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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 04:59
desanti-copie-1.jpgLa question fut posée à Jean-Toussaint Desanti en 1986, au cours de l’émission proposée par Jean-Luc Guichet à France Culture, dans le cadre de l’émission Les Chemins de la connaissance.
Elle revenait à ses yeux à poser tout d’abord moins la question du savoir que celle du désir : que désirer savoir ? Voilà la question. Et quant au philosophe, lui qui désire tant savoir, voudrait plutôt saisir une vue satisfaisante et fondée sur les choses, tout en acceptant de ne jamais vraiment y parvenir. De ce point de vue, n’importe qui peut aussi bien philosopher, dès lors qu’il accepte d’affronter certaine inquiétude de l’être, dont celle d’être face aux autres, face à soi, au monde. Pour autant, l’on n’est pas philosophe d’avoir su aller au devant d’une inquiétude qui devrait à ses yeux être universellement partagée. Devenir philosophe suppose autre chose encore : une accointance avec le chemin que la philosophie a patiemment mûri tout au long des siècles. Une accointance que l’on ne peut gagner que d’avoir su rencontrer tout d’abord de l’écrit, de la parole, des êtres, des visages. Car avant même d’entrer dans le chemin de la philosophie, il faut avoir su faire ces rencontres décisives. Ensuite seulement l’on essaiera de rencontrer ces textes, ces paroles, ces êtres, ces visages, qui se montrent pour philosophiques. Les rencontrer, c’est-à-dire entendre ce que la philosophie a à nous dire. Dans une relation personnelle, intime. Il faut en effet qu’elle puisse s’adresser à nous, confie Desanti. Elle peut bien sûr s’adresser de mille façon à soi, mais il faut qu'elle s’adresse, qu’il y ait une adresse. Alors, lorsque l’on est sensible à cette adresse, on peut enfin s’engager sur son chemin. Certes, on peut ensuite en rester au stade culturel. Aimer lire les philosophes, aimer leur fréquentation, sans l’être soi-même. Ou bien la professer. On ne devient philosophe qu’au moment où l’on éprouve l’exigence irrépressible de refaire ce qui a été fait déjà, de creuser un sillon déjà défriché.
desanti-flambeur.jpgOn a son philosophe en quelque sorte, portier d’une aventure unique, qui tout à coup vous bouscule. Un texte suffit, qui étonne et inquiète. Curieux comme Desanti met en avant l’inquiétude dans cette histoire. Et le langage. Comment cela peut-il se dire ? Comment cela s’est-il énoncé ? Comment cela pourrait-il s’énoncer autrement et ce faisant, quelles portes s’ouvriraient alors, quel nouveau chemin de pensée ?
La formation, elle, est institutionnalisée. Il n’en a pas toujours été ainsi : les philosophes de la Grèce antique ont parcouru un autre chemin. Pourtant le leur aussi était balisé par des écrits, des discours qui concernaient déjà les modes d’être des hommes dans leurs lieux : ceux de la mythologie. Un corpus au sein duquel il ont logé leurs pas. C’est cela la philosophie à ses yeux au fond : un mode d’installation dans le savoir. Ensuite il s’agira de produire de la philosophie. Car la philosophie se produit, s’exhibe, se montre, se risque dans une autre forme qui l’identifie clairement : le philosophe doit être dans sa parole, qui devient quelque chose de plus collectif, de plus dialogique au fil du temps. L’identité culturelle du philosophe se constitue dans l’échange, dans le heurt à l’autre. Il doit donc accueillir ces réponses autres, sous peine de disparaître. La philosophie est toujours affaire d’altérité.
Son chemin à lui, Desanti le révèle sans façon : Bergson éveilla son désir de se mettre en posture de comprendre la façon dont il avait conscience. Une invitation à se réapproprier sa conscience. En se posant la question de l’accès à la vie intérieure : de quoi dépend cet accès ? Comment sommes-nous installés dans le flux de la vie ? La rencontre avec Merleau-ponty acheva d’en faire un philosophe. De Merleau-Ponty, il apprit l’exigence de ne jamais dire une chose dont on ne puisse comprendre pourquoi elle est là et comment elle s’adresse à nous. Vinrent ensuite les mathématiques. Une histoire que d’autres avaient commencée, qu’il reformula d’abord en partant d’un questionnement simple, essentiel : pourquoi les hommes ont-ils eu besoin d’utiliser ce détour par la mesure, par la démonstration ?
 
 
Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 04:51

Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne,  sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !
Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer laDiète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée, qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque « parfait crétin » avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.
Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges ; réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, change sans cesse de sens et d’opinion, caracole sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gaweda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, une très joviale leçon de littérature !


Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 04:15

ouverture.jpgL’Euro de football va déferler sur nous et convier à ce regard sans pareil sur des régions d’Europe dont on s’étonne qu’elles soient encore si mal connues : l’Ukraine, la Pologne. Les commentateurs iront exhumer ces visions des guides touristiques d’un autre âge pour en parler, et parler de coutumes, de mentalités, de traditions qui n’existent plus ou qui peinent à survivre. Qu’importe : l’Europe doit plonger ses racines dans le vieux monde à tout prix, puisqu’elle l’est. Et la Pologne demeurer fidèle à sa réception, exotique, étrangère, incarnant quelque génie campagnard défunt chez nous. On nous montrera sans doute des charrettes tirées par des chevaux de traits, comme on n’en peut voir que dans les coins les plus reculés du pays. J’espère me tromper, mais je n’en suis pas certain, tant la volonté d’agiter le mythe des origines est fort encore, ou l’idée de la pureté des nations. Alors, tant qu’à exhumer des vieilleries, sombrons de suite, en ce qui concerne la Pologne, dans ces belles pages oubliées d’une littérature de terroir aux usages désormais triviaux. Littérature de hobereau campagnard, telle qu’elle existait dans les années de l’entre-deux guerres. Arrêtons les pendules, le compte européen ne sait que soustraire le temps au temps. La Pologne éternelle donc, demain l’Ukraine pittoresque, puisqu’il faut bien ne rien apprendre, même si Wanda mérite mieux que son enterrement de seconde classe. Et enfuyons-nous en courant : l’Europe est au prix de notre fuite, notre gueule entre les mains, aurait dit Gombrowicz.

 

wanda"J’ai passé le jour des Morts presque tout entier au cimetière.

Le soleil brillait, mais il y avait du vent et il faisait froid. Les dernières feuilles jaunies et pourries, qui avaient recouvert les tombes étaient déjà balayées et ramassées en tas. De temps à autre, l’une d’elles entraînée et chassée par le vent courrait, courrait avec un doux bruissement par les sentiers sablonneux, jusqu’à ce qu’elle tombât au pied des murs du cimetière (…).

Profond silence. Silence et abandon. Les vivants sont partis. Ils ont laissé aux morts d’humbles marques de souvenir. Sur plus d’une tombe tremble et vacille la lueur débile d’une lampe en verre de couleur ; sur l’herbe morte de plus d’une tombe tranche une fraîche couronne de sapin. Quelqu’un a apporté un bouquet de fleurs en papier et l’a enfoncé dans la fente d’une croix qui penchait vers la terre (…).

J’ai aussi apporté mes couronnes. Je les ai tressées, en me piquant les doigts aux branches des pins que Téos m’avait procurées la veille. Je les ai étalées de manière à presque recouvrir les épitaphes aujourd’hui noirâtres et effacées.

(…) Si le passant veut savoir qui sont ceux qui reposent dans ce caveau, il peut lire en s‘approchant une longue suite de noms dont quelques uns ne résonnent plus que dans quelque vieux corps attendris.

(…) On devine, plutôt qu’on ne lit, les derniers mots.

(…) Ainsi je portais ce deuil étrange et laid ; la robe trop étroite, l’étoffe rugueuse, avec mon visage mince et pâlot, je ressemblais à une orpheline d’asile. Mes cheveux étaient lissés sur le front avec une brosse mouillée pour les empêcher de friser.

(…) Pendant cet automne triste et gris, qui se prolongea, interminable, jusqu’au milieu de l’hiver, je me sentis un être digne de pitié.

(…) Le Jour des Morts est le plus douloureux souvenir de mon enfance, car ce fut ce jour (que) la mort de ma mère tomba sur moi comme la foudre d’un ciel serein.

(…) Elle se tut et porta son regard sur moi. N’avais-je pas mauvaise mine ?

cimetiere-toussaint.jpgAu commencement du mois d’octobre, elle restait de préférence dans sa petite chambre, assise dans le fauteuil que tante Euphémie avait ordonné d’y porter.

(…) ses phrases se perdaient dans le fond de la maison.

Vers le crépuscule, ma mère avait des joues vermeilles. De temps en temps elle relevait la tête et de ses yeux brillants fixait la clarté du jour qui s’éteignait derrière la fenêtre, puis elle reportait son regard sur moi.

(…) Je m’enfuis en courant (…). Je ne savais au juste ce que je redoutais le plus, (…) cette horrible vision peut-être, d’un malheur suspendu au-dessus de ma tête comme un voile noir, prête à tout moment à tomber et balayer devant mes yeux la lumière du jour…

(…) Le seul changement apporté par la dernière semaine du mois d’octobre, fut que ma mère garda le lit.

(…) Désormais elle demeura silencieuse, résignée, les mains croisées sur la couverture. Si je restais trop longtemps dans la chambre, elle m’engageait à sortir.

(…) Et puis tout devint subitement calme dans la maison."

  

 

La Pendule arrêtée, de Wanda Miłaszewska, éditions Perrin, 1929, 258 pages, sans mention du traducteur. Jamais ré-édité à ce jour.

Wanda Miłaszewska (1894-1944) fut l’une des grandes figures de la littérature polonaise de l’entre-deux guerres, cultivant àloisir cette littérature de manoir que Gombrowicz méprisait tant. Une littérature pourtant charnelle, de hobereau campagnard, saisie par les paysages, les arbres et les forêts, le terroir certes, mais au-delà de ce paysage, par sa force d’être, l’esse qui remontait de la Terre quand il venait à nous manquer. Une écriture en quête de sa chair. Wanda avait d’ailleurs fait des étude d’arts plastiques à l’Académie de Peinture de Cracovie. Mariée à Stanislaw Miłaszewski, essayiste, traducteur, elle trouvera la mort avec son mari lors de l’insurrection de Varsovie.

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 04:37

desanti.jpgSuperbe Jean-Toussaint Desanti ! Superbe parole, toujours dans l’expression la plus juste du penser, toujours en quête du mot exact, de la pensée vivifiante, du partage le plus confiant mais dont il sait qu’il faut le soutenir sans cesse de peur qu’il ne se dérobe, et de fait, d’un partage auquel il ne cesse de porter le secours d’une intelligence claire et généreuse.

Superbe parole offerte ici dans une série d’exercices singuliers, si divers, si distincts les uns des autres, qu’il s’agisse d’éclairer sa trajectoire humaine ou sa trajectoire intellectuelle, voire d’aborder ces idéalités mathématiques dont il se fit une spécialité. Superbe parole d’un philosophe au travail de penser à chaque instant de ces entretiens, creusant à tout moment ce qu’il en va de penser, qui nous change des rhéteurs trop habiles et si pressés de livrer leur faconde sans relief. Superbe leçon donnée par cet homme méditant sa vie, ses amitiés, son chemin. Superbe grain d’une voix accomplie, posant avec sérénité ses constructions, élevant sans hâte les concepts d’un entretien qui devient à l’oreille un véritable laboratoire de pensée, d’un penser placé toujours dans l’horizon de cet autre à qui Desanti veut s’adresser, qu’il veut toucher plutôt que convaincre, quand bien même sa présence ne serait que différée. Desanti toujours soucieux de cette place vide pourtant dans le studio d’enregistrement, qu’occupe à peine son interlocuteur qui ne saurait réduire l’adresse à son seul questionnement. Un Desanti gourmand, étonné, jamais superficiel, ni désabusé, ni accoutré de ses seules marottes. Superbe philosophe racontant sans pareil sa Corse, convoquée pour la plus pudique des confidences dont n’échappera rien du trivial habituel à ce genre d’exercice, mais juste l’énigme d’un souvenir que l’on sent encore inscrit dans la trame d’une blessure jamais refermée et dont il ne sait exprimer la mesure qu’en corse. Confidence d’un bout de lèvres évoquant à peine ces gens qui sciemment font le mal et dont il garde à tout jamais la mémoire. Superbe leçon d’humanité, la seule que l’on voudrait retenir au fond, d’un coffret pourtant riche d’idées lumineuses, comme lorsqu’il s’agit pour lui d’expliciter sa venue à la philosophie, un texte de Bergson un jour le frappant de plein fouet et décidant de son devenir. Superbe témoin enfin, des temps de résistance, racontant ses engagements, ses amitiés, Clavel, Merleau-Ponty, Sartre, la cave de Normal’ sup pendant la guerre, et la découverte de Cavaillès enfin, et des mathématiques. Le coffret est magnifique, autant dire, précieux, précieux du témoignage d’un homme qui n’aura eu de cesse de se présenter simplement à ses semblables, sans rien concéder à son exigence d’humanité ou de pensée et qui, de cette passion déposée en lui que fut la philosophie, a su faire une passion qu’il dépose en nous.

 

Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 04:52

anatomie-vocal.jpgDans son dernier essai Maden Dolar s’interroge sur le statut de la Voix quand elle ne fait pas sens, sur nos raisons de dire qu’alors, le port de la voix ne peut être compris que dans l’ordre du singulier, de l’individuel pointant quelque irrégularité personnelle, intime, contenue dans la voix, comme il en va du hoquet, ou de la toux, de la nature animale de ces petits bruits que nous émettons et qui ne sont pourtant pas sans faire sens. Car la toux fait-elle toujours que la voix cesse d’en être une ? Quid alors du sens qu’elle délivre aussi ? Il existe une sémantique de la toux que le théâtre connaît bien. L’ignorerions-nous plus qu’il n’en sait représenter ? Ne l’a-t-il pas suffisamment documenté ? Et que dire du hoquet, cette voix involontaire qui surgit des entrailles du corps ? Serait-il lui aussi toujours involontaire quand la peur le motive ? Ou le rot ? Qui fait signe ici, corps là… Et le babil du bébé, longtemps considéré comme un usage pré-symbolique de la Voix, dont on sait aujourd’hui, grâce à Lacan aux yeux duquel ce babil était déjà une prise dans le discours, qu’il n’est pas qu’un soliloque égocentrique involontaire, qu’il est à peine, parfois encore certes, une production chaotique de la voix, de celles qui bien des années plus tard poignent parfois dans l’étreinte du discours. Que dire encore des sons qui nous reviennent en écho sous la langue d’Echo dans son rapport à Narcisse, de la nécessité de son rebond physique sur une surface externe, sinon que la voix semble ne pas avoir besoin de ces artifices pour déployer ses profondeurs…

Que dire de la Voix, cette surface qui ne cesse d’étendre ses miroitements et qui est restée une menace pour la métaphysique ? Voyez comment la philosophie traita, longtemps, la musique, suspectée du pouvoir de faire écrouler l’édifice social… Voyez comment la théologie d’Augustin s’en prend à ce péché de l’oreille, ouverte aux jouissances indomptables. Voyez combien le logos s’est acharné contre la voix, rappelle Maden Dolar. Combien les religions l’ont suspectée. A l’exception peut-être de l’étrange résonance du shofar lorsqu’il sonne quatre fois la fin de Yom Kippour. Note gémissante, angoissée, que Maden Dolar décrit superbement comme la présence même de l’angoisse emplissant soudain ce vide et ce silence entre les corps, comme l’ultime agonie à la vie psychique de l’auditoire touchant ainsi, physiquement, à quelque éthique possible de la Voix entre corps et langage, injonction morale qui n’est pas sans faire pourtant écho à Socrate, cette créature de la Voix, tout comme non plus au grand rendez-vous de l’humanité qui, dans le Christ des chrétiens ou la voix intérieure qui paraît en chacun de nous toucher au plus vrai de nous-même, n’a cessé de nous relier à quelque transcendance singulière, unique, survivante au milieu des décombres que la tradition de pensée du monde occidental a fini par installer en privant la raison de toute étincelle divine…

voix-dolarCette petite voix intérieure, presque disparue des stratégies discursives modernes, mais qui ne cesse au plus intime de soi de fournir un fondement à nos morales éparses en puisant son intériorité au delà du Logos. Comme si la conscience humaine était une affaire vocale, écrit Maden Dolar. Oracle intérieur, liée à la présence de l’autre…

Il y eut la voix divine, la voix de la nature, la voix du cœur et puis en fin de tout, la voix de la raison. Mais quelle est cette sorte de voix qui parle à travers la raison ? Freud, nous dit Maden Dolar, la décrivait sous l’instance de la répression du refoulé. Alliée de l’inconscient, imaginez ! La raison même du désir inconscient... Mais peut-être faut-il suivre une autre piste pour mesurer tout ce que la Voix, aujourd'hui encore, peut ouvrir en nous. Celle donc de Heidegger, pour qui existait une voix qui était celle de l’Appel à être. Une voix qui entrait en chacun de nous sous la forme d’une extériorité intime, appel à l’ouverture à l’Etre, radicalement opposée au monologue réflexif à l’intérieur de soi. La voix comme pure altérité, prévenue des illusions de l’auto-réflexivité, coïncidant avec l’Être, qui n’est rien d’autre pour Heidegger que l’ouverture "manifestée" par la Voix –silencieuse en réalité… Car Appel d’avant le langage, Appel auquel le langage ne peut que répondre en écho, source insensée de tout sens…





 

Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 04:43

 

 

puchol-1-.jpgjJ : Pourquoi ce témoignage, aujourd'hui, cinquante ans après les faits ?
Jeanne Puchol : Parce que c'était le moment. Sur un plan personnel, d'abord : je portais un projet autour de la manifestation et de la rue de Charonne depuis treize ans, et soudain, j'ai été prête. Sur un plan historique, ensuite : l'automne dernier, les nombreuses commémorations du 17 octobre 1961, auxquelles j'ai été associée pour avoir illustré "Meurtres pour mémoire" de Didier Daeninckx, m'ont amenée à me replonger dans cette période noire de l'Histoire.

jJ : J'ai bien aimé voir paraître votre création dans cette approche, dans cette édition non cartonnée ni imprimée sur papier glacé. Est-ce un choix plastique délibéré ? Qu'est-ce qui le motivait donc ? Ce choix convoquait pour moi la question de la représentation, telle qu'un Adorno par exemple croyait en avoir prescrit les frontières, après Auschwitz, dont il ne disait pas ce que la vulgate a retenu ("on ne peut plus écrire après Auschwitz"), mais plutôt qu'on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après Auschwitz. Et disant cela, j'ai en tête la formidable réponse de Celan à l'injonction d'Adorno : son poème Todesfuge, lancinant, esthétique au possible, jouant même du canon le plus convenu sinon le plus insupportable de la culture européenne, pensez : une scansion en valse lente pour parler d'Auschwitz, dont il ne cite jamais le mot, ni ne décrit els horreurs, ne cessant pour autant de nous donner à entendre, dans la langue allemande (et qui disparaît dans les traductions françaises) sous couvert d’allitérations les sons d’Auschwitz à commencer par celui de son nom même. Qu'est-ce que représenter l'horreur ? Quels problèmes cela a-t-il soulevé, qui vous ont conduit à cette résolution formelle ?
puchol-2-.jpgJeanne Puchol : L'ouvrage se présente en effet comme un livre et non comme un album de bande dessinée, tout simplement parce qu'il s'intègre dans une collection existant déjà aux éditions Tirésias, "Lieu est mémoire". Au départ, l'éditeur Michel Reynaud avait pensé mettre une jaquette illustrée ; puis, d'un commun accord, nous avons décidé que rien ne devait différencier ce titre des autres de la collection. La forme que l'ouvrage adopte - roman graphique - peut ainsi surprendre le lecteur qui l'ouvrirait en s'attendant à un essai... C'en est un, d'ailleurs, mais sous une forme hybridant textes et dessins.
La question de la représentation, ou plutôt de l'irreprésentable, s'est posée pour moi dès ma première collaboration avec les éditions Tirésias, il y a 17 ans. Michel Reynaud m'avait alors proposé de participer en dessins à son anthologie des écrits-dits dans les camps du système nazi de 1933 à 1945, "La foire à l'homme" (1996). J'avais commencé par refuser, précisément pour les raisons que vous invoquez. A mes yeux, le risque des images, surtout quand elles sont créées a posteriori par des personnes n'ayant pas vécu les faits, est de rendre esthétique le monstrueux. Michel Reynaud avait su, alors, me persuader de surmonter mes réticences.
Malgré la violence extrême de Charonne et plus généralement de la fin de la guerre d'Algérie, il ne s'agit pas d'une horreur du même ordre que celle de la Shoah. Cependant, je me suis à nouveau trouvée confrontée à ces questions de représentation. Et j'ai choisi de ne jamais montrer l'acte violent de l'extérieur, mais de mettre le lecteur à la place de celui qui le subit. Ainsi, les pages qui traitent de l'attentat contre Malraux, le mettent-elles à côté de Delphine Renard, la fillette qui y perd la vue. Le lecteur est aussi au milieu de la charge policière avec la foule, il voit la chute des corps dans l'escalier comme s'il y était lui-même tombé, etc.
ouchol-3-.jpgL'économie du noir et blanc joue bien sûr son rôle, surtout dans les images où le noir - qui est à la fois nuit, sang, pèlerines des policiers - vient engloutir personnages et décor. Noir, blanc : "Schwartze Milch der Frühe...", "Noir lait de l'aube...", oui, j'avais moi aussi le poème de Celan en tête - même si, j'y insiste, il n'y a pas à comparer Charonne et Auschwitz. Et tout particulièrement le vers suivant : "wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng", "nous pelletons le ciel en tombe là on ne gît pas à l'étroit", tel que le dit Celan lui-même, avec une voix murmurée, mourante. La douceur de la voix, la placidité des mots : en un fulgurant raccourci, toute l'horreur est dite des corps partis en fumée.

jJ : Je voudrais que vous choisissiez trois images pour accompagner cet entretien. En y songeant, je trouve cela tout à la fois idiot et intéressant : peut-on prélever trois images de votre travail, alors que dans ce travail, le sens surgit précisément du rapport que toutes les images entretiennent entre elles ?
Jeanne Puchol : C'est vrai. Je choisis donc trois images qui illustrent ce que je disais plus haut...

 

 

propos recueillis par Joël Jégouzo.

critique du roman graphique de Jeanne Puchol : http://www.joel-jegouzo.com/article-jeanne-puchol-charonne-bou-kadir-105535335.html

Charonne – Bou Kadir 1961 – 1962, une enfance à la fin de la guerre d’Algérie, de Jeanne Puchol, éd. Tirésias, coll. Lieu est Mémoire, 2011, 84 pages, 12,20 euros, ean : 9782915293724.

blog de Jeanne Puchol : http://jeanne-puchol.blogspot.fr/

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 04:07

hemicycle_a-vide.jpgL’enjeu est d’importance : il ne s’agit rien moins que de clarifier non seulement les conditions de l’exercice démocratique du pouvoir dans notre société contemporaine, que les fondements de l’autorité politique dans les démocraties d’aujourd’hui.

Pierre-Henri Tavoillot identifie un certains nombres de ces figures du Peuple dans ses cours de philosophie politique. Mais commence par oublier la routine de l’Etat comme figure de la souveraineté populaire. Cette routine qui assure la continuité du travail de la Haute Fonction Publique, aux commandes concrètes de la machine étatique nationale. Une machine qui, à travers son fonctionnement même, ses rouages, ses institutions, organise le fait démocratique. C’est l’oublier et taire que la démocratie doit être lisible dans son fonctionnement même et que de ce point de vue, encore une fois, la présidence "normale" inaugurée par François Hollande est un vrai signe de rupture, non seulement avec la précédente présidence, mais tout autant avec toutes les précédentes, y compris celle de Mitterrand. Attendons, certes, de nouvelles réformes de cette machine, qui à tout prendre ne sauraient être plus préjudiciables à la démocratie que celles prises à la hussarde par Sarkozy, contre l’Etat qui plus était, plutôt que contre ses dysfonctionnements. De ce point de vue, on a vu ce qu’il en aura coûté, par exemple, de la règle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite par l’équipe de Nicolas Sarkozy, appliquée sans discernement, confondant logique d’entreprise et service public –on en a assez montré le scandale et le ridicule pour revenir sur ce point.

La Fonction Publique est bien l’une des expressions de la souveraineté populaire, témoin entre autres, dans la fabrique des élites, des ratés de la méritocratie. Une figure qu’il convient de mieux encadrer.

En fait, Pierre-Henri Tavoillot centre surtout sa réflexion sur une figure du Peuple qui lui paraît plus centrale : celle de l’homme politique. Un professionnel, prétendant légitime à incarner la parole du peuple à travers le mandat qui lui est confié. De ce professionnel, notre philosophe tente surtout de montrer combien sa tâche est, aujourd’hui, difficile, comme pour nous dissuader de toute critique par trop sévère à son encontre. Certes, s’il convient de ne pas tomber dans le mépris, voire la défiance vis-à-vis de cette catégorie de citoyens un peu particulière pour nourrir un anti-républicanisme frelaté, pour autant, il n’est pas moins légitime de se montrer plus exigeant qu’on ne l’aura été à son endroit !

justice.jpgA côté de cette figure du Peuple, dans cette curieuse hiérarchie qu’il construit, c’est l’opinion publique qui trouve place tout de suite après la figure de l’homme politique… Une opinion conçue comme forme pacifiée de l’expression publique. On veut bien. Mais quid de la fabrique de l’opinion ? Travestie par les sondages, travaillée au corps par les médias, si elle est une figure incontournable, c’est moins par légitimité que par calcul, moins par raison (thèse de la pacification de l’expression publique) qu’opportunisme politique… Mais là encore, en effet, jusque dans ses contre-pieds les plus saisissants, comme celui dont le candidat Jospin fut la victime, on aura pu y voir l’expression d’une énergie sans pareille, celle de la rue que l’on ne sonde pas mais qui ne s’est jamais vraiment évanouie dans la nature…

La Rue donc, comme l’une des figures sans doute les plus légitimes du Peuple, du moins dans notre imaginaire et notre histoire commune. Quand bien même nos élites affirmeraient à corps et à cris que la rue ne peut gouverner. Elle est, pour le coup, un rouage d’autant plus essentiel que les élites manquent de maturité et les institutions de démocratie.

Bien curieusement, Tavoillot oublie les corps intermédiaires, les syndicats en tout premier lieu… Si proches de la Rue, jetant même dans cette rue les forces vives de la Nation, quand le Pouvoir reste sourd aux revendications légitimes qu’ils énoncent. Au fond, toute la difficulté que l’on a, en France, à penser le bienfondé de l’action syndicale, tient au fait que, par immaturité politique là encore, le Pouvoir central n’a jamais voulu leur accorder des droits comparables à ceux dont jouissent les syndicats allemands, si souvent montré en exemple.

Pierre-Henri Tavoillot est ensuite plus flou quant à l’énonciation d’intérêts plus ou moins nationaux, éligibles à la figure du Peuple. Quels sont ces intérêts ? la Défense ? L’Intérieur ? D’autres, plus troubles encore : industriels, économiques… On voit tout le mal qu’on aurait à en dresser la liste. Mieux : à en définir la légitimité, y compris dans le cadre du ministère de la Défense comme celui de l’Intérieur… Qui en décidera au demeurant, sinon l’état, y compris dans la formulation des grandes causes industrielles nationales ? Qui donc en dernier recours, sinon l’homme politique, soumis dans le cadre des intérêts économiques à de bien intrigants lobbies ?… On voit ici se dessiner des contours très flous de légitimité… Et bien suspects au fond.

autoritéPareillement de ce qu’il nomme l’International, comme figure paradoxale du Peuple. Moins du peuple au vrai, que de l’idée de souveraineté nationale… International où s’incarne, mieux que partout ailleurs, la Raison d’Etat, suspendant bien souvent la légitimité populaire pour peser sur notre destin au nom d’intérêts parfois très peu légitimes, on l’a vu avec la crise de la finance internationale…

Et s’il évoque bien la figure du Juge, si indispensable au bon fonctionnement de nos démocraties, c’est pour oublier que ce même fonctionnement ne peut se soustraire à une critique des opérations de main mise sur cette justice par des hommes politiques peu soucieux de démocratie... Alors la Justice, oui, mais réellement indépendante.

Qu’il faille combiner avec toutes ces figures pour reconstruire l’idée de l’autorité politique, nul n’en disconviendra. La démocratie, au fond, il faut cesser de l’envisager sous les espères du mythe ou de la réalité. La nécessité de combiner avec ces différentes figures de la légitimité populaire implique de comprendre que la démocratie est une méthode avant tout. Et qu’au sein de cette méthode, les techniques de gouvernement sont un fabuleux levier d’avancée ou de recul de cette démocratie. C’est là qu’il faut travailler, François Hollande ne s’y est pas trompé avec sa volonté de rétablir une présidence normale. Même s’il faudra aller plus loin sans doute, cette normalité n’ayant jamais été une tradition française. Il faudra donc doubler cette volonté d'une vigilance, la nôtre, celle d’une opposition raisonnable au pouvoir en place, même "ami", opposition sans laquelle aucune démocratie ne peut survivre.

 

 

Les métamorphoses de l’autorité, Pierre-Henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, mai 2012, 4 CD-roms, 1 livret de 8 pages, ean : 3561302537221.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 04:10

 

le-brun.jpgLa physiognomonie du XVIIème siècle constitua un tournant dans la production d’une nouvelle image du corps humain, la physionomie construisant obstinément une sémiologie de l’extériorité, tout comme la sémiologie médicale, peuplant la surface du corps d’indices affleurant sous les traits morphologiques pour échafauder autant de symptômes qu’il existait de maladies. Le dessin médical, nous apprend Courtine dans son dernier essai, livra alors ce corps à sa conversion indicielle. Il devint une surface, sur laquelle tracer des signes et deviner les troubles profonds que ce corps recelait. La sémiologie médicale subsuma ainsi sous ses signifiés pathologiques les traits du dessin humain. Corps indiciel porteur des signes que tout médecin devait apprendre à lire, codifiés avec rigueur, mais livrant autant le corps à la médecine qu’à la divination…

En 1668, le peintre Charles Le Brun tint une conférence sur l’expression corporelle des passions. Il s’agissait de se défaire de l’ancienne analogie entre les qualités de l’âme et les traits morphologiques du corps, pour construire une nouvelle table d’interprétation et convertir le sensible en énonçable. Peu à peu, ce que nous appelons image du corps prenait pied pour constituer la chronique d’un imaginaire corporel se dégageant non sans difficulté de la vision astrobiologique du monde, caractéristique des conceptions médiévales et des philosophies de la nature de la Renaissance. Peu à peu des hommes fabriquaient cette vision d’un corps référé à lui-même, ordonné par la raison et habité par un sujet.

le-brun-l-effroi.jpgMais derrière l’exigence de lisibilité du corps se faisait jour d’autres horizons que le dessin médical pointait. Postures, maintien, gestuelles, les techniques du dessin médical ne cessaient d’interroger au fond la question de la bienséance du corps : qu’est-ce que nos corps poursuivent ? La raison graphique traquant, elle, sa seule logique, se mit à découper des rythmes, des scansions, à produire la liberté d’un corps qui n’était plus relié à rien, ni aux astres, ni à la nature. Loin du travail social de la politesse, loin de l’usage des civilités, elle explorait des mouvements possibles, d’étranges lignes de fuite, des arabesques corporelles que l’on pouvait dérouler à l’infini semblait-il… Sauf que bientôt la raison politique s’en mêla. L’Etat moderne réclamait des corps autant que des visages identifiables. Une lisibilité anatomique doublée d’une lisibilité psychologique et l’une et l’autre liées à un besoin de prédictibilité sociale accrue : si le peuple devait gouverner, il fallait enfermer sa souveraineté dans une stabilité psychosomatique… Un nouveau fonds d’image se mit à encombrer l’espace anatomique, mais les corps, eux, s’acheminaient déjà vers de nouveaux alphabets…

  

 

Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, de Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, novembre 2011, 268 pages, 19 €, ean : 978-2-84137-275-1.

Dessins : Charles Le Brun, trois têtes d'hommes en relation avec le lion, et l’effroi.

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 04:36

proust_enfant1_sepia.jpgDans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.

Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.

Une obsession. Mais de quoi ?
Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»
Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.
Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…
Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.
    Car Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…
«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).
Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né…


Photos : Proust enfant

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 04:35

Aucune société humaine ne peut faire l’économie d’une relation à l’idée d’une société meilleure… Tout se passe ainsi comme si le social était secrètement travaillé par un rêve, comme s’il existait une nécessité fondatrice de l’utopie.
Mais qu’est-elle, cette nécessité ? Un mauvais Infini ? Ou l’expression de cette clarté vaporeuse dans laquelle l’homme se révèle à lui-même ?

Dans cet ouvrage savant mais d’une lecture aisée, Miguel Abensour tente de croiser les leçons de Thomas More et de Walter Benjamin pour percer les vertus de l’utopie.
Proche parente de l’héroïsme de l’Esprit, ne se donne-t-elle pas pour tâche de repérer les points aveugles de l’émancipation moderne ?

Des deux volets que comprend l’étude, le plus tonifiant est sans conteste celui qui porte sur la réception de L’Utopie de Thomas More dans le monde occidental. Pendant des siècles, la critique l’a comprise comme un projet de société. Tel Kautsky tenant More pour le précurseur du socialisme. Ou les théologiens chrétiens y décelant un retour à une société païenne vertueuse, proche, dans ses valeurs, de l’idéal social chrétien. Au point que le catholicisme social du XIXème siècle, l’a relue comme l’expression d’un conflit entre le capitalisme naissant et les valeurs communautaires chrétiennes, pour en appeler au retour du sens de la communauté médiévale.

S’appuyant sur la pensée de Léo Strauss (contestée, certes), Abensour tente d’en restituer la vraie nature. Posant la question de l’écriture comme séminale, il en dégage la valeur propre : L’Utopie n’est pas politique dans ce qu’elle dit, mais dans la manière dont elle le dit. C’est-à-dire dans l’effectuation de ce dire, la ruse de la raison devenant l’instrument par lequel l’individu accède désormais à sa liberté. Le problème étant, aujourd’hui, de savoir si le raisonnable n’occuperait pas cette place dévolue jadis à la raison. Le manque de souffle de l’histoire nous conduisant ainsi à faire malgré nous l’expérience d’un monde sans utopie.

 

L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Miguel Abensour, éd. Sens et Tonka, coll. 10/vingt, , 1er trimestre 2000, 212p. - réédité en 2009 chez le même éditeur, EAN : 9782845341876

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