Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 04:13

brulures.jpgBurgdorf. Un village sur le Rhin. La classe de Fraülein Jansen (Thekla). Hiver 34. Le village fête le premier anniversaire de l’incendie du Reichstag. Dans les campagnes, la propagande nazie besogne les mentalités. On tient les communistes pour responsables, dans la peur qu’ils ne débarquent.

Une école catholique. On y a remplacé les crucifix par le portrait de Hitler. Les enfants s’enrôlent dans les jeunesses Hitlériennes. Les cadres du parti travaillent au corps ces masses qu’elles font marcher en chantant. Thekla ne sait plus comment faire sa classe. Peut-on encore faire lire Tolstoï aux enfants ? N’est-il pas interdit ? Dans les écoles, les cartes murales, celle de l’Allemagne d’un côté, celle du reste du monde de l’autre, doivent avoir la même taille, mais non la même échelle. Les enfants s’en réjouissent : l’Allemagne est immense, le reste du monde, méprisable. Pourtant, beaucoup pensent encore que Hitler ne restera pas au pouvoir. Beaucoup pensent qu’ils pourront le contrer. Qu’il est prématuré de quitter l’Allemagne. Personne ne voit le piège se refermer jour après jour. Voilà le plus troublant dans cette saisie intime du pouls allemand, avant que n’explose la fureur nazie contre l’humanité. Quand agir ? Quand prendre la bonne décision ? Le risque est-il calculable ?

Les gens perdent déjà leurs boutiques, leurs restaurants, leurs bureaux. La peur s’installe. Thekla, sait.

Flash back. 1899, un couvent où l’on accueille des jeunes femmes enceintes dans la presqu’île de Nordstrand, face à la mer du Nord. Ses parents inaugurent ce passé et c’est toute l’histoire de Thekla qui vient à nous désormais, blessante, lourde de secrets terrifiants et dont les conséquences se feront sentir cinquante ans plus tard.

Février 34. Hitler prétend protéger les allemands. De dangers qu’il ne peut même pas leur révéler. Pour leur bien. Les allemands acceptent de troquer leur liberté contre cette illusion. C’est à peine si certains s’interrogent encore sur la culpabilité de cet hollandais pris la main dans le sac dans les couloirs du Reichstag. Coupable, nécessairement, n’était sa bouille de garçonnet aux yeux éblouis.

Flashback. L’enfance de Thekla. Son père découvrant qu’elle ne lui ressemble pas, qu’elle est d’un autre.

Février 34. Hitler s’avance comme une godiche vers la tribune. Mal fagoté, gêné dans son physique ingrat. Mais quand on ouvre les micros, son hystérie le transcende. Le timbre hypnotique. On a beaucoup glosé sur cette force obscure. Sans frein. On a en revanche peu commenté cet aspect des choses : sans aucun frein pour ce verbe ordurier, pauvre, grossier. Impudent. Décomplexé. Une langue qui jette une ombre sur toute la culture germanique. Comment enseigner à de petits allemands endoctrinés par la propagande nazie dans le langage rudimentaire de leur Fürher ? Thekla fait ce qu’elle peut. Elle qui est la fille d’un autre. D’un notable de Burgdorf : Abramowicz.

Son école sera la première du district à annoncer ses projets de célébration de l’anniversaire du Fürher. Chaque élève apprend par cœur le poème de Hitler à sa mère, Mutter. Mauvais poète. Mauvais peintre. Tandis que la liste noire s’allonge. Feuchtwanger, Heinrich Heine, Stefan Zweig… Toute la pédagogie allemande doit désormais s’articuler à la figure de la mère, qui devient le pivot de toutes les disciplines enseignées, de la botanique à l’histoire… Comment enseigner dans un pareil pays ? Quand les autres instituteurs rivalisent de hardiesse pour intégrer le plus de Fürher possible dans leur plan de cours…

Février 34. La pression de la meute grandit. La langue allemande elle-même est épurée. On peut être grossier, mais il faut répudier l’héritage linguistique du Hoch-deutsch. Les élèves deviennent les sentinelles de ce nouveau langage qui prend pied dans l’école, appelés qu’ils sont à dénoncer les vocables qui ne doivent plus appartenir au Volk nazi. Thekla est terrassée. Toute son histoire fait surface. Douloureuse. Dangereuse. Les chapitres se font plus courts. Le récit halète. Un enfant meurt, tandis que l’école de Thekla devient le centre de rebut des livres anti-allemands. Les écoliers sont invités à mettre à sac les bibliothèques publiques. A faire la chasse aux livres interdits, qu’ils dénichent jusque sous les lits de leurs parents. Goebbels, à Berlin, exhorte les patriotes à "prouver leur courage" en brûlant les untdeutsche Bücher. Schnitzler, Georg Bernhard, Erich Maria Remarque s’ajoutent à la longue liste renégate. Thekla ne peut oublier les mots de Heine : "là où l’on brûle des livres on finira par brûler des gens"… Partout des bûchers sont dressés. Thekla sait qu’elle n’a plus sa place dans cette Allemagne là. La terreur nazie l’a rattrapée.

  

 

 

Brûlures d’enfance, Ursula Hegi, traduction de Guillaume Villeneuve, Galaade éditions, septembre 2012, 384 pages, 21 euros, ean : 978-2-35176-160-1.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 04:27

CB.JPGToujours un nouveau monde. Toujours de nouvelles temporalités. Ce genre de temps où le monde dessine pour presque rien mille nouveaux destins possibles. Et s'inaugure comme un monde sans véritables commencements, où l’on pourrait fuir en paix ses trop invraisemblables origines.

Un monde labile, traversé d’histoires suturées par la fascinante incertitude des vies humaines.

Le monde des aventures entrelacées, des temps entrelacés. Un monde toujours déjà passé. Mais que peut-on saisir du passé qui fut le nôtre ? Quelle part reviendra au détail ? Du passé, que pourrions-nous établir ? A moins de le rétablir, comme une sorte de malade dont la survie nous importerait... Mais à quoi être sensible dans ce qu'il faut rappeler ? A quel signe de la main valider cette vie que l’on raconte ? Balayant l’infime, ne faudrait-il donc consigner que ces grands événements dont on nous dit qu’ils forment l’essentiel de nos vies ? Du passé qui n’est plus, à l’avenir qui n’est rien, où peser l’instant des vies qui s'amoncellent ? Et un peu plus loin, tout près de mourir, saurions-nous affirmer que nous avons été pleinement ceci ? Cela exista-t-il vraiment ? Quand en réalité nous ne cessons d'errer autour de ce fantôme : soi. Dont l'identité est si incertaine. Quelle énigme que ce qui fut. La vie est une surface, rien d’étonnant à ce que toute autobiographie paraisse relever des catégories de la géographie. Récit de vie, ma vie ? De voyage plutôt, sur place ou à l'endroit qu'un signe de la main ne sait vraiment toucher, où jamais ne s’accomplit le retour promis, le grand bouclage du cycle de la vie. Là git la vraie force : les territoires de l’imaginaire sont des espaces que nous arpentons pour éviter d'avoir à faire retour à ce même point de néant où l'on nous dit que tout a commencé. (Au commencement était la deuxième lettre de l'alphabet). Le Beth, non l'Aleph, car rien ne commence jamais vraiment, tout est déjà en route, en puissance d'être, cheminant. Dans l'incertitude d'un moment à jamais inaccessible.

 

Repost 0
Published by texte critique - dans IDENTITé(S)
commenter cet article
28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 04:16

301_MARCHES_DE_CORDOUAN.jpgComment devient-on gardien de phare ? On le devient, assurément, par la force de l’habitude semble-t-il, arraché sans y prendre garde à sa vie pour mener cette drôle d’aventure au milieu de l’eau, dans le huis clos insolite d’un métier disparu aujourd’hui.

Comment devient-on gardien de phare ? Nous ne le saurons plus. Tout juste disposons-nous du témoignage de Jean-Paul Eymond, qui finit lui-même par l’apprendre sans jamais avoir disposé d’un autre savoir que celui délivré par le labeur quotidien, patient quant aux leçons méditées marche après marche tout au long de trente-cinq années d’exercice. Trente-cinq années scellées par la clôture d’une lourde porte de bois battue par les déferlantes de la houle immense les soirs d’orage. Trente cinq années de solitude bien sûr, le phare comme une girandole plantée dans l’estuaire de la Gironde, forteresse inquiète, vigie d’un monde retiré, intelligible aux seuls initiés qui en éprouvent l’immensité quand la mer se retire et laisse à découvert l'abyssal plateau rocheux où elle repose.

Un huis clos, les hommes lovés dans le giron de la pierre les nuits d’angoisse. C’est quoi la vie d’un homme ? Jean-Paul Eymond s’en explique humblement. La longue histoire d’une vie, qui séduit par sa simplicité.

Quelques images alors, belles et évidentes, pour mesurer le chemin parcouru, la lune au-dessus du phare épinglée de rouge, de vert, de blanc derrière les vitres de la lanterne au sommet du fanal, où parfois les gardiens se réfugiaient pour contempler l’énigme océane.

 

 

LELes 301 MARCHES DE CORDOUAN, MA VIE DE GARDIEN DE PHARE, Jean-Pierre Eymond, avec la cocollaboration de Virginie Lydie, éd. Sud Ouest, septembre 2012, 208 pages, 15 euros, ean : 978-2817702346.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 04:29

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : ces opinions, son journal et le récit de ces journées par Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent tout d’abord, avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde d'elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin « juste ». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte « Du vieillir », il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction…

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 04:42

nous-la-cite.jpgIls sont quatre, d’une vingtaine d’années, enfants de la cité. Non, cinq avec leur éducateur. Cinq acteurs d’une banlieue parisienne qui, pendant plus d’un an, ont participé à un atelier d’écriture. A la clef, ce livre. Mais cinq années de travail éducatif en amont, quotidien, pour parvenir à cette écriture qui a fini par bousculer leur vie. Le travail de rue en somme, quand il est bien fait. Un travail qui ne peut s’accomplir que grâce à l’ordonnance de 45, que la Droite voulait balayer d’un geste rageur, ne masquant plus sa haine d’une jeunesse qu’elle s’est efforcée de perdre jusqu’au dernier. Une ordonnance dont l’ouvrage rappelle ici combien elle est précieuse, qui veut voir dans ces adolescents des mineurs encore, qu’il est possible de sauver. On en a la claire démonstration ici. Celle d’un travail difficile, jamais gagné, mais dans lequel ils sont nombreux à s’engager.

Récit, roman, journal de bord, journal intime, ce qu’il en coûte d’écrire n’y est jamais contourné, qui nous offre au final un résultat exemplaire. Exemplaire en tout premier lieu d’un lien social qu’il laisse remonter à la surface, quand on le prétendait volontiers anéanti dans les cités, escamoté qu’il était par des politiques barbares.

Exemplaire encore, leur prise de conscience dans le retournement des perspectives, quand nos quatre garçons décident d’aller chercher la voix des policiers pour parler d’eux et poursuivre leur histoire commune.

Exemplaire toujours dans son questionnement du fonctionnement de la rumeur dans la cité, de cette réalité que les facondes construisent, mur contre lequel s’anéantir ou échappée belle d’une jeunesse jamais à court d’elle-même.

Exemplaire enfin dans son usage de la langue, et jusque dans ce lyrisme, ce bien parler qu’ils brandissent, la formule de politesse exsangue revendiquée ici pour rétablir leur dignité bafouée, l’inspiration auquel on veut croire, auquel il faut croire.

"L’histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes", affirmait Marc Bloch. Quelle leçon d’histoire nous donnent-ils !

  

 

NOUS… LA CITÉ " On est partis de rien et on a fait un livre ", Rachid BEN BELLA Sylvain ERAMBERT Riadh LAKHÉCHENE Alexandre PHILIBERTJoseph PONTHUS, Postface de Jane Sautière, éditions Zones, septembre 2012, 250 pages, 15 euros, ean : 2-355-22042-5.

Repost 0
Published by texte critique - dans essais
commenter cet article
25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 06:27

fauxbras.jpgLes éditions Allia publient le Journal (1939-1944) de César fauxbras (Gaston Sterckeman de son vrai nom). Une première en France pour cet écrivain dont, jusqu’à aujourd’hui, aucun des "grands" éditeurs français, de Gallimard à Denoël et pour toutes sortes de raisons plus pitoyables les unes que les autres (en appendice, leurs lettres de refus qui valent leur pesant de cacahuètes), n’a voulu publier quoi que ce soit (même dans les années 1980…), textes, romans, essais, journal… Un black out total pour cet homme trop virulent à leur goût, observateur résolu du grand barnum français d’alors. Une lamentable omerta au final, tant son Journal, par exemple, se présente comme l’une des critiques les plus instruites de cette (f)rance dont l’histoire, décidément, est loin d’être circonscrite.

Tout y passe donc dans ce Journal et par le menu encore, du prix des denrées aux pratiques du marché noir, en passant par le personnel politique de l’époque et son insondable bêtise, jusqu’aux épatantes déclamations des écrivains qui leur emboîtèrent le pas pour faire avaler aux français les couleuvres invraisemblables de la Drôle de Guerre, quand les uns et les autres redoublaient de pédagogie pour vendre leur paix de rapine.

La veulerie de l’époque s’étale alors comme jamais, César Fauxbras ayant eu la bonne idée de consigner dans son texte les déclarations radiophoniques de cette élite brocantée. Un concours de bêtise assurément, mais à front de taureau, la bouche toujours pleine du gros mot de "devoir" entièrement vidé de sa substance.

Ce qui frappe en outre dans ce Journal qui ne cesse de prendre le pouls d’une époque passablement servile, c’est l’anti-communisme féroce qui y régnait, la bourgeoisie parisienne aux avant-postes de cette guerre commode (à vaincre sans péril, on triomphe à tous les coups), paradant dans les cafés à la mode pour clamer qu’elle préférait voir Hitler gagner plutôt que les bolcheviques.

Quant à la presse, dont l’auteur nous livre presque chaque jour une revue de détail, quelle surprise d’y trouver dès 41 des polémiques sur la question des camps de concentration destinés aux juifs, non pour les condamner bien évidemment, mais pour chacun, Doriot en tête, asseoir auprès des nazis son allégeance.

On ne peut qu’être frappé également par la maladresse de la propagande, annonçant jour après jour la défaite imminente de l’Armée Russe pour en tenir encore le lendemain le fil usé jusqu’à plus soif…

Tout y est donc. Des arrestations au jour le jour des résistants ou de simples citoyens improvisant leurs gestes de résistance, aux attentats et autres coups de main en plein Paris contre l’occupant nazi. Tout, y compris la recension des prix littéraires, Renaudot et Goncourt s’illustrant pour l’éternité par leur sens achevé d’un opportunisme frappé au sceau de l’ineptie.

Ne manque pas même la sinistre Rafle du Vel’ d’Hiv’, dont César Fauxbras nous assure que tout le monde parle, qu'elle est l’événement le plus visible qui soit, "toute la police (ayant) été mise sur pied pour cette opération". Il n’est pas même Drancy qui ne soit méconnu, avant qu’une chape de plomb savamment orchestrée ne vînt en clore le nom…







Le Théâtre de l’Occupation, de César Fauxbras, Nouvelles dictatures européennes et Seconde Guerre mondiale dans la guerre moderne (1939 – 1945), éditions Allia, avril 2012, 224 pages, 9,10 euros, ean : 978-2-84485-430-8.

Repost 0
Published by texte critique - dans essais
commenter cet article
24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 09:26

Noir, certainement. Certes pas polar, mais d’un genre à coup sûr périlleux. Douze nouvelles constituent cet étrange recueil qui oscille entre le chagrin et l’arlequinade, avec en filigrane la mort d’une sœur, l’alcoolisme, la folie ordinaire, comme si l’auteur poursuivait ici de remonter "L’étrange horloge du désastre" qu’il a façonnée dans ses précédents ouvrages, mais en dessinant cette fois une carte du désarroi plus intime.
L’ouvrage s’ouvre donc et se clôt sur une dévastation intérieure qui, telle une onde de choc, parcourt tout le livre. Dans la première nouvelle, l’auteur s’adresse à sa sœur, morte dans un accident de voiture. Elle est partie la veille de son mariage. Un an après sa disparition, ce qui motive cette lettre, c’est la cérémonie de mariage de son ex-fiancé que le narrateur orchestre. Car c’est son job : il bosse dans une agence qui ordonne les mariages. Au cours de cette cérémonie, il finit par verser sur la tête de l’heureux époux les cendres de sa sœur. Que valait son engagement ? Quelle quincaillerie que nos sentiments ! A ses yeux, pas un d’entre nous pour se réveiller et dénoncer cette rhétorique de l’asservissement qui est notre site et notre règle sous les dehors futiles d’une liberté toute mondaine que chacun exhibe avec beaucoup d’ostentation. A-t-il pour autant épuisé toute la douleur qui est en lui ? Non, car il revient sur le même sujet en fin d’ouvrage, avec Démonologie, la nouvelle qui vient clore l’ensemble sans y mettre un terme. Lors d’une réception costumée, le jour d’Halloween, il se souvient de leur enfance commune. Dans la distance que l’écriture provoque, il voudrait bien fictionnaliser tout cela davantage pour en venir à bout. Mais comment vivre ensuite avec ces fictions ? Même à écrire un roman-monde, comme c’est le cas avec l’une des nouvelles du recueil, "la tradition carnavalesque". Car rien ne semble pouvoir épuiser ni la douleur, ni l’hystérique liberté de l’individu contemporain, assit sur ses propres décombres à faire le pitre. Du coup, nous voilà sans cesse emportés du côté des restes et des excédents que l’écriture génère, sans jamais trouver l’apaisement auquel on aimerait croire, ni cette distance littéraire que l’on dit salutaire. Recueil farci d’un catalogue de critiques de livres rares et de mille autres choses hétéroclites, il nous offre une belle leçon d’humanité - si le mot a encore du sens.


Démonologie, de Rick Moody, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, août 2004, 238p, 9 euros, isbn : 978-2743612979
1ère parution de la critique sur :http://www.noircommepolar.com/f/index.php?categ=5

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 04:42

death-1-.JPGAlain est mort. Hier.

 

Alain est mort. Il y a deux jours.

  

  

Il y a trois jours.

  

  

  

Alain est mort. Je ne sais plus quand.

Quelques jours. Il y a quelques jours.

  

  

  

  

 

Ne reste que ce frôlement de l’il-y-a, dont Emmanuel Lévinas disait qu’il était l’horreur.

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas

  

 

 

Repost 0
Published by texte critique - dans Amour - Amitié
commenter cet article
21 septembre 2012 5 21 /09 /septembre /2012 05:27

Mike-Davis.jpgLe titre est idiot, oubliez-le. Les Prairies ordinaires publient tout de même un petit recueil très réconfortant du sociologue américain Mike Davis, vieux briscard de la lutte anti-capitaliste des années 60, qui est tout, sauf un vieux schnock donneur de leçons.

Une suite de réflexions donc, plutôt que de conseils, offertes aux jeunes générations engagées à leur tour dans la lutte –c’est drôle, sinon bouffon, comme l’histoire se répète… Mais peut-être pas finalement : Occupy Wall Street, malgré ses airs de sixties, ne répète pas le Flower Power de Woodstock, sinon dans ces grandes largeurs qu’une presse à court d’image fantasme. Un mouvement qui occupe une grande partie des pensées de Mike Davis, qui dure, qui dure malgré le silence radio que nous impose des médias stipendiés, et dans lequel notre sociologue voit pointer l’un de ces contre-mouvements de civilisation dont seuls les States ont le secret, et qui a bien de quoi surprendre en effet –s’il ne meurt pas demain. D’abord parce qu’il est issu de la rue, pour la première fois depuis une bonne cinquantaine d’années. Ensuite parce qu’il recompose toutes les composantes des mouvements de contestations qui ont traversé les Etats-Unis (et le monde) depuis ces cinquante dernières années justement –et qui tous, à un moment où un autre, se sont échoués faute de perspectives, sur les plages grotesques de l’individualisme bobo (pour faire vite), qui a pris sa pitoyable réussite pécuniaire pour un progrès de l’Esprit quand elle n’était qu’un égotisme d’héritier à la remorque des marqueurs des classes huppées… Ensuite parce que, hétéroclite, il pointe le seul vrai horizon dépouillé par les soins d’un néolibéralisme colonisateur : la question de la richesse et de sa répartition.

Et Mike Davis, d’un ton très enjoué, de convoquer pour sa démonstration les films de John Carpenter dont son Invasion Los Angeless de 1988, un bijou cinématographique qui dépeignait au vitriol l’ère Reagan, coup d’envoi de la mondialisation néolibérale dont on mesure aujourd’hui l’escroquerie. Dans ce film, on y voyait alors la classe ouvrière condamnée à vivre sous des tentes. C’est fait. Mais elle finissait par piquer une vraie grosse colère pour botter les fesses des banquiers. Ça reste à faire.

Certes, Occupy Wall street n’a pas encore découvert son programme, ni ses stratégies, et sa colère peace and love est bien en deçà de la révolte que mériterait la question sociale telle qu’elle se pose à nous aujourd’hui. Mais symboliquement déjà, elle lève un lièvre énorme : ils ont libéré un arpent de terrain là où le foncier est le plus cher du monde ! Et disposé une agora en plein cœur de leur sanctuaire privé. Qu’on y regarde de plus près enfin : l’auto-organisation militante, sur place, peut bien paraître chaotique, elle est ce dont nous avons le plus besoin politiquement pour récupérer notre souveraineté confisquée.

Et Mike Davis a raison d’affirmer qu’il faut instruire enfin le procès de ce capitalisme dévastateur, qu’il faut dénoncer le massacre économique auquel il se livre et qui se facture en vies humaines. Une dénonciation effective, plutôt que politicienne, et Mike Davis a toujours raison d’affirmer que le problème n’est pas d’augmenter les impôts des plus riches, mais de conquérir une meilleure répartition de la richesse créée. Car, on l’aurait presque oublié, il NOUS revient de décider, politiquement, ce que nous voulons en faire en termes de dépenses sociales ou d’emploi par exemple, tout comme de retraite ou d’éducation, plutôt que de voir nos richesses filer sous la forme de dividendes iniques dans des poches que rien ne légitime politiquement.

  

 

Soyez réaliste, demandez l’impossible, de Mike Davis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Meyer, Les prairies ordinaires, collection Penser/croiser, août 2012, 72 pages, 9 euros, ean : 9782350960579.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 10:02

enig.jpgLe Kent post-holocauste nucléaire. Des êtres y ont survécu dans l’étroite limite d’une frontière intrigante. Dont Enig Marcheur, pour nous conter plus que nous raconter cette histoire, dans l’imparfait d’une forme grammaticale qui ne saurait pas vraiment si la chose relève du passé ou bien si elle s’invente jour après jour, là, sous nos yeux, cherchant le temps juste pour l’exprimer.

Un dit, quelque chose comme une légende en train de s’écrire, un récit fondateur, le journal aussi, d’Enig Marcheur.

Le Dit de quelque fondation improbable, qui ne cesserait de s’élaborer, de se ré-élaborer sous cette plume invraisemblable, heurtée, affrontant la difficulté d’un langage à peine fixé et se cherchant encore, tout comme d’un monde dont on ne reconnaîtrait plus l’histoire, ni les limites, frangé d’inquiétude et d’énigmes.

Un dit qui s’inventerait sous nos yeux dans un dialecte très peu assuré de lui-même, loin des sophistications linguistiques d’un Tolkien par exemple, dans un parler littéralement arraché, sauvé à ce qu’il reste du monde et de ses langues, copeau par copeau, les phrases que l’on entend s’organisant non sans peine autour de graphies singulières.

Des mots qu’il faudrait entendre plutôt que lire, ou les lire pour les entendre et en percevoir enfin le sens, réchappé d’un cauchemar à peine audible.

Une langue qui dirait plus qu’elle ne signifierait, à court de mots, de figures, tournant autour du monde sans prétendre l’enfermer, donnant à entendre ce qu’il reste des langues quand le monde n’est plus, ou ce qu'il en coûte de parler quand on veut faire monde, de nouveau. Une langue obstinée donc, étourdie, entêtée, centrée sur l’essentiel quand il s’agit de survivre : la dénomination, et faisant pourtant usage de ce mauvais pointeur qu’est la dénomination pour ouvrir à l’être une échappée au monde, mais l’ouvrir dans ce mal des mots, mortification, épreuve, concours impossible quand ils tentent d’agripper autre chose que les choses.

Un journal de bord mais d’un bord extrême, celui d’un monde débordant de toute part, menaçant, inconnu.

Une langue que l’on imagine tout d’abord volontiers impuissante à signifier autre chose que les actions simples du manger et du boire, les gestes de la survie du monde. Car c’est d’emblée ce qui frappe, cette langue : face au monde, terrifiée mais tentant de s’en dégager pour faire monde, dans un monde qui n’est pas fait pour l’accueillir. Une langue comme à son début, tout comme l’est cette histoire d’un monde post-apocalyptique où l’homme a survécu. Un monde dont il ne reste presque rien, si peu à raconter au fond, les langues en usage dans le monde d’avant le Grand Boum disparues, et celle-ci qui se fabrique sous nos yeux, qui se recouvre à peine, rendant de l’un à l’autre la communication difficile, mais ô combien décisive.

Un récit fondateur qui ne serait pas encore écrit donc, que l’on écrirait, qu’Enig Marcheur écrirait, là sous nos yeux, avec des bribes de récits collectées ici et là, des histoires enchâssées les unes dans les autres, s’emboîtant mal parfois.

Le Dit de quelque civilisation –mais ce n’est pas le mot : des hommes, simplement, qui ne font pas encore civilisation, rescapés d’une histoire ancienne dont ils portent l’amer moire.

Un parler beau comme jamais dans sa franchise à renommer le monde. Métaphysique, forgeant l’accès de cette chose en nous, la conscience, dans son improbable profusion nous excédant de toute part. Une conscience qu’Enig décrit comme "abandonnée" en nous, tombée et non confiée. On ne sais trop d’où ni pourquoi. Livrée à elle-même, solitaire.

Enig Marcheur. C’est son nom. Marchant au devant de l’énigme d’être sans rien savoir de où il va, mais tenant langue de cette aventure.

Enig Marcheur comme une allégorie de l’écriture : faut-il un but pour écrire ? Et quand bien même on en aurait un, il resterait d’écrire, qui nous emporte toujours au-delà de toutes nos intentions.

En marche depuis toujours, sans commencements, ignorant des buts. Embarqué dans une sale histoire : la vie humaine, toute de guingois, obscure, jamais transparente à elle-même, donnée pour rien, rafistolée avant même que d’avoir été vécue, mais magnifique dans son obstination.

Comment exprimer du coup la moindre pensée sur l’homme qui puisse tenir la route ? Il y a bien les Affaires, son père mort, les responsabilités qu’il doit assumer, un peuple, une tribu à conduire, des horizons à tracer, et là-bas, au bout du monde physique, des fanges inconnues à déchiffrer. Mais comment faire quand on ne dispose plus, ou à peine, d’une langue capable de rendre compte du monde et de soi dans le monde ? Quand déjà ce monde est peuplé de chiens-gens, de signes, de mémoires, de chroniques aussi effrayantes que celle selon laquelle tout le savoir humain viendrait d’un regard de chien ?

Il faut entrer dans le texte, déroutant dès la première ligne, la première phrase, y entrer comme on n’entre jamais dans un texte à l’ordinaire, trop habitué que l’on est des formes du discours qui ne nous apprennent jamais plus rien.

Il faut le lire comme quelque Dit d’une civilisation disparue, l’Histoire d’Eusa, le seul écrit restant dans l’univers des hommes, et encore, à peine élaboré, réécrit sans cesse, sans cesse corrigé. Eusa l’homme sage qui déclencha la grande bataille nucléaire. Et l’histoire de Monsieur Mallin et celle d’Adom, l’homme des bois qui avait pratiqué LA BOMBE, Adom le Ptitome, compagnon du grand Boum.

Il faut passer du temps au Mystère qui s’écrit, où lire comme narrer relèvent chaque fois de la responsabilité individuelle. Il faut accepter de passer ce temps pour comprendre Enig, son père mort, Enig devenu un guide pour sa nation sur le toit du partage, ne sachant trop comment s’y prendre mais dès son premier Contact, affirmant qu’Eusa rêve les hommes…

La traduction française est proprement géniale, qui doit inventer son propre vocabulaire, sa grammaire, sa graphie, ses récurrences, régularités, laissant entrevoir ça et là nos vieilles racines latines et grecques, désarticulées comme pour mieux donner à entendre ce monde que nous savons si mal vivre.

 

E N I G M A R C H E U R, de R U S S E L L H O B A N, préface de WILL SELF, traduit du riddleyspeak (Anterre) par NicolasRichard, éditions Monsieur toussaint Louverture, à paraître 20 septembre 2012, 304 pages, 20 euros, ean : 978-2953366471.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article

Présentation

  • : La Dimension du sens que nous sommes
  • La Dimension du sens que nous sommes
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories