Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 08:07
L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko

L’altruisme… Une valeur avec laquelle la France a rompu dans les années 80, sous la présidence Mitterrand : l’heure était alors à la compétition, à l’exaltation égotiste. Il fallait libérer l’initiative privée, l’économie, les marchés financiers. Se défaire de ce qui ne paraissait alors plus qu’un fatras idéologique insensé : la pensée dite 68.

L’altruisme… Matthieu Ricard et Michel Terestchenko en dialoguent, longuement, passionnément. Le premier pour le placer au centre de cet âge anthropocène qui est le nôtre et pointer l’urgence à renouer avec des conduites altruistes dans un monde qui court à sa perte économique, écologique, politique. L’autre pour rappeler combien le paradigme égoïste de nos société est en réalité une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain. Et c’est sans doute la leçon la plus importance de cet échange que cette réflexion sur ce moment de notre histoire où les penseurs ont décidé de promouvoir cette théorie universelle de l’égoïsme humain. Passionnante leçon d’histoire des idées que leur dialogue déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour d’une prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer. Bien au contraire même, toutes les récentes études de comportement montrant que l’homme s’épanouit davantage dans un environnement de coopération plutôt que de compétition, à commencer par la réussite scolaire et la capacité à innover, et qu'en outre, il s'y livre pour le coup "naturellement". Passionnant échange donc, qui souligne au vrai comment cette idée d’un égoïsme socialement structurant aura conduit tout droit à la légitimation d’un Etat nécessairement coercitif pour transcender les égoïsmes particuliers. Passionnante causerie argumentée solidement, révélant combien dans l’histoire de l’évolution humaine la coopération aura toujours marqué un tournant créatif de cette trajectoire ! La théorie de l’agressivité permanente, rappellent nos deux conférenciers, ne tient pas la route. C’est le Bien qui est d’une banalité surprenante. Et pourtant nous y demeurant attachés. Un vrai lavage de cerveau opéré par la classe politico-médiatique, qui ne cesse jour après jour d’encourager les conduites narcissiques. Au point que toutes nos représentations des conduites humaines sont marquées par le postulat de l’égoïsme. Au point que nous sommes à peu près tous convaincus de devoir, sinon mépriser, du moins considérer d’un œil goguenard toute bienveillance. A commencer dans l’ordre de l’économie et de la Justice. Il n’est pas jusqu’à Rawls, le plus grand penseur de la théorie de la Justice, qui n’ait affirmé, sans pouvoir avancer l’ombre d’une preuve, que l’individu était naturellement indifférent à autrui. Certes, ici et là, de loin en loin naissait une figure singulière qui ralliait les suffrages et venait le contredire, telle Mère Teresa. Mais il s’agissait d’être exceptionnels, que nul d’entre nous ne pouvait égaler.

Quand donc est née cette suspicion quant à la générosité de l’homme pour lui-même ? Cette matrice de l’altruisme comme hypothèse suspecte, Michel Terestchenko en situe l’origine au XVIIème siècle, très précisément dans la culture janséniste, qui ne poursuivait plus la recherche de la Vie Bonne propre à la pensée de la Grèce antique, mais celle la vie morale, où le monde devait être déterminé par des critères de désintéressement. Mais voilà : la grande question était alors de savoir dans quelle mesure l’on pouvait s’assurer de la sincérité de ce désintéressement. La Rochefoucauld passa ainsi son temps à dénoncer les fausses vertus, qui ne trahissaient que la poursuite égoïste de l’intérêt pour soi. Fénelon thématisa cette interrogation. A ses yeux, le désintéressement ne pouvait qu’être invisible, caché au fond du cœur : la conscience ne pouvait y avoir accès, la véritable vertu était l’humilité. Quiconque manifestait trop ostensiblement de l’altruisme ne pouvait qu’être suspect. C’est autour de ce soupçon que les schèmes mentaux de l’homme du XVIIème siècle allaient s’organiser. Pour être pur, l’altruisme ne pouvait être que «sacrificiel». Et donc réservé aux seuls saints. L’immense majorité des hommes ne pouvant y avoir accès, l’on en vint à penser que seul l’égoïsme était socialement structurant. Pour Hobbes par exemple, l’égalité entre les êtres ne pouvait produire que du conflit, non de l’amitié. Et seul un Etat nécessairement coercitif pouvait parvenir à assurer la Paix entre des hommes «naturellement» portés au conflit. Cette logique pèse encore sur nos mentalités. Peut-être est-il plus commode de penser ainsi pour assurer de longs jours à une société plus marchande que jamais et qui ne croit plus du tout en l’homme. Pourtant, on le voit, partout des êtres humains se soustraient à cette logique puérile du paradigme égoïste de l’homme. Nous sommes sans doute à un tournant de l’histoire de l’humanité où, par la force des dangers qui la menacent, nous devons refonder notre vision du monde et de l’homme. Et nous sommes à un tournant de cette histoire où nous le pouvons, où nous pouvons repenser la question de l’altruisme en cessant de nourrir une vision moraliste de l’individu pour lui préférer une vision plurielle, au sein de laquelle l’altruisme ne serait pas aussi radical que le concevait un Fénelon, et où l’égoïsme n’apparaîtrait enfin que pour ce qu’il est : une fiction idéologique faite monde pour mieux nous mortifier et nous aliéner.

L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko, avec la participation de Françoise Dastur, Label FREMEAUX & Associés, 3 CD.

Partager cet article
Repost0
12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:33

tirarc.jpgBras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.

Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo



Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de
Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.

Partager cet article
Repost0
11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 08:43
Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni

Le premier poème de cet opus est comme dédié à l’art poétique. A la décision poétique plutôt, non pour la commenter ou la théoriser, mais pour l’approcher avec prudence. C’est que… «On naît étrangement à la poésie». C’est donc à ce naître que Giovannoni s’expose et qu’il nous offre à contempler. Littéralement. Faisant face à ce singulier mouvement dans lequel il s’est vu prendre un jour, l’emportant à l’affût d’un signe, d’un lieu improbable qu’il n’a cessé d’habiter. D’interroger. Par-delà la suffisance des jours et même mal, qu’importe : il lui fallait tenter, là, d’exister. Contre la nuit qui opère secrètement en chacun de nous. Qui radote, ratiocine. Cette nuit qui ne cesse de monter en nous hypothéquant chacun de nos gestes. Et risquer contre elle l’événement d’une obstruction, d’un regard où pousser l’abrupt des mots comme l’on pousse une porte inconnue. C’est dans l’inadéquation en fait, qu’il faut croître désormais. Et où approcher les premiers vrais mots. Dans un contact charnel : «on est fait d’un tour intérieur», d’une main à ses occupations, que l’esprit croyait pouvoir ignorer. Car où est-ce : tout commencer ? Sans doute dans ce moment où une posture s’est défaite, un regard s’est effondré pour céder la place à l’interrogation muette, une stupeur. Peut-être là où la matière appelle. Dans cette poussée subite, soudaine, du corps vers l’écriture poétique. Dans ce palpable, ce charnel encore une fois, où rien ne tient plus et où il ne vous reste qu’à « chantonner contre la peur ». Chantonner. Juste ce mot si puéril, non une doctrine. Juste cette infime possibilité, la poésie sans cesse convoquée par son réel, là où ça déborde. «Surtout ne pas déposer ». Aucun mot. Aucun vers. C’est peut-être ça le secret : prendre le large, toujours, dans l’appel du toucher.

Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni, éditions Unes, deuxième trimestre 2013, 68 pages, 16 euros, ean : 9782877041492.

Partager cet article
Repost0
10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 07:46
La dynamique de la révolte, Eric Hazan

Partout dans le monde les peuples se rebellent. Partout en Europe, les peuples se révoltent. Sauf en France… Le seul pays occidental à se doter d’une loi de surveillance de ses citoyens digne des pires dictatures, sans que cela ne provoque d’explosion de colère -à peine une vague d’inquiétude vite rabrouée par des socialos plus réactionnaires que jamais.

Partout dans le monde les peuples tentent de se saisir de leur destin. Sauf en France, où aucune révolution ne paraît possible. Où il ne se passe rien. Bien que le quotidien y devienne invivable. Faut-il repenser l’action commune ?

Eric Hazan s’est penché, moins sur cette question que sur celle du surgissement de l’étincelle qui viendra à coup sûr mettre le feu à la plaine française. On a beau se rassurer, du moins la classe politico-médiatique au pouvoir a beau tenter de nous faire avaler la couleuvre d’un pays dépolitisé, tout le monde sait que c’est faux et que sous le désordre des conduites individuelles, une grande colère politique couve. Or les insurrections sont faites d’abord de colère, et d’espoir. De cet espoir qui surgit comme un impératif quand il n’y a plus rien à attendre de ses dirigeants. De la colère soutenue par l’espoir donc, non d’une poignée d’activistes qui sauraient pousser un peuple à sa résurrection, mais d’un agir désordonné de ces populations qui ne font pas encore peuple. Car d’où viendront, en France, les conditions du renouveau, nous n’en savons rien. De cette France périphérique sans doute, qui ne fait que survivre loin des centres de la décision politique. De ces périphéries relayées un jour par les banlieues plutôt que de ces cœurs urbains occupés par la nouvelle Droite bobo. Les grandes insurrections de 1789, de 1917 ont été anonymes, nous rappelle Eric Hazan. C’est de l’action commune, d’un agir désordonné qu’émerge le désir du changement et la réflexion politique, non de la diffusion d’idées magistrales. C’est de ces agir désordonnés que viendra le vrai changement, débordant les dérivatifs habituels. Même s’ils sont puissants en France aujourd’hui, à commencer par cet épouvantail du FN brandit toute honte bue par une Gauche subornée qui le porte jour après jour à son plus haut niveau d’étiage pour nuire à toute prise de conscience nationale. Car le fascisme français n’est qu’un leurre, ainsi que nous le rappelle opportunément Eric Hazan. Un leurre fabriqué par la classe politico-médiatique pour se maintenir au pouvoir. Un égarement construit. Tout comme le manque d’alternative politicienne, pour nous forcer à croire qu’il n’y a pas d’autre issue que le front républicain pour sauver une république qui n’est même plus digne du nom dont elle s’affuble. Une démocratie dont le seul objectif est de sauver les intérêts privés d’une poignée de négociants corrompus, FN en tête. Mais tout le fatras idéologique des élites a beau tourner autour de ces deux notions vides de sens –république, démocratie-, nul n’est plus dupe devant ces grands fétiches odieux qui ne nous consolent même plus de l’absence d’une vraie république en France.

D’où surgira cette révolte, nous n’en savons rien. Nous irons vers une cristallisation inattendue. Qui bousculera comme un château de cartes les vieux rapports de force appris. Il suffira alors de s’engouffrer dans la brèche. Ouverte ensuite en grand par les réseaux sociaux qui lui donneront une résonnance mondiale –on comprend l’acharnement de Valls à vouloir les contrôler avec sa loi infâmante : ils sont peut-être le lieux d’une offensive possible quand il n’existe plus de lieux symboliques du pouvoir. Sinon la radio « nationale » –et cette grève qui pourrait être, sans qu’on y prenne garde, le signe avant-coureur de nos défections prochaines.

Eric Hazan, La dynamique de la révolte, Sur des insurrections passées et d’autres à venir, La Fabrique éditions, mars 2015, 140 pages, 10 euros, ean : 9782358720717.

Partager cet article
Repost0
9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 06:32
Trois mots, Daniel Pozner

Emietté. Le recueil. Emaillé de reprises incessantes des mots qui ont précédés, ou l’aurait pu. Les parfois, repus, ou au contraire évidés, évidant la phrase, la possibilité de l’appel tout autant que du jugement, en suspens toujours, toujours amendé avant que d’être déçu. Non qu’il faille attendre : il n’y a rien à attendre, ni à en attendre, du poème, peut-être, et ce serait ce qui signerait sa radicalité. Une poésie interjective, qui s’élance pour aussitôt s’interrompre. Certes, des rêves, les gestes têtus du quotidien, dans le détour toutefois, toujours. Une poésie du détour, sinon du détourage, non pour recadrer, mais au contraire pour disperser toute possibilité –les lèvres au mur.

Trois mots, Daniel Pozner, éd. Le bleu du ciel, mai 2013, 76 pages, 12 euros, ISBN 13 : 9782915232851.

Partager cet article
Repost0
8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 10:33
Alimentation générale, Daniel Biga

Le pourquoi d’écrire résonne des interrogations de Virginia Woolf sur la question. Un arbre repousse-t-il quand on lui a coupé toutes ses feuilles ? Alimentation générale… Qu’est-ce qui compte vraiment ? C‘est comme faire ses courses dans un supermarché. Tout y est tellement tentant. Ou rien. Trop. Trop de breloques, d’artifices, de faux besoins dans cette quincaillerie générale. Le ton est familier, volontiers désinvolte. Le temps passe et la vieillesse arrive toujours si vite, qui ne laisse rien dépasser du passé, qui explique peut-être, rétrospectivement, l’effort d’avoir voulu lui échapper, le désir de s’y soustraire en rédigeant ces poèmes qui nous retiennent tant les uns sur le bord des autres… Jouer des mots dans l’innocence feinte d’un dire puéril. Convoquer encore la grande affaire sociale pour la parer d'un bibelot littéraire : SDF, ces « gouverneurs de la rosée », vision idyllique sinon bourgeoise, le tout juste assez dans le ton repoétique, comme un voyage inaccompli dans un chemin de broussailles…

Alimentation générale, Daniel Biga, Editions Unes, 2ème trimestre 2014, 66 pages, 16 euros, isbn 13 : 9782877041546.

Partager cet article
Repost0
3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 07:10
La Chanson pour Sony, Ahmed Kalouaz

To be in dire straits… Vichy, un des meilleurs bassins d’aviron au monde. Mais sur la route de l’entraînement : un mendiant, ex-taulard qui a pris quatre mois de prison ferme pour avoir pillé un tronc d’église. Notre monde… Ancien boxeur poids lourd, il faillit être champion d’Europe. L’ado qui l’écoute et raconte l’histoire, de retour chez lui, cherche sur internet, tombe sur Sonny Liston, Mohamed Ali, Foreman… Il visionne des combats, s’arrête sur une chanson de Mark Knopfer : Song for Sonny Liston. Juste cela, l‘ex-boxeur mendiant toujours à sa place dans la rue. Et tourne la page d’une nouvelle qui évoque l’alpinisme. Chambéry, Grenoble, Gary Hemming, qui avait ouvert des voies dans le massif du Mont-Blanc. Giono dans la nouvelle suivante, le Trièves où il vécut. La chasse à l’arc cette fois, où l’important «est de faire corps avec la cible». Gino le Pieux ensuite : le vélo, avec ses drôles d’endroits pour mourir : comme au mont Ventoux, «sous le regard tout en beauté des montagnes». Gino Bartali donc, champion italien, le Tour de France 1938 et Gino si exemplaire dans son opposition à Mussolini. Emprisonné 45 jours, suspendu de compétition, ne cessant de parcourir, seul, l’Italie à vélo pendant la guerre. De Florence à Assise, poussant jusqu’à Gênes où un homme lui remettait de l’argent qu’il rapportait à Rome pour sauver des familles juives à la barbe des fascistes. Gino sauva 800 juifs, avant de gagner le Tour de France en 1948. Quelles valeurs le sport véhicule ? L’humilité, le courage, la persévérance… Peut-être dans ce petit pas de côté que, nouvelle après nouvelle, l’auteur construit. Ce petit pas de côté qui est le propre de tous les champions qu’il évoque, et dont on ne sait rien, partis qu’ils sont, souvent, sans laisser derrière eux aucune de ces traces que les peoples d’aujourd’hui ne cessent de peaufiner dans leur sillage. Celles de ce recueil somptueux qui vient se clore sur le final miraculeux des J.O. de 1968 et son podium hallucinant qui vit Smith et Carlos brandir chacun, têtes baissées, un poing ganté de noir à la face du monde ébahi.

La Chanson pour Sony et autres nouvelles sportives, Ahmed Kalouaz, Le Rouergue, DoAdo, 1er avril 2015, 74 pages, 8,70 euros, ISBN-13: 978-2812608551.

Partager cet article
Repost0
2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:39
Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud

Le collège en février. Dans le froid, à l’arrache. Grippes, gastros. Mais ce matin, tout semble aller de travers. Une fille perd une touffe de cheveux, Fab, le roi de l’escalade, ne cesse de se gratter le poignet. Rien d’alarmant, sauf qu’un troisième collégien s’est mis littéralement à perdre tout son sang par le nez et que le crâne de Yasmine s’est fendu. Le SAMU débarque, mais tout se met à partir en vrille. Les uns après les autres les élèves tombent comme des mouches, implosent, maculant les couloirs de sang et de matières spongieuses, sinon de bouts d’os comme ceux tombés de la bouche de Kévin, qui s’est désagrégée. La panique ne tarde pas, la terreur. Des pompiers, des médecins, des urgentistes spécialisés, la police, le préfet fait déployer tout l’attirail de l’état d’urgence et boucle le collège. Il y a tant de morts déjà. Loin du théâtre de la catastrophe, l’on comprend qu’il s’agit d’une épidémie, d’un virus particulièrement agressif qu’aucun service n’aura le temps de traiter. Alors la République décide de se séparer de ses gosses pris au piège dans leur collège : c’est moins un cordon sanitaire qui est mis en place, qu’un cordon sécuritaire. Des hommes armés reçoivent même l’ordre d’abattre tout fuyard. Les collégiens sont devenus cet ennemi intérieur qu’il faut à tout prix acculer. Dans ce contexte de terreur, rien ne nous est épargné des fantasmes d’horreur du monde adolescent. L’écriture s’emballe et se complaît bien sûr à ses descriptions gores, mais elle prend aussi le temps de poser une poignée de personnages auxquels le lecteur va s’accrocher pour conjurer l’horreur qui se déploie intempestivement. Des personnages qui vont nouer l’intrigue, la draper d’une émotion réelle, tisser l’espoir d’un monde autre où l’humain serait la norme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit au final : du sort et de la place de l’homme dans un monde qui lui a résolument tourné le dos et dans lequel il n’est devenu qu’un moyen, et non une fin. C’est là le plus intéressant du récit, qui emprunte beaucoup au genre du roman catastrophe qui hante désormais les lectures de nos adolescents, celui de la dystopie. A-t-on du reste assez réfléchi aux raisons de cette montée en puissance de la dystopie, autant au cinéma que dans la littérature, cette sorte de contre-utopie qui a succédé dans l’imaginaire contemporain aux rêves que nul n’ose plus exprimer ? La dystopie nous parle d’un monde au fond très proche, où tout n’est que rebut. Le plus intéressant du roman de Guéraud, c’est ce qu’il décrit d’une société capable de suspendre les droits les plus élémentaires et de donner l’ordre de tirer sur les individus pour protéger, non la communauté des hommes, mais une communauté d’intérêts matériels. Nous y sommes, dans cette possibilité de suspension des droits individuels dont nous pouvons chaque jour mesurer la tentation. Nous sommes déjà dans ce monde d’individus repoussés, exclus, enfermés dans leur camp retranché et dont le Pouvoir n’attend que la disparition. On songe ici aux grandes épidémies qui traversent la planète, à Ebola et à l’insuffisance des moyens mis en œuvre par la communauté internationale, insuffisance qui aura coûté la vie à des milliers d’africains. On songe à ces personnes qui, comme les collégiens de notre roman, se sont vues traités comme des «ennemis». C’est cette montée en puissance du bio-fascisme que Guéraud pointe. Entendons-nous : c’est la gestion du Pouvoir qui est en cause, l’orientation philosophique d’une société où le Pouvoir est devenu une machine de guerre antisociale, anti-citoyenne. Un genre nouveau a pris le pas dans notre imaginaire, celui de la dystopie, qui est comme un écran sur lequel nous projetons une angoisse légitime du monde tel qu’il va, et dont la traduction politique est celle d’un néofascisme rampant sous les ors de républiques marchandes aux yeux desquelles l’être humain n’est qu’un matériel, la plupart du temps encombrant, qu’il faut gérer avec fermeté et non humanité. Ce bio-pouvoir précisément, qu’évoquait Foucault. Nous y sommes. Guéraud en donne la magistrale évocation.

Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud, Le Rouergue, DoAdo noir, mars 2015, 251 pages, 13,70 euros, ISBN-13: 978-2812608612.

Partager cet article
Repost0
1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 06:24
Contre les bêtes, Jacques Rabotier

Comment faire disparaître toutes ces bestioles qui encombrent inutilement la surface de la terre ? Certes, on s’en est bien occupé déjà. Mais combien de tigres encore, qui ne servent à rien sinon à l’amusement des enfants le dimanche au zoo ? Les zumains semblaient pourtant fortiches en extermination, des zumains moins zumains par exemple. Un massacre au Rwanda, un autre en Palestine… Tenez, regardez comment on a exterminé les amérindiens. C’était un bon début déjà, non ? Liquidés les Cheyennes, les Cherokees, les Creeks. On en a fait des marques de godasses ou des noms de voiture de luxe, genre 4x4 à dépouiller ce qui nous reste d’air. Pour les indiens, on avait compris qu’il fallait commencer par leurs bêtes : exit les bisons. Plus de bêtes, plus de sous-zumains… De son environnement, «l’omme» a fait son environ. Strict pourtour. Reste à virer les environs et le boulot sera achevé. Qu’est-ce qu’on attend ? Plus de forêts, plus de loups… La civilisation, c’est l’histoire de la transformation du vivant en corvéable, opprimable, égorgeable. L’homme est comme ça : né prédateur, y compris de lui-même. C’est dans sa nature. Qu’il prédate donc en paix. Fuck les faucons ! Et les lucioles, «qui foutent rien », sinon bouffer et se reproduire. Pareil les vers luisants. Comptent trop sur l’Univers Providence ceux-là. Pas des gagnants, incapables qu’ils sont de comprendre que le monde a changé. Faut pas s’étonner s’ils disparaissent ! C’est comme les tigres : feraient mieux de se reconvertir, créer leur propre marché de peau de tigre au lieu de laisser les autres s’en occuper. Ils n’ont qu’à faire comme les zumains : se bouffer entre eux. Mais les bêtes sont bêtes, elles ne pensent pas ces opportunités. Nous, les Fils-de-…, on sait ça. C’est pour ça que le monde nous appartient. A l’abattoir donc, les bêtes ! Y’aurait plus «d’omme» à la longue ? Bah, de toute façon y’en a trop. On sait ça : trop de travailleurs, trop de jeunes, trop de vieux. Il faut tout reprendre à zéro. On l’aura compris, c’est super drôle, et super décapant !

Contre les bêtes, description de l’omme, prologue, de Jacques Rabotier, éd. Harpo &, coll. La Pliade, septembre 2004, 13,50 euros, isbn : 978-2913886407

Partager cet article
Repost0
31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 07:34
Tout peut changer, Naomi Klein

Un rapport de la Banque Mondiale, remis en 2012 par un aéropage d’experts et de chercheurs scientifiques, concluait qu’en acceptant un réchauffement climatique de 2°, comme nous l’avons consenti, nous risquions de déclencher à très court terme «des phénomènes non linéaires irréversibles». Il fut évidemment très vite enterré, nos dirigeants politiques ayant décidé qu’il y avait plus urgent : rembourser les dettes des banques occidentales… Sans avis sur la question plutôt que sceptique, peu motivée pour s’informer sur ce qu’elle ne pensait tout d’abord n’être qu’une querelle de savants, Naomi Klein a fini un jour par s’interroger : et si le grand danger, justement, était ce «devoir» d’ignorance que nos dirigeants attendaient de nous ? Alors elle s’est emparée de la question. Tous les débats, toutes les publications. Après tout, il en allait de notre avenir et de celui de nos enfants. Pour nous livrer aujourd’hui ce formidable plaidoyer, argumenté, infiniment citoyen, infiniment intelligent.

Nous vivons dans le déni. Continuellement. Sous l’empire d’une conspiration politicienne qui jour après jour veille à ce que l’ignorance l’emporte. Instruire le citoyen ? Jamais et cela, tout autant dans l’horizon de l’éducation que dans son sens juridique. Qui aurait la force, dans ces conditions, de vouloir changer quoi que ce soit au monde ? De prises de conscience larvées en amnésies chroniques, la seule chose que nous ayons apprise, c’est que le quotidien, qui nous submerge, doit l’emporter sur toute autre considération. Bien qu’il soit très probable que nous courions à notre perte. Naomi Klein a refusé qu’au nom de ce quotidien égoïste, l’ignorance citoyenne laisse une poignée de politiciens malhonnêtes nous conduire droit dans le mur. Elle n’a donc cessé d’interroger ces fameux experts, pour découvrir que non seulement des solutions étaient possibles, mais qu’elles existaient déjà ! Mais alors, pourquoi ne pas les mettre en branle ? C’est là toute la question, qui ressortit à celle du fumeux débat sur l’austérité : parce que ces solutions exigent de tout changer. A commencer par le modèle économique néolibéral qui est le nôtre, jusqu’au modèle politique prétendument démocratique qui l’encadre. Parce que ces solutions condamneraient les 1% qui nous dirigent à rendre des comptes. Parce que ces solutions nous laisseraient entrevoir que nos dirigeants politiques ne s’occupent pas de nous mais uniquement des privilèges de ces 1%.

Naomi Klein en prit conscience en 2009 précisément, presque au moment où les dirigeants des pays occidentaux sortaient de leur chapeau leur fameuse crise des dettes souveraines. Quand elle découvrit que les banques avaient déjà mis sur pied leur plan de bataille en inventant des produits dérivés spéculant sur les catastrophes écologiques ! Quand Naomi Klein découvrit que partout dans le monde ces mêmes banques s’étaient lancées dans le rachat de l’eau, des forêts, des terres cultivables qu’elles privatisaient à tour de bras. Quand elle découvrit que depuis plus de trente ans les politiciens n’avaient cessé de brader la sphère publique pour nous dépouiller de ce fameux Bien commun constitutif pourtant du sens de leur mission. Un travail de sape au nom de l’austérité, qui a conduit tout droit à la fantastique gabegie des ressources naturelles de la terre. Quand elle a compris qu’une course contre la montre était engagée par ces mêmes dirigeants pour imposer de nouveaux traités mondiaux organisant notre défaite pour la transformer en nouvel esclavagisme. Quand elle a compris que seul un sursaut citoyen pouvait nous arracher aux dangers qui nous menacent. A ses yeux même, le dérèglement climatique constitue l’occasion historique de changer de monde, à nous qui nous sommes trop habitués à la médiocrité de nos politiciens. «Oui, nous sommes livrés à nous-mêmes», avoue-t-elle, mais l’espoir ne pourra venir que d’en bas. Des dizaines de millions d’hommes vont mourir faute de décision politique, affirmait le rapport remis à la Banque mondiale en 2012. Nos dirigeants le savent. Mais ils ne feront rien. C’est dans cette solitude qu’il nous faut agir. Contre eux.

Tout peut changer, Naomi Klein, ACTES SUD, 19 mars 2015, Collection : Questions de société, 540 pages, 24,80 euros, ISBN-13: 978-2330047849

Partager cet article
Repost0