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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 04:42

nous-la-cite.jpgIls sont quatre, d’une vingtaine d’années, enfants de la cité. Non, cinq avec leur éducateur. Cinq acteurs d’une banlieue parisienne qui, pendant plus d’un an, ont participé à un atelier d’écriture. A la clef, ce livre. Mais cinq années de travail éducatif en amont, quotidien, pour parvenir à cette écriture qui a fini par bousculer leur vie. Le travail de rue en somme, quand il est bien fait. Un travail qui ne peut s’accomplir que grâce à l’ordonnance de 45, que la Droite voulait balayer d’un geste rageur, ne masquant plus sa haine d’une jeunesse qu’elle s’est efforcée de perdre jusqu’au dernier. Une ordonnance dont l’ouvrage rappelle ici combien elle est précieuse, qui veut voir dans ces adolescents des mineurs encore, qu’il est possible de sauver. On en a la claire démonstration ici. Celle d’un travail difficile, jamais gagné, mais dans lequel ils sont nombreux à s’engager.

Récit, roman, journal de bord, journal intime, ce qu’il en coûte d’écrire n’y est jamais contourné, qui nous offre au final un résultat exemplaire. Exemplaire en tout premier lieu d’un lien social qu’il laisse remonter à la surface, quand on le prétendait volontiers anéanti dans les cités, escamoté qu’il était par des politiques barbares.

Exemplaire encore, leur prise de conscience dans le retournement des perspectives, quand nos quatre garçons décident d’aller chercher la voix des policiers pour parler d’eux et poursuivre leur histoire commune.

Exemplaire toujours dans son questionnement du fonctionnement de la rumeur dans la cité, de cette réalité que les facondes construisent, mur contre lequel s’anéantir ou échappée belle d’une jeunesse jamais à court d’elle-même.

Exemplaire enfin dans son usage de la langue, et jusque dans ce lyrisme, ce bien parler qu’ils brandissent, la formule de politesse exsangue revendiquée ici pour rétablir leur dignité bafouée, l’inspiration auquel on veut croire, auquel il faut croire.

"L’histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes", affirmait Marc Bloch. Quelle leçon d’histoire nous donnent-ils !

  

 

NOUS… LA CITÉ " On est partis de rien et on a fait un livre ", Rachid BEN BELLA Sylvain ERAMBERT Riadh LAKHÉCHENE Alexandre PHILIBERTJoseph PONTHUS, Postface de Jane Sautière, éditions Zones, septembre 2012, 250 pages, 15 euros, ean : 2-355-22042-5.

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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 06:27

fauxbras.jpgLes éditions Allia publient le Journal (1939-1944) de César fauxbras (Gaston Sterckeman de son vrai nom). Une première en France pour cet écrivain dont, jusqu’à aujourd’hui, aucun des "grands" éditeurs français, de Gallimard à Denoël et pour toutes sortes de raisons plus pitoyables les unes que les autres (en appendice, leurs lettres de refus qui valent leur pesant de cacahuètes), n’a voulu publier quoi que ce soit (même dans les années 1980…), textes, romans, essais, journal… Un black out total pour cet homme trop virulent à leur goût, observateur résolu du grand barnum français d’alors. Une lamentable omerta au final, tant son Journal, par exemple, se présente comme l’une des critiques les plus instruites de cette (f)rance dont l’histoire, décidément, est loin d’être circonscrite.

Tout y passe donc dans ce Journal et par le menu encore, du prix des denrées aux pratiques du marché noir, en passant par le personnel politique de l’époque et son insondable bêtise, jusqu’aux épatantes déclamations des écrivains qui leur emboîtèrent le pas pour faire avaler aux français les couleuvres invraisemblables de la Drôle de Guerre, quand les uns et les autres redoublaient de pédagogie pour vendre leur paix de rapine.

La veulerie de l’époque s’étale alors comme jamais, César Fauxbras ayant eu la bonne idée de consigner dans son texte les déclarations radiophoniques de cette élite brocantée. Un concours de bêtise assurément, mais à front de taureau, la bouche toujours pleine du gros mot de "devoir" entièrement vidé de sa substance.

Ce qui frappe en outre dans ce Journal qui ne cesse de prendre le pouls d’une époque passablement servile, c’est l’anti-communisme féroce qui y régnait, la bourgeoisie parisienne aux avant-postes de cette guerre commode (à vaincre sans péril, on triomphe à tous les coups), paradant dans les cafés à la mode pour clamer qu’elle préférait voir Hitler gagner plutôt que les bolcheviques.

Quant à la presse, dont l’auteur nous livre presque chaque jour une revue de détail, quelle surprise d’y trouver dès 41 des polémiques sur la question des camps de concentration destinés aux juifs, non pour les condamner bien évidemment, mais pour chacun, Doriot en tête, asseoir auprès des nazis son allégeance.

On ne peut qu’être frappé également par la maladresse de la propagande, annonçant jour après jour la défaite imminente de l’Armée Russe pour en tenir encore le lendemain le fil usé jusqu’à plus soif…

Tout y est donc. Des arrestations au jour le jour des résistants ou de simples citoyens improvisant leurs gestes de résistance, aux attentats et autres coups de main en plein Paris contre l’occupant nazi. Tout, y compris la recension des prix littéraires, Renaudot et Goncourt s’illustrant pour l’éternité par leur sens achevé d’un opportunisme frappé au sceau de l’ineptie.

Ne manque pas même la sinistre Rafle du Vel’ d’Hiv’, dont César Fauxbras nous assure que tout le monde parle, qu'elle est l’événement le plus visible qui soit, "toute la police (ayant) été mise sur pied pour cette opération". Il n’est pas même Drancy qui ne soit méconnu, avant qu’une chape de plomb savamment orchestrée ne vînt en clore le nom…







Le Théâtre de l’Occupation, de César Fauxbras, Nouvelles dictatures européennes et Seconde Guerre mondiale dans la guerre moderne (1939 – 1945), éditions Allia, avril 2012, 224 pages, 9,10 euros, ean : 978-2-84485-430-8.

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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 09:26

Noir, certainement. Certes pas polar, mais d’un genre à coup sûr périlleux. Douze nouvelles constituent cet étrange recueil qui oscille entre le chagrin et l’arlequinade, avec en filigrane la mort d’une sœur, l’alcoolisme, la folie ordinaire, comme si l’auteur poursuivait ici de remonter "L’étrange horloge du désastre" qu’il a façonnée dans ses précédents ouvrages, mais en dessinant cette fois une carte du désarroi plus intime.
L’ouvrage s’ouvre donc et se clôt sur une dévastation intérieure qui, telle une onde de choc, parcourt tout le livre. Dans la première nouvelle, l’auteur s’adresse à sa sœur, morte dans un accident de voiture. Elle est partie la veille de son mariage. Un an après sa disparition, ce qui motive cette lettre, c’est la cérémonie de mariage de son ex-fiancé que le narrateur orchestre. Car c’est son job : il bosse dans une agence qui ordonne les mariages. Au cours de cette cérémonie, il finit par verser sur la tête de l’heureux époux les cendres de sa sœur. Que valait son engagement ? Quelle quincaillerie que nos sentiments ! A ses yeux, pas un d’entre nous pour se réveiller et dénoncer cette rhétorique de l’asservissement qui est notre site et notre règle sous les dehors futiles d’une liberté toute mondaine que chacun exhibe avec beaucoup d’ostentation. A-t-il pour autant épuisé toute la douleur qui est en lui ? Non, car il revient sur le même sujet en fin d’ouvrage, avec Démonologie, la nouvelle qui vient clore l’ensemble sans y mettre un terme. Lors d’une réception costumée, le jour d’Halloween, il se souvient de leur enfance commune. Dans la distance que l’écriture provoque, il voudrait bien fictionnaliser tout cela davantage pour en venir à bout. Mais comment vivre ensuite avec ces fictions ? Même à écrire un roman-monde, comme c’est le cas avec l’une des nouvelles du recueil, "la tradition carnavalesque". Car rien ne semble pouvoir épuiser ni la douleur, ni l’hystérique liberté de l’individu contemporain, assit sur ses propres décombres à faire le pitre. Du coup, nous voilà sans cesse emportés du côté des restes et des excédents que l’écriture génère, sans jamais trouver l’apaisement auquel on aimerait croire, ni cette distance littéraire que l’on dit salutaire. Recueil farci d’un catalogue de critiques de livres rares et de mille autres choses hétéroclites, il nous offre une belle leçon d’humanité - si le mot a encore du sens.


Démonologie, de Rick Moody, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, août 2004, 238p, 9 euros, isbn : 978-2743612979
1ère parution de la critique sur :http://www.noircommepolar.com/f/index.php?categ=5

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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 04:42

death-1-.JPGAlain est mort. Hier.

 

Alain est mort. Il y a deux jours.

  

  

Il y a trois jours.

  

  

  

Alain est mort. Je ne sais plus quand.

Quelques jours. Il y a quelques jours.

  

  

  

  

 

Ne reste que ce frôlement de l’il-y-a, dont Emmanuel Lévinas disait qu’il était l’horreur.

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas

  

 

 

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21 septembre 2012 5 21 /09 /septembre /2012 05:27

Mike-Davis.jpgLe titre est idiot, oubliez-le. Les Prairies ordinaires publient tout de même un petit recueil très réconfortant du sociologue américain Mike Davis, vieux briscard de la lutte anti-capitaliste des années 60, qui est tout, sauf un vieux schnock donneur de leçons.

Une suite de réflexions donc, plutôt que de conseils, offertes aux jeunes générations engagées à leur tour dans la lutte –c’est drôle, sinon bouffon, comme l’histoire se répète… Mais peut-être pas finalement : Occupy Wall Street, malgré ses airs de sixties, ne répète pas le Flower Power de Woodstock, sinon dans ces grandes largeurs qu’une presse à court d’image fantasme. Un mouvement qui occupe une grande partie des pensées de Mike Davis, qui dure, qui dure malgré le silence radio que nous impose des médias stipendiés, et dans lequel notre sociologue voit pointer l’un de ces contre-mouvements de civilisation dont seuls les States ont le secret, et qui a bien de quoi surprendre en effet –s’il ne meurt pas demain. D’abord parce qu’il est issu de la rue, pour la première fois depuis une bonne cinquantaine d’années. Ensuite parce qu’il recompose toutes les composantes des mouvements de contestations qui ont traversé les Etats-Unis (et le monde) depuis ces cinquante dernières années justement –et qui tous, à un moment où un autre, se sont échoués faute de perspectives, sur les plages grotesques de l’individualisme bobo (pour faire vite), qui a pris sa pitoyable réussite pécuniaire pour un progrès de l’Esprit quand elle n’était qu’un égotisme d’héritier à la remorque des marqueurs des classes huppées… Ensuite parce que, hétéroclite, il pointe le seul vrai horizon dépouillé par les soins d’un néolibéralisme colonisateur : la question de la richesse et de sa répartition.

Et Mike Davis, d’un ton très enjoué, de convoquer pour sa démonstration les films de John Carpenter dont son Invasion Los Angeless de 1988, un bijou cinématographique qui dépeignait au vitriol l’ère Reagan, coup d’envoi de la mondialisation néolibérale dont on mesure aujourd’hui l’escroquerie. Dans ce film, on y voyait alors la classe ouvrière condamnée à vivre sous des tentes. C’est fait. Mais elle finissait par piquer une vraie grosse colère pour botter les fesses des banquiers. Ça reste à faire.

Certes, Occupy Wall street n’a pas encore découvert son programme, ni ses stratégies, et sa colère peace and love est bien en deçà de la révolte que mériterait la question sociale telle qu’elle se pose à nous aujourd’hui. Mais symboliquement déjà, elle lève un lièvre énorme : ils ont libéré un arpent de terrain là où le foncier est le plus cher du monde ! Et disposé une agora en plein cœur de leur sanctuaire privé. Qu’on y regarde de plus près enfin : l’auto-organisation militante, sur place, peut bien paraître chaotique, elle est ce dont nous avons le plus besoin politiquement pour récupérer notre souveraineté confisquée.

Et Mike Davis a raison d’affirmer qu’il faut instruire enfin le procès de ce capitalisme dévastateur, qu’il faut dénoncer le massacre économique auquel il se livre et qui se facture en vies humaines. Une dénonciation effective, plutôt que politicienne, et Mike Davis a toujours raison d’affirmer que le problème n’est pas d’augmenter les impôts des plus riches, mais de conquérir une meilleure répartition de la richesse créée. Car, on l’aurait presque oublié, il NOUS revient de décider, politiquement, ce que nous voulons en faire en termes de dépenses sociales ou d’emploi par exemple, tout comme de retraite ou d’éducation, plutôt que de voir nos richesses filer sous la forme de dividendes iniques dans des poches que rien ne légitime politiquement.

  

 

Soyez réaliste, demandez l’impossible, de Mike Davis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Meyer, Les prairies ordinaires, collection Penser/croiser, août 2012, 72 pages, 9 euros, ean : 9782350960579.

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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 10:02

enig.jpgLe Kent post-holocauste nucléaire. Des êtres y ont survécu dans l’étroite limite d’une frontière intrigante. Dont Enig Marcheur, pour nous conter plus que nous raconter cette histoire, dans l’imparfait d’une forme grammaticale qui ne saurait pas vraiment si la chose relève du passé ou bien si elle s’invente jour après jour, là, sous nos yeux, cherchant le temps juste pour l’exprimer.

Un dit, quelque chose comme une légende en train de s’écrire, un récit fondateur, le journal aussi, d’Enig Marcheur.

Le Dit de quelque fondation improbable, qui ne cesserait de s’élaborer, de se ré-élaborer sous cette plume invraisemblable, heurtée, affrontant la difficulté d’un langage à peine fixé et se cherchant encore, tout comme d’un monde dont on ne reconnaîtrait plus l’histoire, ni les limites, frangé d’inquiétude et d’énigmes.

Un dit qui s’inventerait sous nos yeux dans un dialecte très peu assuré de lui-même, loin des sophistications linguistiques d’un Tolkien par exemple, dans un parler littéralement arraché, sauvé à ce qu’il reste du monde et de ses langues, copeau par copeau, les phrases que l’on entend s’organisant non sans peine autour de graphies singulières.

Des mots qu’il faudrait entendre plutôt que lire, ou les lire pour les entendre et en percevoir enfin le sens, réchappé d’un cauchemar à peine audible.

Une langue qui dirait plus qu’elle ne signifierait, à court de mots, de figures, tournant autour du monde sans prétendre l’enfermer, donnant à entendre ce qu’il reste des langues quand le monde n’est plus, ou ce qu'il en coûte de parler quand on veut faire monde, de nouveau. Une langue obstinée donc, étourdie, entêtée, centrée sur l’essentiel quand il s’agit de survivre : la dénomination, et faisant pourtant usage de ce mauvais pointeur qu’est la dénomination pour ouvrir à l’être une échappée au monde, mais l’ouvrir dans ce mal des mots, mortification, épreuve, concours impossible quand ils tentent d’agripper autre chose que les choses.

Un journal de bord mais d’un bord extrême, celui d’un monde débordant de toute part, menaçant, inconnu.

Une langue que l’on imagine tout d’abord volontiers impuissante à signifier autre chose que les actions simples du manger et du boire, les gestes de la survie du monde. Car c’est d’emblée ce qui frappe, cette langue : face au monde, terrifiée mais tentant de s’en dégager pour faire monde, dans un monde qui n’est pas fait pour l’accueillir. Une langue comme à son début, tout comme l’est cette histoire d’un monde post-apocalyptique où l’homme a survécu. Un monde dont il ne reste presque rien, si peu à raconter au fond, les langues en usage dans le monde d’avant le Grand Boum disparues, et celle-ci qui se fabrique sous nos yeux, qui se recouvre à peine, rendant de l’un à l’autre la communication difficile, mais ô combien décisive.

Un récit fondateur qui ne serait pas encore écrit donc, que l’on écrirait, qu’Enig Marcheur écrirait, là sous nos yeux, avec des bribes de récits collectées ici et là, des histoires enchâssées les unes dans les autres, s’emboîtant mal parfois.

Le Dit de quelque civilisation –mais ce n’est pas le mot : des hommes, simplement, qui ne font pas encore civilisation, rescapés d’une histoire ancienne dont ils portent l’amer moire.

Un parler beau comme jamais dans sa franchise à renommer le monde. Métaphysique, forgeant l’accès de cette chose en nous, la conscience, dans son improbable profusion nous excédant de toute part. Une conscience qu’Enig décrit comme "abandonnée" en nous, tombée et non confiée. On ne sais trop d’où ni pourquoi. Livrée à elle-même, solitaire.

Enig Marcheur. C’est son nom. Marchant au devant de l’énigme d’être sans rien savoir de où il va, mais tenant langue de cette aventure.

Enig Marcheur comme une allégorie de l’écriture : faut-il un but pour écrire ? Et quand bien même on en aurait un, il resterait d’écrire, qui nous emporte toujours au-delà de toutes nos intentions.

En marche depuis toujours, sans commencements, ignorant des buts. Embarqué dans une sale histoire : la vie humaine, toute de guingois, obscure, jamais transparente à elle-même, donnée pour rien, rafistolée avant même que d’avoir été vécue, mais magnifique dans son obstination.

Comment exprimer du coup la moindre pensée sur l’homme qui puisse tenir la route ? Il y a bien les Affaires, son père mort, les responsabilités qu’il doit assumer, un peuple, une tribu à conduire, des horizons à tracer, et là-bas, au bout du monde physique, des fanges inconnues à déchiffrer. Mais comment faire quand on ne dispose plus, ou à peine, d’une langue capable de rendre compte du monde et de soi dans le monde ? Quand déjà ce monde est peuplé de chiens-gens, de signes, de mémoires, de chroniques aussi effrayantes que celle selon laquelle tout le savoir humain viendrait d’un regard de chien ?

Il faut entrer dans le texte, déroutant dès la première ligne, la première phrase, y entrer comme on n’entre jamais dans un texte à l’ordinaire, trop habitué que l’on est des formes du discours qui ne nous apprennent jamais plus rien.

Il faut le lire comme quelque Dit d’une civilisation disparue, l’Histoire d’Eusa, le seul écrit restant dans l’univers des hommes, et encore, à peine élaboré, réécrit sans cesse, sans cesse corrigé. Eusa l’homme sage qui déclencha la grande bataille nucléaire. Et l’histoire de Monsieur Mallin et celle d’Adom, l’homme des bois qui avait pratiqué LA BOMBE, Adom le Ptitome, compagnon du grand Boum.

Il faut passer du temps au Mystère qui s’écrit, où lire comme narrer relèvent chaque fois de la responsabilité individuelle. Il faut accepter de passer ce temps pour comprendre Enig, son père mort, Enig devenu un guide pour sa nation sur le toit du partage, ne sachant trop comment s’y prendre mais dès son premier Contact, affirmant qu’Eusa rêve les hommes…

La traduction française est proprement géniale, qui doit inventer son propre vocabulaire, sa grammaire, sa graphie, ses récurrences, régularités, laissant entrevoir ça et là nos vieilles racines latines et grecques, désarticulées comme pour mieux donner à entendre ce monde que nous savons si mal vivre.

 

E N I G M A R C H E U R, de R U S S E L L H O B A N, préface de WILL SELF, traduit du riddleyspeak (Anterre) par NicolasRichard, éditions Monsieur toussaint Louverture, à paraître 20 septembre 2012, 304 pages, 20 euros, ean : 978-2953366471.

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 04:22

genereux.jpgDe plus en plus de voix s’élèvent contre la folie du néolibéralisme mondial qui voudrait mettre à genoux les peuples au prétexte de sauver ses banques. De plus en plus de volontés se font jour qui dénoncent l’iniquité des politiques menées, en Europe en particulier, où l’injustice des sacrifices exigés, du peuple grec par exemple, est proprement ahurissante.

De plus en plus d’intelligences se révoltent contre la prétendue impuissance des états face à la crise financière et l’hystérie de l’argument d’une mondialisation tout autant incontournable que providentielle, qui ne laisserait pour seul alternative que l’aventure solitaire du repli sur soi ou la promesse d’un monde meilleur jour après jour repoussé dans un futur hypothétique.

De plus en plus de personnalités crient au scandale d’un mensonge entériné autant par les médias que par les hommes politiques, qui ne peuvent plus cacher que cette politique d’impuissance des états relève en réalité d’un choix qu’ils ont fait de protéger les spéculateurs plutôt que les nations.

De plus en plus de citoyens découvrent, horrifiés, l’absurdité de cette théorie selon laquelle le néolibéralisme serait l’horizon indépassable de notre pensée.

Précarité, misère, il y aurait nous dit-on encore, comme une fatalité des politiques qu’il faut conduire, de sacrifice, nécessairement, et contre lesquelles il serait fou de s’opposer tout comme il serait fou de vouloir légiférer dans son petit coin de planète l’utopie d’un marché plus équitable… Mais au final, ce que l’on a voulu nous faire avaler, c’est l’idée selon laquelle il est plus sage de suspendre la démocratie quand la pression des marchés est aussi forte –car il serait fou de vouloir confier aux peuples européens le choix politique de leur avenir... 

Jacques Généreux, économiste, professeur à Sciences Po, ne passe ni pour un illuminé, ni pour un extrémiste. Il est du nombre de ceux que ces mensonges exaspèrent, donnant de la voix dans son salutaire essai pour dénoncer les supercheries et le scandale d’une pensée qui prend l’eau de toute part, mais ne renonce pas, même travestie aux couleurs socialistes.

La mondialisation ?, nous dit-il, un mythe ! Commode pour les libéraux, dérangeant pour les socialistes, puisqu’il a fondé le retournement de leur pensée politique.

L’intégration à l’Union Européenne ? Un piège désormais. Et là encore, un embarras pour les socialistes qui voulaient y voir le moyen de restaurer la démocratie mise à mal dans les états souverains. Un piège qui se referme sur les peuples européens. Leur tombeau. Voyez la Grèce, voyez l’Espagne. L’UE est devenue l’instrument de soumission des peuples européens aux lois des marchés financiers. Et face à leur diktat, l’UE n’a rien trouvé de mieux à faire que de confisquer la conduite des politiques nationales… Quelle infamie, quand on y songe !

Ce court mais pertinent essai s’affirme aussi comme un avant-programme de tout projet de transformation sociale. Il ne suffit pas de s’indigner : des solutions sont possibles. A prendre de toute urgence même, si l’on veut réellement s’en sortir. Et notre économiste de lister clairement les mesures prioritaires qui rendront possible une nouvelle voie de développement économique.

Parmi celles-ci, des mesures morales presque, pourrait-on dire, comme celle de refuser l’idée selon laquelle nos gouvernements sont impuissants à changer quoi que ce soit. Pour mémoire, dans les années 1980, ce sont ces mêmes gouvernements qui ont fait voter les lois et autres accords européens qui nous livraient aux marchés financiers. Toutes les règles mises en place depuis les années 1980, l’ont été parce qu’elles étaient l’expression d’un choix politique duquel il découle que la mondialisation n’aura pas été autre chose que la privatisation de la Puissance Publique au service des oligarchies financières. Dans cette exacte continuité idéologique : les prétendus plans de sauvetage, qui n’ont fait qu’aggraver la situation, liant les peuples à des états stipendiés.

Alors qu’on ne nous pose plus la question de savoir s’il est possible de gouverner face au marché. La réponse est oui. Oui, on peut stopper la course folle du néolibéralisme sauvage qui entraîne l’économie mondiale dans une spirale destructrice. Oui, on peut reprendre le contrôle. C’est même très simple : il n’y a rien d’autre à faire que d’appliquer les lois déjà en place. Comme en matière d’évasion fiscale par exemple, où derrière l’écran de fumée des listes grises, noires, tout le monde sait qu’aux plus hauts sommets des états européens, personne n’a jamais voulu appliquer les règles pourtant votées. Aucun tribunal, en France moins que partout ailleurs, n’a jamais eu le droit d’instruire la moindre enquête sur le sujet.

Les mesure sont simples, de l’instauration d’une vraie banque centrale européenne à l’annulation pure et simple de cette partie des dettes souveraines qui a été créée artificiellement du fait du défaut de cette banque, de l’obligation des états à emprunter sur le marché privé aux taux dudit marché, et de l’existence d’instruments financiers de spéculation sur les Dettes souveraines, qui ont transformé l’Europe en vulgaire pompe à fric. Les solutions sont simples, encore faut-il en avoir la volonté politique, plutôt que de nous distraire avec des négociations internationales qui campent sur la confiscation des souverainetés populaires.

 

Nous, on peut ! : Manuel anticrise à l'usage du citoyen, Jacques Généreux, Points, septembre 2012, édition revue et corrigée, 205 pages, 6 euros, ean : 978-2757829790 .

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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 05:54

 

Tavares.jpgLisbonne. Un premier chant ouvrant à quelque Ulysse portugais. Bloom plutôt, quelque chose de Joyce, de Bartleby, du roi caché, Sebastiao, évanoui un jour de bataille dans les brumes portugaises, sa statue, seule, scrutant l’horizon mutique. Londres, Paris. Bloom a décidé de fuir Lisbonne. Parce qu’il y a tué son père pour venger son aimée. Il fuit vers les Indes. Goa. Trouver un sens à sa vie, errant, mélancolique, cherchant à donner de la valeur à ce qui est mortel et qui ne sait d’ordinaire en prendre qu’à se projeter dans ce qui ne l’est pas. Loin de Gizeh donc, de Stonehenge, de Jérusalem, de la Pierre noire de la Mecque. Il s’en va arpenter le monde, lui restituer sa taille –les bras écartés dans le désert et rien de plus.

L’histoire est simple : un homme fuit la police et s’en va chercher ailleurs, loin, une femme qui lui ferait oublier l’aimée, assassinée par son propre père.

L’histoire est lapidaire : il y a un duel, un homme tombe, pas l’autre, qui décide de s’enfuir.

C’est l’épopée d’un homme, encore que le terme ne convienne pas. Il n’y a plus d’épopée possible, il ne reste dans le monde que des espaces à parcourir. Pas d’horizon chimérique, d’exaltation poétique -Bloom fuit jusqu’à cette "religion excessive" de la poésie que nous avons érigée pour oublier que nous étions si désespérément contigus au limon.

Londres, Paris, la ville voluptueuse lui assure-t-on, où chaque vie se résumerait à un style littéraire. Le stéréotype nous irait bien, n’était que nous ne pouvons plus vivre de stéréotypes. Et que nous n’avons que faire d’une ville qui suinterait la métaphysique par tous les coins de ses rues. L’esthétique est morte. Il ne reste que l’argent. Paris n’est rien d’autre désormais, qu’une ville façonnée par l’argent. Même si les parisiens veulent encore des histoires pour croire à la leur. Que Gonçalo leur sert jusqu’à plus soif. Trop peut-être. Peut-être pas : il croit si peu en la culture que nous finissons par nous amuser des stéréotypes qu’il brandit et de cette ville en carton pâte où il n’est plus indispensable de penser. Exit la culture, qui n’aura servi qu’à connaître l’adresse du diable.

Bloom étreint d’autres étendues. Ses histoires de famille, ce nombre invraisemblable de femmes qui les traversent. Mary. L’une d’entre elles. Assassinée par son père au prétexte qu’elle ne pouvait convenir à son fils : trop pauvre, issue des classes trop peu favorisées. Alors Bloom a tué son père et il cherche à présent une femme qui lui fera oublier Mary. Mary qui ne cesse, dès lors que le récit l’a nommée, de le hanter, d’en constituer le seul terrain. Mais Mary est morte. Inutile désormais. Elle ne fait que dessiner cette vacance de l’être où s’apporte le récit, qui va s’usant jusqu’à la corde comme une machine incapable de s’arrêter. Avec le monde tout autour, qui poursuit lui aussi obstinément sa marche. Un vide tel, qu’on voit bien comment le récit se relance, rhapsodiquement, convoquant chaque fois le meurtre du père, l’assassinat de la bien-aimée pour repartir, tours détours, en cercles concentriques qui n’en finissent pas de ramener au point de départ. Il est du reste beaucoup question de géométrie dans ce roman, de proportions. Peut-être parce la vie elle-même n’est qu’une chose difforme, peinte d’une manière féroce dans nos mémoires et qu’on aimerait qu’elle fût géométrique, de proportions plus avisées. De celles par exemple dont la Renaissance italienne nous gratifia, organisant l’espace depuis le compas humain.

Bloom s’en va en Inde. Pourquoi l’Inde ? A cause de la distance : "il convient d’arriver fatigué à l’endroit où l’on veut vieillir", car sinon, un nouveau départ pourrait s’amorcer et on raterait son but. Alors Bloom fatigue, d’une escale l’autre, dans cette épopée contemporaine dégarnie où l’on ne peut que parcourir des distances : il n’y a pas tant de mondes que ça dans notre monde et quant au cosmos, il faut bien reconnaître que nous ne nous croisons guère, lui et nous.

En Inde, Bloom perdra le Ciel. Le reste se dénoue peu à peu. Sa quête, posée sur un chemin indécis, tandis qu’à l’intérieur du corps l’inexplicable demeure intact, s’obstine. L’espace est un non lieu. Il n’y a plus de terres secrètes, l’Inde ne lui apprend rien : la moitié des grandes vérités qu’un homme peu affronter dans sa vie n’est qu’une somme de petits mensonges. Bloom décide de revenir à Lisbonne : le monde campe dans les environs du néant. Reste le temps, ce fossoyeur, qui finit par nous enfermer dans la matière, jusqu’à ce moment où, commençant le grand voyage de la mort, nous ne faisons qu’introduire une inquiétude de plus dans le monde.

On ne peut qu’être saisi par la forme prise par ce roman, entre L’Odyssée de Homère déployant ses chants ahurissants et le Teste de Valéry coupant court à toute chimère pour enfermer sa voix dans une boîte bien étroite, celle du parler humain, sans cesse en déroute de ses restes et de ses excédents.

  

 

Un voyage en Inde, de Gonçalo M. Tavares, traduit du portugais par Dominique Nedellec, éd. Viviane Hamy, sept. 2012, 494 pages, 24 euros, ean : 9782878585759.

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 04:50

Réédition d'une série d'articles et d'essais, dont certains ouvrirent de salutaires polémiques dans le champ de la théorie de la littérature. Ce fut le cas en particulier de l'étude de 1958 : L'essai comme forme, qui prenait pour cible le redoutable théoricien marxiste G. Lukàcs. A la base de la conception d'Adorno, l'idée d'un hiatus entre les mots et les choses. Ce hiatus se manifeste spectaculairement entre l'oeuvre d'art et le discours qui prétend en saisir la réalité. Du coup, il ne s'agit plus, pour le théoricien, de chercher à comprendre l'oeuvre, mais bien plutôt son caractère incompréhensible. Le malentendu, l'erreur, la mauvaise compréhension constituent désormais l'état naturel dans lequel se trouve le critique au moment de commencer sa recherche. La méthode qu'il va employer, dès lors qu'il s'agit pour lui de saisir un terme non conceptuel qui reste caché à lui-même, ne pourra être que paradoxale et relever d'une intention utopique. Dans cette conception, l'essai représente un défi à l'idéal de la claire conscience, de la perception distincte, tout comme à la certitude intellectuelle. De fait, la théorie de la connaissance sur laquelle s'appuie Adorno, s'élabore depuis une critique radicale des règles cartésiennes qui fondent le Discours de la méthode.
La Dialectique négative qu'il construit affirme ainsi d'emblée le primat du non-identique de l'objet. Le rapport qu'entretient le sujet avec l'objet est un rapport mimétique. L'essai en explicite la position à travers sa fonction épistémologique : il a pour tâche d'exprimer la non-identité, c'est-à-dire de "se rapprocher de l'ici et du maintenant de l'objet", que le concept ne peut restituer. Il se trouve ainsi placé devant le paradoxe d'utiliser le concept en le retournant contre lui. C'est d'ailleurs en cela qu'il n'est pas une forme artistique, comme le croyait Lukàcs : il est une forme de la philosophie.
Si le non-identique mobilise la vérité de l'essai, alors sa fonction critique est d'obliger l'oeuvre à se rappeler sa propre non-vérité, par exemple ce paraître que contient le langage dans lequel elle se déploie. L'essai adornien abolit du coup le concept traditionnel de méthode. Il doit atteindre la chose au-delà du concept, mais ne peut y aller qu'au moyen du concept… La question de la méthode se référera alors à celle de savoir comment s'approprier le concept. L'essai ne peut s'en remettre pour cela à une définition de ceux qu'il manipule : seuls leurs rapports réciproques peuvent les préciser. L'image qu'Adorno donne de cette situation est désormais célèbre : c'est celle de l'expérience que chacun peut faire de l'apprentissage d'un vocabulaire qui lui est inconnu, en pays étranger. De sorte que jusque dans sa manière d'exposer ses découvertes, l'essai ne peut avancer comme s'il s'agissait de réduire peu à peu son objet. Comme la réalité, la pensée est faite de ruptures. La parataxe devient ainsi une figure privilégiée de l'essai, qui désavoue la déduction stricte au profit des chemins de traverse. Ou encore : la vérité ne peut être déduite comme une chose toute prête. A la fin de la recherche, la forme que l'essai prend, traduit seulement le fait que le conflit entre les mots et les choses a trouvé provisoirement un langage.
Une telle conception ne pouvait laisser indemne l'oeuvre d'art. Dans un autre essai, La naïveté épique, Adorno repère les petits accidents grammaticaux qui viennent briser "le flux amorphe du mythe", dans le texte homérique. Le récit laisse remonter à sa surface des impuretés. Si bien qu'aucun récit "ne saurait jamais avoir part à la vérité s'il ne jette un regard vers l'abîme où sombre le langage qui voudrait s'effacer lui-même dans le nom et l'image.". L'oeuvre est immergée dans un contexte d'aveuglement. Qu'y faire ? Sa situation dans le monde est aporétique : plus elle est communicable, portant ainsi en elle une certaine efficacité sociale, plus elle se dégrade. Car l'oeuvre vraie est toujours critique, donc politiquement inefficiente. Sa logique ne peut être qu'une logique de décomposition. Partant, sa forme constitue quelque chose comme sa faillite virtuelle. L'artiste, quant à lui, ne peut plus être considéré comme un créateur. Il est un médiateur, celui qui, par son travail, devient une sorte de "vicaire du sujet social global". Cette conception instrumentale du génie artistique conduit Adorno a rejeter l'idée d'oeuvre majeure, reflet d'une hypothétique totalité. A méditer. C'est d'ailleurs ce que lui reproche J. Habermas (cet horizon spéculatif) : il faudrait aller jusqu'au bout et penser le système de l'oeuvre dans son autonomie radicale, en dehors de toute philosophie de la conscience. Ce que Niklas Luhmann fera quelques années plus tard. Mais c'est une autre histoire.


Theodor Wiesengrund Adorno, Notes sur la littérature. Paris: Flammarion, coll. "Champs Flammarion Sciences", mars 1999, 438 p., ISBN-13: 978-2080814302.

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 06:09

belle-et-bete.jpgJulia Peker relevait la scandaleuse ambivalence du concept de dégoût, neutralisant presque la raison, désarmant sa logique, au delà, sans cesse, de l’art de raisonner, l’enjambant pour verser toute pensée hors d’elle, tyrannisant le concept en le saturant bientôt d’images, de sensations, submergeant l’esprit par les émotions de la chair. Il y a, en effet, bien une sorte de scandale logique du dégoût, qui ne peut jamais s’en tenir au conceptuel mais campe sur les frontières de ce que penser prétend. Car il y a dans le dégoût une puissance qui aimante. Quid, par exemple, de la fascination de l’horreur ensanglantée ? Celle de la transgression ? Mais n’est-ce pas une réponse trop hâtive, convenue pour tout dire ? Qui ne peut que poser aussitôt la question du désir, du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, superbe dans sa bassesse ? Peut-on éprouver de l’allégresse à agir par dégoût ? Tel saint Augustin confessant ses larcins. Ou aujourd’hui, ce spectacle des cadavres où notre société a recyclé une partie de son plaisir, dirigeant les nôtres vers ces objets sinistres…

Y aurait-il donc une érotique du dégoût ? Où nous pourrions enfin vomir le désir comme un spectre qui nous déborde… Car peut-on contenir le désir ? Quel cadre de valeurs ériger pour le soustraire à ses excès, quand sa loi même relève de ce que Heidegger nommait la réquisition, le désir constituant sa propre et unique finalité ? Une finalité qui nous ouvre toujours à son renouvellement tout autant qu’au nouveau, aux parfums autres, aux voluptés étrangères, là où campe par exemple le suprême raffinement de l’art culinaire, son haut-goût bousculant volontiers le code des saveurs pour en explorer les limites aux frontières du dégoût –ces viandes faisandées, quel délice ! Voyez l’exercice périlleux du désir sexuel. La Belle et la Bête, où l’objet du désir doit devenir le désir de l’objet. L’érotisme ne tourne-t-il pas autour d’un vide, constitutif même de l’objet du désir ? Ainsi s’apaise le désir, dans une jouissance provisoire, projetant déjà l’ombre de son inassouvissement. Rappelez-vous Lacan : "il n’y a pas de rapport sexuel", l’objet du désir est un mirage, la sexualité, une tension qui tient en elle ses propres excès. Différé, altéré, le désir n’est-il pas jamais lui-même que dans son altérité radicale ? Ainsi, désir et dégoût se féconderaient (la Bête). Ils ne seraient pas les termes d’une opposition, analyse superbement Julia Peker, mais ceux d’une dialectique où le dégoût s’opposerait au désir sans en être la négation. Le dégoût ? Un désir négatif en somme, au sens où dans les mathématiques il existe des valeurs négatives. Conception qui éclairerait in fine l’ambivalence du mot forgé par Freud : celui de libido, ce concept importé de l’idée d’une faim, d’une pulsion qui s’affirmerait dans la contrariété, où le dégoût s’affirme dans l’orbite du désir…

 

 

Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.

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