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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 04:58

 

l-argent.jpgEn 2010, la hausse du revenu des patrons du CAC 40 se chiffrait à 34%.

La totalité des sommes échangées en 2008 par les milieux de la Finance mondiale représentait 74 fois le PIB mondial.

Le déficit français était de 90,8 milliards d’euros en 2011. Les avoirs français dissimulés dans les paradis fiscaux s’élèvent à 590 milliards d’euros, dont 220 appartiennent non à des entreprises, mais à des particuliers.

Il n’est même pas besoin d’évoquer ici les 3 millions de chômeurs, sans parler des fins de droit, des chômeurs qui se comptent par centaines de milliers mais sont exclus de cette comptabilité au prétexte qu’ils ont travaillé une semaine dans le mois, ou des "bénéficiaires" du RSA bien plus nombreux encore et des précaires, dont plus de 80 000 d’entre eux, bien que salariés, sont SDF.

Et encore moins des 811 000 enfants qui, aujourd’hui en France, ne parviennent à manger un repas protéiné que tous les 3 jours…

Et l’on voudrait nous faire croire que "nous" français, vivons au-dessus de nos moyens…

La mise en scène médiatique d’une société consensuelle convaincue qu’en effet, la rigueur est de mise, est tout simplement odieuse.

Tout comme il est odieux que l’argent, dont le plus grand nombre ne dispose pas, soit devenu la valeur de la réussite personnelle, qui plus est dans une République qui continue de tenir le discours du mérite !

L’argent est devenu asocial, alors que sa véritable fonction est sociale.

Coupé du corps social, il s’est mué en arme de domination pour la classe dirigeante, en particulier pour ce 1% de riches qui tirent leurs revenus de dividendes, non de salaires.

"Nous sommes dans une véritable guerre de classes", affirment les époux Pinçon. Mais nul ne veut le dire. L’idéologie de l’argent, grâce à des journalistes et des médias stipendiés, s’est lentement diffusée à toutes les classes sociales, y compris les classes pauvres, divisant les classes moyennes et laborieuses sur leur propre statut au sein d’une société de mépris où les riches ne cessent, décomplexés, d’exhiber leur fortune.

Au point que nul en Finance n’est choqué de cette collusion qui règne entre les milieux de la Finance et ceux du prétendu service de l’Etat, qui voit les membres des conseils d’administrations des banques présider aux destinées du Trésor Public !

C’est très simple au fond : Déficit et Dette Publique sont les armes utilisées contre le peuple pour l’asservir, quand il serait facile, s’étonnent les époux Pinçon, de revenir à l’équilibre budgétaire sans grand dommage pour la nation…

  

 

 

L'argent sans foi ni loi, Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Régis Meyrand, éd. Textuel, Collection : Conversations pour demain, août 2012, 112 pages, 12 euros, ean : 978-2845974449.

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 04:09

Disgrâce (Booker Price 99, le second qu’obtenait Coetzee) est paru en français au moment où ce dernier quittait l’Afrique du Sud pour l’Australie. Remarque qui n’est pas anodine, mais qui pourrait induire en erreur, car il serait navrant de réduire ce roman à celui de l'après apartheid. Mais certes, il l’est aussi, avec une audace incroyable qui plus est : Coetzee n’hésite pas à y pointer, sans la condamner (il n’en a plus la force), la violence aveugle du ressentiment qui transforme parfois les anciens esclaves en bourreaux. La grande campagne de réparation des préjudices s’achève ici dans le viol de la fille du héros, viol que nul ne songe à dénoncer, pas même elle, qui s’imagine qu’il s’agit du prix à payer pour continuer de vivre en Afrique du Sud…
Dans une écriture terriblement âpre, d’un scepticisme corrosif et cependant exempte de tout cynisme, Coetzee signe un texte très haut dessus de tout ce qui peut se lire aujourd’hui. Une écriture travaillée qui plus est dans le dessèchement de la langue anglaise, incapable de restituer la vérité de l’Afrique du sud. Ecriture du renoncement aussi, à l’image de son héros, quinquagénaire en proie aux affres de la passion, écriture encore qui ne s’exhibe pas dans les apories de la sincérité ou l’avilissement de l’aveu.
Lentement exclu du monde, le héros ne trouve refuge que dans son imaginaire, un opéra qu’il compose sur les derniers amours de Lord Byron. Mais il ne sait écrire qu’une cantilène presque monocorde, à l’exacte facture du roman au sein duquel la langue, superbement, semble vouloir s’éteindre.

Disgrâce, de John Michael Coetzee, traduction de Catherine Lauga du Plessis, éd. du seuil (poche), coll. Points Seuil, oct. 2002, 272 pages, ISBN-13: 978-2020562331

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 04:29

 

 

atlantide.jpgEncyclopédique, du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée ou la peinture, l’ouvrage se présente comme le vaste catalogue des interprétations du mythe de l’Atlantide. De Platon à Jurassic Park, ils ‘agit en effet moins d’en étudier les fondements que d’en explorer le corpus. Un corpus particulièrement éclaté, témoin de l’extrême vitalité du mythe. Les variantes mises à jour se révèlent ainsi tout à la fois signifiantes et savoureuses. Les auteurs parviennent même à exhumer de véritables bijoux de la science-fiction en rappellant à notre bon souvenir des auteurs oubliés, tel l’abbé Brasseur, que je ne connaissais pas du tout… Ce n’est d’ailleurs pas le mince charme de l’ouvrage que de nous donne découvrir, à travers des notules précises, la géographie littéraire de ce thème millénaire. Mise en perspective dans l’histoire, celle-ci témoigne d’une incroyable universalité. Tout à sa lecture vagabonde, le lecteur se laisse alors autant séduire par le pittoresque que le savant. Certes, l’on peut toutefois reprocher le parti pris d’un tel classement. L’entrée alphabétique produit une sorte de mise à plat qui n’aide guère à s’orienter intellectuellement. Subordonnée à l’ignorance, la lecture se fait vite hasardeuse, mais finalement, buissonnière. N’est-ce pas comme s’aventurer dans un continent inconnu ? Dictionnaire, guide, ce livre offre tout de même une formidable introduction aux mystères qu’il évoque, dont celui qui n’est pas moindre, d’une pareille production de continents perdus dans la littérature.

 

 

Atlantides et autres civilisations perdues, de A à Z, de Jean-Pierre Deloux et Lauric Guillaud, éd. E/dite, nov. 2001, coll. Histoire, 302 pages, 34 euros, ISBN-13: 978-2846080620.

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 04:48

 

les-ages.jpgQu’on se rappelle Œdipe, l’homme qui avait brouillé les âges, qui les avait mélangés… Figure de l’épouvante, celle d’une époque, la nôtre, engluée elle-même dans le brouillage des âges.

Pourquoi vieillir ? Quand aujourd’hui partout on nous affirme qu’il est possible, sinon souhaitable, de rester jeune…Faire ou ne pas faire son âge… L’impératif contemporain nous enjoint de faire jeune, à défaut de le rester. Curieuse existence que celle de parents qui ne souhaitent rien tant que leurs enfants soient en avance sur leur âge, quand dans le même temps ils égrènent le leur à reculons. Curieux âges de la vie professionnelle aussi, décortique Pierre-Henri Tavoillot, où Junior c’est trop tôt et Sénior trop tard… Qui plus est quand une récente étude révèle qu’on est Junior jusqu’à 30 ans, mais qu’on bascule dans le monde des Séniors dès 35 ans…

Nos vies s’allongent, mais se raccourcissent horriblement.

L’âge d’homme, c’est quoi ? Non sans malice, Pierre-Henri Tavoillot observe que dans les sociétés coutumières, l’adolescence durait trois jours. On était enfant et puis le lendemain on se réveillait homme. Quand dans nos sociétés, l’adolescence commence à douze ans et s’achève à trente… Qu’est-ce qu’être soi-même, dans ces conditions ? En attente longtemps, et puis à regretter déjà.

Stop aging, start living, relève-t-il de l'une de ces publicités dont la société américaine a le secret. Stop living… Car vivre quoi dans les conditions qu’elle étale ? L’idéal de rassembler en un seul tous les âges de la vie ? Garder la fraîcheur de l’enfance, la révolte de l’adolescence, l’autonomie de l’âge adulte et la sagesse de la vieillesse ? Ne vivons-nous pas plutôt, ainsi qu’il l’affirme, une époque de lutte des âges terrible, dont nous ressortirons tous bientôt vaincus ?

Dans cette conférences très ajustée, Pierre-Henri Tavoilot s’est mis en tête d’étudier la crise contemporaine des âges. Une crise qui, selon lui, est au fond celle d’un seul âge de la vie qui concentre tout le poids des contradictions sociales : celui de l’âge adulte. L’âge d’homme... D’où vient que nous ne sachions plus comment l’assumer ? D’avoir voulu si longtemps l’incarner seul, ayant retranché une moitié de l’humanité (les femmes), de son horizon ?

Avec justesse, Pierre-Henri Tavoilot observe la reconfiguration des âges de la vie dans nos sociétés contemporaines. Avant, les choses étaient simples : il y avait l’enfance, l’âge adulte qui dirigeait le monde, et la vieillesse. Mais aujourd’hui, on a rajouté l’adolescence interminable,  et rabougri l’âge adulte à sa portion congrue. Un âge qui rétrécit jour après jour comme une peau de chagrin face à l’élargissement phénoménal de la jeunesse, tout comme celui de la vieillesse. Rogné aux deux extrémités, déstabilisé, avec une vie de couple de plus en plus compliquée, une activité au travail de plus en plus restreinte. Un âge où personne n’a plus le temps de vivre pour soi, devenu celui des crises à répétition. Il serait même l’épicentre de la crise de l’homme contemporain, dans une société structurée par l’avenir, qui appartient à la jeunesse…

Les âges de la vie se sont ainsi reconfigurés sans que l’on sache désormais comment conduire sa vie, de la vie au berceau. Les réponses du passé ne valent plus : il fallait jadis de la sagesse pour que la vie prenne du poids, mais il n’y a plus de sagesse nulle part. L’adulte est un salaud. La phrase sent son Sartre, qui haïssait le monde des adultes, cet âge bourgeois…

Reste la question de l’identité narrative, si âprement vécue désormais. Qu’est-ce que raconter sa vie ? Cela a-t-il encore un sens ? Autre que le vide dans lequel le récit de soi tombe le plus souvent, s'il n'est porté par la peoplelisation des curées autofictives…

Peut-on alors reconfigurer les âges de la vie ? Pierre-Henri Tavoillot en fait le pari, qui donne des conseils à l’usage de tous : plutôt que de sombrer dans le culte de l’enfant, protégeons l’enfance : aidons-les à grandir. Et quant à l’âge d’homme, peut-être suffirait-il de ne pas oublier que la responsabilité, au fond, n’est pas le terme de la diligence humaine…

 

 

LE SENS DES ÂGES - UNE NOUVELLE PHILOSOPHIE DES ÂGES DE LA VIE, Pierre-Henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, 3 CD-rom, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX, août 2012, (27 août 2012), 24,10 euros, asin : B008KA6N7G.

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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 04:46

 

Lla-cassure.jpges éditions La Découverte publie, comme chaque année, son monumental état du monde. C’est toute l’actualité économique, politique, sociale, géopolitique qui est passée au crible cette fois encore, en minutieux dossiers accumulant les points de vue pour nous dresser le bilan non pas d’une année, mais d’une décennie au final, dont nous commençons seulement à comprendre les tenants. Quant aux aboutissants… Il semble bien qu’ils nous réservent encore quelques désagréables surprises dont les élites qui nous dirigent ont malheureusement le secret.

L’intérêt de cette édition réside cependant surtout dans l’effort de synthèse que Bertrand Badie a tenté. Nous naviguions à vue, ballottés au gré des crises et des révolutions, sans parvenir non seulement à nous imaginer un avenir, mais à en penser les origines. C’est chose faite : il y a une rupture. Oui. Une cassure : plus qu’un déchirement, nous vivons une vraie révolution réactionnaire, préparée de longue date et que personne n‘attendait, si ce n’est quelques décideurs privés qui avait jadis parié sur cette cassure et dont Badie ne parle pas. On songe ici au fameux rapport Shell 2000, publié quelques jours sur le net avant le tournant du siècle et qui avait fait un tel scandale que Shell l’avait aussitôt supprimé, en prenant soin d’en effacer toutes les traces informatiques. Un rapport qui annonçait cette cassure entre les élites interconnectées et les peuples, à genoux, tentés, selon ce rapport, par des solutions extrêmes de révolte. Il fallait donc s’organiser, entraîner des troupes inusitées, aux armements nouveaux, construire les digues intellectuelles qui allaient endiguer ces contestations inédites (Shell comptait alors beaucoup sur les médias et les journalistes pour y parvenir, cet ex contre-pouvoir…).

Nous y sommes. Pour les uns le capitalisme semble avoir rompu avec lui-même. C’est lui prêter beaucoup de candeur… La violence que nous subissons est bien dans sa nature, non ? A cette différence qu’aujourd’hui on le qualifie de nouveau de "sauvage"… C’est-à-dire sans frein. Là réside le nouveau des autres.

Car les prémices, ont les connaît. Les signes avant-coureur, la gentrification du cœur des villes, la montée en puissance du pouvoir de la Finance, la paupérisation galopante de masses toujours plus importantes. L’Allemagne elle-même est touchée, dont on nous rebat les oreilles avec son si beau faible taux de chômage, en oubliant de révéler la précarité qui s’est installée dans le pays.

Des signes dont Badie tente d’expliciter le terreau. Un processus de dépossession inauguré il y a une bonne cinquantaine d’année, quand les démocraties occidentales par exemple se mirent en tête d’imposer leur modèle démocratique dans le reste du monde, au mépris des expériences qui s’y faisaient jour. Quand la mondialisation jetait à bas les nations, et quand tomba le mur de Berlin et avec lui le débat des idées, qui allait connaître une régression sans pareille !

Désormais le libéralisme avait les coudées franches, rompant au passage avec lui-même pour accoucher du néo-libéralisme sordide qui nous écrase sous le joug de l’économie conçue comme seul modèle de pensée valide.

L’impératif économique a ainsi fini par faire triompher sa rationalité, anti-politique, anti-sociale, un absolutisme intellectuel débile, qui déboucha très vite sur la confiscation du pouvoir de toutes les souverainetés nationales et à l’intérieur de chacune d’entre elles, sur l’abolition du Peuple souverain . L’économisme… qui allait abolir l’idée même d’une histoire des nations et introduire la cuistrerie du management politique en guise de démocratie.

Ce qui articulait le social au politique, analyse très justement Badie, a été détruit. Exit la démocratie, en occident. Et face à cette montée des périls creusée par l’absence de toute pensée, on ne pouvait que prendre acte d’un inquiétant immobilisme politique, pour ne pas dire, comme Badie, de la montée en puissance d’un féroce conservatisme méthodique qui frappa soudain l’échiquier du pouvoir politique. La Gauche socialiste se rallia aux thèses libérales. Accréditant bientôt, sous couvert de la construction européenne par exemple, le décalage total qui s’est installé depuis entre la délibération nationale et les lieux de la décision politique. Qu’on se rappelle le référendum français bafoué par la représentation politique nationale. On assista alors à un déplacement des lieux du pouvoir, à travers la consolidation sans précédent des réseaux gouvernementaux, pour découvrir, impuissants, cette conjuration des logiques de connivences.

  

manif-espagneLa cassure est bien là, nous dit Badie : entre le social et le politique.

 

Mais face à cette cassure, une nouvelle critique politique se fait jour. L’exaspération des démocraties occidentales en est le signe. Exaspération face, d’abord, aux institutions et leur représentation politique. Vous avez bien lu : des représentations politiques liges d’institutions hors de tout contrôle populaire. Des institutions forgées par un personnel politique stipendié, qui protège en retour ces institutions si commodes pour son pouvoir.

  

Cassure donc, avec d’un côté l’exaspération sociale et de l’autre, la surdité politique.

  

Et bien évidemment, cette nouvelle critique politique qui se fait jour campe aussi sur des mécanismes bien rôdés. Contre le contournement des souverainetés nationales, comment s’étonner que cette critique soit soumise aux débordements populistes ? Désordonnée à Gauche, elle s’y pare d’un doux parfum de jasmin qui ne laisse pas que de réjouir.

Critique de la société elle-même donc, en marche, en construction, un worshop. A la gestion nécessairement hasardeuse : nous n’avons guère envie de nous faire récupérer… Critique de cette fumeuse démocratie des urnes, qui a prouvé combien le vote était contre-productif. Critique d’un système de représentation qui ne représente plus rien. Le contrat social aujourd’hui ? la politique n’en dérive plus.

Et cette cassure, pour la première fois dans l’histoire mondiale, touche à la fois le Nord et le sud. Le printemps arabe est la première révolution post-léniniste effectuée en dehors de toute organisation politique. Une révolution contagieuse. Voyez le Québec avec son printemps érable, les Indignés espagnols, Wall Street Occupy, Geração à rasca au Portugal, voyez en Israël où un mouvement comparable a mobilisé la population. Voyez Parme, où le mouvement Cinque Stelle a pris le contrôle de la ville. Certes des mouvements plus critiques que programmatiques. Mais c’est tant mieux : ils traduisent partout le développement de la critique citoyenne. Quelque chose est en marche, n’en déplaise aux tristes qui ne veulent voir dans les errements des révolutions arabes qu’un leurre. Quelque chose arrive, que nous accompagnons.

 

La cassure – l’état du monde 2013, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, éd. La Découverte, septembre 2012, 253 pages, 18 euros, ean : 978-2707173560.

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 04:37

bashoEntretien avec Ryozo Hiyama, chercheur, linguiste, sociologue, diplômé de l’université de Kéio et de l’EHESS,  ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale.

 

 

Joël Jégouzo : Comment thématiser la question du voyage à partir de l’expérience japonaise ?

Ryozo Hiyama : D’un côté il y aurait le voyage comme la recherche de son image dans un pays lointain, inconnu, qui n’est effectué bien souvent que pour confirmer cette image, et de l’autre, loin d’elle, la confrontation avec une réalité qui n’a pas encore d’image. Ce qui implique l’idée du chemin qu’on parcourt. En japonais il existe un mot pour cela : Tao Michi, qui signifie le chemin, mais comme lieu. Pour l’occident, le chemin n’est pas un lieu, mais le moyen d’aller d’un lieu à un autre. Différence énorme, puisque le moyen devient but au Japon. Du coup, ce qui importe, c’est de savoir comment marcher. Arriver à sa destination n’est pas important : le voyageur japonais ne marche pas droit, il zigzague : il vit le chemin.

 

jJ : Comment ?

Ryozo Hiyama : Matsuo Basho, poète «itinérant» du XVIIe siècle, voyageait pour écrire. Il pratiquait une poésie faite en groupe : le Maître commence, des disciples développent un thème proposé, le Maître poursuit en le changeant… Basho partait sur des sites connus et proposait d’affronter leur aura. Il construisait une tension entre cette image et ce qu’il vivait à ce moment, comme Autre de la temporalité. Basho a ainsi perçu l’infini autrement que Pascal ... C’est cela, le voyage : non seulement un déplacement dans un espace historique, mais une temporalité surgissant de côté. C’est quelque chose d’essentiel, ce rapport entre conscience de l’historicité et poids du moment du déplacement.

 

jJ : Vous établissez un rapport très net entre voyage et image…

Ryozo Hiyama : C’est à travers l’image que tout commence. L’image relie le connu à l’inconnu. Mais cette liaison se fait dans un clair-obscur. Ce n’est pas tout à fait clair parce qu’on ne connaît pas le lieu où l’on va, ni tout à fait obscur parce que sinon, on n’irait pas ! Entre l’image et le voyage il y a ainsi un certain isomorphisme, longtemps rejeté par la pensée occidentale.

 

jJ : L’occident n’aurait fait que projeter ses images sur des lieux visités ?

Ryozo Hiyama : La modernité a deux aspects : elle cherche la clarté et découvre le clair-obscur. Qu’elle réserve aussitôt à la poésie. Au XVIIIe siècle, Hiroshige a dessiné Eido, la cité de Tokyo. Le tourisme est devenu une passion japonaise à la même période. Hiroshige dessinait chaque quartier dans une sorte d’itinéraire touristique. Ce qui m’intéresse là, c’est qu’on assiste à la construction d’un point de vue, mais dans la liberté de ce que l’on voit. En occident on construit le concept de ce qu’il faut voir, au Japon, on façonne la perception. C’est une grande différence ! On indique dans le point de vue un cheminement possible du voir, mais pas ce que l’on voit. La mise en valeur de la perception au Japon ne pouvait que s’accompagner de la valorisation du voyage. En occident la question de la perception a été laissée dans la nature. En réalité, la perception est d’abord culturelle. Elle est à la fois culturelle et primitive. C’est cela que les japonais ont inventé : les techniques de perception, le faire percevoir comme on veut.

 

Ki no Tsurayuki 2jJ : Le voyage est-il le vrai lieu de l’image ou de la littérature ?

Ryozo Hiyama : Il existe une littérature écrite en langue Kana, système japonais basé sur 50 syllabes phonétiques, qui s’est développée très tôt à côté du système chinois, intégré comme écriture du pouvoir et des hommes. Or le premier texte écrit en Kana est un récit de voyage. Ecrit au Xe siècle par Kino Tsurayuki, il l’a été sous un pseudonyme de femme : les femmes n’avaient pas le droit d’écrire dans l’idéogramme chinois. Cette écriture a donc trouvé l’une de ses premières grandes expressions dans le récit de voyage d’un homme déguisé en femme… Certes, avant l’écriture "kana", le recueil de Manyôshû,  compilé au début du VIIIe siècle, évoquait déjà le voyage. Mais associé à la privation : «J'ai laissé ma femme chez moi /  abaissez la montagne / car je veux voir ma femme».

 

jJ : Mais pourquoi justement un récit de voyage ?

Ryozo Hiyama : Dans ce type de récit, la question de la perception est au centre. Il n’y a pas de conceptualisation : Tsurayuki ne fait pas œuvre de géographe, il s’inscrit dans la perception du moment. On ne peut construire le concept tant qu’on est en contact avec l’inconnu. Car cet inconnu n’entre pas dans le système du concept, qui se construit dans la familiarité, donc dans l’après-coup du retour. À l'époque où Tsurayuki écrit son journal de voyage, qui décrit le retour à la capitale Heian (Kyoto), une autre œuvre littéraire liée au voyage fut écrite, en kana aussi, vers 905 : "le conte d'Isé". Son héros, Ariwara Narihira, issu de la famille impériale, est écarté du pouvoir. Son voyage commence ainsi : «Il était une fois un homme qui avait décidé de partir en voyage vers l'Est, loin de la capitale, considérant son existence comme inutile.»  Il met en scène le paradoxe de la distance : plus il s'éloigne de la capitale, plus est présente son image. Présence imagée produite par l'absence du réel. Ce décalage entre distances objectives et subjectives n'est-il pas à la fois le propre de l'image et celui du voyage ?

 

jJ : Et le lien avec la littérature ?

Ryozo Hiyama : C'est aussi sans doute ce paradoxe qui nourrit la littérature japonaise. Il s'agit toujours de privation, le fond nostalgique du voyage est inchangé. Mais à l'époque de Manyôshû, l'absence restait absence, alors que chez Narihira, l'absence est présence sur un mode imaginaire. Notre héros compose d'ailleurs le poème d'un amour avorté : "La lune se cache : le printemps n'est plus le printemps d'autrefois, alors que moi, je reste inchangé." Mais le moi de Narihara est-il réel ? N'a-t-il pas inventé le moi inchangé en image ? Ce paradoxe fut reconfiguré au XVIIe siècle par Bashô, qui introduit le quotidien et l'historicité dans le voyage, pour inventer un autre paradoxe : l'éternel dans l'éphémère du quotidien. Le voyage devient la vie : la richesse comme effet de la privation. Or une nouvelle image du voyage est introduite au XVIIIe siècle : touristique si l’on peut dire -ou profane. On y pense moins en termes de privation que de richesse des spécificités régionales. Ainsi, le thème du voyage n'est pas seulement lié à la gestation de l'écriture japonaise : il revient toujours  avec le polymorphisme qui lui est propre. Je serais ainsi tenté de parler de l'éternel retour au voyage. 

 

 

 

Basho Matsuo (1644 ~ 1694), fut le premier grand poète de l'histoire du haïkaï (et du haïku). Il commença par écrire des hokkus, sur le mode de la plaisanterie, avant de leur attacher une plus grande importance et de se pencher sur l’esprit du haïkaï, sous l’influence Tchouang-tseu, « philosophe » chinois du 4e siècle av. J.-C., soutenant que la valeur véritable ne pouvait s’établir que dans l’inutile, sinon le futile.

Ki no Tsurayuki (紀貫之), 872 - 945. L’un des plus important rédacteur du Kokin Wakashū.

 

Images : Kino Tsurayuki, tirée d’une série de peintures des « 36 poètes immortels », anonyme, Xème siècle, Musée Guimet, Paris.

exposition Hiroshige, l’art du voyage, à la Pinacothèque de Paris, du 03 octobre 2012 au 17 mars 2013.

http://www.pinacotheque.com/?id=804

 

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 09:40

 

amelie.jpgAvouons-le tout de suite : j’ai adoré le livre lu, mais vraiment pas aimé la version papier… Un paradoxe, sûrement : je n’ai pas aimé le roman, et me demande encore comment il peut être possible d’en aimer l’interprétation… Mais après tout, la chose n’est pas si rare au cinéma, d’un chef d’œuvre tiré d’un mauvais bouquin… Encore faut-il comprendre en quoi l’élaboration sonore est supérieure à l’original… De l’original justement, que dire… La presse nationale l’a parcouru dans tous les sens pour lui trouver du sens. C’est bien : la messe est dite, on peut passer à table. De table, décidément, il est nécessairement question. Barbe bleue sans être ogre, aimait la chair après tout et sans rire, mordait dedans à belles dents. Et de philologie donc, Amélie ne peut s’en empêcher, plaisir régalien en quelque sorte, convoquant son lecteur pour ce genre de leçon qui faisait jadis la bonne fortune des jeux radiophoniques. Disons donc simplement que Saturnine cherche un appart… En colocation. C’est formidable la colocation. Et mieux encore quand on sait d’où vient le mot. Quand en outre la proposition n’est rien moins qu’habiter un hôtel particulier dans Paris, chapeau bas ! Au petit matin les candidates se pressent. Une affaire pareille, ça ne se peut pas –tout l’art de la fiction gît là. L’une sentence, l’autre, docte, assure que la belle sera prise, puisqu’elle est la plus jolie. Saturnine est donc prise, à défaut d’être éprise (pour l’heure, mais on sent bien que…). Et ne se soucie guère des rumeurs qui vont bon train autour du lieu où, avant elle, de nombreuses et jolies jeunes filles ont mystérieusement disparu (on connaît le compte exact). Enfin… mystérieusement… Bon, bref, Saturnine est jolie, cultivée, son hôte distingué et l’auteure, plus diserte que jamais, en profite pour déballer sous nos yeux ébaubis les trésors de la langue française (l’ouvrage se vend aussi en poche). Du bon goût, assurément, malgré ce côté camelot sympathique, ourlé de dialogues facétieux, s’achevant sur un final nécessairement consommé de bluette. Pour ses vingt ans (de carrière), Amélie Nothomb s’est payée le luxe, enfin, son héroïne, d’un dialogue qui n’a rien de socratique mais qui cependant, tout comme un dialogue socratique, s’achève dans l’inessentiel. A moins qu’il ne l’ait jamais quitté… Et c’est là que triomphe la version lue, tenant d’un bout à l’autre ce défi cosmétique -du grec ancien κοσμητικός, kosmêtikós, dans une acception ici plus franchement décorative qu’ordonnée- d’une fiction littéralement esclave de sa parure… C’est distrayant, et accessoirement inutile. Et c’est cet inutile que le livre lu ne cesse de pousser à son comble, à un point tel qu’une pareille interprétation vaut le détour : tant d’intelligence inutile, il fallait l’incarner ! La voix de Claire Tefnin, haut perchée souvent, adolescente, un rien suave, gamine, est sans pareille pour les fameuses leçons de philologie, voire d’anatomie digestive. Enjouée, espiègle, ce qu’elle a de succulent parvient à abolir les foutus bibelots qu’Amélie ne cesse de disposer autour d’elle, comme pour se rassurer dirait-on de… si bien savoir écrire.

 

 

Barbe Bleue, de Amélie Nothomb, Audiolib, août 2012, 1 CD-MP3, 2h40, ean : 978-2-35641-500-4

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 04:18

 

contre-Hitler.jpgNon, tous les allemands n’ont pas suivi Hitler, qui n’est du reste en rien l’incarnation du destin allemand. Certes, l'historiographie contemporaine a beaucoup relativisé ce jugement, les études contemporaines s'attachant à relever la responsabilité prise collectivement par les allemands dans cette période historique. Il n'empêche, l’association Liberté-Mémoire a entrepris d’arracher à l’oubli nombre d’ouvrages sur la résistance au nazisme, aujourd’hui introuvables. Créée par les époux Aubrac, François Bédarida, Germaine Tillon et Jean-Pierre Vernant, elle permet l’accès français à ce document à bien des égards capital, publié originellement en 1953 aux éditions Rowohlt. A sa lecture, on ne peut qu’être frappé, aujourd’hui encore, par sa nécessité. L’ampleur et les difficultés de la résistance allemande au nazisme nous étaient inconnues. Ou bien on en réduisait le sens aux quelques gestes individuels héroïques de la Rose Blanche ou des conjurés de l’attentat du 20 juillet 44. En dehors de ces faits savamment isolés, peut-être ne voulions-nous rien savoir. Sans doute (et encore) était-ce compréhensible en 45, la culpabilité du peuple allemand autorisant d’exiger non seulement la capitulation sans condition de son Etat et de ses forces armées, mais de toute sa population. Accessoirement, cette culpabilité collective «excusait» l’inexcusable : le bombardement de Dresde par exemple, tuant sous les bombes alliées et par centaine de milliers, la population civile. Notre histoire de l’Allemagne oubliait tout de même beaucoup que les premiers rapports de la Gestapo mentionnaient que le peuple accueillait la guerre de conquête sans enthousiasme. A plus forte raison ignorait-elle que près d’un million d’allemands avaient été arrêtés par cette même Gestapo, avant de périr, eux aussi, dans les camps. Très centralement, ce que cette étude remet en cause, c’est le modèle d'un mouvement unanime du Peuple allemand, orienté, mu par une théorie raciste réussissant à réorganiser tout l’ensemble du corps social. Il n’exista pas d’union sacrée entre les classes cultivées et la classe politique, ni moins encore entre la grande finance et cette fameuse armée de paumés, le Lumpen Proletariat des grandes villes industrielles. Pas de trait d’union entre les «bas-fonds» et «la haute société», pas de consensus autour de l'idéologie raciste et moins encore de la Solution Finale.

 

 

Une Allemagne contre Hitler, Günther Weisenborn, traduit de l’allemand et adapté par Raymond Prunier, préface d’Alfred Grosser, Kiron éditions du Félin, octobre 2000, 392p, nouvelle édition 2007, 9 euros, ean : 978-2866456535.

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 04:38

 

kershaw-copie-1.jpgBerlin, avril 45. Hitler visite les caves de sa nouvelle chancellerie et rêve devant la maquette que lui a construit l’architecte Hermann Giesler, de sa ville chérie, Linz, telle qu’elle devra surgir à la fin de la guerre, victorieuse.

Allemagne, année zéro. Une fin dans l’horreur. Inédite dans l’histoire mondiale, où les vaincus sont toujours parvenus à négocier leur reddition. Une fin dans la haine, de destructions sans précédent, de pertes en vies humaines effroyables, pour satisfaire l’hystérie de la terreur nazie.

Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière heure, les ordres sont donnés, transmis, exécutés. Les enfants montent au front. Leurs soldes sont versées, le courrier est acheminé, les bourses aux étudiants étrangers servies. Berlin, 1945. La radio fonctionne, les tribunaux jugent, l’administration se préoccupe de la santé des citoyens. Le 12 avril, quatre jours avant la victoire des Russes, l’orchestre philharmonique donne son dernier concert. Au programme, Wagner, le Crépuscule des dieux…La dernière semaine de l’agonie du régime nazi, le Bayern de Munich signe une victoire triomphale.

La guerre était perdue. On le savait depuis 44. Mais la machine gouvernementale fonctionna jusqu’à la dernière minute.

Quelles structures de pouvoir et de mentalités permettent une telle débauche de folie meurtrière ? Le régime nazi volait en éclat pièce par pièce, mais il tenait. On ne comptait plus le nombre de désertion dans l’armée, mais la Wehrmacht combattait. Et la police et les SS veillaient. Nuit et jour. Pour infliger aux parias de l’Allemagne nazie l’horreur la plus extrême, le régime poursuivant jusqu’au bout sa politique de terreur, de destruction , de meurtre, d‘anéantissement, jusqu’à l’implosion autodestructrices du commandement nazi. L’escalade des brutalités fut même exorbitant. Il n’est que de donner l’exemple des marches de la mort. Parfaitement inutiles, pas même conçues pour répondre à on ne savait quel plan, mais exécutées en gesticulations vaines et insensées, témoignant uniquement de la capacité du régime nazi à conserver intacte sa capacité meurtrière. La dévastation. L’horreur.

Les nazis ? Des fanatiques. Certes. Désespérés. certes. Une population qui, certes, vivait sous la coupe d’une terreur d’Etat sans précédent. Mais cela n’explique pas le zèle des fonctionnaires à faire tourner la machine.

Pourquoi le peuple allemand ne s’est-il pas soulevé contre un régime qui le conduisait à sa perte ?, s’interroge Ian Kershaw. Le cadre interprétatif du totalitarisme n’explique pas tout.

Parce que la société allemande a plutôt vécu en accord avec le régime nazi et que sa légitimité demeurait intacte ? Ce n’est pas une explication suffisante non plus aux yeux de l’historien.

Reste la question du Chef charismatique, Hitler. Tenant seul dans ses mains un pouvoir devenu quasiment magique. Sa personne est cruciale, explique Kershaw, pour comprendre une telle fin. Encore faut-il comprendre la structure charismatique du pouvoir mis en place par Hitler, cette chaîne de commandement qui faisait que la cour du Führer était un système de pouvoir qui avait confisqué tout autant la souveraineté du peuple que celui des institutions politiques, et où chaque subalterne était lige de son supérieur, qui lui-même ne tenait son pouvoir que de son chef. Aucune rationalité politique dans ce circuit.

Et sans doute faut-il aussi comprendre que le peuple allemand, conscient de la fin du régime nazi, avait plus à perdre à se révolter qu’à attendre sa fin, vivant dans l’anxiété plutôt que dans la rébellion.

Reste le problème de la routine administrative, la logique de cette machine, si parfaitement huilée par l’Allemagne nazie, et dont la rationalité ne traite pas de réalités mais de conformités. C’est cette logique de conformité qui permettra le monstrueux fonctionnement de l’administration de Vichy, envoyant sans état d’âme ses propres enfants dans les camps d’extermination, soucieuse, uniquement, du bon déroulement administratif des opérations…

  

 

 

La fin : Allemagne 1944-1945, de Ian Kershaw, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat, Seuil, coll. Histoire, août 2012, 665 pages, 26 euros, ean : 978-2020803014.

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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 07:36

 

 

les-employes.jpgL’ouvrage parut en 1929. Les nazis s’empressèrent de l’interdire. Et pour cause : le projet de Kracauer était rien moins que de tenter d’arracher cette classe sociale à sa narcose idéologique. Car Kracauer avait pressenti le rôle funeste que les employés, pris au piège de la fiction d’une identité bourgeoise, alors que par leurs conditions matérielles ils se trouvaient dans la même situation que la classe ouvrière, allaient jouer dans cette période de prise de pouvoir par les nazis, voire celui, fatal pour la nation allemande, qu’ils endosseraient après.

Trouble fête, Kracauer l’était au plus haut point lui qui, journaliste, refusait de n’être que l’observateur attitré de la société allemande et prétendait par ses papiers accéder à une intervention critique dans l’espace public. Trouble fête encore, il l’était du monde universitaire, bousculant son orthodoxie malingre pour produire une pensée qui fut saluée dès les premières livraisons de son enquête comme la plus innovante que les sciences sociales aient connue, bien que Kracauer y ait rompu avec toutes les règles de la pensée universitaire, refusant d’y voir là le moindre salut pour l’esprit.

C’est que, marxiste, Kracauer n’avait pas oublié que la première tâche du marxisme était de tenter de produire la conscience la plus juste possible. Marxiste, son intuition, un présupposé si l’on veut, s’avéra particulièrement fécond d‘affirmer cette certitude qu’avec la classe des employés, on était en face d’une fausse conscience. Que cette conscience qu’on leur fabriquait et qu’ils endossaient avec complaisance, ne pouvait que les entraîner à demeurer aveugles, sinon étrangers à la réalité concrète de leur vie quotidienne.

A la genèse de ce constat, des études statistiques montrant le hiatus existant entre les conditions de vie matérielles des employés –salaires, habitat, précarité, paupérisation, etc.- et leurs discours et autres pratiques culturelles ou usages de la ville.

La ville, c’est Berlin, ville par excellence des employés, marquée par leur culture, transformée par elle. Kracauer arpente Berlin dix semaines durant, de jour comme de nuit, se rend sur les lieux de vie, de travail, de loisirs des employés. Il lit leur presse, fréquente leurs cinémas de quartier, écoute leur radio, leurs musiques, voit leurs films, lit leurs romans, les fait parler, accède même à certaines correspondances privées, entrant dans leurs appartements, goûtant leur cuisine, étudiant leur cadre de vie, la décoration des appartements, des chambres, scrutant leur sociabilité, bref, avant l’heure, se livrant à ce que l’école de Chicago nommera plus tard l’observation participante.

Kracauer explore en outre les espaces culturels qu’ils s’approprient ou qui leur sont dédiés, observe cette culture de masse qui émerge déjà et qui l’intrigue tant, tout comme il ne cesse d’interroger la fonction du cinéma dans leur urbanité, allant jusqu’à fouiller la nature et la circulation des images de la vie, du cinéma à la presse papier, images d’une vie aseptisée, embellie, et dont le principe moteur semble d’être d’escamoter la réalité sociale. Kracauer ne cesse non plus d’étudier les idéologies véhiculées par les trames narratives, des conversations les plus anodines aux études les plus doctes. Il étudie ces instruments de distraction qu’on développe alors et dont il vérifie combien ils recouvrent la désolation qui règne parmi les employé. La culture et le sport pour horizon de soi, mais une culture faite pour mystifier une classe et lui faire oublier ce qu’il en coûte de s’asservir pareillement.

Car le constat qu’il fait est d’abord celui de la précarisation objective des employés allemands. Une précarisation que tous s’entendent à dissimuler, dissimulation qui elle-même ne cesse de révéler cette fausse conscience butée qui ne veut rien tant que prendre acte d’un prétendu clivage qu’il faut maintenir coût que coûte entre eux et les ouvriers…

Kracauer pose ainsi la diagnose d’un monde qui s’effondre et escamote cet effondrement. Le pire est à venir. Le pire viendra, il en est sûr. Il ne s’est pas trompé.

Mais son geste intellectuel vaut aussi pour sa singularité méthodologique. A l’intérieur de son analyse, Kracauer ne cesse de laisser affleurer de l’hétérogène. des bouts de dialogue dont il ne sait que faire, des descriptions, des commentaires…. Le tout dans des agencements qui permettent d’esquisser des interprétations. Comme dans une sorte de collage expressionniste dont il faut ensuite explorer les sens qu’il peut prendre, incongrus parfois.

Face au désarroi épistémologique des sciences sociales, sa méthode s’avère payante. Ecrit mosaïque, premier du genre sans doute, Kracauer nous dit quelque chose de ces rapports difficiles que la théorie entretient avec l’écriture et ses modes d’appréhension de la réalité avec le réel. Il expérimente ainsi une stratégie littéraire sans équivalent à son époque, pour tenter de répondre aux apories inhérents à la sociologie. Contre les faits méthodologiquement purs qui constituent le socle des sciences sociales, bien commodes en réalité dans leur souci d’accueillir les concepts pour mieux leur répondre, il construit une sorte de réalisme intellectuel méthodologiquement hétérodoxe, qui reste certes une configuration intellectuelle déroutante, mais ô combien éclairante…

  

 

Les Employés, Siegfried Kracauer, éd. Belles lettres, coll. Le goût des idées, sept. 2012, 145 pages, 13 euros, ean : 978-2251200170.

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