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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 05:21

chine.jpgMémoire de Chine. Mémoires plutôt, plurielles, fragiles. Mémoires enfouies, biffées, jamais révélées, risquées là pour tenter de recomposer l’imaginaire collectif d’une nation. Mémoires en forme d’hommage, superbe travail d’anamnèse, et d’identité, conduit par la journaliste Xinran autour de la génération de ses parents et de ses grands-parents, en forme de traversée du XXème.
Mémoire ambitieuse donc, résolue, rien moins que cela, à forcer la vieille «culpabilité» chinoise venue du fond des siècles, pour dire une autre histoire que celle des musées anthropographes… Travaillant au corps cette culpabilité surgie à la suite d’une réforme juridique qui, dès le IIème siècle, étendit la faute à la famille du criminel. Par parenthèse, cette idée de la responsabilité collective dans le droit pénal fut introduite en France en 1670 par le roi louis XIV, avant d’être abrogée.
Mémoire difficile, affrontant des siècles d’inhibitions savamment orchestrées. Travail de Mémoire plutôt que Devoir de Mémoire, scrutant avec force un passé ravagé par la Révolution Culturelle, revisitée aujourd’hui par toute une nation un peu trop prompte à se moquer des idéaux des générations précédentes.
Un travail de mémoire pour établir des vérités, les explorer du moins, dans un livre tendu en miroir à la nation chinoise, l’un de ces ouvrages que l’on aimerait voir surgir chez nous, à propos de « Nous »…
Les témoins proposés dans l’ouvrage ont ainsi plus de 70 ans. Des bandits de la Route de la Soie aux rescapés de la Longue Marche, ils confessent ce que furent leurs temps, marqués par l’un des plus grands événements du siècle : la Révolution maoïste.
Comme celui de la Longue Marche. Ouvert par le puissant témoignage de M. Changzheng, né en 1916, qui participa d’un bout à l’autre au périple, aujourd’hui disqualifié, nombre de jeunes chinois se demandant même si cette Longue Marche a eu lieu, et si elle fut vraiment aussi longue qu’on l’a prétendue : plus de 12 000 kilomètres…
A ces deux questions, les historiens répondent oui. Mais il vaut la peine d’entendre ce témoignage pour comprendre que loin de l’historiographie officielle, elle fut à bien des égards moins un événement fondateur qu’une tragédie pour les centaines de milliers de chinois qui y ont pris part.
Rappelons en à grands traits les moments. Dès 1933, le Guomindang mobilisait 1 millions de soldats pour attaquer chacune des bases rurales de la guérilla communiste et 500 000 supplétifs pour lancer leur attaque sur le soviet du Jiangxi.
A cette époque, le secrétaire du PCC, Qin Bangxian, se rallia à la stratégie de Li De (l’allemand Otto Braun), qui préconisait une attaque frontale du Guomindang. Attaque qui échoua : Otto braun ne disposait que de 100 000 hommes mal équipés et 30 000 guérilleros. Si bien que l’année suivante, l’Armé Rouge ne savait plus que faire, ni où aller. Les officiers, désemparés, ordonnèrent un repli désordonné, véritable fuite hagarde au gré de décisions contradictoires. Ainsi démarra la Longue Marche, en une fuite éperdue, incohérente, en incessants allers-retours, jusqu’en janvier 1935, date à laquelle, seulement, les choses s’organisèrent un peu mieux, Zou Enlai reprenant le commandement militaire tandis que Mao devenait son second. Un Mao qui ne devait pas y prendre part en fait, contrairement à ce que l’Histoire officielle martela pendant des années…
Rares ceux qui l’ont faite en entier, et à pieds : les officier montaient des chevaux.
Quelle vision ce témoignage nous offre-t-il alors, d’une marche insensée, folle à bien des égards, hallucinée et terriblement coûteuse en vies humaines. Ils furent des milliers à fuir leurs colonnes, errants, jetés dans les campagnes sans plus savoir que faire. Comme ces hommes venus du Nord du Sichuan, une région dans laquelle on ne mangeait pas à sa faim, et qui ne s’étaient enrôlés que parce que l’Armée Populaire promettait de les nourrir. Des femmes aussi, des enfants essaimés sur le bord des chemins. Et des milliers de disparus, des milliers d’égarés dans les franchissements douloureux des pics enneigés (le mont Jiaping culminant à plus de 4000 mètres, franchi dans tous les sens en allées et venues dispersées, ses sentiers jalonnés des morts des précédentes ascensions).  La pluie, la grêle, la neige, la glace, le froid, les steppes marécageuses, hommes et femmes épuisés, affamés, mangeant l’herbe des routes, les racines des buissons et le cuir de leurs ceintures, marchant souvent en une longue file de somnambules accrochés à la queue leu leu dans le brouillard. Des témoignages poignants, fascinants, une époque livrée sans fard à notre compréhension avec en arrière-plan une Chine surprenante, celle d’aujourd’hui, à scruter aussi résolument son Histoire.


Mémoire de Chine, de Xinran, éd. Philippe Picquier, janvier 2010, Collection GRAND FORMAT, 672 pages, 23,50 euros, ISBN-13: 978-2809701494

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 05:10

 

 

 

freedom-summer-copie-1.jpg1964. Les trois mois qui vont faire basculer l’Amérique : 959 gosses de riches vont adhérer au Summer Project, et descendre inscrire les noirs du Mississippi sur les listes électorales de l’état le plus réactionnaire de l’Union. 959 gosses de la Heavy League : Harvard, Yale, le M.I.T., plutôt libéraux politiquement, issues des familles les plus riches des Etats-Unis (c’était l’un des critères de leur sélection !), vont vivre chez l’habitant : les familles les plus pauvres des Etats-Unis. Ou dans des Freedom Houses, dans la plus grande promiscuité, qui vont très vite se transformer en phalanstère où la parole ne cesse de ciculer, où les sens ne cessent d’être sollicités, filles, garçons de bonnes familles soudain mélangés entre eux et avec les populations noires -et découvrir la liberté sexuelle. Ils vont se voir confrontés à l’extrême misère de populations toujours quasiment réduites à l’esclavage, en prendre la mesure, créer des écoles libres, des dispensaires libres, des maisons communes, et se heurter à l’extrême brutalité des blancs, que le KKK, toujours vivace, va déchaîner contre eux dans une haine totale. Libéraux, chrétiens, issus des familles les plus prestigieuses de l’Union, ils vont connaître la Terreur, vont se voir kidnappés, battus à mort pour une dizaine d’entre eux, se faire tabasser, le tout avec la complicité de la police de l’Etat cédant à l’arbitraire aveugle. Et moins d’un mois après leur arrivée, ils vont se radicaliser. Les courriers qu’ils envoient à leur parent en témoignent, alertant d’un coup par l’intermédiaire de ceux-ci, grands magnats de la presse, puissants capitaines d’industrie, l’opinion publique américaine (blanche) qui ne peut supporter de voir ses enfants battus à mort par une bande de fascistes furieux. De nouveaux volontaires débarquent, des communautés se forment, la rupture est totale avec leur ancien mode de vie et de pensée. Une grande partie des leaders de la contestation américaine va sortir du Freedom Summer. Trois mois. On kidnappe toujours, on bat toujours à mort, mais par centaines des journalistes descendent dans le Mississippi relayer les événements, faire une publicité énorme aux modes de vie expérimentés par ces jeunes étudiants blancs. L’Amérique n’en croit pas ses yeux. Une Nouvelle Gauche émerge, radicale, qui se rappelle soudain ses aînés communistes, réprimés dans le sang, se met à leur écoute dans ces communautés libres où l’on ne veut plus vivre comme avant. Les attentats à la bombe n’y font rien. Les volontaires restent et expérimentent dans la foulée de nouveaux discours politiques, culturels, idéologiques, un autre mode de vie sans classes, sans races, sans différences sexuelles. Et cette jeunesse réformiste au départ, idéaliste, met à bat non seulement le libéralisme américain, mais cette pseudo Gauche qui veut leur confisquer leur lutte. Ils étaient l’apogée du mouvement libéral américain, celui-ci s’écroule comme un château de cartes. Dans un an, le Black Power surgira. La violence change de camp. 1965 : les émeutes de Watts, à L.A., terrifiante réponse des blancs conservateurs qui enverront les chars dans les rues de L.A.

Il n’y a pas de changement possible sans violence révolutionnaire. C’est ce que nos volontaires ont appris.

Et c’est cette expérience qu’explore le livre. Une enquête sociologique menée des années durant. L’auteur a compulsé les archives, les lettres de motivation étonnantes de candeur au départ, et puis les courriers envoyés par ces gosses à leurs parents. Il a retrouvé les vétérans du Freedom Summer, a mené ses entretiens, décrypté les discours, les idées, les cultures, enregistré les trajectoires, les vécus, qui nous étonnent encore et nous éclairent sur ce tournant invraisemblable et la surrection de cette Gauche radicale. Trois mois. La création d’un réseau social à l’échelle des Etats-Unis, porteur d’un message qui allait transformer toute la jeunesse américaine. Trois Mois d'où vont surgir le féminisme, la contre-culture américaine, le mouvement hippie et les comités Viernam. Freedom Summer : le canevas d’une grande partie des mouvements des années 60.

 

 

Freedom Summer, Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, Doug McAdam, traduit de l'américain par Lélia Izoard, éd. Agone, coll. l'Ordre des choses, 474 pages, 26 euros, ean : 978-2-7489-0164-1.

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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 05:38
 
 
nous-les-negres.jpgTrois entretiens de 1963, avec une préface inédite d’Albert Memmi, posant d’emblée que les Noirs d’Amérique ont subi deux traumatismes : celui de l’esclavage, et celui de la décolonisation, mais oubliant le troisième traumatisme : celui de la décolonisation, qui n’aura été qu’une privatisation de la colonisation, et dont un pays comme la France porte toujours les stigmates.
Trois entretiens menés par Kenneth B. Clark, interrogeant des trajectoires individuelles, suscitant chaque fois un récit de vie, réticent dans le cas de Malcom X, souvent exaspéré par ce ton de conversation qu’il refuse à juste titre, contredisant Kenneth Clark pour le ramener à ce qui seul compte à ses yeux : l’état des lieux de la souffrance noire, quand Clark voudrait construire autour d’eux une sorte de mythe, en faire des effigies commodes derrière lesquelles dissimuler, justement, et la souffrance et la colère noire.
Trois courts entretiens qui livrent cependant les traits marquants de ces personnalités, Malcom X pugnace, inquiétant, rigoureux à l’excès, pesant chaque mot et dont on voit combien les deux autres le redoutent. Martin Luther King par exemple, prenant garde de ne jamais le critiquer ouvertement, et bien que Malcom X ne se prive pas de dénoncer en lui une démarche préjudiciable à la nation noire. C’est James Baldwin avouant que sans doute Malcom est le seul porteur du discours de dignité des noirs d’Amérique. Malcom X si radical quand on relit ces entretiens, dans sa volonté de faire sécession et d’engager avec lui les Noirs américains à rompre avec des blancs qui ne renonceront jamais à les enfermer dans leur souffrance et leur humiliation.
Trois trajectoires édifiantes sur cette Amérique qui n’a de fait toujours pas cessé de construire autour des noirs ses murs terrifiants. Malcom X avait sans doute raison, sans doute la lutte aurait-elle dû être plus radicale que ne le voulait Luther King. Reste le témoignage plus mesuré et superbement émouvant de Baldwin, évoquant la schize dans laquelle on verrouille les mentalités noires : ils étaient américains, oui mais, bien qu’ils étaient là par la volonté des blancs, et bien qu’ils ne pouvaient plus être ailleurs, là où ils étaient, les blancs n’en voulaient pas. Baldwin interrogeant une société capable de produire cinq agents de police battant une femme à mort dans les rues d’une grande ville : "cette société a accepté d’être monstrueuse". Superbe plaidoyer du même enfin, non pour contraindre l’état américain à s’engager moralement auprès des noirs, mais auprès de la nation américaine elle-même. "On ne peut pas survivre à tant d’humiliations sociales". Obama ferait bien de l’entendre de nouveau, tant la situation des noirs d’Amérique est restée douloureuse.
 
 
Nous les nègres, James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, entretiens avec Kenneth B. Clark, traduit de l’américain par André Chassigneux, éd. La Découverte, coll. Poche, mars 2008, 101 pages, 6,60 euros, ISBN-13: 978-2707154392.
 
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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 05:03
 
 
haine-usa.jpgLa moitié des électeurs américains va confier son destin à un républicain modéré (Obama), ou radical (Romney). Un vote de dépit titrait très justement aujourd’hui Libération. L’autre moitié n’ira pas voté. Elle sait qu’il n’en ressortira rien de bon pour elle. Elle sait que le calendrier électoral est l’une des formes qu’a prise dans le monde la liquidation de la démocratie.
L’électorat américain, lui, a franchement glissé à droite. Sous l’impulsion du Tea Party, largement télécommandé par les factions les plus extrémistes du parti républicain. On connaît la chanson : la France a voté Hollande, mais du bout des lèvres.
Les plus riches s’en félicitent. Qui vivent sur ce que les américains nomment désormais le sixième continent. Le leur, exclusivement, tandis que l’espace de la citoyenneté ordinaire, lui, s’est rétréci comme une peau de chagrin. Là-bas comme ici du reste : sitôt le vote dépouillé, nous ne décidons jamais de rien.
En réinstallant la haine et la peur au cœur de la société américaine, les républicains ne poursuivent en fait qu’un seul objectif : passer tout le pouvoir politique entre les mains du secteur privé. Partout on les entend vanter la supériorité intellectuelle et morale du milieu des affaires sur le reste des hommes : nous. Déjà leurs mercenaires (et ce n’est pas une image) s’affairent à liquider le peu qu’il reste de démocratie dans le monde.
La rationalisation de la haine, aux Etats-Unis, s’inscrit dans cette perspective. On brûle les livres désormais, on pend des effigies –non pas en Iran : aux Etats-Unis. Une atmosphère de curée s’est installée, vraie manifestation de cette alliance entre les intégristes chrétiens et les barons de la finance. Partout on entend les membres du Tea Party affirmer qu’il est grand temps de se débarrasser de ces déchets humains qui encombrent la société américaine : les gays, les enfants déficients, les handicapés sans travail, les chômeurs, etc. La morale intégriste ne s’embarrasse pas de nuances, la discipline économique en appelant à la discipline religieuse. Et partout bien sûr, le laissez-faire totalitaire du néolibéralisme se cherche des complices dans le camp démocrate. Et en trouve.
L’ouvrage de Nicole Morgan est sans doute par trop touffu, décousu, mal ficelé. Mais il montre bien cette continuité de la politique américaine, tous partis confondus, et son glissement réactionnaire aujourd’hui. Le zèle du Tea Party est constant. Ses moyens, énormes, décrits ici avec beaucoup de précision. Et sa vindicte, ahurissante : une déferlante continue de mensonges, de contrevérités, de fadaises abjectes. Comme celles de Michèle Bachmann racontant sans rire qu’elle a rencontré Dieu par deux fois et qu’à deux reprises, celui-ci lui a fait part de sa colère. Le fondamentalisme chrétien, on l’aura compris, s’est lancé à l’assaut de la nation américaine, ne cessant de réinterpréter les événements qu’elle traverse à la lumière d’une lecture débile des livres de l’Apocalypse et, pour plaire aux riches, travaillant au corps la mauvaise conscience des citoyens à l’égard des pauvres pour l’éradiquer enfin…
 
 
Haine froide, à quoi pense la droite américaine, de Nicole Morgan, Seuil, septembre 2012, Collection : H.C. ESSAIS, 254 pages, 19,50 euros, ISBN-13: 978-2021076226.
 
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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 05:23

 

 

ardenne.jpgLa passion de l’Histoire, incarnée. Comme une vérité intime, personnelle, charnelle. Comme un événement duquel on ne peut plus sortir. L’histoire de rapines des commerçants français par exemple, qui se sont jetés sur l’Afrique avec une seule idée en tête : devenir des nababs blancs. De La Rochelle, par vaisseaux entiers ils partaient s’enrichir sauvagement et Paul Ardenne, enfant de la Rochelle, ne pouvait pas ne pas réaliser ce que cela signifiait concrètement.

L’Histoire comme une sensation, physique. Avant que d’être une couleur, elle est tel champ de bataille et la terre retournée, où l’historien met genou en terre pour ausculter ses cicatrices. Pas d’Histoire sans ce lien intime aux événements. Voilà le lieu qu’il nous avoue superbement, n’ayant depuis lors cessé d’en vivre l’intimité : l’anfractuosité d’une roche affleurant sous la végétation, vestige qu’il faut à présent déterrer pour comprendre. Les ruines, vivantes d’un coup, surgies là, sous la main. C’est Paul Ardenne déambulant dans Berlin Est et voyant de ses propres yeux ce qu’il en coûte de fuir, les quelques mètres stoppés net par la ronce métallique. Ou ce Berlin du début du XXème, "qui grandissait à la vitesse d’une carriole, avec ses banlieues gorgées de ressources humaines". Lisez Berlin AlexanderPlatz, lisez Ardenne, vous comprendrez et cette passion et sa nécessité. L’humiliation sociale toujours recommencée, les rudes militants Spartakistes égorgés la nuit et puis Berlin envahit des décennies plus tard par l’herbe qui signe l’arrêt de mort du communisme. Paul Ardenne porte partout son regard chaviré. L’Afrique, toujours, depuis le commencement, une passion qu’il n’a cessé d’affronter. Storytelling poignant, celui de vivre, tout simplement, au creux d’un monde immense et habité de ses semblables. L’Histoire comme un destin personnel au fond, livrant le monde aux êtres humains. Un Paul Ardenne qui n’en oublie jamais le pathétique de nos vies, comme dans cette sortie de l’histoire sous la pression de l’âge ou de la maladie, évoquant Jean-Luc Nancy écoutant les battements de son cœur malade au plus fort de l’engagement en Irak. L’Histoire est poésie, au sens fort. Reconnaissant envers Jacques Valette qui lui a tout enseigné : la beauté d’être de ce monde.

 

 

 

L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne, éd. Le Bord de l'eau, coll. La Muette, septembre 2012, 154 pages 15 euros, ISBN-13: 978-2356871886.

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 05:40

drome.jpgOn voudrait pouvoir s'arrêter là.

 

Rester à la ferme du haut avec une vie dure et sédentaire,

Païens dans nos croyances toutes pleines des histoires qu'on raconte.

 

 

 

Ne plus s'entendre dire bougre d'âne de la ville.

 

 

 

 

 

Cependant, l'appréhension d'une mélancolie

à nulle autre pareille nous en détourne et nous demeurons à la ville pressés de nous perdre.

 

 

 

 

 

 

La Drôme des, tendresses -voyage au coeur d'un terroir, poèmes de Alain Cha^tre, photos de Dominique Errante, éd. Peuple Libre, 96 pages, ean : 9782907655187.

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 05:09

La Toussaint résonne désormais dans la discrétion d'un paysage sonore tout entier sous le joug du flux continu des bruits automobiles. Le reste du temps, l'on n'entend guère que le son "civique" de l'instrument municipal par excellence : la sirène des pompiers. Seuls semblent devoir survivre dans nos mémoires le clocher de Saint-Hilaire, ou l'église de Combray, prenant dans l'œuvre de Proust et pour l'éternité conscience d'elle-même dans "l'effusion de sa flèche"… Curieux, tout de même, combien le jour des morts ramène à nos mémoires l'existence exotique du terroir, qui semble ne devoir survivre que dans ces moments d'effacement...
Quand donc a eu lieu ce basculement de la culture sensible ?
Le langage des cloches rythmait les relations entre individus. Comment imaginer aujourd'hui leur puissance émotionnelle, la complexité des codes alors en jeu ? Comment comprendre le fonctionnement de la sonnerie communautaire comme marqueur symbolique des identités ? C'est tout ce système d'affects disparus - quand l'espace des sons était fragmenté et qu'il n'existait pas de bruits continus comme ceux de l'avion - que Corbin décrit magistralement dans son étude. La désacralisation de l'espace et du temps, le double système temporel du XIXè siècle (cloche contre horloge), le lent transfert d'émotion du rythme cosmique au temps civil… En lisant ce travail, on ne peut pas ne pas songer à l'étude non moins splendide d'Eugen Weber sur La fin des terroirs. Mais là où ce dernier posait le transfert du sentiment de la localité vers l'identité nationale, Corbin, très justement, parle de sa captation, la République n'ayant jamais cherché à l'éradiquer. Une étude splendide !

Les Cloches de la terre, de Alain Corbin, Broché: 356 pages Editeur : Flammarion (18 avril 2000) Collection : Champs Histoire Langue : Français ISBN-10: 2080814532 ISBN-13: 978-2080814531

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 05:09

 

 

nuit-chestov.jpgUne lecture de Pascal intelligemment problématisée sur son caractère profondément paradoxal, pointant sans concession l’embarras qui constitue l’horizon de cette œuvre, embarras qui est, à tout prendre, le seul lieu depuis lequel une pensée authentique  puisse s’énoncer.

Pascal comme Macbeth, voulait tuer le sommeil. Jugement monstrueux quand on y songe, dans l’esprit d’un penseur convaincu que seule l’insomnie guette en vérité celui qui fait vœu de rester éveillé… Aucun soulagement donc, dans cette philosophie du fragment, persuadée qu’on ne peut chercher de certitude que dans l’impossible, et que l’ineptie est le camp de Dieu…

Aucun soulagement dans cette philosophie poussant aussi loin qu’il est possible les pouvoirs de la Raison, pour l’humilier in fine, et s’amuser de ce qu’au vrai, personne ne s’intéresse vraiment à la vérité. « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir» (Pascal) –la Raison, aussi bien.

Quelle manière étrange, en effet, de suivre les philosophes que celle de Pascal, moquant Platon qui ne cesse d’ouvrir plus de chausse-trappes sous les prouesses de la Raison que de raison, pour offrir au final une voie royale au mythe. Le retournement auquel Pascal procède, nous dit Chestov, c’est de se monter en fin de compte indifférent aux idées, quand la Grèce antique, elle, ne savait se montrer indifférente qu’au réel.

L’autre paradoxe qui le retient est celui de la question du Moi, dont nous n’avons retenu que la haine apparente que Pascal semblait lui vouer. C’était mal le comprendre, affirme Chestov, quand Pascal ne s’en saisissait que pour tordre le cou à la morale, dont il voyait la place à l’étable, elle qui porte au plus haut point la haine du moi humain. Le moi est haïssable, certes, mais il est indomptable, affirme Pascal, comme un événement qui ne cesse de surgir, capricieux, irrationnel, et le seul à pouvoir dissiper la torpeur dans laquelle nous plonge la vérité mathématique.

Pascal lui préférait l’âme, ce moi infirme, infime, dont le salut est pourtant à ses yeux l’incarnation de toutes les absurdités admises…

On le voit, Pascal n’est pas de tout repos. Et ses pensées sont bien une description de l’abîme dans lequel nous plonge la nécessaire désobéissance au souverain autocrate : la Raison.

 

 

Léon Chestov, La nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal, traduit du russe par J. Exempliarsky, édition de l’éclat, coll. Eclats, août 2012, 128 pages, 8 euros, ean : 978-2841622887.

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 05:10
 
 
alain-1-.jpgLe prénom de Marie sur une tombe oubliée.
La vie de Marie. Le destin de Marie.
Longtemps j’ai imaginé ses petits rires d’enfants,
Ses soupirs de femme et ses rides à chagrin découvert.
Ah ! Dieu que le ciel me fait mal quand la terre est si bonne.
A-t-elle eu seulement toute sa part d’amour ?
Et son âme envolée vers les balcons du ciel, a-t-elle trouvé
Le repos dans la douceur des anges comme il était promis ?
Avant mon tour de silence et d’oubli, agenouillé à l’intérieur de moi :
Je vous salue Marie
   
 
   

Le Jardin des soupirs, poème de Alain Châtre, photos de Nicole Prival, éd. Peuple Libre, 1993, isbn : 978-2-907655-13-2

   
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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:44

 

morin-amour.jpgTrois termes qu’Edgar Morin tente de replacer dans la perspective du monde contemporain, comme les aubaines d’une vie que l’on pourrait ne pas perdre tout à fait –plutôt que réussir.

L’amour, comble de folie et de sagesse, capable de réveiller en nous ces états d’émerveillement et de ferveur que la poésie, jadis, savait allumer –on n’ose écrire, à le lire : dans le cœur des hommes.

Une morale donc plus qu’une sagesse, une visée qu’il faudrait savoir ménager, à défaut de l’éprouver. La seule à faire sens dans nos vies prosaïques. Une hygiène croit-on pouvoir ligne entre des lignes tout de même passablement mélancoliques, sinon pessimistes. Une hygiène qui consisterait à faire dialoguer en nous la hardiesse et la prudence, le détachement et l’attachement. Mais dont on ne voit pas comment, procédant d’une telle gymnastique, elle pourrait se déployer vraiment…

Une leçon de vie donc. C’est là tout le tragique du conseil, qui se risque à poser l’amour comme le dernier mythe que l’homme contemporain peut vivre, la dernière religion qu’il peut embrasser, le dernier rempart entre lui et son néant. Un pari en quelque sorte, quasi pascalien. Un risque. Un beau risque à courir…

Mais que l’on ne peut courir qu’à se laisser contaminer par la vérité de l’autre. La métaphore est forte, qui convoque dieu sait quel soubassement biologique improbable. Car où est-elle cette source que l’on pourrait dériver d’un simple effort curatif ? Elle se perd, douloureusement, dans les profondeurs d’un souci de pédagogue : espérez, il en sortira toujours quelque chose.

En attendant la révélation de découvrir que l’amour, seul, justifie nos vies, ainsi que l’affirmait déjà Saint Paul.

Mais derrière ce tragique du dernier rempart –le : je n’ai qu’un seul amour, il faut bien qu’il soit grand de l’insensé par trop conscient de son infortune-, il y a l’idée, amère, qu’il faut peut-être cesser de croire que l’on pourrait encore «civiliser» -(c’est le terme qu’il emploie)-, les hommes. « Soyons frères, nous dit Edgar Morin, parce que nous sommes perdus».Comme une dernière chance de construire quelque chose de beau entre nous, pour disparaître avec panache…

Etrange fraternité, étranglée dans la nasse de la subjectivité occidentale. Etrange appel à la compassion, à la miséricorde, devant le peu que nous sommes il est vrai… Etrange éthique d’infortune, qui se résume à deux conseils : éviter la bassesse dans nos vies, ne pas être méchant… Deux conseils inscrits déjà dans la morale paulinienne : quand on demandait à Saint Paul s’il existait une morale chrétienne, celui-ci en restait coi. Non. Je ne sais pas. Eviter la bassesse peut-être. Ne soyez pas méchant. Rien de bien nouveau, disait Paul. Vraiment. Une éthique de l’introspection donc, et de la compréhension. Que chacun scrute son cœur…

 

 

Amour, poésie, sagesse, de Edgar Morin, Points Seuil, janv. 1999, 96 pages, 4,50 euros, ean : 978-2020361958

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