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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 04:45

idealites_mathematiques.jpgQuestion de vocabulaire… Et du système langagier à l’intérieur duquel ce vocabulaire fonde sa possibilité de sens. Jean-Toussaint Desanti découvrit tardivement les mathématiques, longtemps rebuté qu’il fut par des énoncés et des apprentissages délivrés par des maîtres inféconds, qui se protégeaient derrière les énoncés mathématiques pour mieux en imposer les règles… Certes, les règles ont leur dignité. Mais les mathématiques font un usage curieux de la langue. Récepteur rebelle, le jeune Desanti ne pouvait que s’interroger un jour sur cet usage. En quoi zéro est-il un nombre ? Jusqu’au jour où il tomba sur un vieux bouquin de maths du siècle précédent. Un manuel d’analyse d’algèbre, précise-t-il. Et de s’interroger, jeune normalien, sur cette étrange manière de parler de choses qui n’existent pas. De quoi est-il question dans les énoncés mathématiques ? Ou plus philosophiquement : quelle fonction dans le savoir occupent les mathématiques ? Desanti s’interrogea tout d’abord sur les relations que les énoncés entretenaient avec les propositions, et l’exigence de déploiement historique des contenus que ces énoncés transmettaient. Une singulière relation au temps en fait, la vérité mathématique se soustrayant en permanence à ses prétentions. On dit qu’un théorème est vrai. Formulé dans le temps, il ne l’est qu’à condition de passer infiniment ce temps, l’échelle dans laquelle pourtant s’inscrit sa découverte. Le raisonnement est simpliste, mais c’est en s’efforçant toujours à d’aussi simplistes réflexions que Desanti est devenu un grand philosophe. Et c’est par la médiation d’une réflexion sur le temps et l’Histoire qu’il revint aux mathématiques. Et par la découverte de Cavaillès. Philosophe plus que mathématicien, philosophe des mathématiques, creusant l’idée selon laquelle l’opération mathématique se situe dans une paradigmatique. Qu’est-ce que c’est, à vrai dire, qu’une addition ? Comment en rendre compte dans un langage qui ne soit pas celui des mathématiques ? Comment en parler ? Cavaillès avait vu juste : il fallait parler des propriétés de l’opération elle-même, puis, pas-à-pas, décrire l’enchaînement des opérations qu’il fallait produire pour réussir une opération pareille. L’addition s’offrit d’un coup à Desanti sous les espèces d’un objet dont on pouvait définir les lois, et les écrire. Le jeune normalien décida de fréquenter l’œuvre de Cavaillès plutôt que celles des anglo-saxons, car le premier n’était pas un logicien, à la différence des seconds. C’est-à-dire qu’il refusait le point de vue formaliste des seconds, tout comme la tyrannie de la logique dans le champ de la compréhension des mathématiques. Cavaillès avait réfléchi sur le couple opération-objet et l’enchaînement de gestes créatifs qu’il supposait. Il fallait maintenant trouver un vocabulaire plus adéquat pour traduire cette compréhension dans un langage non mathématique. Et commencer par définir les objets des mathématiques. Leurs idéalités. Des objets qui résistaient mais ne cessaient de s’effondrer si l’opération tardait. Des objets qui mettaient constamment en relation l’implicite et l’explicite, mais ne pouvaient tenir sans activité de visée. cavailles.jpgCar un ensemble, nous dit Desanti, est un abîme s’il ne s’inscrit pas dans une opération qui le fait exister. Il lui fallait donc trouver ce langage et ce vocabulaire qui allait pouvoir faire parler les objets mathématiques. C’est dans Husserl que Desanti alla puiser ce vocabulaire. Dans la phénoménologie, non pour écrire une phénoménologie des mathématiques, mais pour inventer une langue capable de décrire la pratique mathématique. Une langue capable de décrire ce phénomène d’un objet qui englobe toutes les activités qui le font vivre, tout l’horizon à l’intérieur duquel il peut se tenir, bien qu’il ne soit jamais déployé, un infini à l’image peut-être de ce monde fini en déploiement qui est le nôtre. Une langue capable de décrire un monde qui ne peut exister que parce qu’une clôture le contient, mais qui demeure un système toujours nécessairement ouvert, infini dans sa clôture. Un objet capable donc d’évacuer le sujet qui l’exprime (dans son sens le plus trivial), mais dont on sait qu’il ne cesse de hanter les consciences créatrices qui l’expriment et sans lesquelles il ne tiendrait pas une seconde. Comment la conscience peut-elle s'organiser au sein d'un tel système ? Desanti retrouvait Bergson et le problème de la conscience créatrice. Achevant de boucler ses années de construction, devenant alors à son tour philosophe.

 

Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 04:41

indignésRappelons tout d'abord que ce qui est fondamental, dans les démocraties "modernes", c’est la fonction d’opposition.

Quant à l'opinion publique, elle est d'abord la forme prise en France par la nécessité de sauver les thèmes d’une opposition politique capable de garantir la démocratie. On peut en déplorer la construction, les égarements, reste une réelle maturité politique d'une opinion publique moins sotte qu'on ne l'imagine. Même si la fabrique de l'opinion publique, elle, masque les mouvements sociaux, qui sont les minorités morales qui instruisent ces thèmes. Masques trouvant leur raison d'être dans cet effet de filtre qu'exercent les médias, un vrai pouvoir politique capable de les laisser s'épanouir ou de les étouffer pour renforcer la puissance publique aux dépens de la société, comme il en va bien souvent en France.
Car les grands médias français ne comprennent qu’une dimension du politique, celle selon laquelle c’est dans l’Etat que le politique se concentre.
Or s’il est vrai que la politique est orientée vers l’Etat, elle ne peut s’y dissoudre.
En outre, le thème qui décline cette conception de la politique, celui de la légitimité, si souvent repris par les politiciens et leurs commentateurs, est non seulement mauvais mais dangereux, car il réduit de fait la complexité du débat politique.
L’opinion publique est l’expression instrumentalisée d’un tel débat, en réalité porté dans son intégrité et son intégralité par les minorités morales évoquées plus haut. Elle se constitue ainsi en médium où infusent les idées, les impressions, les désirs auxquels les médias vont donner forme.
Car les médias ne transmettent rien : ils structurent les thématiques immergées dans l’opinion publique, "pour" la population – une invention politique pour le coup, que se partagent les médias et les institutions politiques.
Pour rappel, cette idée de population est celle qui, comme l’a clairement explicité Michel Foucault, a pris lieu et place de l’idée de Peuple. Médias et Pouvoir politique, en France, ont tout fait pour liquider le Peuple français, une catégorie relevant du politique, de ce politique qu'ils voulaient confisquer pour ne laisser au lieu vacant de la Démocratie que des populations, à savoir des catégories biologiques ou biologisées (jeunes, vieux, ados, femmes, immigrés, etc.), enfermées dans des dispositifs sécuritaires. Des populations devenues sujets et objets des mécanismes sécuritaires
.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 04:47

palahniuk.jpgLe roman de l’eugénisme démocratique contemporain, serions-nous tenté d’écrire…

Le road-movie d’une jeune mannequin défigurée, flanquée d’un pote bourré jusqu’aux yeux d’œstrogènes, d’un flic interlope et de parents sympathisants Gays et Lesbiens, le tout commençant et s’achevant dans une apothéose de sang et de chairs grillées.

Quand l’équation identitaire contemporaine invite à penser qu’abattre quelqu’un est l’équivalent de tuer une poupée Barbie, pour sûr, aucun d’entre nous "n’arrivera jamais à l’avenir"… Prisonniers d’identités foireuses, ce dont nous avons tous besoin, c’est d’une nouvelle histoire. Mais ce n’est pas si facile. L’héroïne l’expérimente, qui ne sait l’éprouver qu’en avortant sa vie. Roman de critique sociale ? Voire… Dans ce retournement si caractéristique déjà à "Fight club", Palahniuk ouvre à autre chose, de bien plus redoutable. Ce n’est ainsi pas seulement une icône de plus de notre société occidentale qu’il épingle (le mannequin, la mode, la beauté), mais un lieu de non retour qu’il pointe, celui de la domestication de l’être, où il ne nous reste plus assez d’humanité pour nous fournir ne serait-ce que des raisons de la critiquer socialement. Dans cette nasse s’enferre l’héroïne, appliquée à s’autodétruire consciencieusement. Armé d’un style empruntant largement au découpage du récit dans les pages des magazines, fait de renvois et de sauts à suivre qui organisent puissamment une matière insolente, Palahniuk réussit là un livre d’une force rare, et alarmante…

  

 

Monstres invisibles, De Chuck Palahniuk, réédition Folio Policier, mars 2007, 343 pages, ean : 978-2070343935.

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 04:45

ferry-nietzsche.jpgVoici un titre qui n’a guère de sens (je parle du mien, non celui du coffret…). A priori, la seule lecture que l’on puisse faire de Nietzsche ne peut être que philosophique. Voire… Nietzsche lui-même n’ayant guère accordé de crédit à la philosophie, coupable de sacrifier au nihilisme des formes transcendantales et autres raisons impériales d’une Vérité saisie dans l’existence humaine comme un touchant horizon de l’esprit, autant que du devenir humain… Si peu de crédit à vrai dire, qu’il lui substitua les nécessités de la généalogie comme seule forme acceptable du discours, d’un discours qui aurait tôt fait de couper court à toute prétention théorique de la pensée.

Sur cet amas de cendres qu’était à ses yeux la philosophie, tout juste pouvait-on sauver la forme du commentaire comme seule acceptable de la disputatio. Commentaire aveugle par principe sur ses propres fondements, même à ne cesser de les creuser, aveugle par frustration puisque ne pouvant prétendre à aucun de ces horizons visionnaires du vrai que l’on agite d’ordinaire dans le champ de la raison.

C’est déjà le mérite de l’exercice auquel se livre Luc Ferry que de nous instruire de ce statut de l’effort philosophique dans la pensée de Nietzsche, coupé de toute ontologie, sabordant jusqu’à son socle de connaissance, pour le détourner de toute recherche abusive de la Vérité et ne s’occuper que de généalogie : un art, plutôt qu’une science.

Art de l’interprétation, sans l’espoir de voir cette interprétation attraper la moindre vérité, sans même l’espoir de voir une interprétation l’emporter sur une autre, toute interprétation pouvant être soupçonnée de n’être que le produit d’une histoire, sinon de l’Histoire dans ce qu’elle a de plus dérisoire, quand elle tente de s’écrire au jour le jour. Aucune interprétation ne pouvant se clore sur un jugement de vérité, à tout prendre, l’interprétation libérale des convictions de Nietzsche ne demeure pas moins critiquable que les interprétations gauchistes de notre passé récent…

Mais une relecture qui nous intéresse ici pour ce qu’elle pointe : les malentendus déployés autour de Nietzsche dans les années soixante, soixante-dix. Malentendus ouvragés par des élites balbutiantes qui prétendaient tirer Nietzsche de leur côté et construire, à partir de ses maximes, un cordial capable de dynamiter les sédatifs accumulées dans le périmètre d’un éphéméride qui tournait cours (celui de l’après-guerre).

Le cœur de ce malentendu, au fond, se serait manifesté dans l’extraordinaire ambivalence des engagements, tant artistiques que politiques, de la génération 68. Une génération qui brandit Nietzsche comme un étendard commode, sans se rendre compte qu’il était, intellectuellement, existentiellement, politiquement, à mille lieux d’elle… Qu’on examine en effet ses positons, sa morale hautaine, son mépris de la pitié, de la miséricorde, de la fraternité, de l’égalité, sa détestation de la démocratie, son horreur de l’anarchisme… Il y a de quoi, en effet, se demander comment nos soixantehuitards ont bien pu l’agréger à leur soif d’émancipation…

C’était bien peu comprendre Nietzsche, aux yeux de Luc Ferry. Car la conception qu’il se faisait du sens de la vie n’accordait aucun place aux revendications d’une vie socialement ou politiquement meilleure. Vie bonne, vie mauvaise, cela n’avait aucun sens pour lui : n’était bon que ce qui, presque dans le sens où Spinoza l’entendait, confortait en chacun sa puissance d’être, la volonté de puissance développée par Nietzsche s’énonçant comme volonté de volonté, à charge pour tout un chacun de trouver ce qui lui irait, littéralement, le mieux. Une volonté en outre conditionnée par la nécessité de combiner les forces qu’ils nommaient réactives aux forces actives : conciliant, pour le dire vite, celles qui poussent à la recherche de la Vérité et sa rationalité si contraignante, si "roturière" dans le vocabulaire de Nietzsche, aux forces actives dont le meilleur principe est celui déroulé par l’art, nécessairement aristocratique, porté non par le plus grand nombre mais quelques rares élus, et qui seul a le pouvoir de poser des valeurs que rien ne justifient et dont il n’a pas à se justifier. Ce qui signifiait aux yeux de Nietzsche que l’homme souverain ne pouvait être celui qui rejetait l’une ou l’autre de ces forces.

Nietzsche.jpgRien n’est vrai que le Beau donc, mais un Beau que l’on aurait soumis à la claire rationalité de l’esprit. Et Nietzsche de préférer l’art classique à celui des romantiques, Corneille plutôt que Hugo, l’embellissement plutôt que le Beau au sens où un Baudelaire voulait le poser. L’embellissement comme mise en harmonie de tous les équilibres, soumettant les passions à l’intellect, nécessairement clair et raffiné...

Quant à la vie, elle ne valait d’être vécue aux yeux d’un Nietzsche que dans l’intensité de ces moments dont on ne peut que souhaiter l’éternel retour, où l’être ne cherche plus à transformer le monde mais à coïncider avec lui dans l’un de ces moments de grand style dont nous savons bien, allez, de quoi ils sont faits !

On le voit : rien n’était plus éloigné de Nietzsche que l’esprit de la Révolution.

La génération 68 se serait donc fourvoyée à faire de Nietzsche son héraut. Pas si sûr, on l’observe aujourd’hui, ses thuriféraires ayant tous fini par accéder au pouvoir pour reconstruire leurs bastilles, solidement gardées par des gardiens d’un temple qui nous ont laissés sans voix devant l’Histoire… Mais peut-être a-t-il raison en ce sens que l’instrumentalisation de Nietzsche aura été la forme hypocrite, ou malencontreuse, de la conservation d’un pouvoir qui n’osait dire son nom…

Reste, sur le plan de la méthode, la déconstruction généalogique à laquelle Nietzsche invite. Une méthode plus révolutionnaire que Luc Ferry ne le pense, et dans sons sens le plus trivial même, capable de déboulonner les usages de la pensée et de l’ouvrir à ses assignations politiques, toute pensée ne pouvant que s’offrir comme telle, non pas tant au sens du tout politique galvaudé des années 68 justement, que de celui de l’inscription de toute pensée dans la cité, dans le dialogue, dans le partage des uns aux autres.

Réassigner au fond la pensée de Nietzsche dans le corpus philosophique, comme le fait Luc Ferry, c’est oublier qu’une génération de penseurs, en la déplaçant vers le champ du littéraire, n’ont cessé d’y produire des effets proprement révolutionnaires, sociaux, politiques. Mais certes, l’intérêt de la lecture libérale de Luc ferry est peut-être aussi de nous contraindre à nous interroger sur le sens de nos engagements. L’art d’aujourd’hui est peut-être l’expression la plus forte des ambivalences que pointe Luc Ferry, élitiste quand il se veut égalitariste, conformiste quand il se prétend agitateur, décoratif quand il se veut créateur…

  

 

NIETZSCHE : UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, coll. L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUEE, direction artistique : PATRICK FREMEAUX & CLAUDE COLOMBINI Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 3, Réf. : FA5233.

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 04:59
desanti-copie-1.jpgLa question fut posée à Jean-Toussaint Desanti en 1986, au cours de l’émission proposée par Jean-Luc Guichet à France Culture, dans le cadre de l’émission Les Chemins de la connaissance.
Elle revenait à ses yeux à poser tout d’abord moins la question du savoir que celle du désir : que désirer savoir ? Voilà la question. Et quant au philosophe, lui qui désire tant savoir, voudrait plutôt saisir une vue satisfaisante et fondée sur les choses, tout en acceptant de ne jamais vraiment y parvenir. De ce point de vue, n’importe qui peut aussi bien philosopher, dès lors qu’il accepte d’affronter certaine inquiétude de l’être, dont celle d’être face aux autres, face à soi, au monde. Pour autant, l’on n’est pas philosophe d’avoir su aller au devant d’une inquiétude qui devrait à ses yeux être universellement partagée. Devenir philosophe suppose autre chose encore : une accointance avec le chemin que la philosophie a patiemment mûri tout au long des siècles. Une accointance que l’on ne peut gagner que d’avoir su rencontrer tout d’abord de l’écrit, de la parole, des êtres, des visages. Car avant même d’entrer dans le chemin de la philosophie, il faut avoir su faire ces rencontres décisives. Ensuite seulement l’on essaiera de rencontrer ces textes, ces paroles, ces êtres, ces visages, qui se montrent pour philosophiques. Les rencontrer, c’est-à-dire entendre ce que la philosophie a à nous dire. Dans une relation personnelle, intime. Il faut en effet qu’elle puisse s’adresser à nous, confie Desanti. Elle peut bien sûr s’adresser de mille façon à soi, mais il faut qu'elle s’adresse, qu’il y ait une adresse. Alors, lorsque l’on est sensible à cette adresse, on peut enfin s’engager sur son chemin. Certes, on peut ensuite en rester au stade culturel. Aimer lire les philosophes, aimer leur fréquentation, sans l’être soi-même. Ou bien la professer. On ne devient philosophe qu’au moment où l’on éprouve l’exigence irrépressible de refaire ce qui a été fait déjà, de creuser un sillon déjà défriché.
desanti-flambeur.jpgOn a son philosophe en quelque sorte, portier d’une aventure unique, qui tout à coup vous bouscule. Un texte suffit, qui étonne et inquiète. Curieux comme Desanti met en avant l’inquiétude dans cette histoire. Et le langage. Comment cela peut-il se dire ? Comment cela s’est-il énoncé ? Comment cela pourrait-il s’énoncer autrement et ce faisant, quelles portes s’ouvriraient alors, quel nouveau chemin de pensée ?
La formation, elle, est institutionnalisée. Il n’en a pas toujours été ainsi : les philosophes de la Grèce antique ont parcouru un autre chemin. Pourtant le leur aussi était balisé par des écrits, des discours qui concernaient déjà les modes d’être des hommes dans leurs lieux : ceux de la mythologie. Un corpus au sein duquel il ont logé leurs pas. C’est cela la philosophie à ses yeux au fond : un mode d’installation dans le savoir. Ensuite il s’agira de produire de la philosophie. Car la philosophie se produit, s’exhibe, se montre, se risque dans une autre forme qui l’identifie clairement : le philosophe doit être dans sa parole, qui devient quelque chose de plus collectif, de plus dialogique au fil du temps. L’identité culturelle du philosophe se constitue dans l’échange, dans le heurt à l’autre. Il doit donc accueillir ces réponses autres, sous peine de disparaître. La philosophie est toujours affaire d’altérité.
Son chemin à lui, Desanti le révèle sans façon : Bergson éveilla son désir de se mettre en posture de comprendre la façon dont il avait conscience. Une invitation à se réapproprier sa conscience. En se posant la question de l’accès à la vie intérieure : de quoi dépend cet accès ? Comment sommes-nous installés dans le flux de la vie ? La rencontre avec Merleau-ponty acheva d’en faire un philosophe. De Merleau-Ponty, il apprit l’exigence de ne jamais dire une chose dont on ne puisse comprendre pourquoi elle est là et comment elle s’adresse à nous. Vinrent ensuite les mathématiques. Une histoire que d’autres avaient commencée, qu’il reformula d’abord en partant d’un questionnement simple, essentiel : pourquoi les hommes ont-ils eu besoin d’utiliser ce détour par la mesure, par la démonstration ?
 
 
Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 04:51

Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne,  sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !
Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer laDiète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée, qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque « parfait crétin » avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.
Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges ; réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, change sans cesse de sens et d’opinion, caracole sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gaweda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, une très joviale leçon de littérature !


Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 04:15

ouverture.jpgL’Euro de football va déferler sur nous et convier à ce regard sans pareil sur des régions d’Europe dont on s’étonne qu’elles soient encore si mal connues : l’Ukraine, la Pologne. Les commentateurs iront exhumer ces visions des guides touristiques d’un autre âge pour en parler, et parler de coutumes, de mentalités, de traditions qui n’existent plus ou qui peinent à survivre. Qu’importe : l’Europe doit plonger ses racines dans le vieux monde à tout prix, puisqu’elle l’est. Et la Pologne demeurer fidèle à sa réception, exotique, étrangère, incarnant quelque génie campagnard défunt chez nous. On nous montrera sans doute des charrettes tirées par des chevaux de traits, comme on n’en peut voir que dans les coins les plus reculés du pays. J’espère me tromper, mais je n’en suis pas certain, tant la volonté d’agiter le mythe des origines est fort encore, ou l’idée de la pureté des nations. Alors, tant qu’à exhumer des vieilleries, sombrons de suite, en ce qui concerne la Pologne, dans ces belles pages oubliées d’une littérature de terroir aux usages désormais triviaux. Littérature de hobereau campagnard, telle qu’elle existait dans les années de l’entre-deux guerres. Arrêtons les pendules, le compte européen ne sait que soustraire le temps au temps. La Pologne éternelle donc, demain l’Ukraine pittoresque, puisqu’il faut bien ne rien apprendre, même si Wanda mérite mieux que son enterrement de seconde classe. Et enfuyons-nous en courant : l’Europe est au prix de notre fuite, notre gueule entre les mains, aurait dit Gombrowicz.

 

wanda"J’ai passé le jour des Morts presque tout entier au cimetière.

Le soleil brillait, mais il y avait du vent et il faisait froid. Les dernières feuilles jaunies et pourries, qui avaient recouvert les tombes étaient déjà balayées et ramassées en tas. De temps à autre, l’une d’elles entraînée et chassée par le vent courrait, courrait avec un doux bruissement par les sentiers sablonneux, jusqu’à ce qu’elle tombât au pied des murs du cimetière (…).

Profond silence. Silence et abandon. Les vivants sont partis. Ils ont laissé aux morts d’humbles marques de souvenir. Sur plus d’une tombe tremble et vacille la lueur débile d’une lampe en verre de couleur ; sur l’herbe morte de plus d’une tombe tranche une fraîche couronne de sapin. Quelqu’un a apporté un bouquet de fleurs en papier et l’a enfoncé dans la fente d’une croix qui penchait vers la terre (…).

J’ai aussi apporté mes couronnes. Je les ai tressées, en me piquant les doigts aux branches des pins que Téos m’avait procurées la veille. Je les ai étalées de manière à presque recouvrir les épitaphes aujourd’hui noirâtres et effacées.

(…) Si le passant veut savoir qui sont ceux qui reposent dans ce caveau, il peut lire en s‘approchant une longue suite de noms dont quelques uns ne résonnent plus que dans quelque vieux corps attendris.

(…) On devine, plutôt qu’on ne lit, les derniers mots.

(…) Ainsi je portais ce deuil étrange et laid ; la robe trop étroite, l’étoffe rugueuse, avec mon visage mince et pâlot, je ressemblais à une orpheline d’asile. Mes cheveux étaient lissés sur le front avec une brosse mouillée pour les empêcher de friser.

(…) Pendant cet automne triste et gris, qui se prolongea, interminable, jusqu’au milieu de l’hiver, je me sentis un être digne de pitié.

(…) Le Jour des Morts est le plus douloureux souvenir de mon enfance, car ce fut ce jour (que) la mort de ma mère tomba sur moi comme la foudre d’un ciel serein.

(…) Elle se tut et porta son regard sur moi. N’avais-je pas mauvaise mine ?

cimetiere-toussaint.jpgAu commencement du mois d’octobre, elle restait de préférence dans sa petite chambre, assise dans le fauteuil que tante Euphémie avait ordonné d’y porter.

(…) ses phrases se perdaient dans le fond de la maison.

Vers le crépuscule, ma mère avait des joues vermeilles. De temps en temps elle relevait la tête et de ses yeux brillants fixait la clarté du jour qui s’éteignait derrière la fenêtre, puis elle reportait son regard sur moi.

(…) Je m’enfuis en courant (…). Je ne savais au juste ce que je redoutais le plus, (…) cette horrible vision peut-être, d’un malheur suspendu au-dessus de ma tête comme un voile noir, prête à tout moment à tomber et balayer devant mes yeux la lumière du jour…

(…) Le seul changement apporté par la dernière semaine du mois d’octobre, fut que ma mère garda le lit.

(…) Désormais elle demeura silencieuse, résignée, les mains croisées sur la couverture. Si je restais trop longtemps dans la chambre, elle m’engageait à sortir.

(…) Et puis tout devint subitement calme dans la maison."

  

 

La Pendule arrêtée, de Wanda Miłaszewska, éditions Perrin, 1929, 258 pages, sans mention du traducteur. Jamais ré-édité à ce jour.

Wanda Miłaszewska (1894-1944) fut l’une des grandes figures de la littérature polonaise de l’entre-deux guerres, cultivant àloisir cette littérature de manoir que Gombrowicz méprisait tant. Une littérature pourtant charnelle, de hobereau campagnard, saisie par les paysages, les arbres et les forêts, le terroir certes, mais au-delà de ce paysage, par sa force d’être, l’esse qui remontait de la Terre quand il venait à nous manquer. Une écriture en quête de sa chair. Wanda avait d’ailleurs fait des étude d’arts plastiques à l’Académie de Peinture de Cracovie. Mariée à Stanislaw Miłaszewski, essayiste, traducteur, elle trouvera la mort avec son mari lors de l’insurrection de Varsovie.

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 04:37

desanti.jpgSuperbe Jean-Toussaint Desanti ! Superbe parole, toujours dans l’expression la plus juste du penser, toujours en quête du mot exact, de la pensée vivifiante, du partage le plus confiant mais dont il sait qu’il faut le soutenir sans cesse de peur qu’il ne se dérobe, et de fait, d’un partage auquel il ne cesse de porter le secours d’une intelligence claire et généreuse.

Superbe parole offerte ici dans une série d’exercices singuliers, si divers, si distincts les uns des autres, qu’il s’agisse d’éclairer sa trajectoire humaine ou sa trajectoire intellectuelle, voire d’aborder ces idéalités mathématiques dont il se fit une spécialité. Superbe parole d’un philosophe au travail de penser à chaque instant de ces entretiens, creusant à tout moment ce qu’il en va de penser, qui nous change des rhéteurs trop habiles et si pressés de livrer leur faconde sans relief. Superbe leçon donnée par cet homme méditant sa vie, ses amitiés, son chemin. Superbe grain d’une voix accomplie, posant avec sérénité ses constructions, élevant sans hâte les concepts d’un entretien qui devient à l’oreille un véritable laboratoire de pensée, d’un penser placé toujours dans l’horizon de cet autre à qui Desanti veut s’adresser, qu’il veut toucher plutôt que convaincre, quand bien même sa présence ne serait que différée. Desanti toujours soucieux de cette place vide pourtant dans le studio d’enregistrement, qu’occupe à peine son interlocuteur qui ne saurait réduire l’adresse à son seul questionnement. Un Desanti gourmand, étonné, jamais superficiel, ni désabusé, ni accoutré de ses seules marottes. Superbe philosophe racontant sans pareil sa Corse, convoquée pour la plus pudique des confidences dont n’échappera rien du trivial habituel à ce genre d’exercice, mais juste l’énigme d’un souvenir que l’on sent encore inscrit dans la trame d’une blessure jamais refermée et dont il ne sait exprimer la mesure qu’en corse. Confidence d’un bout de lèvres évoquant à peine ces gens qui sciemment font le mal et dont il garde à tout jamais la mémoire. Superbe leçon d’humanité, la seule que l’on voudrait retenir au fond, d’un coffret pourtant riche d’idées lumineuses, comme lorsqu’il s’agit pour lui d’expliciter sa venue à la philosophie, un texte de Bergson un jour le frappant de plein fouet et décidant de son devenir. Superbe témoin enfin, des temps de résistance, racontant ses engagements, ses amitiés, Clavel, Merleau-Ponty, Sartre, la cave de Normal’ sup pendant la guerre, et la découverte de Cavaillès enfin, et des mathématiques. Le coffret est magnifique, autant dire, précieux, précieux du témoignage d’un homme qui n’aura eu de cesse de se présenter simplement à ses semblables, sans rien concéder à son exigence d’humanité ou de pensée et qui, de cette passion déposée en lui que fut la philosophie, a su faire une passion qu’il dépose en nous.

 

Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 04:52

anatomie-vocal.jpgDans son dernier essai Maden Dolar s’interroge sur le statut de la Voix quand elle ne fait pas sens, sur nos raisons de dire qu’alors, le port de la voix ne peut être compris que dans l’ordre du singulier, de l’individuel pointant quelque irrégularité personnelle, intime, contenue dans la voix, comme il en va du hoquet, ou de la toux, de la nature animale de ces petits bruits que nous émettons et qui ne sont pourtant pas sans faire sens. Car la toux fait-elle toujours que la voix cesse d’en être une ? Quid alors du sens qu’elle délivre aussi ? Il existe une sémantique de la toux que le théâtre connaît bien. L’ignorerions-nous plus qu’il n’en sait représenter ? Ne l’a-t-il pas suffisamment documenté ? Et que dire du hoquet, cette voix involontaire qui surgit des entrailles du corps ? Serait-il lui aussi toujours involontaire quand la peur le motive ? Ou le rot ? Qui fait signe ici, corps là… Et le babil du bébé, longtemps considéré comme un usage pré-symbolique de la Voix, dont on sait aujourd’hui, grâce à Lacan aux yeux duquel ce babil était déjà une prise dans le discours, qu’il n’est pas qu’un soliloque égocentrique involontaire, qu’il est à peine, parfois encore certes, une production chaotique de la voix, de celles qui bien des années plus tard poignent parfois dans l’étreinte du discours. Que dire encore des sons qui nous reviennent en écho sous la langue d’Echo dans son rapport à Narcisse, de la nécessité de son rebond physique sur une surface externe, sinon que la voix semble ne pas avoir besoin de ces artifices pour déployer ses profondeurs…

Que dire de la Voix, cette surface qui ne cesse d’étendre ses miroitements et qui est restée une menace pour la métaphysique ? Voyez comment la philosophie traita, longtemps, la musique, suspectée du pouvoir de faire écrouler l’édifice social… Voyez comment la théologie d’Augustin s’en prend à ce péché de l’oreille, ouverte aux jouissances indomptables. Voyez combien le logos s’est acharné contre la voix, rappelle Maden Dolar. Combien les religions l’ont suspectée. A l’exception peut-être de l’étrange résonance du shofar lorsqu’il sonne quatre fois la fin de Yom Kippour. Note gémissante, angoissée, que Maden Dolar décrit superbement comme la présence même de l’angoisse emplissant soudain ce vide et ce silence entre les corps, comme l’ultime agonie à la vie psychique de l’auditoire touchant ainsi, physiquement, à quelque éthique possible de la Voix entre corps et langage, injonction morale qui n’est pas sans faire pourtant écho à Socrate, cette créature de la Voix, tout comme non plus au grand rendez-vous de l’humanité qui, dans le Christ des chrétiens ou la voix intérieure qui paraît en chacun de nous toucher au plus vrai de nous-même, n’a cessé de nous relier à quelque transcendance singulière, unique, survivante au milieu des décombres que la tradition de pensée du monde occidental a fini par installer en privant la raison de toute étincelle divine…

voix-dolarCette petite voix intérieure, presque disparue des stratégies discursives modernes, mais qui ne cesse au plus intime de soi de fournir un fondement à nos morales éparses en puisant son intériorité au delà du Logos. Comme si la conscience humaine était une affaire vocale, écrit Maden Dolar. Oracle intérieur, liée à la présence de l’autre…

Il y eut la voix divine, la voix de la nature, la voix du cœur et puis en fin de tout, la voix de la raison. Mais quelle est cette sorte de voix qui parle à travers la raison ? Freud, nous dit Maden Dolar, la décrivait sous l’instance de la répression du refoulé. Alliée de l’inconscient, imaginez ! La raison même du désir inconscient... Mais peut-être faut-il suivre une autre piste pour mesurer tout ce que la Voix, aujourd'hui encore, peut ouvrir en nous. Celle donc de Heidegger, pour qui existait une voix qui était celle de l’Appel à être. Une voix qui entrait en chacun de nous sous la forme d’une extériorité intime, appel à l’ouverture à l’Etre, radicalement opposée au monologue réflexif à l’intérieur de soi. La voix comme pure altérité, prévenue des illusions de l’auto-réflexivité, coïncidant avec l’Être, qui n’est rien d’autre pour Heidegger que l’ouverture "manifestée" par la Voix –silencieuse en réalité… Car Appel d’avant le langage, Appel auquel le langage ne peut que répondre en écho, source insensée de tout sens…





 

Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 04:43

 

 

puchol-1-.jpgjJ : Pourquoi ce témoignage, aujourd'hui, cinquante ans après les faits ?
Jeanne Puchol : Parce que c'était le moment. Sur un plan personnel, d'abord : je portais un projet autour de la manifestation et de la rue de Charonne depuis treize ans, et soudain, j'ai été prête. Sur un plan historique, ensuite : l'automne dernier, les nombreuses commémorations du 17 octobre 1961, auxquelles j'ai été associée pour avoir illustré "Meurtres pour mémoire" de Didier Daeninckx, m'ont amenée à me replonger dans cette période noire de l'Histoire.

jJ : J'ai bien aimé voir paraître votre création dans cette approche, dans cette édition non cartonnée ni imprimée sur papier glacé. Est-ce un choix plastique délibéré ? Qu'est-ce qui le motivait donc ? Ce choix convoquait pour moi la question de la représentation, telle qu'un Adorno par exemple croyait en avoir prescrit les frontières, après Auschwitz, dont il ne disait pas ce que la vulgate a retenu ("on ne peut plus écrire après Auschwitz"), mais plutôt qu'on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après Auschwitz. Et disant cela, j'ai en tête la formidable réponse de Celan à l'injonction d'Adorno : son poème Todesfuge, lancinant, esthétique au possible, jouant même du canon le plus convenu sinon le plus insupportable de la culture européenne, pensez : une scansion en valse lente pour parler d'Auschwitz, dont il ne cite jamais le mot, ni ne décrit els horreurs, ne cessant pour autant de nous donner à entendre, dans la langue allemande (et qui disparaît dans les traductions françaises) sous couvert d’allitérations les sons d’Auschwitz à commencer par celui de son nom même. Qu'est-ce que représenter l'horreur ? Quels problèmes cela a-t-il soulevé, qui vous ont conduit à cette résolution formelle ?
puchol-2-.jpgJeanne Puchol : L'ouvrage se présente en effet comme un livre et non comme un album de bande dessinée, tout simplement parce qu'il s'intègre dans une collection existant déjà aux éditions Tirésias, "Lieu est mémoire". Au départ, l'éditeur Michel Reynaud avait pensé mettre une jaquette illustrée ; puis, d'un commun accord, nous avons décidé que rien ne devait différencier ce titre des autres de la collection. La forme que l'ouvrage adopte - roman graphique - peut ainsi surprendre le lecteur qui l'ouvrirait en s'attendant à un essai... C'en est un, d'ailleurs, mais sous une forme hybridant textes et dessins.
La question de la représentation, ou plutôt de l'irreprésentable, s'est posée pour moi dès ma première collaboration avec les éditions Tirésias, il y a 17 ans. Michel Reynaud m'avait alors proposé de participer en dessins à son anthologie des écrits-dits dans les camps du système nazi de 1933 à 1945, "La foire à l'homme" (1996). J'avais commencé par refuser, précisément pour les raisons que vous invoquez. A mes yeux, le risque des images, surtout quand elles sont créées a posteriori par des personnes n'ayant pas vécu les faits, est de rendre esthétique le monstrueux. Michel Reynaud avait su, alors, me persuader de surmonter mes réticences.
Malgré la violence extrême de Charonne et plus généralement de la fin de la guerre d'Algérie, il ne s'agit pas d'une horreur du même ordre que celle de la Shoah. Cependant, je me suis à nouveau trouvée confrontée à ces questions de représentation. Et j'ai choisi de ne jamais montrer l'acte violent de l'extérieur, mais de mettre le lecteur à la place de celui qui le subit. Ainsi, les pages qui traitent de l'attentat contre Malraux, le mettent-elles à côté de Delphine Renard, la fillette qui y perd la vue. Le lecteur est aussi au milieu de la charge policière avec la foule, il voit la chute des corps dans l'escalier comme s'il y était lui-même tombé, etc.
ouchol-3-.jpgL'économie du noir et blanc joue bien sûr son rôle, surtout dans les images où le noir - qui est à la fois nuit, sang, pèlerines des policiers - vient engloutir personnages et décor. Noir, blanc : "Schwartze Milch der Frühe...", "Noir lait de l'aube...", oui, j'avais moi aussi le poème de Celan en tête - même si, j'y insiste, il n'y a pas à comparer Charonne et Auschwitz. Et tout particulièrement le vers suivant : "wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng", "nous pelletons le ciel en tombe là on ne gît pas à l'étroit", tel que le dit Celan lui-même, avec une voix murmurée, mourante. La douceur de la voix, la placidité des mots : en un fulgurant raccourci, toute l'horreur est dite des corps partis en fumée.

jJ : Je voudrais que vous choisissiez trois images pour accompagner cet entretien. En y songeant, je trouve cela tout à la fois idiot et intéressant : peut-on prélever trois images de votre travail, alors que dans ce travail, le sens surgit précisément du rapport que toutes les images entretiennent entre elles ?
Jeanne Puchol : C'est vrai. Je choisis donc trois images qui illustrent ce que je disais plus haut...

 

 

propos recueillis par Joël Jégouzo.

critique du roman graphique de Jeanne Puchol : http://www.joel-jegouzo.com/article-jeanne-puchol-charonne-bou-kadir-105535335.html

Charonne – Bou Kadir 1961 – 1962, une enfance à la fin de la guerre d’Algérie, de Jeanne Puchol, éd. Tirésias, coll. Lieu est Mémoire, 2011, 84 pages, 12,20 euros, ean : 9782915293724.

blog de Jeanne Puchol : http://jeanne-puchol.blogspot.fr/

 

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