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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 05:33

sarkozyJ’aime bien cette idée empruntée à Otto Gross d’un déchirement pathologique de la personnalité. Un déchirement qui serait largement provoqué par les idéologies de la division, de l’exclusion, que nous connaissons désormais dans nos sociétés européennes, par exemple. Non comme une crise de civilisation –encore que-, mais de défiance à l’idéal républicain et démocratique qui aurait été le nôtre jusque là. Une défiance qui témoignerait pour ainsi dire d’une psychologie réactionnaire traversant de part en part ces sociétés, sinon leur inconscient, même si l’expression est abusive. Un inconscient produit, fabriqué de toute pièce, ainsi que le fait notre président-candidat quand il évoque les référendums de son éventuel prochain mandat, contre les chômeurs et les étrangers, lourds de présupposés désespérants. L’appel aux instincts les plus bas, relève-t-on à juste titre ici et là. Ce vocabulaire est le bon en effet, qui suggère qu’il s’agit bien de fabriquer une sorte d’inconscient qui rendrait enfin possible que nous puissions nous reconnaître entre nous, nous-mêmes (à savoir : par référendum).

Il serait donc question d’appeler chacun à exclure. A expulser. A condamner. A mettre la main à cette pâte là. Il serait donc question de mettre un terme à ce conflit intérieur que révélait Otto Gross entre le propre et l’étranger. Expulser l’étranger pour ne garder que le propre de la France, sinon du français… La prochaine révolution française que l’on nous propose vient ainsi d’adopter son visage. Celui de la France forte. Celui d’une morale coercitive. Capable de mettre fin au registre compréhensif qui est explicitement celui du modèle républicain démocratique, qui supposait un engagement quasi existentiel de tous auprès de chacun. Une fin qui s’accompagne de la promesse d’une familiarité cauteleuse : celle qu’un oui référendaire tracerait entre nous. Qui verrait sanctionner non seulement la fin des grands récits humanistes à la française, mais par l’accès de chacun au choix d’exclure, à ce genre de récit de soi que définissait un Ricœur, aux yeux duquel l’action de se raconter s’engageait d’emblée sur un front éthique. Car voici qu’on nous invite à écrire collectivement l’une de ces grandes pages qui ont fait la honte de l’Histoire de France. Une page dans laquelle il s’agirait d’interdire la possibilité même de l’épreuve de la confrontation à l’autre. Qui permettrait chacun de s’avancer nanti de cette fausse assurance qu’on lui aurait fabriqué : l’idem. Où chacun serait pour lui-même une instance du refus de l’Autre privée de toute éthique véritable. Car c’est bien ce qui se trame derrière ces promesses de consultation populaire : un pacte rhétorique enfermant l’être loin de toute prise en compte de la vie. L’effondrement même de l’institution du langage. Pas étonnant alors, qu’il y ait une telle homologie de structure entre le parler présidentiel que l’on nous a infligé pendant cinq longues années et les contenus politiques de ce parler…

Ce propre là s’annonce comme un ramassis de l’idem. Qui nous débarrassera de la question du "qui ?" dans le vivre humain. Qui nous délivrera de la trame narrative qui formait la richesse de humain : cette interrogation existentielle capable de produire en retour de la richesse sous l’énigme, qui est très exactement l’envers intime de tous ces discours identitaires qu’on nous inflige.

Exit le Mrs Dalloway de Virginia Woolf, L’homme sans qualité de Musil, La Recherche de Proust, ces grandes œuvres où la question de soi se présentait sous les espèces de la crise. Voici qu’on nous invite explicitement à rallier la cause des schizophrènes. Celle de la fondation d’un soi enraciné dans la pseudo continuité d’une identité nationale… Voici qu’on nous propose de battre des deux mains à l’idée d’une "fin du monde de la différence". Une fin quasi pathologique mais qui masquerait enfin la perte de toute confiance en soi, ouvrant sans qu’on y prenne garde à une véritable mutation psychotique collective, travestie par une sorte d’imbécile idéal du Moi français… Un manifeste éthique, veut-on nous assurer… Mais bien plutôt un symptôme engageant la totalité de la présence humaine dans une reconstruction délirante : un soi collectif national auquel le sujet viendrait s’abreuver jusqu’à plus soif pour s’édifier comme une sorte d’être-sous-la-main gavé de ses pittoresques assurances…

 

 

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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 05:40

TarkovskiImage2.jpgCes couches de l’inconscient où les images naissent. Peut-être inquiètes du monde avant même que de l’inquiéter, tandis que Tarkovski s’interroge sur ce qui devrait être, sur ce qui a été.

Tarkovski, sa subjectivité radicale dans ce rapport apocalyptique au monde. Frottements. Le lien fragile. Un rapport d’usure. Et l’appropriation impossible : comment habiter ce monde ?

(Le Miroir) : l’humain brisé dit par cette forme ouverte. Le cinéma, comme sculpture temporelle.

(Le Sacrifice). Où la dernière image du film répond à la première image du premier film du cinéaste : L’Enfance d’Ivan.

Tarkovski. Le Moi dépossédé, lige du lieu qui lui est assigné. Lieu qui lui-même est partout menacé. Dans ces conditions, comment pourrait-il donner au sujet son unité ?

L’eau, le vent, le feu. Cette fluidité des éléments chez Tarkovski. Il n’est pas jusqu’à la terre qui ne soit liquide : de la boue.

Des lieux menacés du dedans d’eux-mêmes. N’y aurait-il donc de site depuis lequel surgir que dans la fluidité ?

Orpheline. Coupé de ses racines : la vie.

Mais cette prépondérance de l’immémorial sur le factuel. Retourner aux choses. Envers et contre tout. Leur restituer leur intériorité. Là gît cette force magique que l’art a perdu. Et qu’importe l’incongruité d’une telle déclaration : l’ascèse a valeur esthétique. Elle est la création immergée dans la vie même. Car si la création artistique n’était que modalités esthétiques, que vaudrait-elle ?

Alors,

ce caractère proliférant de la structure narrative, tandis que la nature traverse l’écran lentement. La pluie filmée par Tarkovski. Ces éraflures sur la pellicule : le temps s’est d’un coup spatialisé.joël jégouzo--.

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 05:06

fuskushima-vollmann.jpgA l’aéroport de Frisco, Vollmann s’embarque avec un dosimètre : on n’en trouve plus au Japon. Il enregistre la température radioactive : 0,1 millirem. 5 rems, c’est la dose maximale admissible par un organisme humain. A sa descente d’aéroport, à Tokyo, la mesure indique 1,2 millirem. Le 20 mars 2011, dans un rayon de 10km autour de la centrale, il fallait 3 minutes pour recevoir la dose maximale admissible. Vollmann s’adresse aux autorités dès sa descente d’avion : qu’est devenue l’eau radioactive ? D’où venait-elle ? Combien de mètres cubes d’eau radioactive se sont déversés et où ? Ni les ingénieurs de Tepco, ni les autorités gouvernementales ne savent lui donner de réponses. C’est cette ignorance qui frappe tout au long de son enquête. Une ignorance partagée massivement. Aujourd’hui encore. Sur des questions pourtant fondamentales de santé publique. Nul ne sait, nul ne connaît l’étendue des dégâts, des dangers. Aujourd’hui encore. A 250 km de la centrale, son dosimètre enregistre une belle progression des radiations. La mer est-elle contaminée ? Personne ne répond à sa question. Partout les traces bien visibles encore du tsunami. Et celles tremblement de terre. Spectaculaires. Mais pas de traces de contamination visible à l’œil nu, évidemment. A 60 km de la centrale, Vollmann entre dans une zone militarisée. La démocratie suspendue. Nécessairement, lui explique-t-on. Certes, mais la démocratie est suspendue. Des lois d’exception sont entrées en vigueur, la libre circulation des personnes n’est plus d’actualité. C’est une des raisons de son opposition au nucléaire. L’autre, c’est que la période de stockage des déchets radioactifs excède tout cadre de référence des civilisations humaines. Vollmann en est sûr à présent : le nucléaire est l’horizon du pire. Il relit comme à haute voix les études de sécurité qui avaient motivé le gouvernement japonais à certifier à son peuple que Fukushima était sûre : les ingénieurs de la Tepco avait travaillé sur l’hypothèse d’un tsunami de 5,7 mètres de haut. La vague en fit 14. Ce n’était pas normal. L’océan est donc fautif…

Partout Vollmann croise des gens qui, dans l’ignorance des vrais dangers, finissent par ne plus savoir que penser. La catastrophe nucléaire est invisible. Son manque de visibilité nuit à toute prise de conscience. Même l’explosion des réacteurs est passée inaperçue  : les gens alentours lui racontent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu vraiment, sinon à la télévision. La mort, pour eux, c’était le tsunami. Puis le tremblement de terre. Pas le nucléaire. Et puis, commente un grand nombre de japonais habitant près de la centrale : la région est peut-être contaminée, mais nous ne savons pas où aller. Ils savent qu’ils tomberont peut-être malade. Mais chacun espère passer au travers. De toute façon, pas avant vingt ans. C’est loin vingt ans. Ça n’existe pas. On ne peut pas vivre pendant vingt ans en attendant la mort. Autant oublier donc. A 170 km de la centrale, son dosimètre fait un nouveau bond. Puis il ne cesse de révéler une augmentation constante de la radiation. Il se rapproche de la zone interdite. Le cercle d’évacuation forcée. On ne parle ici que de contamination, pas de radioactivité. Le vocabulaire gomme la réalité du danger, sa nature. Le gouvernement s’est d’ailleurs employé à diffuser largement ce seul message : "il n’y aura pas d’effet immédiat sur votre santé". Ce que tout le monde peut observer en effet. Tout va presque bien donc. Les gens reviennent. Les plus modestes en fait, qui ne savent où aller. Et puis les vieux. Qui sont restés. Qu’on a laissé. Dans des villages vides. Désertés. Sans lumière. Des villages fantômes. A 20 km de la centrale, la route est bloquée. Par l’armée. Un chien erre. Le chauffeur du taxi de Vollmann veut bien pousser plus loin. Il faut simplement payer un peu plus. Pour le danger. Qu’il ne sait pas vraiment apprécier. Et l’un et l’autre finissent par croiser dans la zone interdite de plus en plus de monde. Des gens revenus chez eux, et les travailleurs volontaires du nettoyage de la centrale. Des chômeurs pour la plupart, des fins de droits, des sdf, heureux de travailler pour un salaire qui reste de misère. Le nucléaire ? Ils savent pas. On raconte qu’en 45 on prétendait que pendant 50 ans il y aurait de la radioactivité dans la région des bombes. Mais bien avant ces cinquante années, les gens sont revenus. Ils ne sont pas tous morts. N’ont pas tous développé un cancer. Alors on ne sait pas vraiment. On verra bien…

  

 

Fukushima –dans la zone inetrdite, William T. Vollmann, éditions Tristram, traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon, février 2012, 92 pages, 9,80 euros, ean : 9782907681957.

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 05:17

arbitraire.jpgDouze propositions à cheviller au cœur de cette campagne présidentielle, douze chantiers à ouvrir de toute urgence pour tenter de limiter l’arbitraire du Pouvoir. De l’indépendance de la Justice au scandale de la surpopulation dans les prisons françaises, régulièrement dénoncé par l’UE et les grandes instances internationales, en passant par le racisme d’Etat, les dérives sont nombreuses en effet, dans une France au final très peu fidèle à son image de pays des Droits de l’Homme. Et à y regarder de plus près, la petite histoire des lois scélérates qui nous est offerte en introduction, lois qui ont accompagné la croissance de la jeune République française depuis le XIXème siècle, est bien édifiante… Car voilà une République qui, au prétexte d’un risque de trouble de l’ordre public, concept juridique on ne peut plus vague, n’aura cessé d’embastiller ses oppositions les plus radicales, à commencer par les anarchistes, dans un cadre répressif tout à fait abusif. Avec étonnamment un arrière-goût de déjà vu pour nous aujourd’hui, comme ces lois sur les suspects des années 1893 – 1894, élargissant le profil type du suspect à l’ensemble de la population pour museler toute liberté d’expression collective, allant jusqu’à légaliser la déportation pour des prétextes infimes, et que combattit en son temps le jeune Léon Blum (il avait alors 23 ans), arguant avec courage qu’elles n’étaient pas "digne d’une nation probe". On chercherait en vain du reste dans cette longue histoire des dérives de l’arbitraire à la française une quelconque probité dans les affaires de cet Etat là : qu’on se rappelle l’état d’urgence voté dans le sillage de la Guerre d’Algérie et suspendant la liberté d’opinion !

La République française, au fond, s’est toujours accommodée de dispositifs d’exception et il serait bien temps, en effet, d’y remédier… D’autant que ces dispositifs semblent avoir fait florès depuis ces dix dernières années, comme la suspension en 2003 du droit au silence dans les gardes à vue, exclusivement motivées de fait par une recherche très problématique de l’aveu. Ou bien la détestable politique du chiffre dans la police, conduisant aux dérives que l’on sait, ou encore, cerise sur le gâteau, la décision de concentrer l’ensemble des pouvoirs de renseignement pour les placer sous le seul contrôle du Président de la République, le dotant d’un pouvoir exorbitant sur l’ensemble de ses citoyens. Ne parlons même pas de nouveau des prisons françaises, chargées de fait de régler la question sociale, ni davantage de la réforme du système de placement et de soins en matière de "sécurité mentale", après la déclaration ahurissante du Président de la République, en 2008, affirmant sans broncher que "Tous les malades mentaux sont potentiellement dangereux, voire criminels !", déclaration qui a conduit à la loi du 5 juillet 2008, pénalisant in fine les troubles psychiques… Il y a urgence, oui, vraiment, à ouvrir ces chantiers.

  

 

Contre l’arbitraire du Pouvoir, 12 propositions, collectif, La Fabrique éditions, mars 2012, 254 pages, 13 euros, ean : 9782358720207.

 

 

 

 

 

 

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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 05:56

guerreImaginez. Non, c’est impossible. Mais faites-en l’effort : votre quartier est en ruine, les bombes s’abattent encore sur vous, bien que la France ne soit plus en guerre, puisqu’elle vient d’être conquise. Il n’y a plus d’eau, plus d’électricité, l’hiver approche. Il fait froid. Novembre bat des records de froid. Vous avez faim et pour vous approvisionner, vous devez prendre des risques inconsidérés : des milices parcourent la ville, des snipers sont embusqués. A chaque fois que vous mettez le nez dehors, vous risquez de tomber sous une rafale ou d’être embarqué par les milices du nouveau pouvoir en place à la solde des scandinaves. Vos amis sont morts. Votre famille souffre. Vous avez peur. Beaucoup ont disparu, beaucoup ont fui. La police est partout. Votre voisine erre dans les ruines. Elle est devenue folle le jour où son petit est mort, tué par un sniper. Il faut partir. Maintenant. Demain il sera trop tard. Mais partir où ? Toute l’Europe est tombée sous la botte des régimes totalitaires. Reste le Sud. Mais le Sud ne veut plus vous accueillir : trop de réfugiés déjà. Le Sud vient de durcir ses lois sur l’immigration. Il faut partir pourtant : les milices s’activent. Vous trouvez un passeur. Qui vous dépouille de tous les biens qu’il vous restait. Un soir, vous partez. Vous, votre mère et votre petite sœur. Les survivants d’une belle famille unie, naguère. Vous fuyez la France, qui devient une dictature. Six semaines plus tard, vous êtes dans camp de réfugiés. Les autorités du pays étudient votre demande : sans permis de séjour temporaire, vous serez renvoyé chez vous. La promiscuité est insoutenable. L’examen de vos papiers traîne. On vous demande des preuves que vous ne pouvez pas fournir : pas facile d’en trouver dans la seule valise que vous avez traînée avec vous dans votre exode. Deux années passent. Vous êtes méconnaissable. Vous avez fini par obtenir le droit d’asile. Mais il n’y a pas de travail pour vous : ses conditions d’accès ont été durcies pour les immigrés. Le pouvoir en place flatte désormais sa droite extrême. Vous subissez la montée du racisme dans votre pays d’adoption. Qui vote une nouvelle loi éparpillant les immigrés aux quatre coins du pays. Vous devez quitter cette région où vous aviez fini par vous faire des amis. Vous voilà seuls, vous, votre mère, votre sœur. Sans pouvoir accéder au marché de l’emploi. Montrés du doigt. Pour échapper à la misère absolue, vous apprenez à cuisiner des gâteaux que vous vendez au marché noir. Inutile de poursuivre la démonstration : elle est terrible. L’auteure avait écrit ce texte en 2001, quand le débat sur les réfugiés s’était soudain tendu au Danemark. D’actualité. Toujours…

 

 

Guerre, et si ça nous arrivait ?, de Janne Teller, éd. Les Grandes personnes, traduit du danois par Laurence W. O Larsen, illustrations de Jean-François Marten, mars 2012, 64 pages, 7,90 euros, ean : 9782361931384.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 05:26

anka.jpgDeux flics cognent à la porte d’entrée. Marco ouvre : Ta mère est morte… Marco ne percute pas. Morte ? Vous voulez dire quoi ? Rien. Elle est morte, voilà tout. Et ils repartent. Quelques instants avant que sa mère arrive… Celle qui est morte, ce n’est pas sa mère, mais une femme que son père avait épousée. Une dizaine d’années plus tôt. Et dont ce père ne se rappelle plus. Ou mal. Une sans papiers. Un mariage blanc. Qu’elle avait payé 1 500 euros. Le prix de son incinération aujourd’hui, à charge d’un père pas même déconfit. Gêné, certes. Mais surtout agacé d’avoir à régler ces 1500 euros pour une femme qui n’a jamais compté dans sa vie. 1500 euros que ses parents avaient empoché dix ans plus tôt, croyant réaliser une bonne affaire. Une roumaine. Dont son père ne sait quoi dire. Ni comment elle vécut ces dix années en portant son nom, ni comment elle est morte. Marco n’en revient pas. Ses propres parents ! Juste agacés par cette femme dont ils ne savent rien, sinon qu’il faut régler son incinération aujourd’hui. Le père choisit une urne. La moins chère. Dépose Marco à l’école, qui ne peut se résoudre, qui veut savoir, qui sort de ses gonds, de sa classe, court les rues sur les traces de cette femme morte dans le plus grand dénuement, la solitude la plus crasse, morte d’une tuberculose ! Roman coup de poing asséné encore une fois par Guillaume Guéraud. Mais moins de dénonciation que d’indignation. Moins brutal qu’à l’ordinaire aussi, d’une écriture volontiers poétique, trouvant les mots, le rythme d’une phrase, dégageant sobrement l’émotion qui en traverse le fil. Roman tout en patience presque, relevant les traces, la mémoire d’une image qui entre comme par une porte dérobée dans la fiction pour n’en plus jamais ressortir et laisser à la fin l’énorme vide de son absence.

 

 

Anka, de Guillaume Guéraud, éd. du rouergue, coll DoAdo Noir, janvier 2012, 108 pages, 9,50 euros, Dimensions : 14cm x 20,6cm x 0,9cm, EAN : 782812603020.

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 05:49

enfant.jpgLe monde est devenu une arène où ceux qui peuvent souffrir sont immolés. Fukushima, c’était il y a un an déjà. La centrale explosait dans le pays champion toute catégorie de la technologie. Le plus fiable. Un désastre. Avec lequel les japonais n’en ont pas fini. N’en finissent pas. La seule chose qui ait pris fin, ce sont les feux de l’actualité. A peine de nouveau braqués aujourd’hui sur une commémoration vide de sens, vide de résolutions. Le pire arrive toujours dans le nucléaire. Le pire nous arrivera. Ce n’est qu’une question de temps. Fukushima. Un séisme de magnitude 9, le plus fort jamais enregistré au Japon. Relayé par un tsunami. Le séisme coupa l'alimentation électrique externe de la centrale et de ses six réacteurs, la privant de son système de refroidissement principal. Personne ne voulait croire possible un pareil scénario. Un raz-de-marée privant la centrale de sa sécurité ! Allons !… Alors aussitôt les autorités mentirent au Peuple japonais. Comme les autorités américaines avaient menti aux peuples américains en leurs temps de catastrophe nucléaire, comme les autorités russes après eux, et les autorités françaises, à jurer qu’aucun nuage radioactif n’avait franchi nos frontières. Une habitude dans la manière de gouverner : ne jamais hésiter à mettre en danger les populations. Une tradition politique.

Là-bas, la mort semble avoir cessé d’enfermer les épaules des enfants dans un sort immobile. Elle s’est mise à trotter dans les campagnes, dans les villes, courant sa chance, plus insidieuse désormais, cherchant son passage dans les organismes fatigués, exposés. Un nuage passe, un nuage est passé. L’infime clématite et la haie emmêlée, la terre s’élance, un papillon près du sol à l’ombre éveillée. Enveloppée de douleurs, l’angoisse envahira l’Histoire. Le ciel nous offrira juste la possibilité du gouffre dans nos tempes. Là-bas, des eaux louches ont vacillé au souffle d’une lumière blanche. Ici, tout va bien. Même si dans l’air quelque chose est passé, venu du bout du monde, le monde partout à nos portes. Quelque chose est passé. Rien, nous a-t-on assuré, sinon que les mouvements de l’air ont pris figure humaine. Sinon que l’eau des rivières peut bouillir et l’homme s’absenter du monde, le ciel nous offre déjà ses rudes nourritures, son linge flottant au vent de nos ténèbres.

les-cloches-62.jpgJe me suis pris à imaginer un tel jour, le moins défendu, un ciel piqué d’été inaugurant le dernier cachot de la terre –(nos pas si lents à l’espérance). Même si tout est parfait ici, à Paris. Les arbres, les mains, les yeux, les rires des enfants. Mais cette ombre au-dessus de nos têtes… A quoi devons-nous donc de voir cette vaste étendue subitement racornie ? C’était l’espace et le ciel était mort. La race souffrante des hommes a essayé la servitude, le mensonge, le carnage, aujourd’hui la catastrophe si peu naturelle… Il flotte comme une représentation vaine de ces choses : le martyre, cette tradition des temps barbares. Le Dr Takashi NaGaï (1908-1951) et son fils Makato Nagaï (1935-2001) ont connu tous deux l’effroi de Nagasaki. Et du martyre. Le 9 août 1945, le souffle d’une bombe puissante emportait leur vie vers son ailleurs, dont ils n’avaient rien décidé. Un médecin et son jeune fils. Qui consacrèrent ensuite leur vie à consoler leurs semblables. Makato avait dix ans à l’époque. Il devint journaliste, publia en 1959 un récit de souvenirs. Son petit-fils, Tokusaburo Nagaï, directeur du Musée Nagaï Takashi, fit paraître en français le livre de son père en 2004. L’explosion nucléaire de 1945 terrifia le monde. Takashi l’évoque dans ses souvenirs. Spécialiste en radiologie, le 9 août 1945, à 11 heures du matin, il était dans son laboratoire. Une lumière blanche sembla traverser d’un coup les murs du laboratoire. Le noir ensuite. Le monde noir, d’un coup. Et le bruit d’une immense catastrophe : tout s’embrase et s’écroule, n’en finit pas de craquer et de tomber, de s’abattre. La bombe vient d’exploser à 400 mètres de la cathédrale de Nagasaki, à Urakami. Sa carotide est tranchée par un éclat de verre, mais il s’en sort, se précipite au chevet des blessés. On dénombre les morts par centaine de milliers. Les blessés aussi. Il écrira tout cela. Témoin. "Dans ce qui avait été notre cuisine, tout de suite je découvris quelques débris chauds et complètement calcinés : tout ce qui restait de mon épouse Midori. Mais tout près brillait la chaîne de son rosaire, et sa petite croix." Attaqué par une leucémie, le Dr Nagaï mourra le 1er mai 1951. A son enterrement, 20 000 personnes brandiront son livre le plus célèbre : Les Cloches de Nagasaki. souvenir-cloches.jpgSon fils publiera en réponse Le sourire des cloches de Nagasaki, paru en France en 2004. Il raconte sa vie d’enfant confronté au souvenir des cendres de sa mère et à la leucémie de son père. Il raconte le drame que le Japon vit toujours. Non pas Hiroshima et sa colonne de flammes. Non pas Fukushima et ses trombes d’eau. Car rien n’est comparable. Il n’y a pas d’équivalence, sinon l’entêtement des autorités à nous exposer au pire.

Aujourd’hui aura lieu la première commémoration de la catastrophe de Fukushima. On tentera de nous faire croire que les autorités sont désormais soucieuses de notre passé comme de notre avenir. Commémorons donc. Comme ont été régulièrement commémorés les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Il sera bon alors de rappeler les circonstances de ces tragiques événements. Comme on l’a fait de ces bombardements. Le nom du bombardier américain, celui de la bombe, les estimations du nombre des victimes, sans parler des survivants ("hibakusha "), marqués à vie dans leur chair, leur esprit et leurs relations sociales. Avant que ne retombe l’épais silence des médias en attendant de commémorer de nouvelles catastrophes. Il flotte décidément comme une représentation vaine de ces choses : le martyre, cette tradition des temps barbares.

 

 

Les Cloches de Nagasaki, Takashi Nagaï, 1962, épuisé.

Le sourire des cloches de Nagasaki, de Makoto Nagaï, Tokusaburo Nagaï et Marie-Renée Noir, éd. Nouvelle Cité, août 2004, coll : Récit, 123 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2853134644.

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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 05:55

parite.jpgJe me rappelle la colère d’Eléonore Lépinard sur ce sujet. On en était pourtant passé d’une revendication minoritaire à une réforme institutionnelle majeure, avec à la clef une Loi sur la Parité. Un tournant légaliste qui s’était opéré dans les années 80 sous la pression de l’arrivée de la Gauche au pouvoir et qui avait conduit, bien longtemps après, au vote de la Loi Constitutionnelle du 8 juillet 1999, adoptée sans surprise, bien que deux ans auparavant, 75% des députés s’étaient prononcés contre l’inscription de la Parité dans la Constitution. Comment ce retournement de l’opinion parlementaire avait-t-il été possible ? Et puis : malgré le succès du combat politique, où en étions-nous de l’égalité réelle, sociale, économique, culturelle entre les hommes et les femmes ? Malgré une réforme majeure, cette égalité ne demeurait-elle pas introuvable ? Au point qu’aujourd’hui encore, tous les indicateurs sociaux confirment l’existence, en France, de fortes inégalités entre les hommes et les femmes ? Comment poursuivre, dans ces conditions, la lutte ? La brèche ouverte par les femmes dans la doctrine de l’universalisme abstrait, ne s’est-elle refermée sur elles ? Car comment expliquer ce grand écart entre l’ampleur du débat suscité par le concept de parité en France à la fin des années 1990 et le reflux qui préside depuis à l’application de la loi ?

Dans son essai, Éléonore Lépinard avance une hypothèse effarante, sinon effrayante : les rhétoriques "mobilisées pour légitimer la loi sur la parité" auraient elles-mêmes participé à "forclore les changements possibles en matière d’égalité des sexes" ! Quant est-il donc, au delà de la question de l’égalité des sexes, du recours légaliste ?

Eléonore Lépinard étudie de près, dans son ouvrage, les effets discursifs du recours à la loi sur les mouvements sociaux dans le cadre du modèle républicain contemporain. Elle décrypte avec intelligence ces opérations par lesquelles les acteurs collectifs inventent des stratégies, favorisent l’émergence de normes et tracent malgré eux les contours des conditions de réception de leurs revendications, contours qui sont rien moins, en creux, que ceux de l’univers réel du discours républicain. Une moulinette, dont on se demande si, in fine, le but n’est pas de laminer les luttes et les revendications pour les affaiblir, sinon les escamoter…

Retraçant la généalogie du concept de parité, elle piste ses esquisses, tant en France qu’au niveau international, dévoile sa grammaire, les relais mis en place pour fabriquer de la parité capable de redéfinir au passage la question de l’égalité des sexes, de revisiter et transformer les clivages des luttes anciennes, celles des années 1970, oscillant entre les tenantes de la parité comme parachèvement du projet démocratique et les féministes rebelles qui voyaient dans la parité conçue dans les termes de la loi une égalité dénaturée. Pour finir par poser la question on ne peut plus circonstancielle du statut de toute représentation politique : est-elle vraiment un moyen d’émancipation ? Au delà de l’étude sur la question de la parité politique, c’est cela qui importe aussi, aujourd’hui surtout : construites comme un problème public, que deviennent nos revendications, quand on en exclue la rue ? Les contraintes institutionnelles sont telles, que nos luttes semblent y perdre leur sens. La loi tamise, édulcore, gauchit. Et la rhétorique du système républicain, pour convaincante qu’on veuille la faire passer dans les médias, n’est bien souvent ouverte qu’à l'infructueux… Le travail juridique et législatif des parlementaires apparaît ainsi à travers cette étude sur la question de la parité homme-femme fondamental, mais insuffisant, tant les compromis politiques sont prégnants et restreignent le cadre de nos ambitions. Des Lois sur la parité homme / femme, une réelle frustration sociologique en est sortie. L’égalité homme / femme est demeurée introuvable. On peut bien sûr évoquer de réels progrès, il n’en demeure pas moins que les textes n’ont changé la condition de la femme qu’à la marge…

Alors qu’aujourd’hui une fenêtre d’opportunité politique semble s’ouvrir à nous, sans doute ne devrions-nous pas l’ignorer : il existe comme une sorte de tragédie structurelle qui pèserait sur le réformisme politique. Une tragédie propre surtout aux institutions de la société néo-libérale il est vrai, pesant de tout son poids sur toute possibilité de réforme en profondeur. Car la nécessité institutionnelle ne peut être combattue que par une nécessité collective aussi puissante. Le changement ne peut être généré que par une rupture collective. Seul un sujet collectif peut générer un vrai changement. Aucune société républicaine ne peut se transformer de l’intérieur : elle finit toujours par reproduire des formes de domination. Alors on peut bien exhiber les luttes nécessaires et les collectifs qui les tissent, ici les femmes. On peut bien imaginer d’autres formes de vie à l’oppression sociale qui nous enferme, on peut explorer d ‘autres modes de ré-appropriation collectives : la liberté ne peut se déployer que dans l’espace commun. La femme refusée, face à l’ampleur de la tâche qu’elle entreprend, ne peut que voir son œuvre détruite, tant que son entreprise de déchiffrement ne parvient pas à viser la possibilité d’une histoire collective. L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous voulons collectivement être. L’indécidabilité de la promesse historique ne doit jamais suspendre l’action collective.

  

 

L’égalité introuvable, la parité, les féministes et la République, É. Lépinard. Presses de Sciences Po, Paris (2007), Collection Fait politique, 304 p., 23 euros, ISBN-13: 978-2724610130.

 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 05:26

mikal-gilmore.jpg1976. Gary Gilmore est emprisonné. Pour meurtre. Il exige que l’Utah rétablisse la peine de mort. De fait, il sera bientôt exaucé et… fusillé. Cinq balles. Dans la poitrine. Son frère cadet enquête. Des années plus tard il s’empare de nouveau de cette histoire. De son histoire. Comment en est-on arrivé là ? Il enquête sur son frère, sa famille ivre de haine, tout droit sortie d’un roman de Faulkner, avec ses petits blancs repus de misère, d’humiliation et de violence. L’histoire se dessine peu à peu. Non sans mal. C’est que Mikal, devenu rédac chef de Rolling Stone Magazine, ne veut pas expliquer, mais raconter. Montrer. Les années 50, une ville américaine moribonde avec sa voie ferrée à l’abandon, qu’aucun train ne semble avoir jamais empruntée. Une ville de revenants. De moribonds. De brutes. De brutes qui meurent de maladies agressives. Alcool, tabac, cancers expéditifs qui vous cognent jusqu’au plus profond de la nuit. Une Amérique obscure, réfugiée chez elle, éternellement. Une histoire dont on sent le poids aujourd’hui encore. Et sa difficulté à raconter la genèse de cette violence, de ce trop plein de violence. Des meurtres, toujours, partout, dans chaque maison, chaque famille. Que Mikal ne veut pas chercher à comprendre, mais montrer. Il y en a trop de toute façon, pour que cela puisse faire sens. Trop d’incompréhension. De tous devant tous. "Je suis le frère d’un homme qui a assassiné des innocents". Condamné à mort en 1977. Cela faisait dix ans qu’il n’y avait pas eu d’exécution. Mais lui, le condamné, avait su convaincre la résistance des autorités. Norman Mailer en fit une histoire –Le chant du bourreau. Et lui, Mikal, le frère du condamné, tente à présent d’écrire l’histoire des origines de cette violence. Celle d’une Amérique profonde. Celle des petits blancs d’Amérique. Faulkner. Une histoire de fantômes. De gamins habillés en cow-boys, mais armés de vrais pistolets. Un autre espace-temps. Une histoire qui est aussi celle des Mormons. Une population égarée, décimée, persécutée, qui a cru ne devoir son salut qu’à la violence qu’elle mettrait à survivre. Une population, la sienne, les siens, qui a tout au long de son histoire cultivé la fatalité du meurtre, nous dit-il. La culture du meurtre. Le livre du Mormon en toile de fond. Bible familiale. Mille ans de violence. D’une tribu aux origines bibliques, embarquée sur un bateau de fortune, une arche sans alliance, voguant jusqu’en ces terres nouvelles pour croire en un quelconque destin aussitôt biffé par la mort prématurée de son fondateur, confiant sa succession au cadet de la famille, au mépris du tourment des aînés, jaloux, qui n’auront alors de cesse que de vouloir se venger contre ce frère préféré… La violence depuis. Jusqu’à celle de Dieu les condamnant à avoir l a peau rouge… La guerre entre les familles. La violence comme principe purificateur. Non la confession des péchés : la violence. Et le Livre du Mormon que Mikal tient en main et qui projette la vision d’une Amérique en proie à la destruction, à la folie meurtrière. En guise de terre promise, une terre soumise à la peur et à la violence. Au souvenir des années 1830, celles de la grande répression des Mormons, chassés des villes qu’ils avaient construites par des milices d’Etat féroces qui les incendièrent, violèrent leurs femmes, assassinèrent leurs enfants. Des milices blanches. Qui les gavèrent d’une violence inextinguible. Dont jamais ils ne purent se rassasier…

 

Un long silence, Mikal Gilmore, traduit de l’américain par Fabrice Pointeau, éd. Sonatine, févr 2011, 565 pages, 22 euros, ISBN-13 : 978-2355840517.

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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 05:34

sondage.jpg1936, George Gallup met au point la plus belle invention de domination des masses : "l’échantillon restreint mais représentatif"… Mussolini, Goebbels, ne s’y trompent pas, qui ne tarissent pas d’éloge devant cette bien belle technique de domination des peuples. L’ingénierie sociale ne triomphe pas encore, mais la voilà dotée de parrains efficaces, sinon encombrants… Mais ce que Mussolini et Goebbels ignorent, c’est qu’elle connaîtra ses plus beaux jours en France.

1941, Vichy. Pétain crée la FFEPH : la Fondation Française pour l’Etude des Problèmes Humains… La Fondation recrute des jeunes chercheurs plein d’entrain, dont Jean Stoetzel, que Gallup fascine. L’IFOP existe depuis 1938 (Institut Français de l’Opinion Publique), mais c’est l’occupation allemande qui va lancer d’une manière déterminante la carrière de celui qui n’était alors qu’un marginal au sein de la sociologie française, dominée par Durkheim. A la tête de la FFEPH, Stoetzel réalise les premières enquêtes d’opinion d’envergure, sur une question qui "préoccupe" bien évidemment les français de Vichy (puisqu’on ne cesse de le leur marteler) à savoir : la baisse de la natalité… La natalité française… Ah, le beau sujet !… Naître français… De bonne souche recommandable, sinon identifiable… Il fut l’occasion de la première transformation massive, officielle, de la sociologie en technique de pouvoir. Sitôt la guerre achevée, l’épisode n’est pas clos pour autant : la FFEPH devient l’INED, qui existe toujours, outil certes puissant de compréhension et d’analyse de la population française. Stoetzel accède à une chaire de sociologie en Sorbonne et devient "un fondé de pouvoir en terre de mission de la multinationale scientifique de la sociologie américaine", selon l’expression de Bourdieu, qui ne décolère pas devant cet usage immodéré, impulsif, idéologique de la sociologie. Développant ses méthodes statistiques appliquées à la mesure de l’opinion publique, sourd aux critiques de Bourdieu, imperturbable, Stoetzel poursuit son travail. L’IFOP bourgeonne. mesnongebisEn 1962 est créé la FLORES, puis BVA en 1970, IPSOS en 1975. Leur clientèle est d’abord essentiellement commerciale. Mais dès l’année 1960, ces instituts tentent de se convertir à la prédiction politique. Bourdieu a beau démontrer que toutes les opinions ne se valent pas, n’ont pas le même poids, rendant de fait imprévisibles les mouvements d’opinion et farfelues les prédictions politiques (on a connu cela avec Jospin n’est-ce pas), Bourdieu a beau dénoncer le poids de manipulation de ces fameux sondages, rien n’y fait : les élites politiques s’obstinent, l’opinion est travaillé au corps, à son corps électoral défendant : il faut, coûte que coûte, produire de l’opinion, si possible la meilleure possible pour les partis de pouvoir… De fait, la notion ajustée par les sondeurs cache de plus en plus mal qu’elle n’est qu’un outil idéologico-politique, qui légalise un transfert illégitime de souveraineté sous couvert d’une pseudo objectivité scientifique. Mais rien n’y fait : la France politique demeure sourde à ce procès légitime. Consulting, lobbying pèsent de tout leur poids sur les élections françaises et les choix des électeurs, transformant les élections en business et pesant sur la décision démocratique. C’est également très frappant au niveau européen, où des tables rondes d’industriels dictent littéralement (cf l’ERT) les grandes lignes idéologiques que l’Union doit prendre. Un seul but : mettre le pouvoir politique à l’abri de la démocratie. Un phénomène sans équivalent dans le monde, l’Europe se distinguant encore par le fait qu’il n’y existe pas de Freedom of Information Act, qui permettrait d’accéder, au moins cela, tout comme aux Etats-Unis, à nombre de documents étatiques. Ici, le vide démocratique en guise de gouvernance…

 

L’industrie du mensonge : Lobbying, communication, publicité et médias, John Stauber et Sheldon Rampton, traduit de l’américain par Yves Coleman, préface de Roger Langlet, édition Agone, oct. 2004, coll. Contre-feux, 363 pages, ean : 978-2748900125.

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