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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 04:09

france-depardon.jpgLa France en tout petit. Format. Minuscule. De poche. Une France de poche revolver. En 420 reproductions photographiques commentées par Michel Lussault. Une France qui semble prendre ses origines du constat d’un désastre. La ferme des parents, ce qu’il en reste un beau matin, Raymond détournant alors une commande publique pour donner à voir ce désastre : La ferme du Garet, publié en 1995, en grand format cette fois. L’histoire d’une ferme disloquée donc. Sortie de l’Histoire si l’on veut.

La Corse ensuite, en noir et blanc, celle de l’intérieur, ruelles et places et quelques autres travaux non publiés jusqu’au jour du défi : photographier la France. Vite. Non pas les français, ni même au fond la France, mais une certaine image d’elle. Ses paysages, ses villages, à peine quelques photos traversées de présences humaines, beaucoup de platanes sur le bord inépuisable des routes françaises.

C’est quoi un paysage qui existerait de toute éternité sans les volontés qui l’ont façonné ? Un album, recueil de photos qui ne laissent pas de questionner. La France ? Certes, celle de Raymond Depardon. La nuance devrait faire sens, mais j’ai du mal, devant une telle autorité. La France de Raymond Depardon, donc. Peut-être après tout. Singulière. Sortie tout droit d’une mémoire douloureuse, mais comme poussée hors de l’Histoire. Dans un autre champ de cette mémoire de la France rurale.

Existerait-il donc une géographie pérenne du paysage français ?…

Depardon affirme être passé, délibérément, au-dessus des spécificités régionales pour dégager une unité du sol français… Quelle unité ? «Celle de notre histoire quotidienne commune », dit-il. Vraiment ? Tous ces clochers, ces platanes, ces routes sinueuses… Quelle idée de la France éternelle, unanime, immuable, rendue prétendument à sa vraie unité ?… Depardon dit s’être confronté à cette France souveraine… Pas d’autoroute. De supermarché. De cité, de villes, d'agglomérations urbaines. «La France de Raymond Depardon est peuplée de lieux-personnages », affirme Michel Lussault. On voit bien, oui, ces mairies-écoles d’un autre âge. Les effigies d’une République d’antan. La ruralité assujettie, à mes yeux, à un bien troublant ordre esthétique… La France de Raymond Depardon, décidément. La sienne. Sans aucun doute. Ou bien..., oui, peut-être bien : la France délaissée, la France des délaissés, qui sauve le geste, en resttitue l'intention, pas toujours perceptible.

 

 

La France de Raymond Depardon et Michel Lussault, éd. : Pointdeux, coll. PNT2, sept. 2012, 520 pages, 15 euros, ean : 978-2363941077.

 

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 04:35

 

left.jpgNon, Obama n’est pas l’incarnation de la Gauche américaine, n’en déplaise aux obamaniaques. Il existe une Gauche à la prétendue gauche d’Obama. Une vraie Gauche que par surdité politique, nous n’avons pas voulu entendre, tant Obama nous confortait dans nos propres dérives droitières.

Une Gauche radicale qui a toujours joué un rôle clef dans les moments les plus cruciaux de l’histoire des Etats-Unis, qui par parenthèse n’est pas une histoire linéaire, mais le halètement d’une succession de crises dramatiques.

C’est cette Gauche par exemple qui a mené le combat des droits politiques lors de la crise du système esclavagistes américains. C’est cette Gauche qui a conduit à l’abolition de l’esclavage et a mené le combat de la reconnaissance des droits des populations noires américaines.

C’est cette Gauche qui a mené le combat contre le capitalisme industriel sauvage, contre l’impérialisme américain barbare. Et c’est cette Gauche qui mène aujourd’hui le combat contre le système de la Finance mondialisée.

Une Gauche toujours fortement centrée sur l’idée d’égalité, imposant sa culture égalitaire aux réformes structurelles de l’Amérique. C’est elle qui a fait de l’idée égalitaire l’identité profonde des Etats-Unis, au moins sous la forme d’une représentation incontournable. Elle qui a non pas opposé stérilement comme la France l’a fait, l’idée de liberté à l’idée d’égalité, mais refusant l’hypocrisie de droits formels, a opposé l’idée de redistribution à celle du consentement fataliste aux inégalités.

Chaque fois, cette Gauche a surgi aux Etats-Unis quand le pays s’est trouvé à un tournant de son histoire. Un tournant marqué par la dimension systémique et identitaire de la crise en question. Un tournant qui exigeait une transformation radicale accompagnée d’un surplus de sens, que cette Gauche incarna en posant chaque fois la question de savoir ce que signifiait exactement être américain, et qu’elle traduisait chaque fois en un élargissement de l’idéal d’égalité.

Et c’est bien le cas de cette Gauche radicale qui, aujourd’hui, travaille au corps l’idée de démocratie participative.

Car c’est elle qui a su nous ouvrir les yeux sur la nature de cet ordre néolibéral qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde. Cet ordre n’est pas simplement un ordre économique, mais un ordre politique et moral. Qui a su intriguer les valeurs libertaires des années 60 pour les vider de leur contenu égalitaire. L’individualisme débridé des années 60, le néolibéralisme l’a en effet déconnecté de l’éthos anti-capitaliste. Dépolitisées, ces valeurs ont alimentées le nouvel esprit du capitalisme, fondé sur l’hédonisme, le consumérisme et l’empowerment. Des valeurs au centre desquelles trône l’idée du choix rationnel, qui accrédite la thèse que l’égalité sociale serait une simple affaire de proportions économiques.

Mais les années 60 n’ont jamais été totalement absorbée par le néo-libéralisme. Leur promesse de radicalisation de l’idéal égalitaire est demeurée vive.

C’est ce combat que relève aujourd’hui un mouvement comme Occupy Wall Street, note Zaretsky. Un mouvement qui a de longtemps tourné le dos à Obama, otage volontaire des milieux de la Finance.

Occupy Wall Street contribue à assurer une présence permanente de la Gauche radicale dans la vie américaine.

Et qu’importe que ce mouvement soit aujourd’hui encore très peu programmatique : contre le pragmatisme technocratique de la fausse gauche, il défriche des voies nouvelles. Et Pour Zaretsky, il est clair que la relation à la crise que connaît le monde contemporain passe cette fois encore par la résurrection de cette Gauche radicale.

Les libertés politiques ne peuvent acquérir de contenu réel que sous l’impulsion d’une Gauche réellement critique, et des mouvements sociaux, qui seuls peuvent stimuler un vrai changement.

 

 

 

Left, Essai sur l'autre gauche aux Etats-Unis, Eli Zaretsky, traduit d el’anglais (Etats-Unis) par Marc Saint-Upéry, Seuil, coll. H.C. essais, septembre 2012, 297 pages, 20 euros, ean : 978-2021089028.

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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 04:10

 

homme-tomber.jpgLe titre semble paraphraser celui d’un film de Jacques Audiard : Regarde les hommes tomber. Moins la distance, Arthur Frayer s’étant efforcé de marcher au plus près de ceux qui tombaient. Ouvriers, employés, patrons pauvres. La crise. En France. Pas en Grèce. Des milliers de petits commerces frappés de plein fouet par la bien trop commode crise (en 2010, la hausse du revenu des patrons du CAC 40 se chiffrait à 34%). Des milliers de petits patrons pauvres, sans sécu, sans chômage, sans filet. Des salariés, leur CDI en poche, qui dorment dans leur voiture. Qui mangent dans leur voiture. Qui vivent dans leur voiture les week-end pluvieux. Pas en Grèce, en France. L’an passé, cette année. Salariés en souffrance, par millions cette fois. Leurs combats perdus les uns après les autres malgré les feux médiatiques. Des millions qui ne peuvent enrayer la chute libre de leurs revenus. Agriculteurs, artisans, étudiants, une liste jamais exhaustive, qui s’allonge sans cesse. La France des petits revenus. La France en fait, tout bonnement. Celle des trajectoires brisées. Des vies humaines broyées. De la paupérisation forcenée de quartiers entiers. Des boutiques, par milliers, dont l’activité ne permet pas de dégager un salaire. Des millions qui ont démarré au Smic et se retrouvent au Smic. La vérité de la France d’aujourd’hui. Le récit est poignant, sans ornement. Juste cette France appauvrie, qui attend. Quoi au juste ? Cette France de la défiance qui vient d’élire son nouveau Président et qui attend, non pas une politique de symboles, mais une politique de justice. Cette France qui croit de moins en moins au vivre ensemble républicain qui l’a jetée si bas. Lejaby. L’auteur y est allé. La valeur travail… Un élément de langage. Rien d’autre. Photowatt. Les zones urbaines sensibles, où 1 jeune sur 2 survit au chômage. Survivre. Simplement survivre. Le journal de la France qui tombe. Jour après jour. Odile, 600 euros par mois. Elle enseigne le français aux familles étrangères. Trilingue, Master de Lettres modernes en poche. Sans commentaire. Des milliers dans le même cas. Valentine, 3 Masters. Yasmine, 31 ans, bardée de diplômes, au chômage. Khalimat, française d’origine tchétchène, 50 ans. Vit dans sa voiture. Dans un parking de banlieue. Et travaille à Paris. En CDI.

  

 

J’ai vu des hommes tomber, Arthur Frayer, Don Quichotte éditions, coll. Non fiction, octobre 2012, 249 pages, 16 euros, ean 978-2359490909.

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 04:58

 

l-argent.jpgEn 2010, la hausse du revenu des patrons du CAC 40 se chiffrait à 34%.

La totalité des sommes échangées en 2008 par les milieux de la Finance mondiale représentait 74 fois le PIB mondial.

Le déficit français était de 90,8 milliards d’euros en 2011. Les avoirs français dissimulés dans les paradis fiscaux s’élèvent à 590 milliards d’euros, dont 220 appartiennent non à des entreprises, mais à des particuliers.

Il n’est même pas besoin d’évoquer ici les 3 millions de chômeurs, sans parler des fins de droit, des chômeurs qui se comptent par centaines de milliers mais sont exclus de cette comptabilité au prétexte qu’ils ont travaillé une semaine dans le mois, ou des "bénéficiaires" du RSA bien plus nombreux encore et des précaires, dont plus de 80 000 d’entre eux, bien que salariés, sont SDF.

Et encore moins des 811 000 enfants qui, aujourd’hui en France, ne parviennent à manger un repas protéiné que tous les 3 jours…

Et l’on voudrait nous faire croire que "nous" français, vivons au-dessus de nos moyens…

La mise en scène médiatique d’une société consensuelle convaincue qu’en effet, la rigueur est de mise, est tout simplement odieuse.

Tout comme il est odieux que l’argent, dont le plus grand nombre ne dispose pas, soit devenu la valeur de la réussite personnelle, qui plus est dans une République qui continue de tenir le discours du mérite !

L’argent est devenu asocial, alors que sa véritable fonction est sociale.

Coupé du corps social, il s’est mué en arme de domination pour la classe dirigeante, en particulier pour ce 1% de riches qui tirent leurs revenus de dividendes, non de salaires.

"Nous sommes dans une véritable guerre de classes", affirment les époux Pinçon. Mais nul ne veut le dire. L’idéologie de l’argent, grâce à des journalistes et des médias stipendiés, s’est lentement diffusée à toutes les classes sociales, y compris les classes pauvres, divisant les classes moyennes et laborieuses sur leur propre statut au sein d’une société de mépris où les riches ne cessent, décomplexés, d’exhiber leur fortune.

Au point que nul en Finance n’est choqué de cette collusion qui règne entre les milieux de la Finance et ceux du prétendu service de l’Etat, qui voit les membres des conseils d’administrations des banques présider aux destinées du Trésor Public !

C’est très simple au fond : Déficit et Dette Publique sont les armes utilisées contre le peuple pour l’asservir, quand il serait facile, s’étonnent les époux Pinçon, de revenir à l’équilibre budgétaire sans grand dommage pour la nation…

  

 

 

L'argent sans foi ni loi, Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Régis Meyrand, éd. Textuel, Collection : Conversations pour demain, août 2012, 112 pages, 12 euros, ean : 978-2845974449.

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 04:09

Disgrâce (Booker Price 99, le second qu’obtenait Coetzee) est paru en français au moment où ce dernier quittait l’Afrique du Sud pour l’Australie. Remarque qui n’est pas anodine, mais qui pourrait induire en erreur, car il serait navrant de réduire ce roman à celui de l'après apartheid. Mais certes, il l’est aussi, avec une audace incroyable qui plus est : Coetzee n’hésite pas à y pointer, sans la condamner (il n’en a plus la force), la violence aveugle du ressentiment qui transforme parfois les anciens esclaves en bourreaux. La grande campagne de réparation des préjudices s’achève ici dans le viol de la fille du héros, viol que nul ne songe à dénoncer, pas même elle, qui s’imagine qu’il s’agit du prix à payer pour continuer de vivre en Afrique du Sud…
Dans une écriture terriblement âpre, d’un scepticisme corrosif et cependant exempte de tout cynisme, Coetzee signe un texte très haut dessus de tout ce qui peut se lire aujourd’hui. Une écriture travaillée qui plus est dans le dessèchement de la langue anglaise, incapable de restituer la vérité de l’Afrique du sud. Ecriture du renoncement aussi, à l’image de son héros, quinquagénaire en proie aux affres de la passion, écriture encore qui ne s’exhibe pas dans les apories de la sincérité ou l’avilissement de l’aveu.
Lentement exclu du monde, le héros ne trouve refuge que dans son imaginaire, un opéra qu’il compose sur les derniers amours de Lord Byron. Mais il ne sait écrire qu’une cantilène presque monocorde, à l’exacte facture du roman au sein duquel la langue, superbement, semble vouloir s’éteindre.

Disgrâce, de John Michael Coetzee, traduction de Catherine Lauga du Plessis, éd. du seuil (poche), coll. Points Seuil, oct. 2002, 272 pages, ISBN-13: 978-2020562331

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 04:29

 

 

atlantide.jpgEncyclopédique, du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée ou la peinture, l’ouvrage se présente comme le vaste catalogue des interprétations du mythe de l’Atlantide. De Platon à Jurassic Park, ils ‘agit en effet moins d’en étudier les fondements que d’en explorer le corpus. Un corpus particulièrement éclaté, témoin de l’extrême vitalité du mythe. Les variantes mises à jour se révèlent ainsi tout à la fois signifiantes et savoureuses. Les auteurs parviennent même à exhumer de véritables bijoux de la science-fiction en rappellant à notre bon souvenir des auteurs oubliés, tel l’abbé Brasseur, que je ne connaissais pas du tout… Ce n’est d’ailleurs pas le mince charme de l’ouvrage que de nous donne découvrir, à travers des notules précises, la géographie littéraire de ce thème millénaire. Mise en perspective dans l’histoire, celle-ci témoigne d’une incroyable universalité. Tout à sa lecture vagabonde, le lecteur se laisse alors autant séduire par le pittoresque que le savant. Certes, l’on peut toutefois reprocher le parti pris d’un tel classement. L’entrée alphabétique produit une sorte de mise à plat qui n’aide guère à s’orienter intellectuellement. Subordonnée à l’ignorance, la lecture se fait vite hasardeuse, mais finalement, buissonnière. N’est-ce pas comme s’aventurer dans un continent inconnu ? Dictionnaire, guide, ce livre offre tout de même une formidable introduction aux mystères qu’il évoque, dont celui qui n’est pas moindre, d’une pareille production de continents perdus dans la littérature.

 

 

Atlantides et autres civilisations perdues, de A à Z, de Jean-Pierre Deloux et Lauric Guillaud, éd. E/dite, nov. 2001, coll. Histoire, 302 pages, 34 euros, ISBN-13: 978-2846080620.

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 04:48

 

les-ages.jpgQu’on se rappelle Œdipe, l’homme qui avait brouillé les âges, qui les avait mélangés… Figure de l’épouvante, celle d’une époque, la nôtre, engluée elle-même dans le brouillage des âges.

Pourquoi vieillir ? Quand aujourd’hui partout on nous affirme qu’il est possible, sinon souhaitable, de rester jeune…Faire ou ne pas faire son âge… L’impératif contemporain nous enjoint de faire jeune, à défaut de le rester. Curieuse existence que celle de parents qui ne souhaitent rien tant que leurs enfants soient en avance sur leur âge, quand dans le même temps ils égrènent le leur à reculons. Curieux âges de la vie professionnelle aussi, décortique Pierre-Henri Tavoillot, où Junior c’est trop tôt et Sénior trop tard… Qui plus est quand une récente étude révèle qu’on est Junior jusqu’à 30 ans, mais qu’on bascule dans le monde des Séniors dès 35 ans…

Nos vies s’allongent, mais se raccourcissent horriblement.

L’âge d’homme, c’est quoi ? Non sans malice, Pierre-Henri Tavoillot observe que dans les sociétés coutumières, l’adolescence durait trois jours. On était enfant et puis le lendemain on se réveillait homme. Quand dans nos sociétés, l’adolescence commence à douze ans et s’achève à trente… Qu’est-ce qu’être soi-même, dans ces conditions ? En attente longtemps, et puis à regretter déjà.

Stop aging, start living, relève-t-il de l'une de ces publicités dont la société américaine a le secret. Stop living… Car vivre quoi dans les conditions qu’elle étale ? L’idéal de rassembler en un seul tous les âges de la vie ? Garder la fraîcheur de l’enfance, la révolte de l’adolescence, l’autonomie de l’âge adulte et la sagesse de la vieillesse ? Ne vivons-nous pas plutôt, ainsi qu’il l’affirme, une époque de lutte des âges terrible, dont nous ressortirons tous bientôt vaincus ?

Dans cette conférences très ajustée, Pierre-Henri Tavoilot s’est mis en tête d’étudier la crise contemporaine des âges. Une crise qui, selon lui, est au fond celle d’un seul âge de la vie qui concentre tout le poids des contradictions sociales : celui de l’âge adulte. L’âge d’homme... D’où vient que nous ne sachions plus comment l’assumer ? D’avoir voulu si longtemps l’incarner seul, ayant retranché une moitié de l’humanité (les femmes), de son horizon ?

Avec justesse, Pierre-Henri Tavoilot observe la reconfiguration des âges de la vie dans nos sociétés contemporaines. Avant, les choses étaient simples : il y avait l’enfance, l’âge adulte qui dirigeait le monde, et la vieillesse. Mais aujourd’hui, on a rajouté l’adolescence interminable,  et rabougri l’âge adulte à sa portion congrue. Un âge qui rétrécit jour après jour comme une peau de chagrin face à l’élargissement phénoménal de la jeunesse, tout comme celui de la vieillesse. Rogné aux deux extrémités, déstabilisé, avec une vie de couple de plus en plus compliquée, une activité au travail de plus en plus restreinte. Un âge où personne n’a plus le temps de vivre pour soi, devenu celui des crises à répétition. Il serait même l’épicentre de la crise de l’homme contemporain, dans une société structurée par l’avenir, qui appartient à la jeunesse…

Les âges de la vie se sont ainsi reconfigurés sans que l’on sache désormais comment conduire sa vie, de la vie au berceau. Les réponses du passé ne valent plus : il fallait jadis de la sagesse pour que la vie prenne du poids, mais il n’y a plus de sagesse nulle part. L’adulte est un salaud. La phrase sent son Sartre, qui haïssait le monde des adultes, cet âge bourgeois…

Reste la question de l’identité narrative, si âprement vécue désormais. Qu’est-ce que raconter sa vie ? Cela a-t-il encore un sens ? Autre que le vide dans lequel le récit de soi tombe le plus souvent, s'il n'est porté par la peoplelisation des curées autofictives…

Peut-on alors reconfigurer les âges de la vie ? Pierre-Henri Tavoillot en fait le pari, qui donne des conseils à l’usage de tous : plutôt que de sombrer dans le culte de l’enfant, protégeons l’enfance : aidons-les à grandir. Et quant à l’âge d’homme, peut-être suffirait-il de ne pas oublier que la responsabilité, au fond, n’est pas le terme de la diligence humaine…

 

 

LE SENS DES ÂGES - UNE NOUVELLE PHILOSOPHIE DES ÂGES DE LA VIE, Pierre-Henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, 3 CD-rom, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX, août 2012, (27 août 2012), 24,10 euros, asin : B008KA6N7G.

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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 04:46

 

Lla-cassure.jpges éditions La Découverte publie, comme chaque année, son monumental état du monde. C’est toute l’actualité économique, politique, sociale, géopolitique qui est passée au crible cette fois encore, en minutieux dossiers accumulant les points de vue pour nous dresser le bilan non pas d’une année, mais d’une décennie au final, dont nous commençons seulement à comprendre les tenants. Quant aux aboutissants… Il semble bien qu’ils nous réservent encore quelques désagréables surprises dont les élites qui nous dirigent ont malheureusement le secret.

L’intérêt de cette édition réside cependant surtout dans l’effort de synthèse que Bertrand Badie a tenté. Nous naviguions à vue, ballottés au gré des crises et des révolutions, sans parvenir non seulement à nous imaginer un avenir, mais à en penser les origines. C’est chose faite : il y a une rupture. Oui. Une cassure : plus qu’un déchirement, nous vivons une vraie révolution réactionnaire, préparée de longue date et que personne n‘attendait, si ce n’est quelques décideurs privés qui avait jadis parié sur cette cassure et dont Badie ne parle pas. On songe ici au fameux rapport Shell 2000, publié quelques jours sur le net avant le tournant du siècle et qui avait fait un tel scandale que Shell l’avait aussitôt supprimé, en prenant soin d’en effacer toutes les traces informatiques. Un rapport qui annonçait cette cassure entre les élites interconnectées et les peuples, à genoux, tentés, selon ce rapport, par des solutions extrêmes de révolte. Il fallait donc s’organiser, entraîner des troupes inusitées, aux armements nouveaux, construire les digues intellectuelles qui allaient endiguer ces contestations inédites (Shell comptait alors beaucoup sur les médias et les journalistes pour y parvenir, cet ex contre-pouvoir…).

Nous y sommes. Pour les uns le capitalisme semble avoir rompu avec lui-même. C’est lui prêter beaucoup de candeur… La violence que nous subissons est bien dans sa nature, non ? A cette différence qu’aujourd’hui on le qualifie de nouveau de "sauvage"… C’est-à-dire sans frein. Là réside le nouveau des autres.

Car les prémices, ont les connaît. Les signes avant-coureur, la gentrification du cœur des villes, la montée en puissance du pouvoir de la Finance, la paupérisation galopante de masses toujours plus importantes. L’Allemagne elle-même est touchée, dont on nous rebat les oreilles avec son si beau faible taux de chômage, en oubliant de révéler la précarité qui s’est installée dans le pays.

Des signes dont Badie tente d’expliciter le terreau. Un processus de dépossession inauguré il y a une bonne cinquantaine d’année, quand les démocraties occidentales par exemple se mirent en tête d’imposer leur modèle démocratique dans le reste du monde, au mépris des expériences qui s’y faisaient jour. Quand la mondialisation jetait à bas les nations, et quand tomba le mur de Berlin et avec lui le débat des idées, qui allait connaître une régression sans pareille !

Désormais le libéralisme avait les coudées franches, rompant au passage avec lui-même pour accoucher du néo-libéralisme sordide qui nous écrase sous le joug de l’économie conçue comme seul modèle de pensée valide.

L’impératif économique a ainsi fini par faire triompher sa rationalité, anti-politique, anti-sociale, un absolutisme intellectuel débile, qui déboucha très vite sur la confiscation du pouvoir de toutes les souverainetés nationales et à l’intérieur de chacune d’entre elles, sur l’abolition du Peuple souverain . L’économisme… qui allait abolir l’idée même d’une histoire des nations et introduire la cuistrerie du management politique en guise de démocratie.

Ce qui articulait le social au politique, analyse très justement Badie, a été détruit. Exit la démocratie, en occident. Et face à cette montée des périls creusée par l’absence de toute pensée, on ne pouvait que prendre acte d’un inquiétant immobilisme politique, pour ne pas dire, comme Badie, de la montée en puissance d’un féroce conservatisme méthodique qui frappa soudain l’échiquier du pouvoir politique. La Gauche socialiste se rallia aux thèses libérales. Accréditant bientôt, sous couvert de la construction européenne par exemple, le décalage total qui s’est installé depuis entre la délibération nationale et les lieux de la décision politique. Qu’on se rappelle le référendum français bafoué par la représentation politique nationale. On assista alors à un déplacement des lieux du pouvoir, à travers la consolidation sans précédent des réseaux gouvernementaux, pour découvrir, impuissants, cette conjuration des logiques de connivences.

  

manif-espagneLa cassure est bien là, nous dit Badie : entre le social et le politique.

 

Mais face à cette cassure, une nouvelle critique politique se fait jour. L’exaspération des démocraties occidentales en est le signe. Exaspération face, d’abord, aux institutions et leur représentation politique. Vous avez bien lu : des représentations politiques liges d’institutions hors de tout contrôle populaire. Des institutions forgées par un personnel politique stipendié, qui protège en retour ces institutions si commodes pour son pouvoir.

  

Cassure donc, avec d’un côté l’exaspération sociale et de l’autre, la surdité politique.

  

Et bien évidemment, cette nouvelle critique politique qui se fait jour campe aussi sur des mécanismes bien rôdés. Contre le contournement des souverainetés nationales, comment s’étonner que cette critique soit soumise aux débordements populistes ? Désordonnée à Gauche, elle s’y pare d’un doux parfum de jasmin qui ne laisse pas que de réjouir.

Critique de la société elle-même donc, en marche, en construction, un worshop. A la gestion nécessairement hasardeuse : nous n’avons guère envie de nous faire récupérer… Critique de cette fumeuse démocratie des urnes, qui a prouvé combien le vote était contre-productif. Critique d’un système de représentation qui ne représente plus rien. Le contrat social aujourd’hui ? la politique n’en dérive plus.

Et cette cassure, pour la première fois dans l’histoire mondiale, touche à la fois le Nord et le sud. Le printemps arabe est la première révolution post-léniniste effectuée en dehors de toute organisation politique. Une révolution contagieuse. Voyez le Québec avec son printemps érable, les Indignés espagnols, Wall Street Occupy, Geração à rasca au Portugal, voyez en Israël où un mouvement comparable a mobilisé la population. Voyez Parme, où le mouvement Cinque Stelle a pris le contrôle de la ville. Certes des mouvements plus critiques que programmatiques. Mais c’est tant mieux : ils traduisent partout le développement de la critique citoyenne. Quelque chose est en marche, n’en déplaise aux tristes qui ne veulent voir dans les errements des révolutions arabes qu’un leurre. Quelque chose arrive, que nous accompagnons.

 

La cassure – l’état du monde 2013, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, éd. La Découverte, septembre 2012, 253 pages, 18 euros, ean : 978-2707173560.

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 04:37

bashoEntretien avec Ryozo Hiyama, chercheur, linguiste, sociologue, diplômé de l’université de Kéio et de l’EHESS,  ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale.

 

 

Joël Jégouzo : Comment thématiser la question du voyage à partir de l’expérience japonaise ?

Ryozo Hiyama : D’un côté il y aurait le voyage comme la recherche de son image dans un pays lointain, inconnu, qui n’est effectué bien souvent que pour confirmer cette image, et de l’autre, loin d’elle, la confrontation avec une réalité qui n’a pas encore d’image. Ce qui implique l’idée du chemin qu’on parcourt. En japonais il existe un mot pour cela : Tao Michi, qui signifie le chemin, mais comme lieu. Pour l’occident, le chemin n’est pas un lieu, mais le moyen d’aller d’un lieu à un autre. Différence énorme, puisque le moyen devient but au Japon. Du coup, ce qui importe, c’est de savoir comment marcher. Arriver à sa destination n’est pas important : le voyageur japonais ne marche pas droit, il zigzague : il vit le chemin.

 

jJ : Comment ?

Ryozo Hiyama : Matsuo Basho, poète «itinérant» du XVIIe siècle, voyageait pour écrire. Il pratiquait une poésie faite en groupe : le Maître commence, des disciples développent un thème proposé, le Maître poursuit en le changeant… Basho partait sur des sites connus et proposait d’affronter leur aura. Il construisait une tension entre cette image et ce qu’il vivait à ce moment, comme Autre de la temporalité. Basho a ainsi perçu l’infini autrement que Pascal ... C’est cela, le voyage : non seulement un déplacement dans un espace historique, mais une temporalité surgissant de côté. C’est quelque chose d’essentiel, ce rapport entre conscience de l’historicité et poids du moment du déplacement.

 

jJ : Vous établissez un rapport très net entre voyage et image…

Ryozo Hiyama : C’est à travers l’image que tout commence. L’image relie le connu à l’inconnu. Mais cette liaison se fait dans un clair-obscur. Ce n’est pas tout à fait clair parce qu’on ne connaît pas le lieu où l’on va, ni tout à fait obscur parce que sinon, on n’irait pas ! Entre l’image et le voyage il y a ainsi un certain isomorphisme, longtemps rejeté par la pensée occidentale.

 

jJ : L’occident n’aurait fait que projeter ses images sur des lieux visités ?

Ryozo Hiyama : La modernité a deux aspects : elle cherche la clarté et découvre le clair-obscur. Qu’elle réserve aussitôt à la poésie. Au XVIIIe siècle, Hiroshige a dessiné Eido, la cité de Tokyo. Le tourisme est devenu une passion japonaise à la même période. Hiroshige dessinait chaque quartier dans une sorte d’itinéraire touristique. Ce qui m’intéresse là, c’est qu’on assiste à la construction d’un point de vue, mais dans la liberté de ce que l’on voit. En occident on construit le concept de ce qu’il faut voir, au Japon, on façonne la perception. C’est une grande différence ! On indique dans le point de vue un cheminement possible du voir, mais pas ce que l’on voit. La mise en valeur de la perception au Japon ne pouvait que s’accompagner de la valorisation du voyage. En occident la question de la perception a été laissée dans la nature. En réalité, la perception est d’abord culturelle. Elle est à la fois culturelle et primitive. C’est cela que les japonais ont inventé : les techniques de perception, le faire percevoir comme on veut.

 

Ki no Tsurayuki 2jJ : Le voyage est-il le vrai lieu de l’image ou de la littérature ?

Ryozo Hiyama : Il existe une littérature écrite en langue Kana, système japonais basé sur 50 syllabes phonétiques, qui s’est développée très tôt à côté du système chinois, intégré comme écriture du pouvoir et des hommes. Or le premier texte écrit en Kana est un récit de voyage. Ecrit au Xe siècle par Kino Tsurayuki, il l’a été sous un pseudonyme de femme : les femmes n’avaient pas le droit d’écrire dans l’idéogramme chinois. Cette écriture a donc trouvé l’une de ses premières grandes expressions dans le récit de voyage d’un homme déguisé en femme… Certes, avant l’écriture "kana", le recueil de Manyôshû,  compilé au début du VIIIe siècle, évoquait déjà le voyage. Mais associé à la privation : «J'ai laissé ma femme chez moi /  abaissez la montagne / car je veux voir ma femme».

 

jJ : Mais pourquoi justement un récit de voyage ?

Ryozo Hiyama : Dans ce type de récit, la question de la perception est au centre. Il n’y a pas de conceptualisation : Tsurayuki ne fait pas œuvre de géographe, il s’inscrit dans la perception du moment. On ne peut construire le concept tant qu’on est en contact avec l’inconnu. Car cet inconnu n’entre pas dans le système du concept, qui se construit dans la familiarité, donc dans l’après-coup du retour. À l'époque où Tsurayuki écrit son journal de voyage, qui décrit le retour à la capitale Heian (Kyoto), une autre œuvre littéraire liée au voyage fut écrite, en kana aussi, vers 905 : "le conte d'Isé". Son héros, Ariwara Narihira, issu de la famille impériale, est écarté du pouvoir. Son voyage commence ainsi : «Il était une fois un homme qui avait décidé de partir en voyage vers l'Est, loin de la capitale, considérant son existence comme inutile.»  Il met en scène le paradoxe de la distance : plus il s'éloigne de la capitale, plus est présente son image. Présence imagée produite par l'absence du réel. Ce décalage entre distances objectives et subjectives n'est-il pas à la fois le propre de l'image et celui du voyage ?

 

jJ : Et le lien avec la littérature ?

Ryozo Hiyama : C'est aussi sans doute ce paradoxe qui nourrit la littérature japonaise. Il s'agit toujours de privation, le fond nostalgique du voyage est inchangé. Mais à l'époque de Manyôshû, l'absence restait absence, alors que chez Narihira, l'absence est présence sur un mode imaginaire. Notre héros compose d'ailleurs le poème d'un amour avorté : "La lune se cache : le printemps n'est plus le printemps d'autrefois, alors que moi, je reste inchangé." Mais le moi de Narihara est-il réel ? N'a-t-il pas inventé le moi inchangé en image ? Ce paradoxe fut reconfiguré au XVIIe siècle par Bashô, qui introduit le quotidien et l'historicité dans le voyage, pour inventer un autre paradoxe : l'éternel dans l'éphémère du quotidien. Le voyage devient la vie : la richesse comme effet de la privation. Or une nouvelle image du voyage est introduite au XVIIIe siècle : touristique si l’on peut dire -ou profane. On y pense moins en termes de privation que de richesse des spécificités régionales. Ainsi, le thème du voyage n'est pas seulement lié à la gestation de l'écriture japonaise : il revient toujours  avec le polymorphisme qui lui est propre. Je serais ainsi tenté de parler de l'éternel retour au voyage. 

 

 

 

Basho Matsuo (1644 ~ 1694), fut le premier grand poète de l'histoire du haïkaï (et du haïku). Il commença par écrire des hokkus, sur le mode de la plaisanterie, avant de leur attacher une plus grande importance et de se pencher sur l’esprit du haïkaï, sous l’influence Tchouang-tseu, « philosophe » chinois du 4e siècle av. J.-C., soutenant que la valeur véritable ne pouvait s’établir que dans l’inutile, sinon le futile.

Ki no Tsurayuki (紀貫之), 872 - 945. L’un des plus important rédacteur du Kokin Wakashū.

 

Images : Kino Tsurayuki, tirée d’une série de peintures des « 36 poètes immortels », anonyme, Xème siècle, Musée Guimet, Paris.

exposition Hiroshige, l’art du voyage, à la Pinacothèque de Paris, du 03 octobre 2012 au 17 mars 2013.

http://www.pinacotheque.com/?id=804

 

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 09:40

 

amelie.jpgAvouons-le tout de suite : j’ai adoré le livre lu, mais vraiment pas aimé la version papier… Un paradoxe, sûrement : je n’ai pas aimé le roman, et me demande encore comment il peut être possible d’en aimer l’interprétation… Mais après tout, la chose n’est pas si rare au cinéma, d’un chef d’œuvre tiré d’un mauvais bouquin… Encore faut-il comprendre en quoi l’élaboration sonore est supérieure à l’original… De l’original justement, que dire… La presse nationale l’a parcouru dans tous les sens pour lui trouver du sens. C’est bien : la messe est dite, on peut passer à table. De table, décidément, il est nécessairement question. Barbe bleue sans être ogre, aimait la chair après tout et sans rire, mordait dedans à belles dents. Et de philologie donc, Amélie ne peut s’en empêcher, plaisir régalien en quelque sorte, convoquant son lecteur pour ce genre de leçon qui faisait jadis la bonne fortune des jeux radiophoniques. Disons donc simplement que Saturnine cherche un appart… En colocation. C’est formidable la colocation. Et mieux encore quand on sait d’où vient le mot. Quand en outre la proposition n’est rien moins qu’habiter un hôtel particulier dans Paris, chapeau bas ! Au petit matin les candidates se pressent. Une affaire pareille, ça ne se peut pas –tout l’art de la fiction gît là. L’une sentence, l’autre, docte, assure que la belle sera prise, puisqu’elle est la plus jolie. Saturnine est donc prise, à défaut d’être éprise (pour l’heure, mais on sent bien que…). Et ne se soucie guère des rumeurs qui vont bon train autour du lieu où, avant elle, de nombreuses et jolies jeunes filles ont mystérieusement disparu (on connaît le compte exact). Enfin… mystérieusement… Bon, bref, Saturnine est jolie, cultivée, son hôte distingué et l’auteure, plus diserte que jamais, en profite pour déballer sous nos yeux ébaubis les trésors de la langue française (l’ouvrage se vend aussi en poche). Du bon goût, assurément, malgré ce côté camelot sympathique, ourlé de dialogues facétieux, s’achevant sur un final nécessairement consommé de bluette. Pour ses vingt ans (de carrière), Amélie Nothomb s’est payée le luxe, enfin, son héroïne, d’un dialogue qui n’a rien de socratique mais qui cependant, tout comme un dialogue socratique, s’achève dans l’inessentiel. A moins qu’il ne l’ait jamais quitté… Et c’est là que triomphe la version lue, tenant d’un bout à l’autre ce défi cosmétique -du grec ancien κοσμητικός, kosmêtikós, dans une acception ici plus franchement décorative qu’ordonnée- d’une fiction littéralement esclave de sa parure… C’est distrayant, et accessoirement inutile. Et c’est cet inutile que le livre lu ne cesse de pousser à son comble, à un point tel qu’une pareille interprétation vaut le détour : tant d’intelligence inutile, il fallait l’incarner ! La voix de Claire Tefnin, haut perchée souvent, adolescente, un rien suave, gamine, est sans pareille pour les fameuses leçons de philologie, voire d’anatomie digestive. Enjouée, espiègle, ce qu’elle a de succulent parvient à abolir les foutus bibelots qu’Amélie ne cesse de disposer autour d’elle, comme pour se rassurer dirait-on de… si bien savoir écrire.

 

 

Barbe Bleue, de Amélie Nothomb, Audiolib, août 2012, 1 CD-MP3, 2h40, ean : 978-2-35641-500-4

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