Augustin précise encore que cette route déteste trois sortes d'hommes : celui qui s'arrête, celui qui rebrousse chemin, celui qui s'égare.

La route se fait ainsi brusquement disciplinaire. Voie plutôt que route ou chemin qui tant égare, qui tant exalte ce monde sensible où nous aimons nous perdre. Voie, tracée à l'avance donc, si balisée qu'elle n'est pas sans inquiéter, rebuter du moins : quid de notre liberté, de notre sensibilité si l'emprunter commande le pas ?

Est-ce la raison pour laquelle la Voie est obligée de quémander des marcheurs ?

Étrange voie du coup, si peu charitable, qui refuse le plaisir buissonnier où éprouver ce monde sensible dont nous sommes, ce sensible qui est notre signature même, et notre venue au chemin...

Comment dès lors cette voie pourrait-elle être entièrement nôtre s'il nous est refusé d'y vaquer dans notre être plein ?

Où le propre de chacun sur la voie qui saurait trop bien nous mener ?

La route quémande des voyageurs. Pourtant. Elle n'exige pas. Elle cherche. Elle quémande plus qu'elle ne recrute. Des voyageurs qui accepteraient de prendre le risque de construire leur propre chemin, un chemin qui pourrait aussi bien mener nulle part et c'est pourquoi elle pose d'emblée sa crainte de voir le marcheur s'arrêter, s'égarer ou faire demi-tour.

Alors certes, un chemin sur lequel il faut marcher pour de vrai -comment faire autrement du reste ?

jacques envol - copieJacques l'a empruntée, cette voie. Ce chemin plutôt. Dont j'ai connu quelques péripéties. Il l'a emprunté dans la certitude de s'égarer souvent, autant que d'éprouver le sens qui importait à ses yeux : cette question de l'amour, le vrai contenu du chemin et du cheminement, selon Augustin.

Pour ce denier, c'est dans l'intuition de Dieu que le chrétien s'avance pas à pas sur cette voie dont il parle.

Mais qu'est-ce que cette intuition ? Il y a là quelque énigme que nous ne savons pas résoudre aisément. On sait où mène le chemin pour Augustin : à Dieu lui-même. On sait vaguement comment nos pas pourraient ne pas nous y porter, à s'égarer, s'arrêter, renoncer, rebrousser chemin, etc. On devine aussi comme un balancement mystique dans le rythme de cette marche, au terme duquel un mode exceptionnel du s'unir s'ouvrirait à nous.

Lors du Jubilé de Notre Dame de Paris, l'Ecclésia a beaucoup insisté non pas sur le contenu de cette marche -l'amour-, ni sur le sens du chemin -l'amour-, mais sur ses aspérités et les motivations nécessaires du voyageur. Elle a mis l'accent sur la dimension disciplinaire de la route, rappelant ces trois attitudes qu'elle réprouvait, à travers les propos d'Augustin. Ni tiédir, ni ralentir, ni flâner, ni moins encore renoncer. C'est là passer à côté de l'essentiel : l'immense diversité des paysages de la voie.

Chemin faisant.

Elle a oublié la plus belle méditation possible à propos de cette phrase d'Augustin.

Chemin faisant. Elle a oublié cette beauté du sensible où notre chair s'éprouve : LA CHAIR DE CE CHEMIN, où vivre de la force du désir, même à prendre le risque d'étreindre ces fausses lueurs où plongent si souvent les créatures que nous sommes, ces obscurités qui sont les nôtres -notre chemin-, et que rien n'offusque. Et en l'oubliant, elle a livré l'âme à quelque pédagogie douteuse dont elle ne voulait attendre que sa capacité à discipliner le voyageur inconséquent.

Jacques s'en est allé sur le chemin. Son chemin parcouru à même la Voie. Son chemin tout à la fois passager et permanent, en route toujours jusque dans ses faux pas, présent à chaque balancement de ses reins.

Son chemin n'est plus aujourd'hui sa présence essentielle, nulle part circonscrite par les péripéties qu'il nous laisse, car il déborde largement cette présence même.

J'ignore au demeurant ce que serait entrer dans cette présence, à me remémorer les étapes de son chemin : d'où je me tiens, dépouillé de toute sa différence, je suis encore en chemin parmi les choses passagères, pensant m'élever dans l'actualité pure de son être, à me remémorer la date de son anniversaire, alors que j'ignore le terme héroïque de cette marche qui fut la sienne.

le_Don_du_manteau-copie-1.jpgCe que je sais, c'est que la théologie aurait piètre figure à annoncer que l'on devrait être simplement absorbé dans le chemin.

Car n'est-ce pas plutôt dans la chair que repose le chemin ? Et n'est-ce pas la chair, ce chemin qui pour partie nous attend. (Au tournant).

A trop vouloir le disciplinariser, dans quelle quiétude s'avance-t-on ?

La pierre qui accueille les persévérants, la ronce qui dissuade, la fleur qui retient. Être dans le chemin n'aurait d'autre sens que d'oublier d'être soi ? N'est-il pas impénétrable ce chemin ? Et même si la plénitude serait la sortie du chemin, l'entrée dans le chemin ne demeure-t-elle pas libre au point que le chemin lui-même, esseulé, quémande les voyageurs ?

La ténèbre dionysienne du chemin buissonnier n'est pas moins profonde, qui ouvre à la miséricorde d'être homme. Parfois. La charité : l'essentiel augustinien.

Alors marchons puisque nous ne pouvons faire autrement, mais non assurés du but, cette «vita beata» définitive du paradis chrétien, qui nous ferait croire à notre sainteté prématurée : l'homme en est séparé par un océan. Jacques s'était embarqué comme le moindre des fidèles sur son fruste radeau, voguant vers cette Patrie lointaine que pointe Augustin, sans une vision claire pour le guider. Les larmes de l'exil furent plus souvent qu'à l'occasion son lot. Perdu dans la profondeur abyssale du Chemin, seul le choc du sensible finit par l'établir, quoique jamais définitivement, au centre d'un désir immense.

 

Images : Jacques, et Giotto, le Don du manteau

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 04:35

 

jacques-envol---copie-copie-1.jpgJ’avais pris goût à rester immobile, couché dans la prairie.

Le jour nous séparait, je m’éveillais à l’aube inquiète où ta vie venait de prendre cette odeur d’herbe coupée pareille à l’eau des lacs où sont les fleurs blanches.

Je contemplais le ciel, qui est une machine de guerre impitoyable, immense sous la moisson qui le soutient, familier, mais ne dessinant que pour lui seul ces coins de rêve que nous peinons à forcer.

Tes songes d’apesanteur me paraissaient étranges, cher frère.

Je voyais nos enfants jouer, et le vent immobile dans tes cheveux.

Est-ce toi qui t’envole au loin, dans ce ciel rempli d’algues ?

(la falaise parle d’un mouvement pareil)

Est-ce toi ou quelque étreinte qui voudrait se prolonger dans ce corps inattendu que la mort t’a truqué ?

Te voilà nu. Ton âme plus claire qu’il ne faudrait, plus limpide que l’eau des mers où nulle chose demeure.

Ô pareille transparence !

Est-ce bien toi cet envol éternel, battement d’ailes où le vent se répand ?

Ne savais-tu donc pas que le ciel était plein de rêves avortés ?

Le jour nous sépare.

Chacun vole le cou tendu de repentir.

A tire-d’aile, ta barque de brume est déjà retournée.

A présent tu flottes autour de toi, la tête à l’envers avec cet air de marin qui se serait jeté dans la mêlée des vagues précoces.

Seuls les anges restent suspendus dans les airs, Jacques. Tu ne le savais donc pas ?

La terre dont plus rien ne te sépare s’enroule des bruits tranquilles de ce grand séjour des êtres refusés.

«L’épaule contre le vent» (Tardieu), vois-tu le sol où l’âpre vide nous étreint ?

Quelque chose commence.

Ton ombre claque comme un linge au vent d’une escale troublée.

Pourtant tout cela ne peut être tout le ciel, Jacques.

Quoi du vent, sa chute légère, ce grand domaine ailé de l’air ?

Tes battements de fonds des âges,

à l’eau, à la terre, à la mer, tu échappes,

Pour rallier le ciel, auvent désemparé, où chaque lentement disperse son temps immobile.

 

 

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 04:18

louisebourgeois.jpgUne femme élégante se contemplait dans le miroir d’une banque italienne, à Sienne. Et de retour chez elle, se mirait encore dans celui de sa chambre. Elle se paraît et s’admirait, se désirait élégante et ne savait encore si cette élégance la satisfaisait ou si elle ne préférait pas plutôt paraître désirable.

Elle s’aimait au fond simplement –le croyait du moins-, dans cet idéal d’élégance où l’on se chérit avec mesure, tout comme l’on apprécie son prochain dans la bienveillance de l’être qu’il offre au monde.

Il y avait bien certes cette clôture narcissique dans le regard qu’elle posait sur elle, mais elle s’en consolait en affirmant que ce n’était à tout prendre que l’usage et le fondement de presque toutes les relations humaines.

Dans le miroir son œil glissait d’une posture l’autre, d’une courbe au relâchement de ses sens. Elle se livrait à son regard, captant, cherchant, provoquant le désir, le construisant méthodiquement, moins amante d’elle-même que se livrant à son propre désir, l’œil rivé sur ses charmes si parfaitement accessibles.

Elle savait le trouble qu’elle pouvait provoquer, si fort qu’elle le révélait parfois là où il ne devait pas surgir. Mais elle savait l’orienter, ignorer l’excitation d’un proche interdit.

Seule devant son miroir elle doutait cependant, incertaine, rejetant le terme sexuel à l’orée d’une audace qu’elle hésitait à vivre.

Il y avait bien certes, à force de contemplation solitaire, cette libido sans sexe dont elle voyait que peu à peu elle risquait de former l’essentiel de sa vie amoureuse.

Et c’était bien une menace qu’elle devinait, là, devant son miroir, dans l’abandon pathétique à l’élégance qui la manifestait.

Elle se résolut alors à n’observer dans son miroir que son pouvoir de séduction quand brusquement elle eut l’intuition qu’il lui serait possible de voir, peut-être, le vrai objet de son désir.

N’être plus seulement élégante. Ni même séduisante.

Elle commença de se dévêtir.

Qu’est-ce qui donne au désir sa puissance ?

En négligé de soie son regard fit retour sur un mode plus troublant.

Quel objet sexuel faisait donc retour dans ce voir ?

Louise-Bourgeois-Nature-Study.jpgElle abandonna la soie pour une parure plus libertine, les seins dressés hors des balconnets, ramenant tout ce dispositif visuel dans la réalité d’un présent plus dévoyé.

Son corps appareillé, bas résilles, talons hauts, balconnets, ce n’était plus sa réalité qu’elle exhibait à présent, mais ses éclats.

Qu’y a-t-il à voir, se demandait-elle, dans ce regard qu’elle cherchait éperdument des yeux et que son miroir lui renvoyait sans le montrer ?

Elle éprouva son excitation, organisant ses retrouvailles avec l’objet réel de son désir, l’excitation, le trouble, qu’elle ne savait encore nommer.

Naître au désir de soi.

Naître au désir.

Dans une pareille tenue, lascive, elle construisait un regard posé sur elle sans pudeur.

Voir ce regard qui désire infiniment, qui fouille, qui s’approprie son corps. Être sous le regard concupiscent de l’autre, ce spectateur indécent à qui confier l’obscénité de tout voir, tout découvrir de son intimité.

Elle voulait voir et réussissait d’une manière confuse, à voir ce qui n’était pas à l’image dans le miroir mais qui fondait cette image d’elle qui à présent l’excitait tant. Elle voyait ce qu’aurait pu voir le surveillant obscène, inquisiteur placé au centre conceptuel mais non visuel de la scène qu’elle jouait devant son miroir.

Elle voyait ce regard et préférait au fond son obscénité triviale au plaisir délicat qui l’enfermait habituellement dans sa stérile élégance, et dont elle mesurait combien elle risquait de la rabattre sur le fonctionnement stéréotypé de la solitude pathétique d’une beauté par trop organisée.

Elle se choisit lascive, donc.

Et passa de l’autre côté du miroir, ouverte au phallus érigé, brandi, emblème manifeste de son excitation, que signait la rigidité du phallus qu’elle savait imaginer.

Tout le problème était maintenant d’animer cette turgescence, et non uniquement ces images qu’elle possédait si bien déjà.

Que pointait son désir, sinon l’excitation d’imaginer l’autre à l’œuvre de sa propre jouissance ?

Mais quel autre ?

Déjà un songe l’obligeait dans une image poétique du monde. L’autre prenait ce visage ou cet autre, la ramenant au même de son attente où la houle des reins diligente ses douces marées.

Mais aujourd’hui elle voulait toucher au plus fort du désir qui l’envahissait : le phallus érigé, qui n’est pas l’apparence de tel ou tel, mais l’image absolue du désir, une image qui ne serait pas assignée mais le désir, dans son surgissement même.

Livrée à son désir, son désir la livrait à cet autre sans visage obsédé de sa seule possession.

louiseb.jpgElle jouissait de se voir être vue, de voir ce que l’autre voyait en elle.

Qu’est-ce qui fait jouir un être qui se regarde ?

La traque du désir. Dans le chassé-croisé du désir vu et exhibé.

Que seul l’inconnu promet, convoyant à l’inattendu où sourd l’équivoque de ne rien pouvoir contrôler de cette houle géante à son accomplissement.

Dans le miroir de sa chambre, adossée au frôlement de ce désir sans nom, elle se laissa aller, chavira les mains entre les cuisses, la pointe du sein tendue.

S’abandonner à ce qui aime dans le désir et non désirer ce que l’on aime.

Péripatéticienne embarquée dans ces confins où nulle connaissance ne sauve du désir immense qui ne renonce à rien.

Péripatéticienne d’un désir que rien à l’avance ne sait renseigner.

Ce quelque chose de n’être pas, si court instant de l’autorévélation pathétique de la chair dont le nombre se prive.

L’autre inconnu entré soudain dans ce dispositif lui révélant tout aussi soudainement ce que le désir cache habituellement de son fonctionnement dans le désir de prolonger sentimentalement le badinage charnel.

Ce désir, elle le vit bien, ne préexistait pas à ce qui d’ordinaire enveloppe le désir dans l’autre convoité.

Qu’est-ce que désirer autrui ?

Qu’est-ce que désirer ?

Désire-t-on autrui comme on désire, le ventre soulevé loin des réconfortantes séductions ?

Comment désirer autrui si je n’ai pu affronter ma peur d’être désiré non pour moi mais pour le désir caché en moi ?

Cet interdit d’un désir incalculable…

Ne l’ai-je pas trop vite enfermé dans le dedans des décences amoureuses, où désirer n’accomplit jamais tout le désir disponible ?

phallus-1.jpgUn désir en souffrance restait au fond du miroir.

Un désir en souffrance qui agitait ses obscènes démonstrations.

Un désir en souffrance, se dit-elle, comme une compréhension de soi qui aurait échoué devant la duplicité des énoncés de la vie…

Peut-être aurait-il fallu commencer par là, songea-t-elle. Désirer ce qui ne me désire pas mais désire son désir enfoui au fond de moi.

Qui désire ce chemin qui ne mène nulle part, sinon peut-être à la proximité du plus ténu des sens d’être.

Plutôt que d’avoir trop vite ouvert les bras à ma vieille romance amoureuse.

Et depuis son obscénité construire, peut-être seulement, la possibilité d’aimer.

 

 

images : sculptures de Louise Bourgeois.

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 05:38

 

la-crise-du-mariage-amour-pascal-bruckner.jpgAlors que le mariage pour tous demeure l’objet d’une actualité fiévreuse, les éditions Frémeaux publient un long essai sonore de Pascal Bruckner sur la question du mariage d’amour. Une formule, on le voit, qui contourne savamment la crise de la réflexion anthropologique qui secoue la France d’aujourd’hui. Mais si l’amour individuel moderne, si jeune dans l’histoire humaine, n’a que très peu à voir avec l’institution du mariage, on voit bien dans la démarche du philosophe combien il demeure malaisé de s’en saisir jusqu’au bout quand il est question de s’unir à l’être aimé, tant l’horizon de cette union, quelle qu’elle soit, est compliqué désormais. Qui aimerait d’amour sans lendemain, transformant souvent la déclaration d’amour en crime parfait ?…

Et l’on voit bien alors notre philosophe, ex-soixante-huitard, troublé par ses égarements passés peut-être, se jeter à l’eau pour sauver quelque chose qui pourrait enfin durer, saluant au passage le divorce qui a explosé pour, peut-être encore, rendre au mariage sa dignité, en faire un destin choisi plutôt qu’une norme aveuglée, déroulant ses ors pour mieux masquer le retrait de l’être où si souvent le bel émoi prend fin. Etrange paradoxe au demeurant, que cette pompe du mariage qui éblouit toujours et au-delà du cortège, que cette institution à l’agonie réveillée soudain par des minorités s’engageant à leur tour pour parier qu’il pourrait rester ce don que tant n’ont pas su tenir : celui de survivre à l’instant où l’incompatibilité l’emporte.

Etrange société où le mariage pour tous ne veut plus tuer la norme mais l’élargir, et qui devrait au fond nous porter à nous poser la question de savoir si au vrai, ce n’est pas tant le mariage qui est en crise que l’amour comme passion. Car le mariage n’est pas demeuré ce qu’on lui reprochait au civil, de n’être qu’une simple formalité administrative, mais l’emblème social qui paraît assurer quelque chose comme un ancrage possible dans une société de libertés où la liberté donne le vertige.

Etrange poésie du mariage, quand la liberté sensuelle aurait dû l’emporter… Peut-être parce qu’il pointe autre chose que notre société ne sait pas nommer, un trouble, dans son acharnement à ne plus vouloir organiser la famille, ballottée au gré des humeurs, des émotions, des béguins. Ou bien il y a que les intermittences du cœur, indéterminées dans leur longévité, n’inscrivaient pas la promesse de l’enfant qui fait peut-être retour comme jamais dans notre société pour rouvrir la question cachée de cette crise anthropologique que nous vivons.

Comme revenu de tout, la gueule de bois en guise de sagesse, Bruckner s’est entouré des textes des autres pour y voir clair dans cette longue histoire contemporaine du mariage, défendant désormais sa ligne comme un cordial, où la persévérance féconde de raison les sentiments et nourrit de douceur les conjoints vieillissants.

  

 

La crise du mariage d’amour, Pascal Bruckner, essai lu par l’auteur, éd. Frémeaux & Associés, coffret 2 CD-roms, 9782844681195.

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 14:03

 

maman et jacques„Non, non, non, viens, partons pour la prison.

Nous deux seuls chanterons comme des oiseaux en cage.

Quand tu me demanderas de te bénir, à genoux

J‘implorerai ton pardon. Ainsi nous vivrons et prierons,

Et chanterons, et conterons de vieux contes et sourirons

À des papillons d‘or ; et nous écouterons de pauvres diables

Parler des nouvelles de la cour, et parlerons aussi avec eux

De qui perd et qui gagne, qui est dans le vent, qui pas,

Et nous prendrons sur nous le mystère des choses

Comme si nous étions les espions de Dieu, plus vivaces

En prison murés que les meutes et factions des grands

Qui croissent et décroissent sous la lune."

 

 

 

Le Roi Lear, Shakespeare : Acte V, sc.3, Arche éditeur, traduit de l‘anglais par Luc de Goustine. Cordelia vient de mourir, Lear la tient dans ses bras, avant de la rejoindre dans la mort.

A ma mère et mon frère, qui se sont rejoints dans la mort à quelques années d’intervalle, pour prendre sur eux désormais le mystère des choses et se faire à ces mystérieux espions de Dieu qu’évoque Shakespeare.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 05:25

 

 

l-homme-malevicth.jpg«Le Maître a levé une nouvelle épée, sans la sortir de son fourreau. Alors je me suis baissé et, à mains nues, j’ai commencé à creuser la terre devant moi. J’ai déposé l’épée dans le trou, puis je l’ai recouverte de terre et j’ai aplani le sol.

« A cette époque, ma quête spirituelle était liée à l’idée qu’il existait des secrets, des chemins mystérieux. Le chemin des gens ordinaires me semblait un projet sans intérêt. Je croyais pouvoir remplacer le révélé par l’occulte, le simple par le complexe, le lumineux par le mystérieux. Aujourd’hui, j’ai compris. Et cette compréhension est ce que je possède de plus précieux : l’extraordinaire se trouve sur le chemin des hommes ordinaires. »( Paulo Coelho)

 

Jacques finissait de lire toute l’œuvre de Paolo Coehlo.

Il est mort lundi 11 février, avant d’achever sa lecture du roman qu’il tenait entre les mains : Maktub, le dernier livre de cet auteur qu’il avait mis de côté.

Peut-être avait-il achevé sa propre quête.

Maktub, au fond, nous conte des histoires de résilience où l’être, pacifié, parvient à surmonter tous les échecs de sa vie.

Les phrases en commentaire ci-jointes ne sont pas extraites de Maktub. Elles n’existent pas dans l’œuvre de Paolo Coehlo, du moins dans cet ordre. J’en ai reconstruit l’ordre, distribué selon une volonté qui n’était pas celle de l’auteur.

Je les ai recomposées en songeant à Jacques, et à ce que, lui-même, aurait pu en faire. Non ce qu’il aurait dû.

 

Mon frère, Jacques Jégouzo, est décédé lundi 11 février 2013.

 ελεηµοσυνη -éléèmosunè-

 

 

Image, Kasimir Malevicth, L’Homme qui court, 1933-1934 

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:44

 

morin-amour.jpgTrois termes qu’Edgar Morin tente de replacer dans la perspective du monde contemporain, comme les aubaines d’une vie que l’on pourrait ne pas perdre tout à fait –plutôt que réussir.

L’amour, comble de folie et de sagesse, capable de réveiller en nous ces états d’émerveillement et de ferveur que la poésie, jadis, savait allumer –on n’ose écrire, à le lire : dans le cœur des hommes.

Une morale donc plus qu’une sagesse, une visée qu’il faudrait savoir ménager, à défaut de l’éprouver. La seule à faire sens dans nos vies prosaïques. Une hygiène croit-on pouvoir ligne entre des lignes tout de même passablement mélancoliques, sinon pessimistes. Une hygiène qui consisterait à faire dialoguer en nous la hardiesse et la prudence, le détachement et l’attachement. Mais dont on ne voit pas comment, procédant d’une telle gymnastique, elle pourrait se déployer vraiment…

Une leçon de vie donc. C’est là tout le tragique du conseil, qui se risque à poser l’amour comme le dernier mythe que l’homme contemporain peut vivre, la dernière religion qu’il peut embrasser, le dernier rempart entre lui et son néant. Un pari en quelque sorte, quasi pascalien. Un risque. Un beau risque à courir…

Mais que l’on ne peut courir qu’à se laisser contaminer par la vérité de l’autre. La métaphore est forte, qui convoque dieu sait quel soubassement biologique improbable. Car où est-elle cette source que l’on pourrait dériver d’un simple effort curatif ? Elle se perd, douloureusement, dans les profondeurs d’un souci de pédagogue : espérez, il en sortira toujours quelque chose.

En attendant la révélation de découvrir que l’amour, seul, justifie nos vies, ainsi que l’affirmait déjà Saint Paul.

Mais derrière ce tragique du dernier rempart –le : je n’ai qu’un seul amour, il faut bien qu’il soit grand de l’insensé par trop conscient de son infortune-, il y a l’idée, amère, qu’il faut peut-être cesser de croire que l’on pourrait encore «civiliser» -(c’est le terme qu’il emploie)-, les hommes. « Soyons frères, nous dit Edgar Morin, parce que nous sommes perdus».Comme une dernière chance de construire quelque chose de beau entre nous, pour disparaître avec panache…

Etrange fraternité, étranglée dans la nasse de la subjectivité occidentale. Etrange appel à la compassion, à la miséricorde, devant le peu que nous sommes il est vrai… Etrange éthique d’infortune, qui se résume à deux conseils : éviter la bassesse dans nos vies, ne pas être méchant… Deux conseils inscrits déjà dans la morale paulinienne : quand on demandait à Saint Paul s’il existait une morale chrétienne, celui-ci en restait coi. Non. Je ne sais pas. Eviter la bassesse peut-être. Ne soyez pas méchant. Rien de bien nouveau, disait Paul. Vraiment. Une éthique de l’introspection donc, et de la compréhension. Que chacun scrute son cœur…

 

 

Amour, poésie, sagesse, de Edgar Morin, Points Seuil, janv. 1999, 96 pages, 4,50 euros, ean : 978-2020361958
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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 04:30

 

 

benoit-2J’ai en tête tes longs soliloques qui agaçaient parfois, cette manière que tu avais de réorganiser le réel, un peu à la façon d’un Lear posant devant lui le monde comme un dire inépuisable. Le verbe, tout entier convoqué, jubilant à sa gloire éphémère, à ses déguisements, voilant ses propres dévoilements et le soin que tu y mettais -manière de dire, d’être là où l’être sait pouvoir tenir, bon.

Le Roi Lear… Non que tu le fusses, mais à cause de ces travestissements et du crédit qu’il portait au langage, l’air de rien.

Dans cet effacement de soi de Lear. Dans celui, feint, d’Edgar. Ou dans les artifices de Kent. Et au final dans l’entrelacs de ces folies, de ces déguisements, voire de la folie professionnelle du Fou.

J’y pensais cette nuit, me rappelant ce soir de générale sublime où Victor Garrivier, interprétant le rôle titre, avait soudain perdu sa propre raison, arrêté net sur scène tandis qu’autour de lui les comédiens de Philippe Adrien poursuivaient leur jeu, plein du souci pour Victor égaré au milieu de la scène, ne parvenant plus à se souvenir de rien, de son texte comme de ce qu’il faisait ici, incarnant pour le coup à la perfection ce Lear devenu fou. Il restait là sur scène, effaré, vacant, allongé bientôt abandonné entre les bras des comédiens : "qu’on m’emporte, qu’on m’emmène"…

Et dans ce lacis de signes, de gestes, d’images, surnageant à la destruction d’un monde trop assuré de lui, venaient affleurer des contes, des légendes, des histoires pour enfant. Déboîtés. D’une voix l’autre égarés, repris, tronqués, bribes voguant d’une mémoire les nôtres, Edgar citant Bevis of Hampton, l’histoire du chevalier Rolan s’enchevêtrant à celle de Jack, the Giant-Killer.

benoit-3Tu avais ce don de ramasser toute la mémoire littéraire pour en faire ta langue si rare. Une langue déréglée, de bribes, de fragments épars. Une langue inachevée. Non pas en construction mais inachevée, un peu à la manière des esclaves de Michel-Ange.

Alain, tu étais un conteur fabuleux, à la différence d’un Kent.

Et la fabula que tu parvenais à imposer au réel pour lui donner forme, et dont beaucoup pensaient qu’elle te coupait de ce réel, était ce réel même prenant enfin sa forme. Certes, ses cortèges troublaient. Cet univers désarticulé, propre à l’enfance. Toujours, toujours le Grand Meaulnes sans doute. Un point de vue pour appréhender le monde du haut de cette falaise de l’enfance, à surplomber des éternités muettes.

La littérature, notre consolation, ne cessais-tu de répéter.

Sans doute. Exposée, férocement, à la grandeur et la misère de nos vies.

  

Alain, les papillons dorés du Roi Lear ne seraient qu’une piètre consolation s’il n’y avait derrière cette fabula, qui soutient toujours le monde.

 

benoit 1De ce temps tu n’es plus, tu es d’un Autre. Il ne reste qu’une poignée d’orphelins pour enterrer ce monde plus grand que nature que tu nous a légué.

Un présent nu, dépouillé de ses mythes.

Et ton œil, qui savait détourner le regard plongé dans l’abîme pour lui donner à voir le bleu du ciel.

A notre fin promise tu aurais pu n’offrir que la nostalgie d’un passé de géant. C’est une autre fiction pourtant qu’il nous faut écrire maintenant, la tienne sans doute, nécessaire à la survie des hommes.

La fabula, donc, encore, pour reconstruire ce monde tout près du Fou de Lear et le tenir par la main et lui offrir l’ici et le maintenant qu’évoque Joyce : "The now, the here, through wich all future plunges to the past." (Joyce, Ulysse).

Te voilà devenu ce mystérieux espion de Dieu qu’évoque Lear à la fin de la pièce de Shakespeare, chantant comme un oiseau en cage, implorant des pardons, pauvre diable à sourire aux papillons dorés et prenant sur lui le mystère des choses -plus vivace cependant que ces meutes qui croissent et décroissent sous la lune.

 

 

images, collection personnelle : les répétitions du Roi Lear monté par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes, du 3 octobre au 12 novembre 2000.

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 04:10

alainfournier1913.jpgMon cher Alain,

 

Un arlequin bondissant a surgi comme un diable de son théâtre italien. Vêtu de velours chatoyant, le haut du visage masqué de noir, il s’avance jusqu’au bord de la scène. Puis il proclame haut et fort, en adressant au public une ultime révérence : "E finita la Commedia ! "

Et voilà. Le rideau est tombé sur nos conversations quotidiennes, interrompues de façon brutale par la Grande Faucheuse qui t’a pris en traître, emportant vers je ne sais quel abîme ou soleil, ta voix unique de gargouille suave.

Cette violence, je la ressens d’autant plus qu’elle intervient à un moment de ta vie où tu semblais en paix avec toi-même et avec les autres, proche de tes fils, bien en phase avec le réel, avec en tête des projets de retraite qui n’avaient rien d’un repli. Tu allais t’installer confortablement dans une ville où tu avais maintenu des liens forts, trouvé des repères, des centres d’intérêt et de loisirs. Sans oublier ta petite chienne, objet d’un amour démesuré… Avions nous donc tant de naïveté pour croire en ces possibles ?

Je repense à toi, ce printemps, quand tu appelais du cœur de la montagne, randonnant à travers les bois noirs en quête de l’eau de source la plus fraîche au monde. Tu en remplissais de lourds bidons dont tu me faisait écouter le glou-glou. Je te sentais alors ennivré d’air pur, en pleine communion avec la nature sauvage, sur tes terres...

Plus tard dans l’été, j’aimais recevoir tes appels de Vichy. Quand, au sortir d’un épuisant parcours du combattant de l’immobilier, tu déambulais dans la vielle cité thermale, haut-lieu de ton imaginaire, sur les pas de Valery Larbaud, ce dandy des belles lettres que tu vénérais tant.

Je me souviens aussi de ton bref mais intense séjour dans un cloître perdu, de la première fois où tu m’as fait entendre le sublime chant des femmes kurdes et de la dernière fois où nous nous sommes parlés. Tu relisais "Le Grand Meaulnes" pour la millième fois. Et pour la millième fois, tu en retrouvais la magie intacte. Ton rêve adolescent t’aura accompagné jusqu’à ta dernière heure et c’est bien comme ca.

Pendant les jours qui ont suivi la terrible nouvelle, comme jamais, lors de nos discussions, même parfois très "vieux de la vieille", nous n’avions abordé la rubrique cardiologie, je me suis longuement interrogé sur le pourquoi du comment de cet incroyable dénouement.

Possible après tout que la réponse réside dans le non-dit. Comme toujours. Dans le non-dit de ta relation aux cardiologues bien sûr, mais aussi dans le non-dit affectif qui accompagna les disparitions si douloureuses de ta maman et de ce Roger, dont tu parlais avec l’affection d’un fils.

Une fois orphelin, un cœur déjà tendre devient fragile. Et le tien l’était.
Je ne sais si l’essentiel est invisible pour les yeux, en tous cas je n’ai rien vu.

J’aurais du mieux t’écouter, toi qui savais si bien formuler ta part d’invisible.
Ne disais-tu pas souvent qu’on est "éventuellement agenouillé à l’intérieur de soi-même"...

Ta voix aujourd’hui s’est tue mais ta parole demeure. Elle fait désormais écho à celles des écrivains, artistes et rêveurs qui t’ont accompagné tout au long du chemin, ces "petits pères", comme tu les appelais affectueusement.

Et ce dialogue d’un nouveau genre qui vient de naître entre nous, ton cher Alain Fournier pourrait momentanément le poursuivre en ces termes :

"Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clé et la suite
et la fin de cette aventure manquée".

Mais je préfère laisser le dernier mot au grand Mallarmé.
Tu sais bien que pour lui, le poète ne meurt pas.
Il devient autre.

"Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change".

 

 

 

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