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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 07:36

 

 

les-employes.jpgL’ouvrage parut en 1929. Les nazis s’empressèrent de l’interdire. Et pour cause : le projet de Kracauer était rien moins que de tenter d’arracher cette classe sociale à sa narcose idéologique. Car Kracauer avait pressenti le rôle funeste que les employés, pris au piège de la fiction d’une identité bourgeoise, alors que par leurs conditions matérielles ils se trouvaient dans la même situation que la classe ouvrière, allaient jouer dans cette période de prise de pouvoir par les nazis, voire celui, fatal pour la nation allemande, qu’ils endosseraient après.

Trouble fête, Kracauer l’était au plus haut point lui qui, journaliste, refusait de n’être que l’observateur attitré de la société allemande et prétendait par ses papiers accéder à une intervention critique dans l’espace public. Trouble fête encore, il l’était du monde universitaire, bousculant son orthodoxie malingre pour produire une pensée qui fut saluée dès les premières livraisons de son enquête comme la plus innovante que les sciences sociales aient connue, bien que Kracauer y ait rompu avec toutes les règles de la pensée universitaire, refusant d’y voir là le moindre salut pour l’esprit.

C’est que, marxiste, Kracauer n’avait pas oublié que la première tâche du marxisme était de tenter de produire la conscience la plus juste possible. Marxiste, son intuition, un présupposé si l’on veut, s’avéra particulièrement fécond d‘affirmer cette certitude qu’avec la classe des employés, on était en face d’une fausse conscience. Que cette conscience qu’on leur fabriquait et qu’ils endossaient avec complaisance, ne pouvait que les entraîner à demeurer aveugles, sinon étrangers à la réalité concrète de leur vie quotidienne.

A la genèse de ce constat, des études statistiques montrant le hiatus existant entre les conditions de vie matérielles des employés –salaires, habitat, précarité, paupérisation, etc.- et leurs discours et autres pratiques culturelles ou usages de la ville.

La ville, c’est Berlin, ville par excellence des employés, marquée par leur culture, transformée par elle. Kracauer arpente Berlin dix semaines durant, de jour comme de nuit, se rend sur les lieux de vie, de travail, de loisirs des employés. Il lit leur presse, fréquente leurs cinémas de quartier, écoute leur radio, leurs musiques, voit leurs films, lit leurs romans, les fait parler, accède même à certaines correspondances privées, entrant dans leurs appartements, goûtant leur cuisine, étudiant leur cadre de vie, la décoration des appartements, des chambres, scrutant leur sociabilité, bref, avant l’heure, se livrant à ce que l’école de Chicago nommera plus tard l’observation participante.

Kracauer explore en outre les espaces culturels qu’ils s’approprient ou qui leur sont dédiés, observe cette culture de masse qui émerge déjà et qui l’intrigue tant, tout comme il ne cesse d’interroger la fonction du cinéma dans leur urbanité, allant jusqu’à fouiller la nature et la circulation des images de la vie, du cinéma à la presse papier, images d’une vie aseptisée, embellie, et dont le principe moteur semble d’être d’escamoter la réalité sociale. Kracauer ne cesse non plus d’étudier les idéologies véhiculées par les trames narratives, des conversations les plus anodines aux études les plus doctes. Il étudie ces instruments de distraction qu’on développe alors et dont il vérifie combien ils recouvrent la désolation qui règne parmi les employé. La culture et le sport pour horizon de soi, mais une culture faite pour mystifier une classe et lui faire oublier ce qu’il en coûte de s’asservir pareillement.

Car le constat qu’il fait est d’abord celui de la précarisation objective des employés allemands. Une précarisation que tous s’entendent à dissimuler, dissimulation qui elle-même ne cesse de révéler cette fausse conscience butée qui ne veut rien tant que prendre acte d’un prétendu clivage qu’il faut maintenir coût que coûte entre eux et les ouvriers…

Kracauer pose ainsi la diagnose d’un monde qui s’effondre et escamote cet effondrement. Le pire est à venir. Le pire viendra, il en est sûr. Il ne s’est pas trompé.

Mais son geste intellectuel vaut aussi pour sa singularité méthodologique. A l’intérieur de son analyse, Kracauer ne cesse de laisser affleurer de l’hétérogène. des bouts de dialogue dont il ne sait que faire, des descriptions, des commentaires…. Le tout dans des agencements qui permettent d’esquisser des interprétations. Comme dans une sorte de collage expressionniste dont il faut ensuite explorer les sens qu’il peut prendre, incongrus parfois.

Face au désarroi épistémologique des sciences sociales, sa méthode s’avère payante. Ecrit mosaïque, premier du genre sans doute, Kracauer nous dit quelque chose de ces rapports difficiles que la théorie entretient avec l’écriture et ses modes d’appréhension de la réalité avec le réel. Il expérimente ainsi une stratégie littéraire sans équivalent à son époque, pour tenter de répondre aux apories inhérents à la sociologie. Contre les faits méthodologiquement purs qui constituent le socle des sciences sociales, bien commodes en réalité dans leur souci d’accueillir les concepts pour mieux leur répondre, il construit une sorte de réalisme intellectuel méthodologiquement hétérodoxe, qui reste certes une configuration intellectuelle déroutante, mais ô combien éclairante…

  

 

Les Employés, Siegfried Kracauer, éd. Belles lettres, coll. Le goût des idées, sept. 2012, 145 pages, 13 euros, ean : 978-2251200170.

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 04:33

 

de-roux.jpgTout m’avait semblé autrement plus beau dans un rêve inouï.

 

A Tristan, Pierre, Jo-Anne, Aurélien…

Du clan des immatures…

 

L’été si long cette année-là et à l’envers des regards –petits cadavres pour moi tout seul- les sanglots d’un combat perdu. La tristesses alors des vents du soir quand les mots se prennent à rêver loin devant nous.

Cher, très cher Dominique de Roux, deux ou trois photos dans la poche revolver de ma veste, petite trogne du côté des chiens, geu-geule massacrée de nos rêves rendus au ciel que plus rien ne nomme.

Pauvre attente alors des vents du soir dans les slows affligés de l’été et les petites jupes de la mer. Mais où s’en est-il allé l’adolescent fatigué, dans quel no man’s land, où il savait que tout est dit, en quel bouleversement biologique –Soldat blues à la terre retournée dans l’oubli des viandes lyriques.

Il y avait du martyr chez ce rêveur envoyé par Dieu sur la terre pour convaincre les hommes que seule la mort est désirable quand elle ne nie pas la vie «nudité jeune à jamais».

Son écriture trop belle pour être tout-à-fait de ce monde nous le dévoile bien plus que les repères d’une biographie toujours suspecte.

De la société parisienne au tam-tam angolais et dans le dépassement de la politique, elle assume héroïquement le deuil de quelques littératures imméritées.

L’apport de Dominique de Roux à moi-même ici truqué par la chimère, c’est la mort de Louis-Ferdinand Céline rattrapé au loin par sa romance et le somptueux Gombrowicz des derniers mois : est-ce un fou sur une case qu’on accule ?

Méditer tout cela –La longue agonie de Gombrowicz et son obsession juvénile : partir –quelqu’un d’autre –pas connu –retourner aux buissons jolis avec la déconnante des enfants qui bandent –tout refaire, quitter sa peau –galoper enfin petit cheval…

Dominique de Roux encore et toujours à Vence ce matin-là – au-dessous du balcon- estropié de sa foi, de ses principes, de sa littérature insubordonnée- épiant dans l’ombre la carcasse du maître – rejoint la révélation dont on ne sait plus quel secret invisible à l’œil nu : Witold Gombrowicz, vieux polonais rangé des bateaux et des rivages, accablé par la désertion de ses mots, de ses gueules et de ses gestes usés jusqu’à l’assassinat. Un signe de la main peut-être, quelques grimaces au rejeton et le circuit se ferme sur une pièce qui manque.

Ainsi jusque dans les années de sa mort ce garçon inconsolable, halluciné par les médicaments, les fatigues de vivre et la pudeur d’une peine inavouable, aura payé très cher la dignité d’être lui-même. Mais suffit –tu as bien fait de partir Witold Gombrowicz- Tu as bien fait de partir.

Alain Châtre (septembre 1996)

 

 

Dominique de roux - éd. l'âge d'homme - coll. les dossiers H,  collectif, dossier conçu et dirigé par Jean-Luc Moreau, sept. 1997, 522 pages, épuisé..

 

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 04:10

alainfournier1913.jpgMon cher Alain,

 

Un arlequin bondissant a surgi comme un diable de son théâtre italien. Vêtu de velours chatoyant, le haut du visage masqué de noir, il s’avance jusqu’au bord de la scène. Puis il proclame haut et fort, en adressant au public une ultime révérence : "E finita la Commedia ! "

Et voilà. Le rideau est tombé sur nos conversations quotidiennes, interrompues de façon brutale par la Grande Faucheuse qui t’a pris en traître, emportant vers je ne sais quel abîme ou soleil, ta voix unique de gargouille suave.

Cette violence, je la ressens d’autant plus qu’elle intervient à un moment de ta vie où tu semblais en paix avec toi-même et avec les autres, proche de tes fils, bien en phase avec le réel, avec en tête des projets de retraite qui n’avaient rien d’un repli. Tu allais t’installer confortablement dans une ville où tu avais maintenu des liens forts, trouvé des repères, des centres d’intérêt et de loisirs. Sans oublier ta petite chienne, objet d’un amour démesuré… Avions nous donc tant de naïveté pour croire en ces possibles ?

Je repense à toi, ce printemps, quand tu appelais du cœur de la montagne, randonnant à travers les bois noirs en quête de l’eau de source la plus fraîche au monde. Tu en remplissais de lourds bidons dont tu me faisait écouter le glou-glou. Je te sentais alors ennivré d’air pur, en pleine communion avec la nature sauvage, sur tes terres...

Plus tard dans l’été, j’aimais recevoir tes appels de Vichy. Quand, au sortir d’un épuisant parcours du combattant de l’immobilier, tu déambulais dans la vielle cité thermale, haut-lieu de ton imaginaire, sur les pas de Valery Larbaud, ce dandy des belles lettres que tu vénérais tant.

Je me souviens aussi de ton bref mais intense séjour dans un cloître perdu, de la première fois où tu m’as fait entendre le sublime chant des femmes kurdes et de la dernière fois où nous nous sommes parlés. Tu relisais "Le Grand Meaulnes" pour la millième fois. Et pour la millième fois, tu en retrouvais la magie intacte. Ton rêve adolescent t’aura accompagné jusqu’à ta dernière heure et c’est bien comme ca.

Pendant les jours qui ont suivi la terrible nouvelle, comme jamais, lors de nos discussions, même parfois très "vieux de la vieille", nous n’avions abordé la rubrique cardiologie, je me suis longuement interrogé sur le pourquoi du comment de cet incroyable dénouement.

Possible après tout que la réponse réside dans le non-dit. Comme toujours. Dans le non-dit de ta relation aux cardiologues bien sûr, mais aussi dans le non-dit affectif qui accompagna les disparitions si douloureuses de ta maman et de ce Roger, dont tu parlais avec l’affection d’un fils.

Une fois orphelin, un cœur déjà tendre devient fragile. Et le tien l’était.
Je ne sais si l’essentiel est invisible pour les yeux, en tous cas je n’ai rien vu.

J’aurais du mieux t’écouter, toi qui savais si bien formuler ta part d’invisible.
Ne disais-tu pas souvent qu’on est "éventuellement agenouillé à l’intérieur de soi-même"...

Ta voix aujourd’hui s’est tue mais ta parole demeure. Elle fait désormais écho à celles des écrivains, artistes et rêveurs qui t’ont accompagné tout au long du chemin, ces "petits pères", comme tu les appelais affectueusement.

Et ce dialogue d’un nouveau genre qui vient de naître entre nous, ton cher Alain Fournier pourrait momentanément le poursuivre en ces termes :

"Peut-être quand nous mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clé et la suite
et la fin de cette aventure manquée".

Mais je préfère laisser le dernier mot au grand Mallarmé.
Tu sais bien que pour lui, le poète ne meurt pas.
Il devient autre.

"Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change".

 

 

 

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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 04:54

 

W-Hauff.jpgTout le monde connaît son avatar nazi, filmé en 1940 par Veit Harlan, sur ordre de Goebbels. Or le scénario de ce torchon antisémite s’inspirait abusivement d’une nouvelle de Wilhelm Hauff, publiée en 1827. L’écrivain, dont les contes étaient aussi célèbres en Allemagne que ceux de Perrault chez nous, venait tout juste d’avoir 25 ans. Très marqué par l’Aufklärung (les Lumières allemandes), il avait fondé toute son œuvre sur cet esprit de tolérance qui les caractérisait. Mais il n’existait pas de terrain plus difficile pour combattre les préjugés de son temps, que celui d’une personnalité aussi complexe que celle de Süss qui, un siècle plus tôt, avait ébranlé le Wurtemberg.
Né en 1692, Joseph Süss entra en 1732 au service du Duc de Wurtemberg. Il était le cousin de Samuel Oppenheimer, rappelé en 1673 par l’Empereur Léopold pour sauver l’Empire de l’invasion turque, trois ans après le décret d’expulsion des juifs de Vienne. Samuel Oppenheimer avait fondé cette dynastie des «Juifs de cour» qui modernisèrent l’appareil financier de l’économie autrichienne et allemande. Süss, brillant financier mais peu scrupuleux politique, se fit connaître dans toute l’Allemagne comme un affairiste d’exception. Aussi ambitieux et despotique que le Duc, il prépara avec lui une conspiration contre le Parlement, destinée à convertir le duché (protestant) au catholicisme, pour en abolir les privilèges. Mais la mort prématurée du Prince mit brutalement fin à son règne. Condamné, il fut pendu dans une cage de fer à Stuttgart, en 1738, pour des raisons relevant plus de l’antisémitisme que de la révolte sociale : ses complices chrétiens ne furent jamais inquiétés.
Cependant comment défendre un tel personnage ? Inutile de revenir sur l’abject film de Harlan. Hauff, qui n’était pas juif, en fit un être cynique, conscient qu’entre lui et l’aristocratie allemande, les relations ne pouvaient être que de mépris. Mais ne lui trouvant aucune excuse, il l’affubla d’une soeur pure, chargée de racheter ses fautes. Victime des préjugés antisémites, son martyre autorisait la condamnation de la société de Wurtenberg. Thème évidemment chrétien...

 

 

La Véritable histoire du Juif Süss, de Wilhem Hauff, traduit de l’allemand et préfacé par Nicole Casanova, éd. Félin, coll. A la croisée, 2001, 140 pages, ean : 978-2866453992.

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 04:39

 

le-juif-Suss.jpgEn 1921, l’immense écrivain juif allemand Lion Feuchtwanger, écrivit lui aussi un Juif Süss. Feuchtwanger avait lu la nouvelle de Hauff comme participant de l’antisémitisme allemand, sans doute à tort. En reprenant l’histoire, il voulut décrire à travers son personnage le cheminement mystique qui pouvait conduire un homme de la volonté du pouvoir à la doctrine du non-vouloir. Une thématique chère alors aux écrivains allemands : il n’est que de songer au Jeu des perles de verre de Hermann Hesse.

De son écriture si puissante et si riche, il fit de Süss un être vil, en souligna l’ambition, l’absence de scrupules. Mais rien n’est élémentaire dans ce gros roman historique, qui n’omet ni la morgue du personnage, ni l’abjection de l’aristocratie allemande. Ainsi, à travers le martyre de Süss, Feuchtwanger nous décrit-il un meurtre rituel perpétré par une société violente et nous donne-t-il à voir l’exacte image d’une collectivité qui a accepté que l’exécration devienne sa norme. Feuchtwanger voulait pourtant autre chose encore : tenir coûte que coûte les deux bouts d’une corde passablement raide : décrire les principes qui fondent les actes, et ne jamais rien céder aux résolutions «identitaires». Quant à sa mystique de réconciliation de l’occident et de l’orient, elle est littéralement fascinante.
Certes, il resterait à saisir l’histoire du Juif Süss dans une nouvelle perspective. Un horizon que dessine déjà largement ce roman. Süss incarne une génération de banquiers mondains qui ont rompu avec l’éthique même du capitalisme tel que conçut par la vulgate dans la perspective de l’éthique protestante. Personnalité éminemment «moderne», il esquisse ce basculement où l’apparence devient l’ordre du monde. Notre monde en somme, dont Süss, après mille épreuves, se libère.

 

LeJuif Süss, de Lion Feuchtwanger, éd. Belfond, texte intégral, oct. 1999, 516 pages, épuisé, ean : 978-2714434364. Existe en poche, édition 2011, 11 euros. 

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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 04:19

 

exil.jpgPublié initialement à Berlin en 1956, commencé en 35 et achevé en août 39, Feuchtwanger conçut Exil comme le roman historique de l’opposition allemande au nazisme, émigrée en France. Pour point de départ de cette immense fresque, il prit l’enlèvement du journaliste juif allemand Berthold Jacob par les SS et le rachat du journal d’opposition Westland par le IIIe Reich. C’est l’époque où les nazis exterminent leur opposition politique dans toute l’Europe sans trop se soucier des conséquences, inexistantes, les pays européens s’obstinant à les trouver fréquentables.
Le cadre est donc celui de la rédaction parisienne d’un journal de l’émigration allemande. Une poignée de personnages, minutieusement décrits, nous fait entrer dans l’intimité de cette émigration. Plongée dans la misère, c’est son inévitable dégradation sociale et morale que Feuchtwanger dépeint. L’exil, son ampleur, son étroitesse, nous est conté sans fioriture : la misère brise les vies. Déconvenues, échecs, rien ne nous est épargné de ces malentendus cruels où les vies basculent. Ni rien non plus du carriérisme qui sévit dans les milieux pro-nazis parisiens, qu’ils soient allemands ou français.
Ce qui fait la force narrative de ce roman, c’est sans doute cette petite voix intérieure qui contamine tous les personnages, scrutant, soupesant devant nous les éléments de leur décision. Une petite voix fascinante de refuser pareillement de se perdre.

 

 

Exil, de Lion Feuchtwanger, ARTE EDITIONS - KIRON EDITIONS DU FELIN, 18 octobre 2000, 682 pages, 48 euros, ean : 978-2866453831.

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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 04:13

brulures.jpgBurgdorf. Un village sur le Rhin. La classe de Fraülein Jansen (Thekla). Hiver 34. Le village fête le premier anniversaire de l’incendie du Reichstag. Dans les campagnes, la propagande nazie besogne les mentalités. On tient les communistes pour responsables, dans la peur qu’ils ne débarquent.

Une école catholique. On y a remplacé les crucifix par le portrait de Hitler. Les enfants s’enrôlent dans les jeunesses Hitlériennes. Les cadres du parti travaillent au corps ces masses qu’elles font marcher en chantant. Thekla ne sait plus comment faire sa classe. Peut-on encore faire lire Tolstoï aux enfants ? N’est-il pas interdit ? Dans les écoles, les cartes murales, celle de l’Allemagne d’un côté, celle du reste du monde de l’autre, doivent avoir la même taille, mais non la même échelle. Les enfants s’en réjouissent : l’Allemagne est immense, le reste du monde, méprisable. Pourtant, beaucoup pensent encore que Hitler ne restera pas au pouvoir. Beaucoup pensent qu’ils pourront le contrer. Qu’il est prématuré de quitter l’Allemagne. Personne ne voit le piège se refermer jour après jour. Voilà le plus troublant dans cette saisie intime du pouls allemand, avant que n’explose la fureur nazie contre l’humanité. Quand agir ? Quand prendre la bonne décision ? Le risque est-il calculable ?

Les gens perdent déjà leurs boutiques, leurs restaurants, leurs bureaux. La peur s’installe. Thekla, sait.

Flash back. 1899, un couvent où l’on accueille des jeunes femmes enceintes dans la presqu’île de Nordstrand, face à la mer du Nord. Ses parents inaugurent ce passé et c’est toute l’histoire de Thekla qui vient à nous désormais, blessante, lourde de secrets terrifiants et dont les conséquences se feront sentir cinquante ans plus tard.

Février 34. Hitler prétend protéger les allemands. De dangers qu’il ne peut même pas leur révéler. Pour leur bien. Les allemands acceptent de troquer leur liberté contre cette illusion. C’est à peine si certains s’interrogent encore sur la culpabilité de cet hollandais pris la main dans le sac dans les couloirs du Reichstag. Coupable, nécessairement, n’était sa bouille de garçonnet aux yeux éblouis.

Flashback. L’enfance de Thekla. Son père découvrant qu’elle ne lui ressemble pas, qu’elle est d’un autre.

Février 34. Hitler s’avance comme une godiche vers la tribune. Mal fagoté, gêné dans son physique ingrat. Mais quand on ouvre les micros, son hystérie le transcende. Le timbre hypnotique. On a beaucoup glosé sur cette force obscure. Sans frein. On a en revanche peu commenté cet aspect des choses : sans aucun frein pour ce verbe ordurier, pauvre, grossier. Impudent. Décomplexé. Une langue qui jette une ombre sur toute la culture germanique. Comment enseigner à de petits allemands endoctrinés par la propagande nazie dans le langage rudimentaire de leur Fürher ? Thekla fait ce qu’elle peut. Elle qui est la fille d’un autre. D’un notable de Burgdorf : Abramowicz.

Son école sera la première du district à annoncer ses projets de célébration de l’anniversaire du Fürher. Chaque élève apprend par cœur le poème de Hitler à sa mère, Mutter. Mauvais poète. Mauvais peintre. Tandis que la liste noire s’allonge. Feuchtwanger, Heinrich Heine, Stefan Zweig… Toute la pédagogie allemande doit désormais s’articuler à la figure de la mère, qui devient le pivot de toutes les disciplines enseignées, de la botanique à l’histoire… Comment enseigner dans un pareil pays ? Quand les autres instituteurs rivalisent de hardiesse pour intégrer le plus de Fürher possible dans leur plan de cours…

Février 34. La pression de la meute grandit. La langue allemande elle-même est épurée. On peut être grossier, mais il faut répudier l’héritage linguistique du Hoch-deutsch. Les élèves deviennent les sentinelles de ce nouveau langage qui prend pied dans l’école, appelés qu’ils sont à dénoncer les vocables qui ne doivent plus appartenir au Volk nazi. Thekla est terrassée. Toute son histoire fait surface. Douloureuse. Dangereuse. Les chapitres se font plus courts. Le récit halète. Un enfant meurt, tandis que l’école de Thekla devient le centre de rebut des livres anti-allemands. Les écoliers sont invités à mettre à sac les bibliothèques publiques. A faire la chasse aux livres interdits, qu’ils dénichent jusque sous les lits de leurs parents. Goebbels, à Berlin, exhorte les patriotes à "prouver leur courage" en brûlant les untdeutsche Bücher. Schnitzler, Georg Bernhard, Erich Maria Remarque s’ajoutent à la longue liste renégate. Thekla ne peut oublier les mots de Heine : "là où l’on brûle des livres on finira par brûler des gens"… Partout des bûchers sont dressés. Thekla sait qu’elle n’a plus sa place dans cette Allemagne là. La terreur nazie l’a rattrapée.

  

 

 

Brûlures d’enfance, Ursula Hegi, traduction de Guillaume Villeneuve, Galaade éditions, septembre 2012, 384 pages, 21 euros, ean : 978-2-35176-160-1.

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 04:27

CB.JPGToujours un nouveau monde. Toujours de nouvelles temporalités. Ce genre de temps où le monde dessine pour presque rien mille nouveaux destins possibles. Et s'inaugure comme un monde sans véritables commencements, où l’on pourrait fuir en paix ses trop invraisemblables origines.

Un monde labile, traversé d’histoires suturées par la fascinante incertitude des vies humaines.

Le monde des aventures entrelacées, des temps entrelacés. Un monde toujours déjà passé. Mais que peut-on saisir du passé qui fut le nôtre ? Quelle part reviendra au détail ? Du passé, que pourrions-nous établir ? A moins de le rétablir, comme une sorte de malade dont la survie nous importerait... Mais à quoi être sensible dans ce qu'il faut rappeler ? A quel signe de la main valider cette vie que l’on raconte ? Balayant l’infime, ne faudrait-il donc consigner que ces grands événements dont on nous dit qu’ils forment l’essentiel de nos vies ? Du passé qui n’est plus, à l’avenir qui n’est rien, où peser l’instant des vies qui s'amoncellent ? Et un peu plus loin, tout près de mourir, saurions-nous affirmer que nous avons été pleinement ceci ? Cela exista-t-il vraiment ? Quand en réalité nous ne cessons d'errer autour de ce fantôme : soi. Dont l'identité est si incertaine. Quelle énigme que ce qui fut. La vie est une surface, rien d’étonnant à ce que toute autobiographie paraisse relever des catégories de la géographie. Récit de vie, ma vie ? De voyage plutôt, sur place ou à l'endroit qu'un signe de la main ne sait vraiment toucher, où jamais ne s’accomplit le retour promis, le grand bouclage du cycle de la vie. Là git la vraie force : les territoires de l’imaginaire sont des espaces que nous arpentons pour éviter d'avoir à faire retour à ce même point de néant où l'on nous dit que tout a commencé. (Au commencement était la deuxième lettre de l'alphabet). Le Beth, non l'Aleph, car rien ne commence jamais vraiment, tout est déjà en route, en puissance d'être, cheminant. Dans l'incertitude d'un moment à jamais inaccessible.

 

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 04:16

301_MARCHES_DE_CORDOUAN.jpgComment devient-on gardien de phare ? On le devient, assurément, par la force de l’habitude semble-t-il, arraché sans y prendre garde à sa vie pour mener cette drôle d’aventure au milieu de l’eau, dans le huis clos insolite d’un métier disparu aujourd’hui.

Comment devient-on gardien de phare ? Nous ne le saurons plus. Tout juste disposons-nous du témoignage de Jean-Paul Eymond, qui finit lui-même par l’apprendre sans jamais avoir disposé d’un autre savoir que celui délivré par le labeur quotidien, patient quant aux leçons méditées marche après marche tout au long de trente-cinq années d’exercice. Trente-cinq années scellées par la clôture d’une lourde porte de bois battue par les déferlantes de la houle immense les soirs d’orage. Trente cinq années de solitude bien sûr, le phare comme une girandole plantée dans l’estuaire de la Gironde, forteresse inquiète, vigie d’un monde retiré, intelligible aux seuls initiés qui en éprouvent l’immensité quand la mer se retire et laisse à découvert l'abyssal plateau rocheux où elle repose.

Un huis clos, les hommes lovés dans le giron de la pierre les nuits d’angoisse. C’est quoi la vie d’un homme ? Jean-Paul Eymond s’en explique humblement. La longue histoire d’une vie, qui séduit par sa simplicité.

Quelques images alors, belles et évidentes, pour mesurer le chemin parcouru, la lune au-dessus du phare épinglée de rouge, de vert, de blanc derrière les vitres de la lanterne au sommet du fanal, où parfois les gardiens se réfugiaient pour contempler l’énigme océane.

 

 

LELes 301 MARCHES DE CORDOUAN, MA VIE DE GARDIEN DE PHARE, Jean-Pierre Eymond, avec la cocollaboration de Virginie Lydie, éd. Sud Ouest, septembre 2012, 208 pages, 15 euros, ean : 978-2817702346.

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 04:29

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : ces opinions, son journal et le récit de ces journées par Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent tout d’abord, avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde d'elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin « juste ». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte « Du vieillir », il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction…

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

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