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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 04:50

Réédition d'une série d'articles et d'essais, dont certains ouvrirent de salutaires polémiques dans le champ de la théorie de la littérature. Ce fut le cas en particulier de l'étude de 1958 : L'essai comme forme, qui prenait pour cible le redoutable théoricien marxiste G. Lukàcs. A la base de la conception d'Adorno, l'idée d'un hiatus entre les mots et les choses. Ce hiatus se manifeste spectaculairement entre l'oeuvre d'art et le discours qui prétend en saisir la réalité. Du coup, il ne s'agit plus, pour le théoricien, de chercher à comprendre l'oeuvre, mais bien plutôt son caractère incompréhensible. Le malentendu, l'erreur, la mauvaise compréhension constituent désormais l'état naturel dans lequel se trouve le critique au moment de commencer sa recherche. La méthode qu'il va employer, dès lors qu'il s'agit pour lui de saisir un terme non conceptuel qui reste caché à lui-même, ne pourra être que paradoxale et relever d'une intention utopique. Dans cette conception, l'essai représente un défi à l'idéal de la claire conscience, de la perception distincte, tout comme à la certitude intellectuelle. De fait, la théorie de la connaissance sur laquelle s'appuie Adorno, s'élabore depuis une critique radicale des règles cartésiennes qui fondent le Discours de la méthode.
La Dialectique négative qu'il construit affirme ainsi d'emblée le primat du non-identique de l'objet. Le rapport qu'entretient le sujet avec l'objet est un rapport mimétique. L'essai en explicite la position à travers sa fonction épistémologique : il a pour tâche d'exprimer la non-identité, c'est-à-dire de "se rapprocher de l'ici et du maintenant de l'objet", que le concept ne peut restituer. Il se trouve ainsi placé devant le paradoxe d'utiliser le concept en le retournant contre lui. C'est d'ailleurs en cela qu'il n'est pas une forme artistique, comme le croyait Lukàcs : il est une forme de la philosophie.
Si le non-identique mobilise la vérité de l'essai, alors sa fonction critique est d'obliger l'oeuvre à se rappeler sa propre non-vérité, par exemple ce paraître que contient le langage dans lequel elle se déploie. L'essai adornien abolit du coup le concept traditionnel de méthode. Il doit atteindre la chose au-delà du concept, mais ne peut y aller qu'au moyen du concept… La question de la méthode se référera alors à celle de savoir comment s'approprier le concept. L'essai ne peut s'en remettre pour cela à une définition de ceux qu'il manipule : seuls leurs rapports réciproques peuvent les préciser. L'image qu'Adorno donne de cette situation est désormais célèbre : c'est celle de l'expérience que chacun peut faire de l'apprentissage d'un vocabulaire qui lui est inconnu, en pays étranger. De sorte que jusque dans sa manière d'exposer ses découvertes, l'essai ne peut avancer comme s'il s'agissait de réduire peu à peu son objet. Comme la réalité, la pensée est faite de ruptures. La parataxe devient ainsi une figure privilégiée de l'essai, qui désavoue la déduction stricte au profit des chemins de traverse. Ou encore : la vérité ne peut être déduite comme une chose toute prête. A la fin de la recherche, la forme que l'essai prend, traduit seulement le fait que le conflit entre les mots et les choses a trouvé provisoirement un langage.
Une telle conception ne pouvait laisser indemne l'oeuvre d'art. Dans un autre essai, La naïveté épique, Adorno repère les petits accidents grammaticaux qui viennent briser "le flux amorphe du mythe", dans le texte homérique. Le récit laisse remonter à sa surface des impuretés. Si bien qu'aucun récit "ne saurait jamais avoir part à la vérité s'il ne jette un regard vers l'abîme où sombre le langage qui voudrait s'effacer lui-même dans le nom et l'image.". L'oeuvre est immergée dans un contexte d'aveuglement. Qu'y faire ? Sa situation dans le monde est aporétique : plus elle est communicable, portant ainsi en elle une certaine efficacité sociale, plus elle se dégrade. Car l'oeuvre vraie est toujours critique, donc politiquement inefficiente. Sa logique ne peut être qu'une logique de décomposition. Partant, sa forme constitue quelque chose comme sa faillite virtuelle. L'artiste, quant à lui, ne peut plus être considéré comme un créateur. Il est un médiateur, celui qui, par son travail, devient une sorte de "vicaire du sujet social global". Cette conception instrumentale du génie artistique conduit Adorno a rejeter l'idée d'oeuvre majeure, reflet d'une hypothétique totalité. A méditer. C'est d'ailleurs ce que lui reproche J. Habermas (cet horizon spéculatif) : il faudrait aller jusqu'au bout et penser le système de l'oeuvre dans son autonomie radicale, en dehors de toute philosophie de la conscience. Ce que Niklas Luhmann fera quelques années plus tard. Mais c'est une autre histoire.


Theodor Wiesengrund Adorno, Notes sur la littérature. Paris: Flammarion, coll. "Champs Flammarion Sciences", mars 1999, 438 p., ISBN-13: 978-2080814302.

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 06:09

belle-et-bete.jpgJulia Peker relevait la scandaleuse ambivalence du concept de dégoût, neutralisant presque la raison, désarmant sa logique, au delà, sans cesse, de l’art de raisonner, l’enjambant pour verser toute pensée hors d’elle, tyrannisant le concept en le saturant bientôt d’images, de sensations, submergeant l’esprit par les émotions de la chair. Il y a, en effet, bien une sorte de scandale logique du dégoût, qui ne peut jamais s’en tenir au conceptuel mais campe sur les frontières de ce que penser prétend. Car il y a dans le dégoût une puissance qui aimante. Quid, par exemple, de la fascination de l’horreur ensanglantée ? Celle de la transgression ? Mais n’est-ce pas une réponse trop hâtive, convenue pour tout dire ? Qui ne peut que poser aussitôt la question du désir, du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, superbe dans sa bassesse ? Peut-on éprouver de l’allégresse à agir par dégoût ? Tel saint Augustin confessant ses larcins. Ou aujourd’hui, ce spectacle des cadavres où notre société a recyclé une partie de son plaisir, dirigeant les nôtres vers ces objets sinistres…

Y aurait-il donc une érotique du dégoût ? Où nous pourrions enfin vomir le désir comme un spectre qui nous déborde… Car peut-on contenir le désir ? Quel cadre de valeurs ériger pour le soustraire à ses excès, quand sa loi même relève de ce que Heidegger nommait la réquisition, le désir constituant sa propre et unique finalité ? Une finalité qui nous ouvre toujours à son renouvellement tout autant qu’au nouveau, aux parfums autres, aux voluptés étrangères, là où campe par exemple le suprême raffinement de l’art culinaire, son haut-goût bousculant volontiers le code des saveurs pour en explorer les limites aux frontières du dégoût –ces viandes faisandées, quel délice ! Voyez l’exercice périlleux du désir sexuel. La Belle et la Bête, où l’objet du désir doit devenir le désir de l’objet. L’érotisme ne tourne-t-il pas autour d’un vide, constitutif même de l’objet du désir ? Ainsi s’apaise le désir, dans une jouissance provisoire, projetant déjà l’ombre de son inassouvissement. Rappelez-vous Lacan : "il n’y a pas de rapport sexuel", l’objet du désir est un mirage, la sexualité, une tension qui tient en elle ses propres excès. Différé, altéré, le désir n’est-il pas jamais lui-même que dans son altérité radicale ? Ainsi, désir et dégoût se féconderaient (la Bête). Ils ne seraient pas les termes d’une opposition, analyse superbement Julia Peker, mais ceux d’une dialectique où le dégoût s’opposerait au désir sans en être la négation. Le dégoût ? Un désir négatif en somme, au sens où dans les mathématiques il existe des valeurs négatives. Conception qui éclairerait in fine l’ambivalence du mot forgé par Freud : celui de libido, ce concept importé de l’idée d’une faim, d’une pulsion qui s’affirmerait dans la contrariété, où le dégoût s’affirme dans l’orbite du désir…

 

 

Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 06:13

degout.jpgDu dégoût, on connaît les symptômes : la nausée. C’est dire s’il prend au corps, soulevant le cœur, retournant l’estomac. On en connaît aussi la pédagogie, essentiellement négative, cette discipline du corps dont l'équivoque porte ses plus beaux fruits dans l’ordre du langage, où la transgression verbale ouvre un curieux champ de jouissance. Une ambivalence qu’explore Julia Becker, observant que l’enfant qui joue du mot "caca" plutôt qu’avec ses matières fécales, apprend autant à les expulser qu’à transgresser cette expulsion. Fabuleuse leçon sur le discours humain, où la discipline du corps dresse l’esprit à l’art de l’esquive et de l’allusion, où la pudeur et la honte s’épaulent pour tracer notre intrigant chemin de liberté.

L’enfance passée, force est de reconnaître que cette mise en scène d’un monde aseptisé échoue : il n’est que de réaliser son recouvrement quotidien par nos déjections verbales…

L’insupportable est ainsi un objet aux contours flous, tant socialement qu’anthropologiquement. Sinon intellectuellement : une philosophie de la merde reste à écrire, bien que l’auteur s’y soit sérieusement coltiné ici, explorant consciencieusement un possible cadre conceptuel à l’intérieur duquel rendre compte de cet objet qui ne se laisse pas réduire conceptuellement. Car de quoi s’agit-il avec l’immonde ? Rien moins que d’exclure tout un pan de notre réel. L’immonde occupe de fait une fonction ontologique où désigner dans ce réel qui nous abrite une part d’insupportable. L’entreprise est sérieuse, on le voit, puisqu’il s’agit de tracer les limites de notre monde, cette frontière où puiser la possibilité d’être -humain. Mais une frontière si mouvante, si brumeuse qu’elle laisse constamment entrevoir l’existence de cette zone obscure où ne pouvons pas vivre, où nous n’existons plus. Une zone qui habite notre monde même. Et qui est l’univers du grouillement, de la confusion, du visqueux qui ne peut trouver sa place dans notre monde sans le compromettre décisivement. C’est dire combien notre monde et notre existence sont fragiles, rongés qu’ils sont par le trou noir des cabinets. Un vrai trou noir cosmique que celui de l’immonde. Celui de l’informe, qui n’est pas ce qui ne fait pas monde, qui n’est pas ce qui est hors du monde, mais ce qui ne cesse d’y entrer par effraction, pour le défaire. Car l’immonde est ce qui ronge de l’intérieur et nous apprend à tout jamais combien notre situation est inconcevable –celle que nous soyons ! Il est ce qui ouvre à une métaphysique de l’horreur : la conscience d’être, si peu en même temps, tellement menacé dans cette histoire invraisemblable de l’univers en expansion. Il est ce qui nous renvoie sans cesse à l’horreur que nous ne pouvons pas vaincre : la dégradation universelle, notre devenir charogne.

L’immonde, chevillé au sein même de notre condition, a pénétré nos esprits pour nous révéler l’immense difficulté que nous avons à penser son existence, détruisant au passage les formes mêmes de la logique humaine par sa scandaleuse ambivalence : l’angoisse d’une distinction devenue invisible.

 

 

Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.

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11 septembre 2012 2 11 /09 /septembre /2012 06:31

 

CIPOLLA.jpgL’Humanité est dans le pétrin. C’est peu de l’écrire. Rassurez-vous : elle l’a toujours été… C’est même une constante chez elle. Un caprice de la nature, dirait-on, son mystère même affirme Carlo Cipolla, qui n’a cessé d’en scruter les manifestations pour parvenir à cette heureuse conclusion qu’il s’agissait d’une constante anthropologique. Heureuse, parce que le fait social n’a rien à voir avec cela. Du haut en bas de l’échelle sociale, la stupidité rôde, touchant indistinctement tous les groupes sociaux, des élites aux plus défavorisés, avec toujours au sein de chaque groupe comme au sein de l’humanité elle-même, la même proportion de gens stupides. Descartes avait tort : ce n’est pas l’intelligence qui est la chose la mieux partagée au monde, c’est la stupidité. De là à en faire une sorte de discrimination génétique, il y a un pas, que franchit pourtant allégrement notre auteur : à ses yeux, c’est rien moins qu’un fait de nature… A tout prendre, on bichonnerait presque l’assertion pour ne pas avoir à désespérer de l’humanité : elle n’y peut rien, la Nature s’est jouée d’elle et ce, depuis ses commencements. Mathématiquement, la stupidité se répartit donc selon une proportion constante. Avec cependant, force est de l’admettre, un léger avantage pour les hommes. On ignore comment la nature est parvenue à un résultat aussi remarquable, mais c’est un fait : incontestablement, l’humanité est empêtrée dans sa propre stupidité. Les animaux, non. Peut-être parce qu’ils ont déjà beaucoup à faire les uns les autres avec leurs histoires de prédation. L’humanité, elle, s’est trouvée en son sein même une prédation sans pareille : sa propre stupidité. Et nul n’y échappe encore une fois, il est essentiel de l’observer. Prenez le fonctionnement des universités comme celui de nos grandes écoles par exemple : de l’administratif au savant, de l’étudiant de base à la bête à concours, la stupidité persiste et signe. Et à chaque niveau l’on trouve la même proportion de personnes stupides. Les Nobels ne font pas exception à la règle, pas davantage que Harvard ou Normal Sup’. Bon, cela dit, il faudrait tout de même savoir ce que l’on entend par là. La définition qu’en donne Carlo Cipolla est lumineuse : "est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes". Limpide ! Mais d’une limpidité qui nous plonge aussitôt dans des affres d’anxiété : confiez le moindre pouvoir à une personne stupide, immanquablement, c’est la société tout entière qui en pâtira… Et c’est bien ce que l’on peut observer jour après jour, puisqu’il y a la même proportion d’individus stupides dans les sphères du pouvoir que partout ailleurs dans la société ! On comprend pourquoi le monde va mal… Ce petit opuscule est un chef-d’œuvre de sophisme, qui mine de rien compose avec brio sur les prémisses de la pensée de l’économie politique, caricaturant jusqu’à l’excès les travers des discours du management. Cela dit, peut-être oublie-t-il le seul point qui puisse sauver à mes yeux la stupidité, qui ouvre à la plus profonde des métaphysiques, car seule la stupidité humaine est capable de nous donner une idée de l’infini…

  

 

Les Lois de la stupidité humaine, traduit de l’anglais par Laurent Bury, PUF, juin 2012, 7 euros, ean : 9782130607014.

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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 05:46

limbes"Bavasser" serait-il donc l’ultime langage de l’humanité ?
Beckett supposait l’échange verbal saturé de mauvaise compréhension.
C’était du reste une attitude qu’il partageait avec les philosophes allemands du langage, qui depuis le XVIIIe siècle avaient battu en brèche la claire compréhension cartésienne.
La "machine verbale", plutôt que d’accoucher de l’humanité, n’en finissait donc plus de produire des monstruosités et des significations débiles – nous en savons quelque chose désormais.
Et l’homme en souffrait. Tiré à hue et à dia , l’"ou-bien" le faisait vaciller : tel l’âne de Buridan, comment choisir entre deux significations fondamentalement privées de sens ?
Ne parvenant pas à éviter le marécage de l’entre-deux, nous bavassions depuis sans grande conviction…

L’hommage de Nancy Huston à Beckett n’est au fond qu’une leçon de langue beckettienne. Comme si cette dernière était une matière dont chacun pouvait disposer désormais. Sans doute parce qu'après Beckett, il est difficile d’habiter tranquillement sa langue… Bien qu'il semblait en rester une pour dire cette difficulté : celle de Beckett, précisément. Curieux paradoxe... Ou curieux aveuglement : toute langue ne se déploie-t-elle pourtant pas sur son manque de substance ? Si bien que faire de Beckett un idiome, ne revient-il pas à combler l’entre-deux qu’il avait pointé ? Et se mettre dès lors à parler une langue morte, de trop bien savoir l’exprimer... L’inquiétude qui avait poussé Beckett à parcourir une langue aux usages vacillants a disparu ici, pour faire place à une belle habileté d’écriture, trop convenue pour n’être pas, justement, l’empêchement de la langue que Beckett dénonçait.


Limbes/Limbo, Hommage à Samuel Beckett, Nancy Huston, Actes Sud /Leméac, coll. Un endroit où aller, nov. 2000, 58p.,
ean : 9782760921788.

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 05:21

 

négropolis"Dans la cité, les jeunes connaissaient Malcom X mais pas Franz Fanon".

 

 

Bad boys au garde-à-vous. Chacal fait son entrée. Maillot rouge des Chicago’s Bulls. Baggy noir, la jactance affermie aux biceps. Un gang, et puis un autre, Miko aux commandes et Joris le sage, ou peu s’en faut, au milieu de leur débandade. Une violence si grande est enracinée dans l’île, reconduite de génération en génération, blessées, toutes. Avec la drogue au centre de toute cette brutalité, économie parallèle, quand il ne reste que cela, dans les banlieues françaises comme dans ces lointaines îles que la France croit encore piloter. Les Antilles. De toute façon, la France ne leur a servi que cela sur un plateau : elle est le meilleur marché possible pour la drogue d’Amérique du sud. Chacal donc s’avance, au milieu de sa cour. Balais de twingos plutôt que de BM ou de Benz noire. Pour la discrétion. Que les flics ne leur collent pas au cul. C’est ça les gangs dans les Antilles d’aujourd’hui. Les Antilles… Dans toute leur modernité sordide. Du béton partout sous les pattes des natives, pour un horizon sans issue. Le béton, matrice de cette violence suicidaire, partout la même, celle que la Nation a offerte à ses pupilles. Le crack en sus avec ses machinations morbides. Pays en détresse. La gouaille us aux lèvres. Chacal a fait appeler Joris, l’enfant du pays, qui respire comme halète la forêt guyanaise, sauvage, brutalisée, anéantie mais forte toujours de ces ressources muettes. Il lui apprend que son frère était un dealer, qu’il vient de se faire buter en plein cœur de Paris en laissant un magot de cinq millions d’euros on ne sait où, et que ce magot, il lui appartient à lui, Chacal. Joris a mille services du coup à rendre à Chacal, qui décolle bientôt avec son gang pour récupérer son fric. Une première : aucun d’entre eux n’a jamais mis les pieds sur cette terre nourricière… Paris donc. Avec ses embrouilles de cité, ses gangs de banlieue, les familles d’immigrés des arrière-pays colonisés entassés dans des taudis pour y croupir comme des malpropres. Retour aux sources en quelque sorte, puisque c’est Paris qui leur a donné à tous, et pour l’éternité, leur identité d’immigrés. Les flics savent déjà, subodorent une guérilla urbaine, tandis que Joris découvre qui était réellement son frère et qu’il lui faut prendre à présent des décisions de chef de gang, qu’il n’a jamais voulu être. Bad boys et rappeurs de la horde noir scandent leur zouk d’uzi, loin, très loin du zouk love des radios abruties qui distillent sur les ondes nationales leur guimauve à deux balles. De partout rappliquent les ados des cités, prêts au combat tant ils s’ennuient. L’extrême-droite aux aguets, les politiques à deux pas, comme un mensonge auquel on demande aux gamins de croire. Et Joris, contraint d’affronter in fine Chacal et toutes leurs conneries de guerres à tous qui n’en finiront jamais. Joris, un monde de valeurs à lui seul, dans un monde qui ne peut plus en adopter aucune. Chacal meurt donc, assassiné, déclenchant la levée des armes, des exécutions sommaires, des lynchages sordides. Une vie de désespérée, taillée dans une langue volontiers lyrique pour dessiner la vision d’un monde qui a fini par pourrir sur ses propres pieds. Un monde détruit, celui d’une culture communautaire, celle des cités en particulier, qui s’est développée sur ses propres ruines, privée de ses racines, sans culture véritable : ils se prennent pour des blacks, écrit l’auteur, alors qu’ils n’en sont pas. C’est tout le drame de la diaspora française qui se joue là, cette diaspora doublement déracinée, de sa culture antillaise comme de sa culture française. Un constat amer, sans répit, sans issue.

 

Négropolis, Alain Agat, La Manufacture de livres, janvier 2012, 254 pages, 17,90 euros, ean : 9782358870313.

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 06:15

connolly-copie-1.jpgLa rentrée littéraire, c’est aussi beaucoup la rentrée de la critique littéraire… Alors qu’on me pardonne ces quelques remarques désinvoltes sur l’art du critique, au moment d’aborder cette rentrée qui va crouler autant sous le poids des ouvrages publiés, que de leurs commentaires. Des remarques en outre très peu argumentées, un temps du moins, n’ayant pas renoncé tout à fait à soustraire ma propre critique au fil du rasoir théorétique.

Quelques remarques pour rien en somme, ou presque, pour pas grand chose, indifférentes au métier, si métier il y a quand les uns et les autres ne font bien souvent qu’affirmer des points de vue plus ou moins pénétrants sur les œuvres visées, jouant plus qu’à leur tour de l’argument d’autorité.

Quelle type de connaissance, au fond, fonde le discours de la critique ? Le savoir qu’un tel propos convoque, au mieux et quand il tente réellement de s’aventurer au delà du simple bavardage littéraire, paraît plus proche de cette mathèsis dont la Tragédie était porteuse que de l’érudition latine. Une mathèsis qui se définirait en fait comme un savoir éthique et non théorétique, et dont la prétention serait de concerner le cœur même de la vie ordinaire en ce qu’il peut être éclairé par une œuvre littéraire. Mimésis, croit-on pouvoir traduire, ce qui n’est pas exact, mais si l’on y tient, disons qu’il faudrait évoquer un savoir qui opérerait précisément dans le champ de la praxis encore une fois, et non celui du théorique. Un savoir vécu, si l’expression pouvait signifier quelque chose en français. C’est cela, souvent, très confusément certes, que tous ceux qui font profession du commerce des livres proclament, éditeurs et critiques, journalistes et écrivains, quand ils parlent de leurs choix, ou de leurs nécessités. Une praxis, pas souvent thématisée et sur laquelle on n’aime guère prendre du recul (avec raison certainement, puisqu’il faudrait se tenir au plus près de sa vie), en justifiant cette clôture par l’affirmation vibrante que seule la praxis apporte une véritable connaissance des choses –et de soi.

C’est de cela au fond que tout critique devrait réellement tenter de s’approcher -non de sa notoriété-, pour construire en définitive une forme d'accès à l’œuvre qui n’épouserait pas totalement sa prétendue autotélie, argument centrale des théories spéculatives, mais avouerait au contraire son caractère résolument hétérotélique, le sien propre autant que celui de l’œuvre, cette hétérotélie qui est précisément l’espace ouvert dans le champ critique par la prolifération des blogs par exemple.

Une critique qui ne viserait donc pas à construire méthodiquement son telos, en connaissant le prix à payer (rater l’œuvre), et qui resterait modestement, rageusement, du côté de l’essai, occupée qu’elle serait à se maintenir coûte que coûte dans ce moment délicat d’une énonciation incertaine que rien ne garantit, sinon le souci qu’on lui porte.

Ce qui ne l’empêcherait évidemment pas de postuler de manière pas moins a priorique la possibilité de l’assentiment universel. Mais d’un assentiment différé si l’on veut, comme courant à corps perdu vers son hypothétique partage, celui, peut-être, de ce for intérieur qui brinquebale loin de l’illusion discursive. Ainsi, s’il y a dévoilement dans la critique, plutôt que dévoilement de l’œuvre par le critique, c’est que chacun y prend sa part –la fonction heuristique dévolue au critique est congédiée ici. C’est grave, redoutable, dangereux. Mais c’est aussi beaucoup le meilleur de notre époque que ce congé des autorités discursives. Encore qu’ils restent nombreux à tenir à leurs titres et décorations, nombreux à célébrer telle signature qui n’a plus rien à dire depuis des siècles, tel critique poussiéreux dont on sait toujours à l’avance ce qu’il pense de la chose qu’il a fait semblant de lire, en toute bonne foi, aveuglé qu’il était par lui-même, et que l’on n’a pourtant pas lue encore.

 

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 08:39

goliarda-sapienza-moi-jean-gabin.jpg"Essaie de vivre libre, toi, et tu verras le temps qu’il te reste pour dormir"…

 

 

S’il fallait n’en lire qu’un, lisez ce roman, autobiographique, de Goliarda. Mais qu’il serait dommage de l’enfermer dans le catalogue de l’invraisemblable rentrée littéraire 2012, tant il en déborde !

On connaissait de Goliarda L’art de la Joie, le Fil d’une vie. Voici enfin traduit ce texte qu’elle écrivit dans les dernières années de sa vie, tout à la gloire de l’enfance, ce rêve d’être, à tout jamais glorieux dans sa nudité même.

Militante presque par tradition familiale, caressant des idées anarchistes plus qu’elle ne l’avouait, rétive, née dans une famille éprouvée autant par l’adversité du fait de son engagement politique que par les maladies, Goliarda témoigne, sans commune mesure dans ce quartier invraisemblable de Catane, la Civita, de ce qu’il en coûte de vivre quand on ne veut pas renoncer à ses idéaux.

Fidèle à Pirandello, elle qui quitta tôt l’école pour courir les rues malfamées de la Civita et quelques années plus tard fonder une troupe de théâtre d’avant-garde, T45, elle qui joua pour Visconti (Medea, Senso), si elle vint à l’écriture en 1958, ce fut pour ne jamais connaître la notoriété –dont elle se souciait comme d’une guigne à vrai dire, non sans raison.

Io, Jean Gabin, c’est l’histoire de son enfance, d’une enfance prise dans les rets de l’Histoire, le Duce sur les talons et Gabin pour idéal, rebelle, traqué, à court d’amour mais crâne, pris au piège de la casbah d’Alger. Gabin qui lui apprend à aimer les femmes, à aimer les hommes, à aimer la Civita, à jamais immature mais droit dans ce livre écrit sous le règne de Thatcher et le triomphe de pacotille du libéralisme économique, qui lui fait se demander ce qui a bien pu s‘effondrer dans l’histoire des hommes pour qu’ils aient pareillement évacué de leur conscience toute exigence démocratique.

Un livre de traversée en somme, du battement fébrile d’une histoire en rupture, cercueil et berceau avec au loin la mer immense, la Méditerranée dressée aujourd’hui comme un mur entre les civilisations, avec sur l’autre rive justement, l’algérienne, Gabin rêvant un autre monde et courant à corps perdu se lover dans la casbah d’Alger. Goliarda sur les talons, aux prises avec le doute d’avoir voulu, si tôt, séjourner dans cet espace du beau déserté par la gente humaine. L’envie lui prend alors de défier les foules immenses, de bousculer ces brutes déguisées en êtres humains, déguisées en messieurs, démocrates de pacotille qui ne cessent de briser la Civita.

Io, Jean Gabin, c’est le fil d’un imaginaire rétif caracolant dans les ruelles d’un quartier que l’on nommerait de pittoresque aujourd’hui, mais que Goliarda somme de survivre au fil d’un récit éclatant et tendre, frappé de colère et d’amour, balançant entre le sublime et le banal dans l’exercice des langues de la rue. Goliarda courant les salles obscures, de Pépé le Moko au si attendu Quai des brumes, que des pages et des pages annoncent avant qu’enfin elle y soit affrontée, là, plongée dans l’obscurité d’une salle de quartier, extase pour soi seule, endiguée dans ces pages étranges où Goliarda relate le film pour n'en convier que l’atmosphère musicale, solennelle, ample et puis brutale, consommée bientôt dans le vacarme de la civitas, les hurlements des chiens et des coups de sifflets des policiers à la poursuite de Gabin, son beau visage calme manquant de sommeil et d’amour.

Io, Jean Gabin est un roman d’initiation, du temps qui presse, du désir qui monte, d’un corps qui se transforme, d’une fillette véhémente, navire en fête déjouant toutes les bourrasques pour déployer bien haut l’étendard d’une écriture qui a renoncé à se faire flamboyante, à se cajoler, affairée qu’elle est à dépecer le monde, à l’inciser pour scruter son épaisseur moite, suspecte, plus vivante que convaincue de l’être, tenue toujours loin même de toute nécessité d’écrire, festoyant le verbe plutôt que s’y complaisant, pour en faire celui de quelque Ulysse (de Joyce) déambulant dans le quartier de la Civita, inaliénable liberté dans cette Civita où tous volent, trafiquent, mendient et de balcon à balcon, profèrent leurs histoires la nuit pour la recouvrir entièrement, les yeux grand ouverts sur la vie.

Il faut lire ce seul ouvrage à l’écoute des gémissements de la Civita, ses monstres sculptés dans la pierre fasciste. On voudrait écrire comme elle le fait, dans la véhémence d’être présent enfin à soi, loin du prestige de la langue des hommes, et courir les rues sitôt sa lecture achevée, comme elle le fait au sortir de Quai des brumes, quittant la salle sous une pluie butée, quelques silhouettes désespérées enlacées au coin du cinéma de quartier, la ville au loin, très loin civitas embusquée dans son ironie obscène qui ne fera pourtant jamais changé Goliarda de cap. Il faut la lire, nommant, rêvant -(dormir, mourir, mourir, rêver peut-être… –Hamlet)-, étreignant les désespoirs utiles des exclus, rejoignant la belle figure du Gabin des Quais d’Alger pour descendre avec lui dans ces brumes où nos gestes prennent leur gîte.

 

 

Goliarda Sapienza, Moi, Jean Gabin, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, éd. Attila, 30 août 2012, 176 pages, ean : 978-2-917084-30-2.

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 12:48

apprendre-a-lire.jpgAprès bien des batailles et des déconvenues, sait-on vraiment comment apprendre à lire ? Comment leur apprendre à lire ?

Savant, l’ouvrage publié sous la direction de Stanislas Dehaene se présente presque comme un guide pratique, modeste, d’une lecture déconcertante de facilité, mais qui rend compte tout de même de dix années de recherches en sciences cognitives. Rappelez-vous ce miracle du CP, l’enfant devant sa première lettre, son premier mot, sa première phrase. Mais rappelez-vous aussi les échecs cruels, l’immense effort et le prix qu’il a payé pour parvenir à déchiffrer ce qui n’est en rien naturel chez l’homme : lire. Comment avons-nous donc appris ? Le savez-vous encore ? Comment le cerveau reconnaît-il l’écriture ? Et se modifie au contact de cette reconnaissance ! Nous avons oublié tout cela, ou bien nous n’en savons rien. Entrer dans le monde de la lecture… Un monde codé, verrouillé. Graphème, phonème, est-ce la même chose d’apprendre à lire le français que n’importe quelle autre langue ? Alors pourquoi 95% des petits allemands apprennent à lire leur langue en quelques mois, quand les petits français trébuchent des années durant, faute, par exemple, d’une correspondance étendue entre les phonèmes et les graphèmes ?

Tant d’irrégularités dans le français. En avons-nous réellement conscience, quand à longueur de journée on ne cesse de gloser sur les difficultés d’apprentissage de la lecture en France, l’école ne proposant guère qu’un parcours d’apprentissage obligatoire alors qu’il en faudrait de multiples, adaptés aux situations pourtant fréquentes que le législateur n’a pas voulu recenser.

Imaginez : le petit français doit apprendre non seulement l’association entre les lettres et les sons, mais dans le même temps, mémoriser les exceptions. Le français note la sonorité des mots, mais aussi les indices de leurs racines, de leur sens, de leur forme grammaticale, impliquant sans cesse un va-et-vient de l‘écrit au son et au sens, quand dans d’autres langues, l’apprentissage peut s’opérer graduellement.

Lire ? Une activité tellement récente dans l’histoire de l’humanité qu’il n’existe pas de matériel génétique permettant d’y accéder immédiatement. Et c’est bien là le problème, quand le langage parlé, lui, siège sereinement dans l’hémisphère gauche de notre cerveau, du bébé comme de l’adulte, avec ses aires parfaitement localisées, ses circuits neuronaux clairement établis, qui permettent à l’enfant en bas âge de stabiliser les voyelles sans effort, d’intégrer les règles grammaticales du bien parler dès sa deuxième année, de manière presque insouciante… Rien de tout cela avec la lecture, qui le contraint à prendre conscience des structures du langage oral pour oser s’y aventurer…

Que dire en outre de cette modalité accessible par la vision, imposant des changements profonds dans les zones de l’hémisphère gauche du cortex visuel, dans cette aire de la forme visuelle où il faudra loger la reconnaissance des mots, là où les circuits neuronaux s’étaient spécialisés dans la reconnaissance des formes géométriques… Sommes-nous bien conscients de l’énormité de la tâche, l’enfant forcé de recycler une partie de ces neurones, de modifier son activité cérébrale, de raffiner la précision de sa vision, de recoder les sons du langage derrière l’aire auditive, pour développer au final une conscience phonémique sans laquelle il échouera dans son apprentissage…

Savons-nous au vrai tout ce qui peut préparer à la lecture, tous ces exercices, ces jeux oulipiens sur le langage parlé qui peu à peu permettent de modifier l’activité cérébrale et de la disposer en ordre de bataille pour gagner celle de la lecture ?

Construire l’attention sélective, apprendre à observer les détails des objets, des formes, des lettres, scruter les correspondances… Comment se guider dans cet apprentissage soi-même, éducateur, enseignant, parent, pour être attentif à ne pas brouiller cet apprentissage en adressant des informations vers les circuits cérébraux inappropriés ?

Chaque mot est une énigme pour le lecteur débutant, un puzzle qui lui commande un effort gigantesque. Aujourd’hui, si les grands circuits cérébraux de l’apprentissage de la lecture sont identifiés, leur mode opératoire commencent à peine d’être connus. Et ce qui se dessine, c’est la nécessité de multiplier les stratégies éducatives de cet apprentissage. L’intelligence des contributeurs de cet essai est alors non pas de tenter de définir une énième méthode unique de plus, mais de dresser une liste de principes éducatifs clairs, immédiatement applicables, facilitant l’apprentissage de la lecture du français -et du français seulement, singulière langue qui commande la singularité même de son apprentissage.

  

 

Apprendre à lire : Des sciences cognitives à la salle de classe, collectif sous la direction de Stanislas Dehaene, éditions Odile Jacob, octobre 2011, 155 pages, 9,90 euros, ean : 978-2738126801.

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 04:05

chamr1---copie.jpgUne centaine de kilomètres au sud-ouest de Da Nang.
Un peu moins par la Nationale 1, goudronnée sur une cinquantaine de kilomètres jusqu’à l’embranchement de My Son.
Le reste est empierré sur une dizaine de kilomètres, puis le voyage se poursuit sur terre battue, impraticable pendant la saison des pluies.

Mais à vrai dire, il est plus pénétrant d’y aller en partant de Da Nang en moto, par les pistes du nord : de Hoa Vang à Than My, puis Lang Ro, pour redescendre sur My Son en coupant par la montagne de Yang Brai.
La piste est somptueuse, jaune nuancée d’ocres rouges et de bruns aux tonalités soutenues. Elle coupe des villages de paille que peu d’occidentaux ont traversés.

Tous les dix kilomètres, un lac ou une rivière qu’il faut franchir sur un bac ou ce qui en tient lieu : des barques de paysans sur lesquelles il n’est pas commode d’installer son véhicule.
Des rivières larges comme l’embouchure du Rhône, la jungle enclavant l’impeccable géométrie des rizières. Et de loin en loin, d’immenses cimetières bouddhistes clairsemés de monuments multicolores.

rizieres---copie.jpgMy Son. La guérite du gardien et le panneau dérisoire de Mercedes Benz qui finance sans trop y croire la réfection des ruines. Une jeep, cinq kilomètres de jungle par des ravines défoncées. La solitude dès lors, le silence, absolu, d’un monde décampé.

Même lors du petit été –mars, avril-, la chaleur et le taux d’humidité sont tels que dès le troisième pas l’on suffoque. La rosée ne se lève jamais, recouverte en permanence d’une chape de nuages obturant la vallée comme un couvercle de plomb. Partout cette végétation épaisse, dense, impénétrable. Trois kilomètres à pied, un pont de liane et le décor sublime qui crève d’un coup les yeux. L’étonnement. Brutal. De trouver au cœur du Vietnam un lingam érigé en pleine nature, des statues de Ganesh et de quelques autres divinités hindoues.

deesse-cham---copie.jpgLes ruines du royaume Cham datent du VIIe siècle. Partout des cratères laissés par les bombes larguées des B52 -les ruines abritaient une base Vietcong. Les bombardiers américains ont tenté de raser la cuvette sans y parvenir. Mais ce n’est pas leur souvenir ou les traces qu’ils ont laissées qui retient le souffle : c’est cet étrange surgissement d’une masse de briques rouges envahies par le vert si intense de la végétation qui règne en virtuose sur ce monde (Henri Miller : "à la fin, l’herbe aura raison de tout").
Dans cette humidité pressante, la réfraction des couleurs est littéralement fantasmagorique ! C’est cela. Oui. Une fantasmagorie. Ce paysage. L’intensité de ses couleurs. La fantaisie d’une présence confuse, quasi spectrale. L’humain absent mais son humanité intriguant la nature au paysage plombé par cette mémoire étincelante, au paysage brusquement pénétré, révélé, ouvert à l'ouvert de l'homme pourtant disparu, au paysage soudain convoqué sous des espèces humaines.

Je vivai pourtant seul soudain, m’assurant malgré moi que tout être recommence le monde. Accueillant l’appel retentissant, achoppant là-bas contre la bute de jasmin, peut-être de ce secret mot d’ordre qui, selon Walter Benjamin, traverse l’univers.
Et malgré le ciel de plomb, ou plutôt l’absence de ciel -pas d’infini, plus d’infini quand surgissait autre chose dans cet Ici trop palpable-, traversant le regard à la nage, avec à l’autre bout du rivage une main tendue d’on ne sait quel abîme. Et puis, tenace, l’impossibilité de regarder ce dehors avec un grand regard d’animal (Rilke), éloignant de moi l’extrême lointain de cet univers dans lequel je ne parvenais pas à prendre pied.
chamr2---copie.jpgPourtant je crus un instant vivre dans son arrangement sublime, comme si l’accès m’avait été livré d’un coup et comme par soustraction, cette sorte de sérénité que dépose parfois en nous la vie "naturelle", cette douceur "nue" de la vie comme zoê (Aristote), cette vie que le monde classique a exclue de la Polis, surgie en moi par on ne sait quel détour et comme si cette vie nue avait pu m’atteindre enfin pour m’inviter à glisser vers "l’obscurité où meurent les métaphores" (Claudio Margis). Mais l’instant ne tint pas. Je fis quelques images pour me délivrer da la vérité d’avoir été là.
 

 

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