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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 05:58

 

 

free-palestine.jpgLe problème de la poésie palestinienne, aux yeux de Mahmoud Darwich, a été cette contrainte qui l’obligea à se mettre au monde sans appui poétique. Déplacés dans l’espace du mythe avant que d’exister, les poètes palestiniens ont dû écrire dans la proximité du Livre de la genèse par exemple, "à portée de voix d’un mythe accompli". Mais à portée de cette voix-là, il y avait peu de place. Il leur fallut donc explorer d’autres espaces pour exister, plus éloignés de l’épopée biblique, plus familiers dans une certaine mesure : ces interstices du quotidien où ils tentèrent de récupérer leur légitimité esthétique.

Les poètes palestiniens vivaient à un moment de l’histoire où ils étaient privés de passé. Et devaient vivre comme s’ils commençaient à vivre, et surtout comme si leur passé était la propriété exclusive d’un Autre. Ou bien comme s’ils ne pouvaient disposer que d’une histoire éclatée. La métaphore Palestine, patiemment édifier au fil de l’œuvre de Mahmoud Darwich fut l’outil qui leur permit de se rapprocher d’une certaine essence des choses : la genèse du premier poème -dans le langage de Mahmoud-, ou la force de composer une présence humaine nouvelle. 

Mais dans cet espace de la métaphore qui était le seul espace possible, ils durent articuler en même temps un passé et leur présent, tous deux confisqués.

L’œuvre de Mahmoud Darwich fut ainsi non seulement l’élaboration d’une esthétique neuve, mais d’une esthétique qui ne pouvait désigner la métaphore Palestine et son horizon symbolique comme seul possible. Il lui fallait porter d’autres traces.

Des traces, on le voit, reconstruites après coup, qui ne pouvaient prétendre à aucun statut ontologique, et portaient les marques laissées par une action ancienne qui les avaient pour ainsi dire fécondées, ces traces n’existant que par rapport à cette autre chose dont les poètes ne pouvaient disposer que dans l’ordre de la représentation. Un ensemble de traces indécises, labiles, tenant autant de la réalité sensible que de l’ordre symbolique.

Une marque psychique aussi bien, ligne d’écriture dans laquelle marcher ensuite, énigmatique présentation d’une chose absente que Mahmoud Darwich exprime parfaitement, saisie dans son enfance même et son rapport à cette terre qui n’existait plus.

Une trace jamais acquise donc, commandant de combler toujours ce fossé qui s’ouvrait sous leur pas entre l’imagination et la vérité. Car où commence la mémoire de la Palestine, où commence son imagination ? Et entre cette mémoire refusée et son imagination, dans quelle empreinte allonger le pas ?

Il faudrait, là, donner pour écho à ce questionnement un dialogue de Platon, le Théétète, où le problème de l’empreinte se pose dans le cadre d’une réflexion plus large sur le rapport entre vérité et erreur, fidélité à la réalité ou à l’imagination. Il faudrait relire la métaphore du bloc de cire dont use Platon, aux yeux duquel l’erreur est un effacement des marques : le peuple palestinien serait-il dans l’erreur du fait que l’on ait tant pris soin d’effacer toutes les marques de son histoire ?

La métaphore déployée par Platon compare les âmes chacune à un bloc de cire. Chacun ses qualités, ses possibilités, ses résistances. Un bloc où imprimer les sensations, que la connaissance peut convoquer par le souvenir, mais… quel souvenir convoquer, quand ce qui ne peut être rappelé a été effacé ?…

Entre la mémoire et l’oubli, entre la connaissance et l’ignorance, entre la vérité et l’erreur, ce serait donc là que reposerait la mémoire palestinienne. Car au sens de Platon, elle ne pourra jamais construire aucune fidélité du souvenir à l’empreinte.

Elle est ainsi comme un pas mis dans la mauvaise empreinte… ont décidé ceux qui n’ont pas perçu que cette empreinte poétique construite par Mahmoud Darwich était, bel et bien, une mémoire palestinienne authentique.







La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 05:11

 

zizek-copie-1.jpg

Pourquoi Shakespeare est-il si contemporain ?, se demande Žižek . A cause de la mélancolie d’Hamlet, si comparable à la nôtre, celle de devoir vivre dans un monde duquel a disparu l’expérience collective de la Joie.

Dans cette étude, l’approche est psychanalytique. Mais elle en déborde le cadre et l’intérêt, interrogeant chacun sur un sujet qui lui est proche, celui du désir, de l’intention, quand celle-ci en particulier précède son objet.

Dans son analyse, la figure du mélancolique apparaît comme s’incarner dans la perte du désir sur l’objet, parce qu’à force de l’avoir précédé, on a fini par égarer les raisons qui le faisait désirer.

Mélancolie tragique, sinon comique, dans cette présence des objets soudain indifférents à nos errements. Ils sont bien là, mais le sujet ne les désire plus. C’est en cela que la mélancolie s’inscrit dans la structure même du sujet moderne, nous dit  Žižek. Et c’est sans doute pour contrer cet égarement que ce même sujet se tourne vers l’interdiction, comme seule digue capable de maintenir le désir vivant.

Mais ne peut se déparer d’une impatience à posséder… Non plus que de l’inquiétude dans laquelle nous jette le désir de l’autre.

Juliette : Pourquoi suis-je ce nom ? Au lieu évanoui d’être, ignorant de quoi tu me remplis, quel objet je suis pour toi ?

L’identité symbolique du sujet est toujours historiquement déterminé par une constellation idéologique. Juliette sait la force de cette interpellation idéologique. Mais voilà qu’à vouloir briser cette force, elle bascule, et ne sait plus de quoi elle est remplie symboliquement : son être entier est désormais soutenu par l’incertitude de ce qu’il est pour l’autre. C’est, commente Žižek, l’espace même du sujet hystérique que cette destitution subjective.

Est-ce là où le monde contemporain nous a précipité ?

Que le désir soit hystérique, Lacan nous l’avait appris. Il est le désir de rester un désir, ne désirant au fond rien tant que son insatisfaction. Mais résister à saisir l’objet ? S’il détermine ce que nous sommes, comment le pourrions-nous ?

Bien que nous sachions que sa possession nous affectera d’une manière incontrôlable, car il est comme un intense petit morceau de réalité qui circule partout, qui partout provoque d’intenses investissements libidineux. Juliette en sait quelque chose, qui l’éprouve, en explore l’étrange statut, et l’impasse, jusqu’à devenir elle-même un espace formel vide.

 

Lacan & ses partenaires silencieux, Slavoj Žižek, traduction Christine Vivier, éd. Nous, Coll. Antiphilosophique, octobre 2012, 152 pages, 20 euros, isbn : 978-2913549777.

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 05:24

 

 

darwich.jpg"J’ai appris que la terre était fragile. J’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu"…

Cinq entretiens, dont quatre traduits de l’arabe et un de l’hébreu. Mahmoud Darwich s’y livre pleinement, racontant son enfance, ses racines, la terre de ses ancêtres donc, dans sa vérité concrète de tourbe et d’humus pris dans la succession des saisons. Une histoire des corps tout aussi bien, les mains enfouis dans le giron de la terre pour en tirer leur subsistance. De matières qui font corps. Et de poésie, dans ce lien unique où cette histoire se lie, insufflée par le verbe.

Mahmoud Darwich parle d’un lieu disparu entièrement, le village où il est né rasé par les bulldozers israéliens, la terre interdite de son enfance réfugiée à Beyrouth, son village natal rayé de la carte.

Mahmoud Darwich raconte ce lieu dont la disparition le contraignit à déposer ses pas dans ceux d’une Histoire plus vaste que la sienne propre, et le témoin qu’il devint, pointant l’étranger comme l’une des désignations du moi, désormais.

Il raconte cette passion depuis lors, chevillée à même la part intime qu’on lui a dérobée, dérobant à son tour elle-même à l’amour la trêve des corps acharnés à être.

Il raconte comment s’est construite lentement sa vision de l’Autre, qui ne pouvait être que lui-même, et comment cette vision de l’Autre palestinien qu’il était désormais fut broyée méticuleusement par la machine scolaire et médiatique du ghetto du vainqueur.

Mahmoud Darwich raconte ce cheminement des peuples poussés en diaspora, qui ne sont que des cheminements d’étrangers découvrant soudain la force des mots. Sa poésie, qui rendit lisible pour les deux camps la terre palestinienne.

Mais, ayant accompli sa terre dans sa langue, Mahmoud Darwich refuse de la réduire à la souffrance d’une géographie perdue. Sa poésie s’est certes instituée comme le point de vue imprenable sur les cendres palestiniennes, il serait absurde de l’enfermer dans le seul horizon des mots. Que le désespoir prenne corps, littéralement, ne peut suffire. C’est pourquoi Mahmoud Darwich refusa toute sa vie d’enfermer la Palestine dans sa seule textualité. Il refusa de la transformer en cimetière poétique : on peut combler l’absence du lieu par le recours à l’Histoire, ou en le déplaçant vers l’horizon mythique qui l’a façonné à bien des égards, reste ce battement plus profond que rien ne peut dépasser.

Aux victimes victorieuses hérissées de têtes nucléaires Mahmoud Darwich a remis sa poésie et cette métaphore qu’est devenue la Palestine : don d’une force universelle, d’une présence humaine nouvelle qui ne peut pas n’être qu’espérée. Il en va de notre commune humanité. La force du poète Mahmoud Darwich aura été de conférer à la Palestine sa légitimité esthétique qui pointait non pas la poésie comme ultime solution, mais l’humain, qui est la terre même de tout récit. Il a fait de la Palestine la métaphore de notre devenir, du devenir du monde, rien moins. Là où nous pouvons nous rejoindre.

 

 

 

La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.

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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 05:01

 

 

liogier.jpgRaphaël Liogier, qui dirige l’Observatoire du religieux à Aix-en-provence, pointe dans son essai un horizon que nous aurions tort de méconnaître pareillement, comme de simplement rabattre sur le traditionnel racisme de l’extrême-droite. Car ce qui se fait jour est un nouveau populisme, à l’échelle européen qui plus est, affermissant ses réseaux à cette échelle inquiétante, et dont le ciment fédérateur est l’islamophobie. La lutte contre la prétendue islamisation des sociétés européennes, bien que les chiffres recensés en Europe le démentent, constituant au fond le seul programme commun de ce populisme agressif, l’islam extrémiste lui servant d’intégrateur négatif qui autorise les alliances les plus contre-nature. Des nouvelles alliances qui déplacent le centre de gravité de la vie politique française pour l’aspirer vers ce trou noir, sinon la bête immonde qu’évoquait Brecht, du populisme.

Dans cette ambiance paranoïde, le mythe de l’islamisation est maintenu artificiellement en Europe, quand partout ailleurs dans le monde recule l’islam radical !

Mythe comateux donc, mais aux anecdotes efficaces, quand on songe par exemple à celles rapportées sur les banlieues françaises qui seraient acquises aux causes religieuses extrémistes, quand dans le même temps l’on tait obscurément la montée en puissance des néo-évangélistes dans ces mêmes banlieues…

Certes, l’adhésion à l’Islam comme religion y trouve une place nouvelle depuis que la République s’est désengagée de ces territoires. Car l’Islam s’y réalise comme un repère moral en particulier, qu’il est piquant de voir nos intellectuels dénoncer quand dans le même temps, les mêmes expliqueront que partout ailleurs dans le monde, reconstituer sa vie cultuelle ne peut être perçu que comme un signe positif socialement. S’agissant de l’Islam, non. On ne veut retenir que cet islam dont les musulmans eux-mêmes disent qu’il est un islam sans Islam, une idéologie de substitution qui en outre ne concerne, ainsi que les statistiques des Renseignements Généraux l’indiquent, qu’une infime minorité de convertis en France !

Mais non, aux yeux de nos commentateurs patentés, le Musulman est partout le même, une sorte de Bolchevik au couteau entre les dents, quels que soient les pays, les coutumes, les traditions, les sociétés, les cultures… Le même partout qui, par un effet fantasmatique, porte sur la scène européenne la mort de sa culture…

Un terroriste donc, nécessairement, comme Merah l'était alors que Breivik, non, et ce malgré les réseaux populistes aux discours haineux qu’il relayait…

Un terroriste parce que le Coran serait un bréviaire de haine. Et ce bien que le Coran ne prône aucun modèle politique et qu’il soit en effet, comme la Bible où l’on massacre allègrement, un texte historiquement situé…

Mais peut-être ne s’agit-il pour cette Europe décidément décevante, que d’exorciser dans la haine du musulman le spectre de se propre mort civilisationnelle, et dans le repli identitaire qui la menace, de clore son horizon temporel sur l’idéale nostalgie de sa puissance perdue ?

  

 

Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 05:03

zero-de-conduite-copie-1.jpg"Regarde où je respecte

 

Une immense tendresse les entraîne vers le monde

 

Le temps passe, le temps est peut-être déjà passé

 

Ne pleure pas mon cœur mon enfance est en toi. Intacte."

(Montrigaud, janvier 91) 

 

 

 

 

 

 

 

 

image : Zéro de conduite, de Jean Vigo.

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 08:43
 
islam-drapeautricoloreUne véritable obsession collective… Les musulmans chercheraient à submerger le monde, à dissoudre les identités nationales, à corrompre l’Europe… Une vraie conspiration… L’Europe serait rien moins que menacée d’une acculturation musulmane…
Raphaël Liogier, qui dirige l’observatoire du religieux à Aix-en-provence, a enquêté sur cette paranoïa.
Voyons l’angoisse démographique. Les musulmans seraient trop nombreux. Mais les chiffres témoignent du contraire : ils représentent moins de 4% de la population européenne. Et c’est… la Russie qui compterait le plus fort pourcentage de musulmans en Europe !
Lé déferlante migratoire ? Prenons un pays comme la France : les valeurs sont restées stables malgré les politiques volontaristes du précédent gouvernement…
Prenons alors le taux de natalité : la fécondité des musulmans d’Europe est aujourd’hui quasiment identique à celle des non musulmans…
Pas de Jihad nataliste donc… Et dans le monde, partout on observe l’alignement des taux de natalité des femmes musulmanes, du Maghreb en particulier, sur celui du modèle occidental…
Qu’en est-il de leur situation en France ? Il faut d’abord avouer que les sources françaises ont longtemps été farfelues : l’administration comptabilisait par exemple les ressortissants d’origine turque comme "musulmans"… Si bien qu’en France une belle pagaille s’est installée, les chiffres oscillant entre 3,5 et 6 millions de musulmans…
L’INED s’est efforcé au sérieux, en se basant sur le seul critère religieux, découvrant qu’après tout, ils ‘agissait d’une religion… L’institut comptabilise ainsi 2,1 millions de musulmans en France…
Bien évidemment, ce chiffre n’a bénéficié d'aucune couverture médiatique.
Pour la plupart, ces musulmans sont français et sont musulmans par conviction religieuse, comme d’autres sont réellement catholiques et non "catholiques sociologiques"…
Certes, mais quid alors du nombre incalculable de conversions que la France enregistrerait ?
Les RG ne dénombrent que 1600 conversions dites "identitaires" en France, susceptibles de véhiculer un discours politique.
1600… A ce titre, il faudra attendre des siècles cette fameuse islamisation de la France !
Et quant à la situation mondiale, c’est le christianisme qui enregistre le plus grand nombre de conversions annuelles… Faut-il s’en méfier ?…
Prenons encore cet autre bout de la lorgnette : la visibilité de l’islam en France. On dénombre 90 mosquées et 1962 salles de prière dans l’hexagone, pour une population forte de 2,1 millions de fidèles. Par comparaison, il existe 3000 lieux de culte pour 1,1 millions de protestants…
Alors pourquoi cette paranoïa ? (à suivre : une vraie réflexion doit s’engager sur la montée de ce nouveau populisme en Europe, qui transcende allègrement les clivages Gauche-Droite).
 
 
Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.
 
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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 05:28

 

economistes.jpgPublié en juin 2012, ce petit opuscule entendait combattre le passage en force de la fameuse règle d’or européenne, consistant à maintenir à perpétuité des budgets équilibrés. Une stupidité au regard des centaines d’économistes signataires de la Charte des économistes atterrés, qui interdira par exemple le moindre investissement stratégique, doublé d’un scandale, car radicalisant les principes néo-libéraux qui nous ont pourtant conduit à la faillite. Un Pacte qui, en outre, ne contient pas une ligne sur le comportement des milieux de la Finance, pas un mot sur l'incongruité d’une Banque Centrale Européenne à qui l’on interdit de financer directement les déficits publics. Rappelons que ces déficits sont financés sur les marchés privés, lesquels ne font que nous prêter l’argent que la BCE leur a nanti (le nôtre donc), à des taux inférieurs à 1% tandis que ces mêmes banques privées nous re-prêtent notre argent à des taux oscillant entre 3,5% et 10% !

Rien, toujours, dans ce pacte, sur l’accroissement des inégalités sociales, chômage, précarité, etc., rien sur les cadeaux fiscaux qui ont gonflé les niches et vidé les caisses publiques, rien sur les paradis fiscaux qu’on nous avait promis de combattre, rien sur les transitions écologiques nécessitant de très forts investissements communautaires, rien : c’est-à-dire une cécité volontaire révoltante.

L’analyse de nos économistes ne s’arrêtent pas là. Décryptant les éléments de langage complaisamment relayés par une presse servile, ils répondent clairement aux questions qui ont soit-disant légitimées ce Pacte : le manque de discipline budgétaire est-il réellement à l’origine de nos difficultés ? Les Etats européens laissent-ils filer leur déficit pour financer un modèle social obsolète ? Mais… observent-ils : avant 2008, c’est-à-dire avant la crise financière, la Dette Publique n’augmentait plus en Europe !

Ce Pacte, au fond, inscrivant dans les Constitutions sa règle intangible, n’est rien moins qu’une attaque en règle des fondements de la Démocratie en Europe, restreignant de fait comme une peau de chagrin les espaces de délibération, marginalisant les Peuples pour leur soustraire leur souveraineté et confisquer le pouvoir politique, sous couvert d’expertise économique, entre les mains de techniciens issus pour la plupart de la Finance privée…

Que faire face à une telle résolution coercitive ? Douze propositions sont exposées, connues de longues dates, depuis la restitution à la BCE de son rôle à la renégociation des taux éhontés pratiqués par les banques privées sur nombre de pays européens. Douze propositions qui commencent de rencontrer un écho certain y compris dans les rangs des libéraux eux-mêmes, Habermas, naguère partisan du Traité Constitutionnel, dénonçant enfin cette marche forcée de l’UE dans la voie post-démocratique au terme de laquelle, c’est tout simplement la Démocratie qu’elle aura enterrée.

  

 

 

L’Europe maltraitée, Les économistes atterrés, éd. les Liens qui Libèrent, juin 2012, 142 pages, 8 euros, isbn : 9781020900005.

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 05:25

chris-hedges.jpgCar la seule vraie question reste de savoir pourquoi la social-démocratie n’a pas voulu éviter le désastre auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et dans lequel nous a précipité l’économie néo-libérale.

Chris Hedges en étudie la trahison aux Etats-Unis, qui viennent d’élire un républicain modéré. Pourquoi donc les démocrates ont-ils renoncé à leur fonction morale ? Passant au crible toutes les institutions, des universités aux centres d’art, qui constituaient les territoires d’expansion de cette élite, son constat n’est rien moins qu'affligeant : toutes ont succombé à l’appât du gain, toutes se sont inclinées devant la Finance pour défendre désormais l’idéologie navrante du Capital dans son expression la plus crue. Naufrage volontaire des contre-pouvoirs de la presse, des artistes, si la grande entreprise a si bien pu démanteler l’Etat-Providence, c’est bien avec la complicité de cette élite, qui n’a pourtant pas renoncé aux éléments de langage qui lui étaient si chers, comme ceux de Justice par exemple.

Après avoir aidé à liquider la philosophie libérale attachée encore au take care, après avoir liquidé le socialisme historique, elle s’est attaquée à la liquidation de l’Etat-Providence, à celle de l’indépendance de la Justice, à celle de l’idée de l’unité morale de l’espèce -le racisme anti-musulman qui déferle aujourd’hui sur la planète en est l’exemple le plus manifeste, qui transcende les anciens clivages Gauche-Droite.

Et de liquidation en liquidation, elle a fini par briser jusqu’à l’optimisme économique du libéralisme, faisant ainsi place nette à un profond pessimisme, sinon au cynisme amusé comme seule culture possible de l’espèce humaine…

L’Etat-Entreprise est devenu son credo. Ne reste que la sphère juridique comme ultime refuge de sa bonne conscience. La loi comme prétendu outil pour mener des réformes. Cette même loi qui a abouti, aux Etats-Unis, au pillage du Trésor Public au bénéfice de Wall Street !

Cette élite, observe avec justesse Chris Hedges, n’a cessé de se transformer en classe de courtisans qui n’ont rien d’autre à offrir que leur rhétorique creuse sur l’injustice, le mérite, le talent. Des courtisans enfermés dans des pratiques cyniques, artistes, cadres intellectuels grappillant les miettes du festin capitaliste, journalistes relayant complaisamment les mensonges de la propagande néolibérale. Silence radio sur la misère. Mais leur piété individualiste ne parvient même plus à cacher cette mièvrerie morale qui est leur marque de fabrique, tandis que leur spiritualité du "comment-je-me-sens-aujourd’hui" exprime à la perfection l’inutilité politique de cette élite progressiste.

Chris Hedges ne passe certes au crible que les trahisons du Parti Démocrate américain. Mais l’enjeu idéologique en dépasse les frontières : il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que les chômeurs sont en passe de devenir une vraie classe sociale !

"L’élite progressiste n’est plus qu’un appendice inutile et méprisable de la hiérarchie capitaliste", affirme-t-il. N’attendons rien d’elle en effet, son rôle historique est achevé.

Mais la mort de cette élite progressiste pose de vrais problèmes cruciaux désormais : les colères à venir ne pourront plus s’exprimer qu’à l’extérieur des institutions démocratiques par trop confisquées par ces élites, au mépris des règles de la civilité propres à lé démocratie libérale. Le déclin de l’élite progressiste inaugure au fond d’un contexte politique terrifiant, avec d’un côté l’Etat-Entreprise (voire l’UE comme Etat-Entreprise) démolissant bon gré mal gré les derniers vestiges de la protection sociale, et de l’autre les poussées identitaires populistes prêtes à jeter des nations entières dans leur délire national. Reste l’espoir surgi aux Etats-Unis dans la résurgence de la Gauche radicale qui a toujours été de tous les grands rendez-vous historiques des States, et en Europe, celui de la timide émergence d’une contestation populaire qui compte encore ses forces.

  

 

La mort de l'élite progressiste, Chris Hedges, traduit d el’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Futur proche, octobre 2012, 300 pages, 20 euros, isbn : 978-2895961505.

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 05:47

 

 

tchernobyl.jpg26 avril 1986. L’ex plus grave accident nucléaire se produisait à Tchernobyl. Vingt-deux ans plus tard, Emmanuel Lepage y est allé, pour en revenir avec ce poignant documentaire en Bande dessinée.

Jamais de blanc. Jamais de couleurs franches et moins encore primaires. Tout est délavé, marron, brun, gris cendré. Parfois, si, l’échappée d’une couleur vite rattrapée. Le tout comme enduit de fines couches de pellicules décollées. Tout a brûlé en 86. Les peaux, les bras, les jambes. Les gens n’étaient plus les uns pour les autres que des objets radioactifs. Leurs chairs détachées des os, les morceaux de poumon, de foie, recrachés par la bouche. Là-bas. On ne sait plus vraiment où. Abandonnant leurs maisons, grattant le sol, les poteaux, les palissades, griffant leurs noms d’une signature affolée. Là-bas : ce dont personne ne parle plus. Même si le nuage radioactif glisse encore, de case en case. Et ce rappel : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Italie, etc., avaient interdit la consommation du lait sur leur territoire. Pas la France. Alain Madelin affirmait alors : "Il n’y a aucun problème en France". Il ne fallait pas fragiliser la filière du lait. EDF ouvrait grand ses portes aux journalistes : "Il n’y a aucun problème en France", le pays le plus nucléarisé du monde par habitant pouvait dormir tranquille. Mais à deux jours de train de Paris, on évacuait par centaines de milliers les gens. Le baptême du feu de la fameuse Glasnost de Gorbatchev. Déjà les liquidateurs déshabillaient leur sacrifice. Combien furent-ils ? On ne saura jamais. Entre 500 000 et 800 000. Certains ont survécu. Ils touchent 67 euros de pension par mois. Emmanuel Lepage les a rencontrés. La thyroïde arrachée, leurs enfants difformes. Trois millions d’enfants devraient subir un traitement à vie. Beaucoup mourront avant d’arriver à l’âge d’homme. C’est aujourd’hui. Entre 1986 et 2004, plus d’un million d’ukrainiens sont morts des suites de l’accident. C’est aujourd’hui. Pas hier. Et demain donc. D’autres meurent déjà. Encore. Toujours. Tchernobyl. Des artistes se sont installés tout près du périmètre interdit. Emmanuel Lepage est membre de leur association. Ils témoignent. La zone autour d’eux est décharnée. Défigurée. Désagrégée. Partout traînent des carcasses d’animaux abattus par l’armée. Contaminés. Mais des paysans sont revenus habiter leur terre. Malgré le crépitement des compteurs Geiger. Sur la grand place de Tchernobyl trône toujours la fête foraine. La grand roue grince toujours au vent. Partout règne l’illusion d’une région sous contrôle, avec ces hommes en uniforme qui tentent de donner le change, quant tout échappe tellement à l’homme.

  

 

Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Futuropolis, octobre 2012, coll. Albums, 168 pages, 25 euros, isbn : 978-2754807746.

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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 05:16

 

banlieue-change.jpgCes territoires équivoques dont on ne parle qu’à l’occasion des événements tragiques qui les animent, ne semblent plus faire problème aujourd’hui, tant le silence est assourdissant autour de ce que les banlieues vivent.

L’essai publié sous la direction de Régis Cortéséro tente de faire le point sur leur situation réelle, sous un titre optimiste : la banlieue change. Mais le livre refermé, on ne comprend pas vraiment ce qui a changé dans ces banlieues, sinon qu’abandonnées à elles-mêmes, ses habitants tentent désespérément d’inventer de nouvelles solidarités. Et certes, parce que la France se paupérise, ce qui change vraiment en banlieue, c’est que l’extrême misère qui s’est installée en France a renouvelé l’espace de l’habiter populaire, transformant les banlieues en un gigantesque système de solidarités locales : des solidarités qui, exclusivement ancrées dans l’espace territorial de la banlieue, conditionnent une logique de socialisation "enfermante". Que ce soit sur le marché de l’éducation comme sur celui de l’emploi, la banlieue joue plus que jamais contre ses habitants, l’effet de nasse complotant à plein. Ce qui change, donc, pointe un horizon sinistre, de construction d’une morale étrangère aux jeux sociaux du reste du pays, où l’ethnicité devient le seul support possible de construction identitaire, tout autant que de revendication politique. La politique de mixité ayant par ailleurs pitoyablement échouée –la ségrégation est revenue au galop dans les quartiers mixtes, les architectes de l’Etat ayant appris a posteriori qu’on ne pouvait pas fabriquer de la mixité par simple frottement avec des populations mieux intégrées, seule l’action Publique pourrait peser sur cette évolution catastrophique, à la seule condition de ne pas laisser intacte la trame de la domination sociale. Mais voilà qui est illusoire dans un pays qui, par tradition, postule une société ignorante confrontée à une administration savante. La quadrature du cercle en quelque sorte : il faudrait pouvoir écouter la banlieue, mais l’écouter aujourd’hui, c’est d’abord accepter de s’exposer à sa colère et en libérer l’énergie…

 

 

La banlieue change !, de Régis Cortéséro, éd. Le Bord de l’eau, coll. Clair et net, oct. 2012, 230 pages, 20 euros, isbn :

978-2-35687-197-8.

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