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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 05:27

 

 

winicoot.jpgL’ouvrage est technique, plutôt qu’inscrit dans on ne sait quelle philosophie de la vie, voire compulsion à la sagesse new age recyclant tout texte ouvert à l’expérience de soi en bréviaire d’une assomption laborieuse.

Centré sur une réflexion autour de la notion de transfert en psychanalyse, il intéresse l’analyste dans le cadre de la cure.

Et pourtant, à dévisager la vie de chacun, son adresse intime, pointant dans cette capacité à être seul l’un des signes les plus objectifs de la maturité du développement affectif, il intéresse au-delà, assez semble-t-il, pour justifier une parution grand public.

Mais pour le lire dans cette perspective, il faudrait commencer par le soustraire à sa visée clinique. Le reconstruire pour tout dire, comme l’exploration de l’un de ces moments de silence où l’on redoute autant d’être confronté à soi qu’à autrui.

Être seul face à soi, être seul face à autrui. Être seul face à autrui, dans le silence qu’une gêne perturbe, celle, peut-être, du manque que l’on ne sait combler ne sachant comment être sans le secours de l’agitation collective, sans le recours à la construction sociale de soi.

Être seul face à soi, non dans la complétude feinte du narcissique qui ne parvient au fond jamais à être seul, mais dans la quiétude d’une relation au moi apaisé, comme s’il y avait, là, au delà, en deçà, sans trop que l’on sache où à vrai dire, cette présence différée qui réchauffe et console, sans que l’on sache bien non plus de qui, de quoi elle est la présence, en soi.

Oublions que Winnicott en fait la capacité à affronter la scène primitive. Oublions la clinique.

Comment être seul, qu’il s’agisse de soi comme devant tout autre ?

Curieux petit bouquin au demeurant, multipliant les approches, sérié en chapitres tout autant incisifs que déliés en innombrables digressions, comme incapable lui-même de se concentrer sur son objet, tournant autour, se reprenant, mendiant le secours d’une référence, l’appel, par exemple, à Mélanie Klein dont l’ombre rassurante vient projeter sur la méditation de Winnicott un espace de certitude.

La capacité à être seul ne serait-elle qu’une digression, parenthèse insoutenable de ces moments où l’on ne peut, où l’on ne doit, où l’on ne sait ni être seul ni avec autrui ?

Ce n’est que lorsque l’enfant est seul qu’il peut appréhender sa vie personnelle, affirme plein de bon sens pédagogique Winnicott. Nous y souscrivons d’emblée. Mais est-ce être seul que cette capacité à l’être ?

angelico.jpgWinnicott décrit cette solitude comme "un état sans orientation", où l’être s’ouvre d’un coup à une expérience toute "instinctuelle". Que faire de ce vocabulaire, de cet "instinctuel" jaillit d’on ne sait trop quelle pulsion ? Que faire de cette pulsion, de ce moment où sa venue s’impose en nous comme réelle et seule vraie expérience personnelle ? Une pulsion ? Je comprends bien, oui, que dans cette solitude, je ressente ce qui m’envahit comme m’étant propre plutôt que d’un autre, ou d’un lieu qui ne serait pas le mien. Pourtant… Winnicott affirme également que "l’état de solitude est un état qui (paradoxalement) implique toujours la présence de quelqu’un d’autre". La mère, évidemment. Et dont l’introjection maintiendrait de bout en bout la possibilité d’être seul. (En prenant garde que cette introjection ne recouvre pas tout, au point de se muer en pathologie, comme dans l’orgasme de l’extase que convoque Winicott). La mère donc, sa présence indicielle plutôt, marque, trace, mémoire, on ne sait trop. Pouvoir être seul donc, plutôt que l’être. Dans cette présence confiante, différée, asymétrique sinon dissymétrique, de la mère qui peut ne plus être, là, inaugurale pourtant, qui fait que l’on n’est plus jeté là (Dasein) dans le monde puisqu’elle a précédé ce jeté.

Pouvoir être seul, accueilli d’une certaine manière, lové dans notre humanité commune peut-être, qu’elle tient à bout de bras, que son amour tenait à bout de bras, dans cette bienveillance et cette intimité du giron de la mère sans devoir échanger quoi que ce soit pour y tenir, puisqu’elle nous tient déjà…

J'ignore au vrai où se cache cette possibilité en moi, présence fantômatique où la nécessité de se présenter "par" soi-même au monde (être son propre soubassement, "sub-jectum", tout autant que le "stand and unfold yourself de la deuxième réplique du Hamlet de Shakespeare) prend corps ("stand", du dispositif fantastique de l'ouverture du Hamlet, encore). peut-être cette humilité peinte par Angelico dessine-t-elle au fond l'horizon où penser cette solitude si singulière de l'être seul ?







La capacité d'être seul, Donald Woods Winicott, éd. Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, octobre 2012, 108 pages, 6,60 euros, isbn : 13 978-2228908160.

Image : Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins (détail) - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 05:20

 

halimi.jpgEdition revue et augmentée, mais toujours aussi pessimiste quant à nos chances de rompre avec la contre-révolution néolibérale qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde.

Monumental, l’essai de Serge Halimi explore les soubassements de cette réussite. Comment a-t-on pu en arriver là ? Les détenteurs du Capital en furent eux-mêmes les premiers surpris. Au cœur de l’ouvrage, la trahison des clercs, des médias et de la Gauche socialiste accompagnant la longue transformation idéologique de la mondialisation depuis les années 1980, relayant sans vergogne les publications de l’American Enterprise Institute de Washington. A Gauche, les clefs habituelles semblaient ne plus pouvoir expliquer le monde contemporain. On jeta donc aux oubliettes de l’Histoire le communisme, le socialisme, puis le keynésianisme enfin, pour se convertir à l’utopie des marchés. Il y avait bien certes ces crises, mais elles n’étaient que des soubresauts nécessaires : demain tout ira mieux, les marchés sauront de nouveau se réguler… C’est aujourd’hui encore le discours de la Gauche socialiste. On a sauvé les banques, démantelé la protection sociale, les services publics, et le Déficit Public est devenu l’arme fatale destinée à paralyser socialement notre société.

Les élites ont abandonné les ouvriers à la haine sociale pour ouvrir nos sociétés aux clivages racistes. Le paysage qu’elles ont construit est sinistre : les fonds de pension ont remplacé les chefs d’entreprise et les agences de notation les gouvernements.

"Les réformes néolibérales ont métamorphosé les collectivités humaines solidaires en syndics de petits propriétaires", affirme très pertinemment Serge Halimi. Et de tenter de comprendre comment tout cela s’est construit : logement, éducation, retraites, les trois piliers du combat néolibéral de ces vingt dernières années, qui ont introduit de véritables changements anthropologiques pour rendre la servitude volontaire agréable et installer le marché dans les esprits.

A-t-on en effet assez relevé le prix de cette révolution immobilière que la France a connu ? L’accession à la propriété transformant des millions de socialistes en bobos attentifs aux fluctuations du marché, le nez rivé sur la cote de leur bien…

A-t-on assez relevé ce que l’éducation était devenue dans un pays comme le nôtre où les frais de scolarité des études supérieures ont explosé, livrant les étudiants aux banques créditrices, amenant ces dernières à peser sur le choix des filières, pour éliminer de notre horizon les humanités, si peu rentables ?

Nous déployons désormais des solidarités dévoyées. L’heure est au découragement semble-t-il, à la défaite. Au basculement du monde, d’un monde dans lequel l’utopie a changé de camp. Certes, pense Halimi, des victoires ponctuelles sont possibles, mais "il faudra que tout change pour que quelque chose change"… Or les dégâts sociaux, idéologiques de cette contre-révolution néolibérale sont immenses : le capitalisme sauvage a libéré le populisme réactionnaire et transformé en panique identitaire le sentiment national. En outre, les médias sont désormais entre les mains des nantis, de Libé au Monde, qui tous sacrifient au réalisme de la Crise. L’anti-terrorisme a pris la place de l’anti-communisme et "la menace islamiste" est devenue l’ambition messianique de la Droite. Sommes-nous donc condamnés à vivre dans ce monde dans lequel nous ne faisons que survivre ?

  

 

 

Le grand bond en arrière : Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde, de Serge Halimi, éd. Agone, revue et augmentée, Collection : Eléments Langue, octobre 2012, 896 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2748900514.

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 05:39
 
malcolm_lowry.jpgDeux nouvelles introuvables de celui qui vitupérait contre la presse, agacé qu’on le prît pour un bon samaritain bourré et qui, quoi qu’il arrive, par-delà la culpabilité, l’alcool et les signes divers, tenait bon quand le monde se laissait, lui, gagner par une sorte d’hystérie.
Des leçons de Lowry, je veux bien ne me rappeler que ces successions d’orages alors que l’incendie couve sous sa maison et que les portes des prisons s’ouvrent en grand.
Lisez le donc, ne lisez rien d’autre et surtout pas ces Goncourt saupoudrés d’une philosophie maigrelette. Lisez Lowry qui égrène sans fin les incendies de la raison et qui, de cauchemars en cuites phénoménales, sait n’imposer aucune explication soutenable. Lisez Lowry, toute lumière devenue confuse, tenant bon vivre loin du mépris facile des cyniques aux dents élimés, tenant bon le cap de l’orage et des tempêtes que chaque être recèle. Lisez Lowry déambulant le long des routes fades, la foudre à portée de main pelée d’intelligence, quand bien même aucune intelligence ne se manifeste plus qui pourrait l’emporter sur la foi -en quoi reste la question de ce détraquement universel qui fait que l’esprit n’est peut-être pas la bonne manière d’affronter toute épreuve.
("La volonté, affrontée à son propre mal panique, incapable de se sauver toute seule", et "se surprend à croire à la grâce" M.L.)
Malcolm plonge dans l’océan, les vagues, avec répugnance, le rejettent vers le rivage, mais il a dégraissé sous l’écume abusive les frontières de l’univers romanesque. Peu d’écrivains en furent capables.
 Lisez-le donc, tout Lowry, et non uniquement sa grande tragédie lyrique, Under The Volcano (1947). Car il reste de lui quantité de textes où triomphe cette intrigante passion du réel qui l’animait tant, son écriture à son exigeant travail, toujours, et non obligeamment forclose sur quelque labeur stylistique sans espoir.
Lisez son œuvre comme un appel à la jouissance, exultant du désir sacré des corps dont la force animale ne s’accorde qu’aux mondes plus amples que ceux qu’on nous a faits.
Lisez cette œuvre singulière, pleine de ferveur renversant les usages du bien écrire, carnavalesque et mélancolique, ouverte sur une physique de la réplétion et non de l'anhélation penaude, telle celle d’un Ferrari.
Lisez-le, lui qui savait faire vraiment de la littérature un phénomène. Et lisez-le en anglais si vous le pouvez, pour savourer sa grammaire incongrue, ses élisions temporelles trouant de part en part un texte aux sursis impeccables. Voyez comme il sait travailler au corps les signifiants du discours littéraire, enchâsser les phrases, nuancer la syntaxe. Regardez ce qu’il fait du concept de mélancolie, du concept d’entropie dont d’autres usent à la va comme je te pousse.
le-feu-du-ciel.jpgCorps et âme, lisez Lowry, suez en lui ces gouttes qui montent au visage de l’agonie. Mâchez ses mots, si matériels qu’ils en percutent les corps et laissez-vous porter par le rythme de sa phrase, à bout de souffle logeant l’homme dans sa démesure.
Soignez les corps rédempteurs, ne vous effrayez pas des résonances cosmiques de l’œuvre. Jetez plutôt vos vieux romans, oubliez le fatras des littératures secondaires, leurs yeux prématurés ignorant que tout livre est un esquif embarqué dans un voyage qui n’a jamais cessé.
Lisez Malcolm balayant les opacités feintes de ces romans imbéciles qu’on voudrait nous faire prendre pour de la littérature quand ils ne sont que des reliefs abandonnés aux vivats. Ne soyez pas dupe, errez en sa compagnie titubante et face au désenchantement du monde, résistez à l'esthétique virulente du communiqué, à l’équivocité fascisante. Préférez la polyphonie fuyante, énigmatique, de Lowry : lui sait réellement explorer le malaise et le sentiment d'étrangeté que tout homme en exil de lui-même éprouve. Et si l’on vous raconte que c’est toujours au milieu des champs de ruines que l'homme goûte à la beauté, élisez plutôt les riens dont se soutient son œuvre que les fadaises des rédacteurs qui n’exhibent qu’une écriture au fonctionnement symptomatique d’une société gagnée par le fascisme.
Lisez Lowry, qui sait ce qu’il en coûte de réintroduire le jeu et la liberté dans un système romanesque au bord de l’asphyxie.
 
 

Le feu du ciel vous suit à la trace, monsieur ! Suivi de Le Jardin d'Etla, de malcolm Lowry, traduit de l’anglais par Clarisse Francillon, Geneviève Serreau et Robert Pépin, éd. Librairie La Nerthe, coll. La petite classique, nov. 2012, 56 pages, 7,50 euros, isbn 13 : 978-2916862347.

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 05:33

 

aeroport.jpg"Nous avons réussi !", s’exclamaient au petit jour les militants d’Heathrow.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de construire, tout de suite, des modèles de sociétés anti-autoritaires et résilientes face aux crises à répétition artificiellement entretenues dans les sociétés néolibérales pour étouffer dans l’œuf toutes nos espérances.

Sur les routes européennes, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont partis à la rencontre de ceux qui ont choisi de ne plus attendre et de vivre l’espérance. De ceux qui ont choisi de vivre leur utopie ou très simplement, une autre manière de penser, de manger, d’apprendre, d’aimer, de produire, d’échanger, de lutter.

Mines occupées en Serbie, villages rachetées dans la Drôme, partout des communautés se sont réinstallées pour refaire le monde et faire du monde contemporain un champ d’expérimentation concrète.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de réussir ici, maintenant, d’autres gestes, d’autres paroles, d’autres rencontres.

Londres. Aéroport international d’Heathrow. Les autorités britanniques ont décidé de raser des villages, des hameaux, des écoles, d’investir les champs, les bois, les collines pour tracer leurs pistes d’atterrissage géantes.

sentiers.jpgUne poignée de militants ont décidé d’investir les lieux pour y dresser un camp temporaire. L’info a percé jusqu’aux oreilles de la police bien évidemment. Qui est sur les dents. Un camp doit donc être dressé, dans la nuit, et pour dix jours. Un éco-village autogéré. Plusieurs milliers de personnes sont attendues. Pendant dix jours, il sera transformé en lieu de formation, de fête, de débats. Un autre monde est possible. Nous pouvons désobéir. Refuser leur monde. Trois personnes seulement savent exactement où ce camp sera monté. La police enquête, fouine, sans succès. Cent cinquante autres militants attendent l’info. Ils forment le "groupe terrain" et sont prêts à investir les lieux à partir de dix endroits différents. Ils attendent le signal et la localisation du lieu, qui leur sera envoyé par sms. Des camions attendent également loin d’Heatrow, leurs soutes pleines des chapiteaux qu’il faudra monter en un temps record, des cuisines, des sanitaires, des centaines de tentes qui vont recouvrir tout l’espace proposé à la destruction . Et chacun des cent cinquante militants du groupe terrain a en charge de prévenir des dizaines d’autres activistes disséminés dans Londres. Ceux-là sont regroupés par paires. Beaucoup patientent dans le métro. Chaque trajet est différent, les consignes sont claires : il faut partir dans la mauvaise direction, prendre la mauvais quai, monter au dernier moment dans la bonne rame. La police est sur les dents, partout, mais partout elle ne sait où donner de la tête. Des centaines d’activistes marchent déjà. L’opération Singe rugissant est déclenchée. Les barnums sont déchargés. La police reste sur les dents. Elle est partie dans la mauvaise direction dans une belle pagaille, tandis que les militants du groupe terrain montent déjà les chapiteaux. A l’aube, tout est en place. L’équipe média au centre, qui expédie déjà ses communiqués à la presse mondiale. Trois immenses chapiteaux sont en place, les cuisines fonctionnent, bientôt des centaines de tentes se dressent. Les militants d’Heathrow ont quatre objectifs : démontrer que l’empreinte écologique d’un tel camp est dérisoire, se former théoriquement et pratiquement, construire un mouvement radical pour la justice climatique. Un système de quartiers forme la structure du camp. Au centre de chaque quartier, une cuisine, des sanitaires. Ils vont tenir leur pari et dix jours durant, sous les yeux de la police médusée, ils vont argumenter sur cet autre monde que nous pouvons construire.

pays_extramadur.jpgAilleurs, des collectifs rachètent des terres cultivables, mettent en culture des champs, des potagers autogérés, comme à Vitry-sur-Seine, au beau milieu du parc régional. C’est possible. Les utopies ont beau avoir été refoulées dans un monde invisible, elles existent et se développent, ici et maintenant. Partout ces pratiques se démultiplient. Partout on tente de repenser un nouvel ordre mondial. La sécurité ? On la repense ici dans un cadre coopératif. Isabelle Fremeaux et John Jordan ont suivi ces groupes, ces militants d’un autre monde, et nous donnent au passage pour feuille de route de relire l’histoire de la Révolution espagnole de 1936 - 1939, une révolution sociale sans équivalent dans l’histoire contemporaine, brutalement interrompue par les chars et les avions d’une réaction abjecte. Des milliers de villes, de villages, des millions d’espagnols gouvernés par des assemblées réellement populaires. Des grande surfaces agricoles, des pans entiers de l’industrie administrés en autogestion. L’anarchie, ce formidable mouvement populaire gérant alors la vie de millions d’espagnols qui avaient trouvé la force de se gouverner eux-mêmes. Une force enracinée dans une culture réellement populaire, parachevée par trois générations d’éducation et de construction d’un mouvement populaire de libération. Pour des millions de paysans, ce n’était pas une chimère utopiste mais une réalité de leur vie. La mémoire vivante des traditions du village, une longue histoire d’autogestion des communautés rurales, magnifique brèche dans l’histoire du monde contemporain.

Nous avons besoin de croire, d’espérer un autre monde, avant que le leur ne nous engloutisse pour nous digérer sauvagement.

  

 

Les sentiers de l'utopie, John Jordan, Isabelle Fremeaux, éd. La Découverte, décembre 2012, nouvelle édition, coll. Poches, essais, 387 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2707152183.

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 05:38

 

bidonville-nanterre.jpgDès les années 30, la France se mit en tête d’importer massivement des travailleurs issus de l’Empire colonial. Préférant les surveiller plutôt que les protéger, les ficher plutôt que de les aider à s’insérer dans la métropole. On créa ainsi immédiatement une police chargée de leur surveillance, la Brigade Nord-Africaine, qui opérait des rafles régulières pour alimenter ses fichiers.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées. Mais très vite elle développa un répertoire issu des colonies. Dissoute à la Libération en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée dès l’après-guerre pour surveiller durant les Trente Glorieuses ce sous-prolétariat colonial constitué de manière officielle, dans le plus total mépris du Droit français. Un sous-prolétariat "sélectionné" : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés, installés dans des garnis puis sur des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, où ils eurent le "droit" de bâtir leurs bidonvilles…

En 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces bidonvilles : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA.

On compta jusqu’à 90 bidonvilles en France, qui prirent peu à peu de l’importance, les laissés pour compte des Trente Glorieuses venant gonfler les rangs des travailleurs surexploités. Et bien évidemment, des unités spéciales furent mises sur pied pour anéantir toute tentative d’organisation sociétale de ces bidonvilles, ainsi que toute velléité de révolte.

abdelmalek.jpgLe sociologue Abdelmalek Sayad a étudié tout particulièrement les méthodes déployées par ces unités dans le bidonville de Nanterre, une colonie de près de 14 000 habitants en 1960 !

La surveillance administrative et sanitaire de ces bidonvilles était constante, mais en fait de surveillance sanitaire, la mission des brigades déployées sur le terrain était exclusivement répressive. Des unités de choc opéraient tous les jours pour harceler les habitants des bidonvilles. Il s’agissait d’encercler, d’enfermer, de terroriser des populations fragiles. Ces unités, dirigées par des spécialistes de la répression algérienne, dont la Brigade Z de Nanterre, appelée la brigade des démolisseurs, avaient importé les méthodes du quadrillage de la casbah d’Alger pour mieux cerner leur périmètre d’exaction : les portes des cabanes étaient numérotées à grandes coulées de peinture. Intervenant par surprise, elles entraient dans les cabanes quand cela leur chantait, fouillaient sans retenue, terrorisaient les populations. Mais il s'agissait aussi pour elles de paralyser toute vie sociale balbutiante, pour soumettre "la subversion nord-africaine", ainsi que se plaisait à le commenter Maurice Papon, en charge de cette répression et grand architecte de cette police d’exception. Elle détruisait ainsi tout commerce, café, salle publique, crèche, local social et toutes les solidarités visibles que les habitants des bidonvilles tentaient désespérément d’inventer. Les bulldozers entraient périodiquement défoncer le terrain et déposer des montagnes de terre battue devant les places qui voyaient le jour ainsi qu’aux carrefours stratégiques que les habitants réussissaient à percer. Des palissades étaient édifiées pour gêner la circulation à l’intérieur du bidonville, des chevaux de frise empêchaient l’accès aux secteurs soupçonnés d’abriter des leaders. Au plus fort de cette répression sauvage, on triait, on déplaçait, on incendiait et on assassinait les meneurs.

Cette répression a constitué, de l’aveu du chercheur Mathieu Rigouste, le laboratoire et les soubassements de la doctrine contre-insurrectionnelle française, synthétisée en Algérie : enclavement et harcèlement permanent, qui culminera le 17 octobre 1961, la Police mettant en œuvre le Plan DIT : Défense Intérieure du Territoire.

Après la Guerre d’Algérie, les bidonvilles seront rasés et leurs habitants logés dans les fameuses banlieues françaises. La Cité deviendra à son tour le lieu du transfert de ces dispositifs de surveillance mis au point dans les bidonvilles, et le marché public de la concentration et de la domestication des damnés de la Terre, où la France a poursuivi sa guerre coloniale.

L’Etat français aura ainsi institutionnellement prémédité sur un très long terme l’exclusion des damnés intérieurs, sinon leur meurtre. Aujourd’hui, avec près de 9 millions de pauvres, on attend toujours l’élan institutionnel qui viendra oser un geste d’humanité plutôt que la poursuite du traitement pénal et policier de la pauvreté traditionnellement privilégié en France.

  

 

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

La Double Absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Abdelmalek Sayad, Seuil, 1999, coll. Liber langue, 437 pages, 22,30 euros, ISBN-13: 978-2020385961.

Images : le bidonville de Nanterre dans les années 60.

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 05:37

alain-8.jpg"Si loin de la demeure

 

En tes yeux jade

 

Une blessure à ciel ouvert

 

Distrait ton objectif.

 

 

Du goût d'aimer

 

 

Je ne retiens que ton absence

 

Elle seule m'a espéré"

 

 

 

 

Alain Châtre, Peuple Libre, 1993. 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 05:16

 

Leila.jpgAutobiographie obstinée, ornée d’images intimes, familiales, exploration subjective de la diaspora algérienne en France.

Tlemcen, l’utopie humaniste des années d’avant la guerre. Les Hauts-Plateaux, la culture de la lentille, la ferme Langlois. Images triomphantes, mais bientôt ce n’est plus l’enfance dans les blés, mais la sale Guerre d’Algérie qui maraude. L’immigration ensuite, le Puy-en-velay, ici et là au gré de ses voyages, Leïla rencontre des algériens, dédicace ses ouvrages, voyage en France profonde, s’étonne de ce qu’il s’y trouve tant d’amis à l’accueillir. A Saint-Etienne, elle parle avec des ouvriers nord-africains comme on le disait dans les années 50, inscrits aux tableaux des mines. Qu’est devenue notre mémoire laborieuse de la mine immigrée ? Et celle de l’industrie automobile tenue à bout de bras par les travailleurs immigrés ? D’Eure-et-loire à Combray, partout des traces de cette mémoire algérienne refoulée. Partout en France des immigrés, des français d’origine algérienne, en Ardèche, en Auvergne, à Chenard, au bord de la Dronne, en Dordogne profonde. Leïla pousse, incrédule, des portes algériennes, de villes en villages, et raconte ces populations qui avancent à sa rencontre. Partout, dans les bus, les autocars, les trains, les cours d’école, partout des familles installées chez elle, issues de cette immigration incomprise, viennent à sa rencontre lui montrer leurs photos ou des images de carte postale de cette France des années 40, 50, 60, disparue aujourd’hui, qu’ils ont faite leur. Ici un vieil homme lui offre son journal de France, ouvrier de la fonderie de Longwy. Là une comédienne ses photos avec ses boucles à la manière assyrienne. Notre mémoire algérienne. Montluçon, un tour de France de cette mémoire biffée. Clermont-Ferrand, le cimetière Cronet avec son carré musulman. Des pages d’écriture offertes en souvenir ému, de celles, appliquées, qu’ils ont conservées dans ces cahiers d’écolier qui furent les leurs. L’école élémentaire française. Des vieux, des vieilles, Leïla explore son enfance française, ses souffrances, son mal-être, témoigne de ses amitiés, Malika la rebelle, dans sa maison d’Essonne.

 

 

Journal de mes Algéries en France, Leïla Sebbar, éd. Bleu autour, coll. D’un regard l’autre, mars 2005, 20 euros, isbn : 9782912019301.

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 05:01

 

enfants algeriens 1945L’essai de Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, ne porte pas directement sur l’histoire de la répression des minorités en France, mais d’une manière plus générale, sur la domination policière des indésirables : pauvres, immigrés, insoumis. Toutefois, pour une très large part, son étude décrit un système policier enraciné dans les pratiques de surveillance et de répression mises au point dans les anciennes colonies françaises, formant un répertoire inédit qui valut à la France sa réputation, en particulier dans le traitement des minorités, sociales ou ethniques, les cadres des anciens d’Algérie ayant largement contribué à diffuser ce savoir sans pareil dans le monde contemporain.

Maintenir l’ordre est donc une spécialité française, comme l’affirmait à juste titre Michèle Alliot-Marie… A un point tel que les spécialistes ont pu pointer là une dérive et une faiblesse spécifiques à nos services de renseignement, par tradition tournés depuis des siècles vers la surveillance du peuple souverain.

Mais la domination des indésirables s’est vue changer de nature avec l’irruption sur la scène nationale des colonisés, ouvrant un champ de bataille contraignant la police à se réorganiser rationnellement pour produire une violence spécifique, tournée vers les immigrés. Contrôles au faciès, fouilles au corps, quartiers occupés, rafles (et celle du Vél’ d’Hiv’ emprunta beaucoup à une expérience solidement ancrée dans la tradition française), techniques d’immobilisation, sélection des corps devant lesquels user de violence arbitraire, etc., la violence policière, structurée dès le XIXème siècle pour faire face aux révoltes ouvrières, fit des quartiers populaires les nouvelles réserves de chasse de la République. Avec un répertoire empruntés à la France coloniale : c’est qu’il fallait désormais maintenir la ségrégation des damnés en métropole même, où l’on importait massivement une main d’œuvre fragile.

Dès 1930 fut créée en France une police officielle des colonisés, la BNA : Brigade Nord-Africaine, dont la vocation était de quadriller les quartiers "musulmans" de Paris pour y opérer des ralles périodiques, alimentant les fichiers de surveillance politique et sociale des immigrés.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées ! Mais très vite elle développa le répertoire issu des colonies, recrutant les fonctionnaires des colonies pour le mettre en place. Dissoute à la Libération sans bruit en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée peu après, dans le but explicite de fournir à l’industrie des travailleurs soumis et bon marché, issus de nos colonies. Durant les 30 glorieuses, les travaux les plus éprouvants furent ainsi confiés aux colonisés, créant un sous-prolétariat colonial de manière officielle, et contraire au Droit français !

Un sous-prolétariat sélectionné avec soin dans les colonies : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés puis installés dans des garnis ou les fameux foyers de la Sonacotra, et quand furent remplies toutes ces possibilités "d’hébergement", on leur "offrit" des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, leur livrant des planches mal équarries et des bouts de cartons pour y bâtir leurs bidonvilles.

rigousteEn 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces immigrés : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA. Elle mit l’accent sur "criminalité" des colonisés pour en justifier l’existence, contournant avec l'aide des médias l’idée d’une police raciste, mais laissant largement se diffuser l’idée qu’il s’agissait de mettre un terme à une nouvelle criminalité surgie en France, "nord-africaine"…

Cette police, de fait, ne s’occupait exclusivement que des travailleurs arabes de Paris et de sa région. Deux sections d’enquêtes furent créées, et deux autres de voie publique. Leur mission était explicitement de traquer le FLN et la criminalité ethno-culturelle. On recruta les anciens des bataillons des colonies pour superviser le travail. Ceux-ci appliquèrent les techniques mises au point en Algérie : quadrillage des quartiers dits "criminels", exclusivement peuplés de travailleurs nord-africains, pour y faire du "flagrant délit". Les escadrons déployés intervenaient de nuit, occupaient le terrain, pénétraient le milieu nord-africain grâce à l’utilisation d’agents bilingues français - arabe. Par la suite, une mission plus politique leur fut confiée : ils devaient enquêter sur les agissements "révolutionnaires" des colonisés, la brigade se transformant, déjà, en brigade anti-terroriste, délaissant la délinquance de rue pour assumer pleinement sa fonction politique de police des colonisés. Des unités "endocoloniales" furent alors créées, dont les effectifs gonflèrent au fil de la Révolution algérienne. Les archives de la BAV, étudiées par Mathieu Rigouste, mettent en évidence les agissements de ces brigades, qui par exemple ouvraient systématiquement le feu contre les algériens qui leur semblaient menaçants, s’enfuyaient à leur approche ou refusaient l’interpellation… Un ancien policier de la BAV raconte même son histoire en terme de guerre systématique dans les rues de Paris, contre les algériens…

En 1958 la BAV fut coordonnée à la 8ème brigade territoriale, une unité de police judiciaire, et des unités spéciales. Dès 1959 on leur adjoignit des forces de police auxiliaires, les FPA, et l’on plaça le tout sous la direction du SCAA, le service de coordination des affaires algériennes, qui forma des générations de policiers entraînés à contrôler les arabes et les "misérables", sur le mode de la "pacification coloniale". Si la BAV se montra réticente à l’utilisation de la torture, sa logique étant formée au croisement des répertoires de la police coloniale, de la police politique et de la police des indésirables, il n’en ira pas de même avec les unités spéciales, qui ouvrirent rue de la Goutte d’or des caves de torture au plus fort de la Révolution algérienne.

  

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

Image : archives, enfants algériens raflés en mai 1945.

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 05:10

 

susan.jpgUne fiction. Bien que les données soient avérées. Une fiction dans l’air du temps, l’heure étant à la liquidation de la démocratie dans les sociétés néolibérales. Le rapport Lugano II n’existe certes pas. Il n’existe pas non plus de groupe de travail chargé de réfléchir au mieux les étapes de cette liquidation. Mais l’idée est bien réelle et le bilan démocratique des sociétés européennes en particulier, bien sombre. Le point de départ de la réflexion de Susan George est cependant autre : elle part du bilan écologique du capitalisme libéral. Une double erreur de perspective à mon sens, d’abord parce que nous sommes dans une société néolibérale et non libérale, qui a justement rompu les amarres avec la philosophie libérale, ses fondements, ses projets. Ensuite parce que le stress climatique n’est pas une cause suffisante, bien au contraire, pour en finir avec les liquidateurs de la démocratie : la société néolibérale saura fort bien instrumentaliser la contrainte écologique pour imposer une liquidation plus rapide et plus ample de la démocratie au prétexte de l’urgence à suivre les recommandations des experts, seuls capables de nous dire comment gérer au mieux le sauvetage de la planète.

Les analyses abondent, de la compatibilité des idéologies fascistes et écologistes, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, ainsi que le démontra l’essai de Peter Staudenmaier : Fascist ecology : the "green wing" of the Nazi Party and its historical antecedents.

ecofascio.jpgUn fascisme pur et dur, renforcé dans ses légitimations par l’intégration des préoccupations écologiques imposant ce régime d’experts que l’UE voudrait mettre aujourd’hui en place sous le couvert des contraintes financières qui pèsent sur les pays de la zone euro. Il est intéressant de ce point de vue de voir combien Susan George fait fausse route encore, quand elle évoque l’"accident" boursier majeur survenu en 2008 : il n’y a pas eu d’ "accident" financier : le risque de l’effondrement financier est en réalité l’arme qu’utilisent les néolibéraux pour soumettre les peuples.

Le potentiel catastrophique du déséquilibre écologique est un élément de langage que le néolibéralisme peut parfaitement déployer pour approfondir son autorité, et ce n’est qu’en intégrant la crise écologique dans son contexte social et politique que l’on pourra lutter efficacement contre la dérive des administrations "expertes", tentées de confisquer le pouvoir souverain au nom de l’efficacité du raisonnement scientifique. Il faut rétablir l’ordre des priorités politiques, car en l’état, l’inquiétude écologique ne peut que renforcer le contrôle administratif des peuples et la domination mondiale. Enfin, il est hasardeux de croire, comme elle le fait, que le néolibéralisme est "fragile" : il est doté de ressources plus extraordinaires qu’on ne l’imagine, comme on l’a vu en Europe, où la Gauche elle-même s’est portée "objectivement" à son secours…

  

 

Cette fois en finir avec la démocratie, le rapport Lugano II, Susan George, Seuil, oct. 2012, 194 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2021086409.

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 05:18

 

engels.jpg30 juin 1869, Friedrich Engels quitte l’usine de textile qu’il dirige à Manchester. Il est heureux. Il clôt vingt années de labeur éprouvant, de contradictions douloureuses. Il chantonne, l’humeur légère, le visage rayonnant. Un brin canaille, lui qui aime mener grand train, boire plus que de raison, lui qui fut toute sa vie grand amateur de bonne chair et de la compagnie des femmes, se sent pousser de ailes.

La monumentale biographie de Tristram Hunt est conçue comme une aventure dédiée à un personnage haut en couleur, passablement romanesque, et injustement évacué de notre mémoire. De la Russie profonde à Manchester, en passant par Wuppertal, en Rhénanie, où Engels naquit, alors haut lieu de la mode et de la finance avant de devenir une banlieue morose de Düsseldorf, la figure d’Engels rayonne comme celle d’un héros de roman russe, voire quelque Rastignac qui serait né riche et sans complexe.

Quid d’Engels donc, quand de nouveau on assiste au retour triomphal de Marx dans l’inconscient politique du monde occidental ? Amnésie délibérée, répond Hunt, arbitraire, construite sur une lecture hâtive des œuvres d’un penseur à qui on reproche aujourd’hui son scientisme mécanique et à qui on prête commodément toutes les dérives du communisme. Traité en effet comme la poubelle du marxisme scientifique, Engels s’est vu affublé de toutes les vieilleries gênantes du communisme, voire la responsabilité du bébé totalitaire… Marx aurait beaucoup à nous dire encore, Engels, rien…

Injuste, affirme Hunt, ne serait-ce parce que des deux, il fut le seul à se colleter réellement l'épreuve du monde, et par son expérience des Affaires, de la chaîne économique du commerce mondial, des taudis londoniens, des révoltes ouvrières, du militantisme politique, il sut nourrir abondamment la réflexion de Marx. Il accumula même une expérience littéralement hors du commun : on le retrouve aux côtés des Chartistes de Manchester, sur les barricades de 1848, dans le camp des communards parisiens, et témoin de la naissance du mouvement travailliste britannique !

Engels s’est ainsi affirmé, à l’aube du militantisme marxiste, comme le fervent partisan de la praxis révolutionnaire, cherchant partout à mettre en pratique sa théorie du communisme révolutionnaire.

Héritier d’une famille de riches négociants prussiens, il sut en outre reconnaître en Marx un génie sans commune mesure et lui assura, ainsi qu’à sa famille, quarante année durant le gîte et la sécurité matérielle.

Certes, le personnage que brosse Hunt paraît par trop romanesque. Amateur de champagne, de chasse au renard, capitaliste, révolutionnaire fondant une idéologie contraire à sa culture et ses intérêts de classe, tiraillé entre son idéal égalitaire et son mode de vie mondain, le tournis nous prend : quand il vient à Paris, il est tout autant excité par ces rencontres féminines qu’il se promet de multiplier, que par l’action politique. C’est presque trop… Reste la formidable énergie du personnage, courant les places européennes pour observer par lui-même l’état de la contestation en Europe, n’hésitant pas à haranguer les foules, donnant conférence sur conférence, improvisant des causeries dans les cafés, déployant partout un activisme forcené, les services de sécurité à ses trousses, rédigeant, corrigeant, publiant, propagandiste résolu d’une cause qu’il savait juste. Quel militant en somme, embrassant, mieux que Marx, toute l'histoire révolutionnaire du XIXe siècle en Europe !

  

 

 

Engels : Le gentleman révolutionnaire, de tristram Hunt, traduit d el’anglais par Marie-Blanche Audollent et Damien-Guillaume Audollent, éd. Flammarion, coll. Les grandes biographies, oct. 2009, 587 pages, 20,40 euros, isbn 13 : 978-2081224810.

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