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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 05:01

 

 

liogier.jpgRaphaël Liogier, qui dirige l’Observatoire du religieux à Aix-en-provence, pointe dans son essai un horizon que nous aurions tort de méconnaître pareillement, comme de simplement rabattre sur le traditionnel racisme de l’extrême-droite. Car ce qui se fait jour est un nouveau populisme, à l’échelle européen qui plus est, affermissant ses réseaux à cette échelle inquiétante, et dont le ciment fédérateur est l’islamophobie. La lutte contre la prétendue islamisation des sociétés européennes, bien que les chiffres recensés en Europe le démentent, constituant au fond le seul programme commun de ce populisme agressif, l’islam extrémiste lui servant d’intégrateur négatif qui autorise les alliances les plus contre-nature. Des nouvelles alliances qui déplacent le centre de gravité de la vie politique française pour l’aspirer vers ce trou noir, sinon la bête immonde qu’évoquait Brecht, du populisme.

Dans cette ambiance paranoïde, le mythe de l’islamisation est maintenu artificiellement en Europe, quand partout ailleurs dans le monde recule l’islam radical !

Mythe comateux donc, mais aux anecdotes efficaces, quand on songe par exemple à celles rapportées sur les banlieues françaises qui seraient acquises aux causes religieuses extrémistes, quand dans le même temps l’on tait obscurément la montée en puissance des néo-évangélistes dans ces mêmes banlieues…

Certes, l’adhésion à l’Islam comme religion y trouve une place nouvelle depuis que la République s’est désengagée de ces territoires. Car l’Islam s’y réalise comme un repère moral en particulier, qu’il est piquant de voir nos intellectuels dénoncer quand dans le même temps, les mêmes expliqueront que partout ailleurs dans le monde, reconstituer sa vie cultuelle ne peut être perçu que comme un signe positif socialement. S’agissant de l’Islam, non. On ne veut retenir que cet islam dont les musulmans eux-mêmes disent qu’il est un islam sans Islam, une idéologie de substitution qui en outre ne concerne, ainsi que les statistiques des Renseignements Généraux l’indiquent, qu’une infime minorité de convertis en France !

Mais non, aux yeux de nos commentateurs patentés, le Musulman est partout le même, une sorte de Bolchevik au couteau entre les dents, quels que soient les pays, les coutumes, les traditions, les sociétés, les cultures… Le même partout qui, par un effet fantasmatique, porte sur la scène européenne la mort de sa culture…

Un terroriste donc, nécessairement, comme Merah l'était alors que Breivik, non, et ce malgré les réseaux populistes aux discours haineux qu’il relayait…

Un terroriste parce que le Coran serait un bréviaire de haine. Et ce bien que le Coran ne prône aucun modèle politique et qu’il soit en effet, comme la Bible où l’on massacre allègrement, un texte historiquement situé…

Mais peut-être ne s’agit-il pour cette Europe décidément décevante, que d’exorciser dans la haine du musulman le spectre de se propre mort civilisationnelle, et dans le repli identitaire qui la menace, de clore son horizon temporel sur l’idéale nostalgie de sa puissance perdue ?

  

 

Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 05:03

zero-de-conduite-copie-1.jpg"Regarde où je respecte

 

Une immense tendresse les entraîne vers le monde

 

Le temps passe, le temps est peut-être déjà passé

 

Ne pleure pas mon cœur mon enfance est en toi. Intacte."

(Montrigaud, janvier 91) 

 

 

 

 

 

 

 

 

image : Zéro de conduite, de Jean Vigo.

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 08:43
 
islam-drapeautricoloreUne véritable obsession collective… Les musulmans chercheraient à submerger le monde, à dissoudre les identités nationales, à corrompre l’Europe… Une vraie conspiration… L’Europe serait rien moins que menacée d’une acculturation musulmane…
Raphaël Liogier, qui dirige l’observatoire du religieux à Aix-en-provence, a enquêté sur cette paranoïa.
Voyons l’angoisse démographique. Les musulmans seraient trop nombreux. Mais les chiffres témoignent du contraire : ils représentent moins de 4% de la population européenne. Et c’est… la Russie qui compterait le plus fort pourcentage de musulmans en Europe !
Lé déferlante migratoire ? Prenons un pays comme la France : les valeurs sont restées stables malgré les politiques volontaristes du précédent gouvernement…
Prenons alors le taux de natalité : la fécondité des musulmans d’Europe est aujourd’hui quasiment identique à celle des non musulmans…
Pas de Jihad nataliste donc… Et dans le monde, partout on observe l’alignement des taux de natalité des femmes musulmanes, du Maghreb en particulier, sur celui du modèle occidental…
Qu’en est-il de leur situation en France ? Il faut d’abord avouer que les sources françaises ont longtemps été farfelues : l’administration comptabilisait par exemple les ressortissants d’origine turque comme "musulmans"… Si bien qu’en France une belle pagaille s’est installée, les chiffres oscillant entre 3,5 et 6 millions de musulmans…
L’INED s’est efforcé au sérieux, en se basant sur le seul critère religieux, découvrant qu’après tout, ils ‘agissait d’une religion… L’institut comptabilise ainsi 2,1 millions de musulmans en France…
Bien évidemment, ce chiffre n’a bénéficié d'aucune couverture médiatique.
Pour la plupart, ces musulmans sont français et sont musulmans par conviction religieuse, comme d’autres sont réellement catholiques et non "catholiques sociologiques"…
Certes, mais quid alors du nombre incalculable de conversions que la France enregistrerait ?
Les RG ne dénombrent que 1600 conversions dites "identitaires" en France, susceptibles de véhiculer un discours politique.
1600… A ce titre, il faudra attendre des siècles cette fameuse islamisation de la France !
Et quant à la situation mondiale, c’est le christianisme qui enregistre le plus grand nombre de conversions annuelles… Faut-il s’en méfier ?…
Prenons encore cet autre bout de la lorgnette : la visibilité de l’islam en France. On dénombre 90 mosquées et 1962 salles de prière dans l’hexagone, pour une population forte de 2,1 millions de fidèles. Par comparaison, il existe 3000 lieux de culte pour 1,1 millions de protestants…
Alors pourquoi cette paranoïa ? (à suivre : une vraie réflexion doit s’engager sur la montée de ce nouveau populisme en Europe, qui transcende allègrement les clivages Gauche-Droite).
 
 
Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.
 
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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 05:28

 

economistes.jpgPublié en juin 2012, ce petit opuscule entendait combattre le passage en force de la fameuse règle d’or européenne, consistant à maintenir à perpétuité des budgets équilibrés. Une stupidité au regard des centaines d’économistes signataires de la Charte des économistes atterrés, qui interdira par exemple le moindre investissement stratégique, doublé d’un scandale, car radicalisant les principes néo-libéraux qui nous ont pourtant conduit à la faillite. Un Pacte qui, en outre, ne contient pas une ligne sur le comportement des milieux de la Finance, pas un mot sur l'incongruité d’une Banque Centrale Européenne à qui l’on interdit de financer directement les déficits publics. Rappelons que ces déficits sont financés sur les marchés privés, lesquels ne font que nous prêter l’argent que la BCE leur a nanti (le nôtre donc), à des taux inférieurs à 1% tandis que ces mêmes banques privées nous re-prêtent notre argent à des taux oscillant entre 3,5% et 10% !

Rien, toujours, dans ce pacte, sur l’accroissement des inégalités sociales, chômage, précarité, etc., rien sur les cadeaux fiscaux qui ont gonflé les niches et vidé les caisses publiques, rien sur les paradis fiscaux qu’on nous avait promis de combattre, rien sur les transitions écologiques nécessitant de très forts investissements communautaires, rien : c’est-à-dire une cécité volontaire révoltante.

L’analyse de nos économistes ne s’arrêtent pas là. Décryptant les éléments de langage complaisamment relayés par une presse servile, ils répondent clairement aux questions qui ont soit-disant légitimées ce Pacte : le manque de discipline budgétaire est-il réellement à l’origine de nos difficultés ? Les Etats européens laissent-ils filer leur déficit pour financer un modèle social obsolète ? Mais… observent-ils : avant 2008, c’est-à-dire avant la crise financière, la Dette Publique n’augmentait plus en Europe !

Ce Pacte, au fond, inscrivant dans les Constitutions sa règle intangible, n’est rien moins qu’une attaque en règle des fondements de la Démocratie en Europe, restreignant de fait comme une peau de chagrin les espaces de délibération, marginalisant les Peuples pour leur soustraire leur souveraineté et confisquer le pouvoir politique, sous couvert d’expertise économique, entre les mains de techniciens issus pour la plupart de la Finance privée…

Que faire face à une telle résolution coercitive ? Douze propositions sont exposées, connues de longues dates, depuis la restitution à la BCE de son rôle à la renégociation des taux éhontés pratiqués par les banques privées sur nombre de pays européens. Douze propositions qui commencent de rencontrer un écho certain y compris dans les rangs des libéraux eux-mêmes, Habermas, naguère partisan du Traité Constitutionnel, dénonçant enfin cette marche forcée de l’UE dans la voie post-démocratique au terme de laquelle, c’est tout simplement la Démocratie qu’elle aura enterrée.

  

 

 

L’Europe maltraitée, Les économistes atterrés, éd. les Liens qui Libèrent, juin 2012, 142 pages, 8 euros, isbn : 9781020900005.

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 05:25

chris-hedges.jpgCar la seule vraie question reste de savoir pourquoi la social-démocratie n’a pas voulu éviter le désastre auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et dans lequel nous a précipité l’économie néo-libérale.

Chris Hedges en étudie la trahison aux Etats-Unis, qui viennent d’élire un républicain modéré. Pourquoi donc les démocrates ont-ils renoncé à leur fonction morale ? Passant au crible toutes les institutions, des universités aux centres d’art, qui constituaient les territoires d’expansion de cette élite, son constat n’est rien moins qu'affligeant : toutes ont succombé à l’appât du gain, toutes se sont inclinées devant la Finance pour défendre désormais l’idéologie navrante du Capital dans son expression la plus crue. Naufrage volontaire des contre-pouvoirs de la presse, des artistes, si la grande entreprise a si bien pu démanteler l’Etat-Providence, c’est bien avec la complicité de cette élite, qui n’a pourtant pas renoncé aux éléments de langage qui lui étaient si chers, comme ceux de Justice par exemple.

Après avoir aidé à liquider la philosophie libérale attachée encore au take care, après avoir liquidé le socialisme historique, elle s’est attaquée à la liquidation de l’Etat-Providence, à celle de l’indépendance de la Justice, à celle de l’idée de l’unité morale de l’espèce -le racisme anti-musulman qui déferle aujourd’hui sur la planète en est l’exemple le plus manifeste, qui transcende les anciens clivages Gauche-Droite.

Et de liquidation en liquidation, elle a fini par briser jusqu’à l’optimisme économique du libéralisme, faisant ainsi place nette à un profond pessimisme, sinon au cynisme amusé comme seule culture possible de l’espèce humaine…

L’Etat-Entreprise est devenu son credo. Ne reste que la sphère juridique comme ultime refuge de sa bonne conscience. La loi comme prétendu outil pour mener des réformes. Cette même loi qui a abouti, aux Etats-Unis, au pillage du Trésor Public au bénéfice de Wall Street !

Cette élite, observe avec justesse Chris Hedges, n’a cessé de se transformer en classe de courtisans qui n’ont rien d’autre à offrir que leur rhétorique creuse sur l’injustice, le mérite, le talent. Des courtisans enfermés dans des pratiques cyniques, artistes, cadres intellectuels grappillant les miettes du festin capitaliste, journalistes relayant complaisamment les mensonges de la propagande néolibérale. Silence radio sur la misère. Mais leur piété individualiste ne parvient même plus à cacher cette mièvrerie morale qui est leur marque de fabrique, tandis que leur spiritualité du "comment-je-me-sens-aujourd’hui" exprime à la perfection l’inutilité politique de cette élite progressiste.

Chris Hedges ne passe certes au crible que les trahisons du Parti Démocrate américain. Mais l’enjeu idéologique en dépasse les frontières : il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que les chômeurs sont en passe de devenir une vraie classe sociale !

"L’élite progressiste n’est plus qu’un appendice inutile et méprisable de la hiérarchie capitaliste", affirme-t-il. N’attendons rien d’elle en effet, son rôle historique est achevé.

Mais la mort de cette élite progressiste pose de vrais problèmes cruciaux désormais : les colères à venir ne pourront plus s’exprimer qu’à l’extérieur des institutions démocratiques par trop confisquées par ces élites, au mépris des règles de la civilité propres à lé démocratie libérale. Le déclin de l’élite progressiste inaugure au fond d’un contexte politique terrifiant, avec d’un côté l’Etat-Entreprise (voire l’UE comme Etat-Entreprise) démolissant bon gré mal gré les derniers vestiges de la protection sociale, et de l’autre les poussées identitaires populistes prêtes à jeter des nations entières dans leur délire national. Reste l’espoir surgi aux Etats-Unis dans la résurgence de la Gauche radicale qui a toujours été de tous les grands rendez-vous historiques des States, et en Europe, celui de la timide émergence d’une contestation populaire qui compte encore ses forces.

  

 

La mort de l'élite progressiste, Chris Hedges, traduit d el’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Futur proche, octobre 2012, 300 pages, 20 euros, isbn : 978-2895961505.

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 05:47

 

 

tchernobyl.jpg26 avril 1986. L’ex plus grave accident nucléaire se produisait à Tchernobyl. Vingt-deux ans plus tard, Emmanuel Lepage y est allé, pour en revenir avec ce poignant documentaire en Bande dessinée.

Jamais de blanc. Jamais de couleurs franches et moins encore primaires. Tout est délavé, marron, brun, gris cendré. Parfois, si, l’échappée d’une couleur vite rattrapée. Le tout comme enduit de fines couches de pellicules décollées. Tout a brûlé en 86. Les peaux, les bras, les jambes. Les gens n’étaient plus les uns pour les autres que des objets radioactifs. Leurs chairs détachées des os, les morceaux de poumon, de foie, recrachés par la bouche. Là-bas. On ne sait plus vraiment où. Abandonnant leurs maisons, grattant le sol, les poteaux, les palissades, griffant leurs noms d’une signature affolée. Là-bas : ce dont personne ne parle plus. Même si le nuage radioactif glisse encore, de case en case. Et ce rappel : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Italie, etc., avaient interdit la consommation du lait sur leur territoire. Pas la France. Alain Madelin affirmait alors : "Il n’y a aucun problème en France". Il ne fallait pas fragiliser la filière du lait. EDF ouvrait grand ses portes aux journalistes : "Il n’y a aucun problème en France", le pays le plus nucléarisé du monde par habitant pouvait dormir tranquille. Mais à deux jours de train de Paris, on évacuait par centaines de milliers les gens. Le baptême du feu de la fameuse Glasnost de Gorbatchev. Déjà les liquidateurs déshabillaient leur sacrifice. Combien furent-ils ? On ne saura jamais. Entre 500 000 et 800 000. Certains ont survécu. Ils touchent 67 euros de pension par mois. Emmanuel Lepage les a rencontrés. La thyroïde arrachée, leurs enfants difformes. Trois millions d’enfants devraient subir un traitement à vie. Beaucoup mourront avant d’arriver à l’âge d’homme. C’est aujourd’hui. Entre 1986 et 2004, plus d’un million d’ukrainiens sont morts des suites de l’accident. C’est aujourd’hui. Pas hier. Et demain donc. D’autres meurent déjà. Encore. Toujours. Tchernobyl. Des artistes se sont installés tout près du périmètre interdit. Emmanuel Lepage est membre de leur association. Ils témoignent. La zone autour d’eux est décharnée. Défigurée. Désagrégée. Partout traînent des carcasses d’animaux abattus par l’armée. Contaminés. Mais des paysans sont revenus habiter leur terre. Malgré le crépitement des compteurs Geiger. Sur la grand place de Tchernobyl trône toujours la fête foraine. La grand roue grince toujours au vent. Partout règne l’illusion d’une région sous contrôle, avec ces hommes en uniforme qui tentent de donner le change, quant tout échappe tellement à l’homme.

  

 

Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Futuropolis, octobre 2012, coll. Albums, 168 pages, 25 euros, isbn : 978-2754807746.

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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 05:16

 

banlieue-change.jpgCes territoires équivoques dont on ne parle qu’à l’occasion des événements tragiques qui les animent, ne semblent plus faire problème aujourd’hui, tant le silence est assourdissant autour de ce que les banlieues vivent.

L’essai publié sous la direction de Régis Cortéséro tente de faire le point sur leur situation réelle, sous un titre optimiste : la banlieue change. Mais le livre refermé, on ne comprend pas vraiment ce qui a changé dans ces banlieues, sinon qu’abandonnées à elles-mêmes, ses habitants tentent désespérément d’inventer de nouvelles solidarités. Et certes, parce que la France se paupérise, ce qui change vraiment en banlieue, c’est que l’extrême misère qui s’est installée en France a renouvelé l’espace de l’habiter populaire, transformant les banlieues en un gigantesque système de solidarités locales : des solidarités qui, exclusivement ancrées dans l’espace territorial de la banlieue, conditionnent une logique de socialisation "enfermante". Que ce soit sur le marché de l’éducation comme sur celui de l’emploi, la banlieue joue plus que jamais contre ses habitants, l’effet de nasse complotant à plein. Ce qui change, donc, pointe un horizon sinistre, de construction d’une morale étrangère aux jeux sociaux du reste du pays, où l’ethnicité devient le seul support possible de construction identitaire, tout autant que de revendication politique. La politique de mixité ayant par ailleurs pitoyablement échouée –la ségrégation est revenue au galop dans les quartiers mixtes, les architectes de l’Etat ayant appris a posteriori qu’on ne pouvait pas fabriquer de la mixité par simple frottement avec des populations mieux intégrées, seule l’action Publique pourrait peser sur cette évolution catastrophique, à la seule condition de ne pas laisser intacte la trame de la domination sociale. Mais voilà qui est illusoire dans un pays qui, par tradition, postule une société ignorante confrontée à une administration savante. La quadrature du cercle en quelque sorte : il faudrait pouvoir écouter la banlieue, mais l’écouter aujourd’hui, c’est d’abord accepter de s’exposer à sa colère et en libérer l’énergie…

 

 

La banlieue change !, de Régis Cortéséro, éd. Le Bord de l’eau, coll. Clair et net, oct. 2012, 230 pages, 20 euros, isbn :

978-2-35687-197-8.

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 05:11

 

deux-ou-trois.jpgLe ton est presque badin, Ha-Joon, professeur d’économie à Cambridge, ouvrant sur les sept façons de lire son essai, selon que l’on soit ou non informé, selon que l’on veuille ou non s‘informer. Economiste hétérodoxe, attaché au système capitaliste, il nous livre ici une réflexion réjouissante, sinon inquiétante, sur l’issue d’une crise dont on nous promet qu’elle sera bientôt presque derrière nous. C’est ce "presque", on l’aura compris, le nœud du problème, qui invite les peuples à se serrer toujours davantage la ceinture, dans l’illusion d’un sacrifice collectif salutaire…

L’économie mondiale est en lambeaux, nous dit sans ambages Ha-Joon. Ça, on le savait. Mais personne ne veut en prendre acte : on ne cesse au contraire de renflouer un navire qui est en train de sombrer. A fonds perdus donc Littéralement. Et tandis que l’argent fait défaut dans l’économie réelle, il abonde dans les places financières, qui l’ont presque totalement capté. Dans ces conditions, affirme Ha-Joon, nous avons des années de vache maigre devant nous : la pauvreté est notre horizon commun. Et il y a de fortes chances pour que l’économie mondiale connaisse de nouvelles phases de récession. Des phases que nos dirigeants politiques sauront imputer à de nouveaux secteurs d’une économie trop peu concurrentielles…

Les chômeurs ? Dans leur immense majorité, ils ne réintègreront pas les circuits économiques normaux.

Pourquoi ce désastre ? Pour une grande part à cause de la liberté totale dont jouissent les marchés financiers. Une liberté soutenue par une idéologie dévastatrice : le néolibéralisme, qui a fini par liquider totalement le "take care" du libéralisme philosophique. Et Ha-Joon, de s’employer à démontrer combien la vision du monde néo-libérale est étriquée. Malheureusement, au cynisme des économistes néo-libéraux s’est ajouté la collusion du milieu politico-médiatique. Car ce qui est arrivé n’était pas un accident : nous aurions pu l’empêcher –nous le pouvons toujours. Le marché libre, ça n’existe pas. Cette liberté se définit politiquement. Pour les banques, le choix était simple : il était possible de ne pas offrir 700 milliards de dollars, aux Etats-Unis par exemple, sinon sous condition, aux banques qui se sont empressées de les partager en dividendes…

Passons sur les démonstrations, simples et chiffrées. Ha-Joon revient sur nombre d’idées reçues concernant l’économie, qu’il faudra bien entendre un jour.

Prenez les entreprises : faut-il les gérer dans l’intérêt des actionnaires ? Il est bien évident que non : les actionnaires, contrairement à une idée reçue, ne sont pas les propriétaires des entreprises, mais les parties prenantes les plus versatiles et les moins soucieuses de leur avenir à long terme. Jetant par millions des salariés à la rue, un simple calcul rétrospectif permet de constater que depuis les années 1980, l’un des facteurs de déstabilisation le plus important de l’économie mondiale aura été l’insécurité de l’emploi, et non son manque de flexibilité.

Autre exemple : enrichir les riches n’enrichit pas les pauvres. Cette idée d’économie du ruissellement est un pur fantasme, la politique en faveur des riches n’ayant jamais permit d’augmenter la croissance d’un pays, chiffres à l’appui toujours : depuis 1980, nous n’avons cessé de donner toujours plus aux riches, en vain. La croissance par habitant, elle, n’a cessé dans le même temps de s’effondrer. Dans la même période, l’investissement des riches n’a cessé de chuter : les riches gardent l’argent pour eux. Point.

Prenez encore les systèmes de rémunération des dirigeants des plus grandes entreprises : ils sont unilatéraux, jamais fixés par leur fameux marché libre, jamais corrélés sur la moindre performance, ni moins encore sur le résultats de l’entreprise, mais bien plutôt le fruit d’un pillage systématique et ordonné des biens produits.

Et quant aux marchés financiers, contrairement à ce que l’on peut entendre dire, ils ne sont pas inefficaces, mais au contraire, particulièrement performants : avec leurs nouveaux outils mathématiques, ils ont trouvé de quoi générer des profits immenses à court terme, même et surtout en temps de crise, en fragilisant toujours davantage l’économie mondiale. Si bien qu’il n’est pas possible de concevoir autrement ces outils financiers que sous la vision d’armes de destructions massives.

  

 

Deux ou trois choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, de Ha-Joon Chang, traduit de l’anglais par Françoise Chemla et Paul Chemla, éd. du seuil, coll. Philo.Gener., octobre 2012, 356 pages, 21 euros, ean : 978-2021083736.

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 05:14

cite-riviere.jpgUne histoire du peuple de Shanghai, de cette Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.

De ces constructions qui sont le produit du peuple qui les habite, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite, riche de la diversité qui le traverse, le féconde, le recompose dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.

Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 1949 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :

Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.


Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de la sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat
.


Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 05:21

chine.jpgMémoire de Chine. Mémoires plutôt, plurielles, fragiles. Mémoires enfouies, biffées, jamais révélées, risquées là pour tenter de recomposer l’imaginaire collectif d’une nation. Mémoires en forme d’hommage, superbe travail d’anamnèse, et d’identité, conduit par la journaliste Xinran autour de la génération de ses parents et de ses grands-parents, en forme de traversée du XXème.
Mémoire ambitieuse donc, résolue, rien moins que cela, à forcer la vieille «culpabilité» chinoise venue du fond des siècles, pour dire une autre histoire que celle des musées anthropographes… Travaillant au corps cette culpabilité surgie à la suite d’une réforme juridique qui, dès le IIème siècle, étendit la faute à la famille du criminel. Par parenthèse, cette idée de la responsabilité collective dans le droit pénal fut introduite en France en 1670 par le roi louis XIV, avant d’être abrogée.
Mémoire difficile, affrontant des siècles d’inhibitions savamment orchestrées. Travail de Mémoire plutôt que Devoir de Mémoire, scrutant avec force un passé ravagé par la Révolution Culturelle, revisitée aujourd’hui par toute une nation un peu trop prompte à se moquer des idéaux des générations précédentes.
Un travail de mémoire pour établir des vérités, les explorer du moins, dans un livre tendu en miroir à la nation chinoise, l’un de ces ouvrages que l’on aimerait voir surgir chez nous, à propos de « Nous »…
Les témoins proposés dans l’ouvrage ont ainsi plus de 70 ans. Des bandits de la Route de la Soie aux rescapés de la Longue Marche, ils confessent ce que furent leurs temps, marqués par l’un des plus grands événements du siècle : la Révolution maoïste.
Comme celui de la Longue Marche. Ouvert par le puissant témoignage de M. Changzheng, né en 1916, qui participa d’un bout à l’autre au périple, aujourd’hui disqualifié, nombre de jeunes chinois se demandant même si cette Longue Marche a eu lieu, et si elle fut vraiment aussi longue qu’on l’a prétendue : plus de 12 000 kilomètres…
A ces deux questions, les historiens répondent oui. Mais il vaut la peine d’entendre ce témoignage pour comprendre que loin de l’historiographie officielle, elle fut à bien des égards moins un événement fondateur qu’une tragédie pour les centaines de milliers de chinois qui y ont pris part.
Rappelons en à grands traits les moments. Dès 1933, le Guomindang mobilisait 1 millions de soldats pour attaquer chacune des bases rurales de la guérilla communiste et 500 000 supplétifs pour lancer leur attaque sur le soviet du Jiangxi.
A cette époque, le secrétaire du PCC, Qin Bangxian, se rallia à la stratégie de Li De (l’allemand Otto Braun), qui préconisait une attaque frontale du Guomindang. Attaque qui échoua : Otto braun ne disposait que de 100 000 hommes mal équipés et 30 000 guérilleros. Si bien que l’année suivante, l’Armé Rouge ne savait plus que faire, ni où aller. Les officiers, désemparés, ordonnèrent un repli désordonné, véritable fuite hagarde au gré de décisions contradictoires. Ainsi démarra la Longue Marche, en une fuite éperdue, incohérente, en incessants allers-retours, jusqu’en janvier 1935, date à laquelle, seulement, les choses s’organisèrent un peu mieux, Zou Enlai reprenant le commandement militaire tandis que Mao devenait son second. Un Mao qui ne devait pas y prendre part en fait, contrairement à ce que l’Histoire officielle martela pendant des années…
Rares ceux qui l’ont faite en entier, et à pieds : les officier montaient des chevaux.
Quelle vision ce témoignage nous offre-t-il alors, d’une marche insensée, folle à bien des égards, hallucinée et terriblement coûteuse en vies humaines. Ils furent des milliers à fuir leurs colonnes, errants, jetés dans les campagnes sans plus savoir que faire. Comme ces hommes venus du Nord du Sichuan, une région dans laquelle on ne mangeait pas à sa faim, et qui ne s’étaient enrôlés que parce que l’Armée Populaire promettait de les nourrir. Des femmes aussi, des enfants essaimés sur le bord des chemins. Et des milliers de disparus, des milliers d’égarés dans les franchissements douloureux des pics enneigés (le mont Jiaping culminant à plus de 4000 mètres, franchi dans tous les sens en allées et venues dispersées, ses sentiers jalonnés des morts des précédentes ascensions).  La pluie, la grêle, la neige, la glace, le froid, les steppes marécageuses, hommes et femmes épuisés, affamés, mangeant l’herbe des routes, les racines des buissons et le cuir de leurs ceintures, marchant souvent en une longue file de somnambules accrochés à la queue leu leu dans le brouillard. Des témoignages poignants, fascinants, une époque livrée sans fard à notre compréhension avec en arrière-plan une Chine surprenante, celle d’aujourd’hui, à scruter aussi résolument son Histoire.


Mémoire de Chine, de Xinran, éd. Philippe Picquier, janvier 2010, Collection GRAND FORMAT, 672 pages, 23,50 euros, ISBN-13: 978-2809701494

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Published by texte critique - dans essais
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