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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 07:52
Quels délinquants traquer ?

La loi de surveillance généralisée de la totalité de la population française a été faite pour 3 000 personnes suspectes, selon les propos de Valls. 3 000 suspects comptabilisés, fanatiques ou adolescents perdus en voie de radicalisation, identifiés par les services de renseignement, lesquels services, semble-t-il, ont le plus grand mal à les traquer et s’imaginent que cette poignée de «djihadistes» potentiels sera assez débile pour échanger sur les réseaux sociaux des informations capitales quant aux crimes qu’ils voudraient commettre… Nos «idiots utiles» en somme, selon l’expression de Lénine, qui ont permis l’adoption d’une Loi liberticide en France, ex-pays des droits de l’Homme et du Citoyen. Une Loi votée sans débat Public, sanctionnant la mort de la Représentation Publique, à la remorque désormais d’une idéologie de défaite qui risque fort d’entraîner dans sa dérive toute la nation française… L’occasion pour nous, citoyens d’une société civile refusant le mur dans lequel nous précipite cette classe politico-médiatique, de réfléchir sur les conditions d’un vrai débat public, qui tant fait défaut à cette pseudo démocratie que les néo-libéraux les plus réactionnaires de notre histoire ont fini par imposer. Et de nous interroger sur les choix du système répressif français : qui surveiller, qui punir ?

Quels délinquants traquer ?

Le 12 avril 2012, trois semaines après la première parution du livre d’Antoine Peillon (Ces 600 milliards qui manquent à la France), le Parquet de Paris désignait (enfin) un juge d’instruction pour mener une information judiciaire sur l’évasion fiscale en France.

Le 17 avril, ce même Peillon était (enfin toujours) auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur l’évasion fiscale. L’auteur exposa ce que tout le monde savait, à savoir que la police et la Justice françaises disposaient d’une masse invraisemblable d’informations sur la question -dont elles n’avaient jamais rien fait. Et pour cause : le 23 mai 2012, le Juge témoignait à son tour devant la même commission sénatoriale, pour révéler l’existence d’un verrou politique : il devait attendre une plainte du Ministre du Budget pour instruire officiellement son enquête. Jamais aucun ministre du Budget, en France, ne s’était soucié de porter plainte contre l’évasion fiscale.

Le 3 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault promettait de régler une fois pour toute la question de l‘évasion fiscale.

Le 24 juillet 2012, la commission d’enquête sénatoriale publiait 59 propositions pour contrôler cette évasion fiscale. Le rapport de ladite commission devait être remis au Ministre de l’économie et proposé à l’Assemblée nationale dans le cadre du débat budgétaire.

On l’attend toujours. La Crise, elle, n’attend pas, qui commande de récupérer ces milliards qui nous sont dus.

L’affichage d’une prétendue indignation morale laisse, aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, à l’heure où l’Administration policière s’apprête à arrêter des centaines de milliers de français par erreur, selon les mots même du Ministre de l’Intérieur, intacte la délinquance en col blanc. Aucune mesure radicale n’a été prise à son encontre. Aucune régulation publique n’est à l’ordre du jour, sinon comme effet d’annonce : aucune réponse politique n’a jamais apporté de solution, aucun débat public n’a jamais été lancé sur la question. 600 milliards d’euros s’évaporent chaque année des poches de la Nation sans que cela ne préoccupe outre mesure les autorités. Les décisions judiciaires, quand elles sont prises, restent pitoyables, les personnalités publiques en cause s’acquittant d’une modeste amende avant de retourner à leurs affaires… Zone d’ombre de la démocratie française, la presse s’en détourne sitôt le scoop publié, en faisant comme si cette lâcheté juridique était l’affaire de tous, alors que tous savent bien qu’il existe une connivence politique qui interdit de mettre en cause la classe politico-médiatique, celle-là même qui chaque jour instruit un débat moral débile sur la nécessité de suspendre les libertés civiles des français face à la menace terroriste. Seule la dangerosité des classes populaires est d’actualité. La délinquance des élites, elle, n’est jamais perçue comme une menace pour l’ordre social. Bien qu’il s’agisse d’une délinquance organisée, planifiée, préméditée. Rappelez-vous la banque Goldman Sachs spéculant sur l’effondrement de ses propres titres, contre ses clients… Une délinquance qui s’est traduite par la montée en puissance d’une collusion de plus en plus efficiente entre les cercles mafieux et financiers : c’est la British Petroleum communiquant des informations aux escadrons de la mort en Colombie pour éliminer les militants écologistes qui l’ennuyaient.

En France, toutes les instances de surveillance des délits financiers sont… corporatistes ! Les régulés font partie de ces instances de régulation… Voyez l’organigramme de la Commission consultative des marchés publics… Et quant à la sanction, elle relève la plupart du temps d’organismes administratifs plutôt que judiciaires : seul 1% des infractions observées est transmis aux autorités judiciaires… La délinquance des élites occupe ainsi une place ultra marginale dans le traitement répressif de la Nation, tandis que nous assistons à un durcissement de la répression de la petite délinquance et à la surveillance généralisée de la population française. L’essentiel de l’argent des contribuables est mobilisé pour entretenir un système pénal focalisé exclusivement sur des délits de faible importance. Les détournements d’argent, extrêmement dommageables, économiquement, socialement, éthiquement, à l’ensemble de la société française, ne font jamais l’objet d’un processus de criminalisation, pas même celui d’un Débat Public. La justice française est clivée : pénale pour les pauvres, administratives pour les riches. Quid de la Démocratie dans ces conditions ?

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 07:32
Confucius, Professeur de vie plutôt que d’idées, Cyrille J-D Javary

Confucius… Dont le nom même porte la trace de cette latinisation que les jésuites avaient briguée, cherchant dans ses pensées le calque de leurs idées pour pouvoir plus facilement convertir les chinois à leur religion. Confucius auquel Voltaire s’intéressa tant, croyant retrouver dans ses paroles l’idée de l’impératif catégorique kantien. Il y avait bien certes du Socrate en lui, et du Montaigne. De fait, il fut le quasi contemporain de Socrate et tout comme lui, il n’écrivit pas mais enseigna oralement sa pensée sans chercher à la rigidifier dans un texte canonique. Tout comme lui, Confucius préféra se livrer à une maïeutique plutôt que d’être lige d’une théorétique, méditant tout haut auprès de ses disciples sur la conduite de l’expérience morale dans la vie de tous les jours. Cyrille Javary nous en conte, littéralement, dans un ton qui surprend au début, rebute même dès l’abord par sa manière puérile de professer, avant de trouver son rythme et de finir plus enjoué. Javary nous en conte donc l’histoire, la vie, l’œuvre, nous éclairant sur le contexte historique de sa genèse autant que de sa réception, dans un effort précieux de compréhension intellectuelle. Il raconte l’homme, le groupe qu’il forma autour de lui, tel Socrate et ses disciples, dissertant longuement sur l’art de gouverner, soi-même et le monde. «Professeur de vie plutôt que d’idées». L’étude est passionnante, cultivée, profonde. Il évoque les sources, les critiques, replace le tout dans le temps, parlant à son tour puissamment de ce qui seul comptait aux yeux de Confucius : la perfectibilité de l’homme. Mais à l’entendre, le plus passionnant semble au fond ce qui a fait surface : l’histoire de son legs. Trois ans après sa mort, ses disciples les plus proches entreprirent une vaste enquête qui dura vingt ans, de recollection des propos du Sage. De quoi se souvenaient ceux qui l’avaient approché ? Et qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire à leur sens ? Ils en compilèrent un très mince recueil d’entretiens, qui est l’ouvrage qui fonde aujourd’hui encore notre connaissance de la pensée de Confucius. Des Entretiens qui allaient exercer une influence deux fois millénaire et fonder le socle moral de la civilisation chinoise ! En fait un recueil de 516 paragraphes, composés comme un cut up. Des notes. Désordonnées. Un fouillis d’idées comme jetées en vrac, plein de son désordre, d’incertitudes, de lacunes, de répétitions… Un ouvrage dans lequel rien ne nous est épargné de ce qui fonde un mauvais livre, car tout y a été jugé pédagogiquement important ! Et c’est sans doute l’essentiel de ce qu’il faut retenir de cet héritage : cet entrelacs de contradictions et de vérités, la seule sagesse à portée de l’humain. Aucune architecture intellectuelle rigoureuse. Un ouvrage composé à la va comme je te pousse, loin de notre tradition cartésienne, qui fit qu’un Hegel par exemple le lut avec mépris, considérant l’homme comme une sorte de sous-Cicéron qu’il valait mieux ne pas traduire eut égard à la philosophie chinoise. De fait, on y trouve de tout. Des interrogations qui ne sont pas menées jusqu’au bout, des conseils presque insipides, quelques réponses oiseuses. Aucune méthode. Sage alors Confucius, plutôt que philosophe ? Ou Saint ? Mais alors, un Saint qui se serait laissé volontiers emporter par la colère, la déception, l’égarement. Un Sage qui n’enseigna guère qu’une manière de vivre et encore, se posant constamment la question de savoir ce que peut bien revêtir le terme d’apprendre. Apprendre… Le premier mot du premier paragraphe du premier chapitre des Entretiens. C’est dire son importance. Apprendre… C’est quoi ? «C’est avancer nous dit Confucius, ce n’est pas atteindre»… Apprendre, comme une expérience quotidienne, nécessairement partagée c’est-à-dire non conduite dans la solitude cartésienne d’un moi fouillant son ego pour y découvrir des principes universels. Non pas bûcher non plus, ainsi que nous l’enseignons à nos enfants, ni même acquérir une connaissance livresque. Apprendre : s’incarner dans une connaissance lacunaire de soi et du monde. Lacunaire, nécessairement, modeste si l’on veut : apte à s’ouvrir à ce qui demain la réformera. Et de fait, lire Confucius c’est d’abord se confronter à une désillusion : rien de plus fade, de plus banal, voire de plus insipide. Ses propos sont incitatifs, ses réponses, décalées. Il y a des évangiles là-dedans : la même douceur, la même étrangeté. Tout s’y décale toujours, une parole contredisant l’autre pour mieux enclencher une réflexion personnelle. Car le but de cette initiation, c’est d’arriver à trouver l’attitude appropriée, celle qui ouvrira un chemin de vie, dans une parole qui laissera à désirer, à l’image de celle de Confucius, qui laisse d’autant plus à penser qu’elle ne fait bien souvent que surgir pour s’évanouir aussitôt loin de toute conclusion assénée. Une parole de la perplexité, construite sur l’amitié de l’homme pour l’homme. L’Amitié, le second mot du second paragraphe de l’ouvrage. C’est dire le poids qu’il lui accorde : celui d’une vertu de connaissance. Apprendre l’amitié. Les deux jambes sur lesquelles marcher. Dans ce devoir d’humanité qui fonde toute parole. Car pour Confucius, la réalité première n’est pas la personne, mais la relation entre deux personnes, qui va engendrer chacun dans son poids de chair. Et qui seul nous justifie les uns auprès des autres.

Confucius, Vieux sage ou Maître actuel ?, Cyrille J-D Javary, Direction artistique : Claude Colombani & François Laperou pour ARTE-FILOSOFIA, Label FREMEAUX & ASSOCIES, nombre de CD : 3.

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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 13:21
«L’essence de la France» selon Valls le 22 avril 2015

En ces temps de commémoration du génocide arménien, son centenaire même, tous les arméniens de France goûteront avec humour l’hommage involontaire rendu à leur Roi Tiridate IV qui, en l’an 301 et ce bien avant la France, embrassa la foi chrétienne pour faire de son royaume le premier état officiellement chrétien du monde… Même si tous ne sont pas chrétiens, ni catholiques, et surtout si tous ont eu à souffrir justement de ce genre de conception essentialiste de la Nation, qui présida à leur extermination…

Les musulmans français seront eux aussi content d’apprendre qu’ils ne font pas partie de cette essence française, tout comme les juifs, les rroms bien que nombre d’entre eux soient chrétiens, les protestants qui sont peut-être restés trop huguenots à ses yeux, ou les républicains laïcs, non baptisés…

Il est des phrases que l’on ne peut sans frémir entendre prononcer… Sans rire, il entre de l’hystérie politique dans ce propos déconcertant de notre Premier ministre, qui vient de nous fabriquer, hier, un monde factice en appelant aux civilisations bornées pour réinscrire la polis française dans les canons d’une France catholique imaginaire à rebours de la lente marche du Peuple français vers son identité républicaine.

La France serait ainsi assimilable à la catégorie du religieux, constitutif, il va sans dire, d’un «corps français traditionnel» sans doute, ainsi que l’évoquait avant lui un Longuet, tout entier rabattable sur son histoire catholique… Notre Premier ministre, qui se dit républicain, a restauré par ce simple mot qu’il voulait fort, les effrois de l’aliénation identitaire religieuse, au sein de laquelle la France redeviendrait une géographie plutôt qu’une histoire, une religion plutôt qu’une culture…

Une vieille ritournelle à vrai dire que cette fabrique de l’imposture. Une vieille histoire qui présida à la fabrication du français de souche. Valls, sans le faire exprès, nous a d’un coup renvoyé à cette vieille histoire instruite dès l’époque des rois capétiens, lorsque l’Eglise «très chrétienne» décida de jouer un rôle décisif dans la mise en place de la nature du Pouvoir capétien, en l’ancrant dans le sol et des lignages (le sang) pour mieux dévoyer la réflexion sur la nature de l’autorité, à laquelle nos bons rois, tout comme semble-t-il notre cher Premier ministre, préférèrent les fumets de la Domination. Valls en est là, tant son besoin de reconnaissance est grand, tout entier enrôlé sous la quête de l’autorité. Tout comme notre bon roi capétien qui, à défaut d’installer un royaume, s’était construit comme le chef de la noblesse et non celui des français, Valls vient nous dire clairement que son Pouvoir n’est pas assis sur les attentes de la totalité du peuple français…

Peut-être se rappelle-t-il, lui qui convoque par son expression moins la foi chrétienne que ses institutions, que l’Eglise joua alors le rôle de ferment de l’unité de ces espaces par trop desserrés qu’étaient les nébuleuses que le royaume d’alors constituait. Il n’est pas inutile de rappeler ici que cette Institution de l’Eglise l’avait compris et qu’elle avait compris qu’avant de se lancer dans une fonction d’ordre, il lui fallait d’abord affermir la hiérarchie en son sein et proclamer bien fort que les laïcs étaient au service de l’Eglise… On pourrait, ici, remplacer avantageusement le mot Eglise par celui de Pouvoir, qu’on ne changerait rien à cette problématique.

Le "Blanc manteau de l’Eglise", selon la formule consacrée à l’époque, recouvrait ainsi exclusivement les épaules de la noblesse. Tout comme le Blanc manteau de la France de Valls ne semble recouvrir qu’une poignée de hiérarques à la solde du Pouvoir. Restait à construire la conformité d’un Peuple qui n’existait pas. Ce fut l’invention de l’Eglise justement. Amusant : l’Eglise installa le sacré dans tous les territoires qui lui étaient subordonnés. Elle l’établit, en inventa les formes, les usages et les vertus, en se lançant très concrètement dans un programme de construction sans précédent, lui permettant d’élever partout ses monuments, des églises précisément, aux calvaires et autres mobiliers du sacré chrétien.

C’est alors que les cimetières entrèrent dans l’espace habité, inscrivant non seulement l’Au-delà de ce côté-ci de la vie, mais en ramenant les morts "chez eux", en les plantant en terre pour qu’ils y fassent souche, elle enracina les êtres dans la terre du village, désormais inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

Outre la construction de monuments, l’Eglise mis en œuvre une campagne sans précédent de processions («Je suis Charlie»). Il s’agissait d’inscrire les déplacements, les gestes de tous dans le sacré du sol et sceller l’unité nationale. L’unanimité chrétienne («Je suis Charlie»), put alors prendre son essor, tant il était difficile (de n’être pas Charlie), d’échapper à l’obligation d’un itinéraire processionnaire explicitement voué à unifier les différentes parties du village et à en marquer les terres du sceau chrétien.

Au XIème siècle, les gens qui habitaient les Principautés bougeaient beaucoup. On leur fit faire souche. Ils devaient être d’ici. Mais d’un ici déterminé là-bas, dans les sphères d’un Pouvoir qui ne leur laissera bientôt plus le choix d’être autre chose que ce qui aura été décidé pour eux…

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:15
Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin

Edward, le héros blessé de Döblin, demande à son oncle James Mckenzie de lui raconter Hamlet. «Commence avec Hamlet qui revient de l’étranger, de l’université de Wittenberg ou d’une campagne contre le futur prince de Norvège, Fortinbras. Son père est mort, mort depuis longtemps. Lui, on l’a donc expédié à Wittenberg, parce qu’on le craint.» Que craint-on d’Hamlet ? Edward ne sait pas. Ne sait rien. Mais il veut savoir. Il demande à tous de l’éclairer, de lui raconter la cour d’Elseneur. Et tous lui racontent des histoires plus ou moins édifiantes dont Edward ne peut se satisfaire : il veut l’honnêteté, tandis que son oncle James refuse de lui raconter Hamlet. A la place, il lui parle du Roi Lear. L’histoire d’un père et d’un verrat monstrueux, sanguinaire, qui sacrifie tout à son égoïsme. Et au fil de leur conversation, tente de montrer à son neveu que son désir d’honnêteté est un danger pour l’humanité. Mais Edward veut comprendre et peu à peu son désir prend la forme d’une folie meurtrière : «une taupe travaille en moi et me rend taupe moi-même. » Sa mère, inquiète, demeure à son chevet. Il est question partout d’amour dans le récit de Dôblin, comme du sens ultime que la vie pourrait prendre. Le fils guignant du coin de l’œil la réaction du père qui ne cesse de l’observer à la dérobée, de l’épier.

«Le chien des Enfers court librement parmi nous et il aboie désespérément. Il n’a plus de fonction. Qui peut-il bien surveiller ?»…

La détermination d’Edward à vouloir connaître la vérité va finalement tout emporter sur son passage. Tous vont se raconter. Passer leurs aveux. Minuscules. Chacun pourtant épiant bientôt chaque autre dans son désert épique. Il ne reste bientôt que la fuite pour raison, ou le meurtre pour échapper à la ronde des egos, à l’impossibilité des uns et des autres à s’ancrer hors de soi. Bien qu’il y ait «quelque chose en l’homme, c’est certain : il voudrait s’en défaire.» Edward en est sûr. Il y a quelque chose en nous, derrière nous, qui pourrait nous guider au-delà de nous. Un simple changement d’optique suffirait à le prouver. Ce changement d’optique autour duquel Hamlet ne cesse de tourner, quand il réalise la stérilité de son auto-observation. C’est pourquoi il met en scène tous ces dispositifs compliqués de surveillance, d’observation de l’observation... Se méfiant de cette parole vagabonde qui a peu à peu envahit la scène. Une parole sans adresse, quand on ne peut fonder son désir que dans l’attente d’une parole adressée.

D’une manière ou d’une autre, les échanges langagiers exigent toujours que l’on trouve une réponse à la question de savoir ce que l’on est en train de faire.

Dans la théorie des jeux, il existe des jeux bâtis non pas sur la prémisse «ceci est un jeu», mais autour de la question de savoir si tel jeu en est un. Question qui laisse ouverte de choisir le cadre à l’intérieur duquel comprendre et convoquer l’adresse.

Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin, Fayard, traduit de l’allemand par Elisabeth et René Wintzen, coll. Littérature étrangère, février 1988, 501 pages, ean : 978-2213020747.

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 07:42
"Nous ne quitterons pas Paris !"

Juin 1848. Les ouvriers parisiens manifestent au cri de «Nous ne quitterons pas Paris !». Les journalistes de l’époque observent le Peuple en colère, «prêt à se suicider » tant est imposante sa détermination. Partout ils s’étonnent de voir poser avec autant d’intelligence la question urbaine, au moment où les nantis ont décidé de les chasser de Paris, cette ville que les bourgeois voudraient dédier au luxe, selon les termes mêmes de Haussmann, et débarrassée, bien évidemment, de ses classes populaires. Partout des barricades sont érigées, qui atteignent une taille inconnue dans l’histoire des révoltes urbaines. De vraies constructions architecturales. Les ouvrages insurrectionnels, reliés entre eux pour certains, permettent aux insurgés de passer discrètement d’un point à un autre de la capitale. Se fait jour un véritable urbanisme insurrectionnel des rues, construit en une poignée de journées mémorables, auquel toute la population de Paris a participé.

Au XIXe, malgré Haussmann, la ville produite autour de spéculations très coûteuses pour la société civile, s’organise cependant toujours en fragments épars. L’intervention de l’Etat sera décisive pour y mettre de l'ordre. Etat qui ne réfléchit pas la chose en termes de Bien Commun mais d’intérêts privés. L’urbanisme qu’il consacre est évidemment lié aux grands mouvements de spéculation qui occupent les nantis. Il vole donc à leur secours pour faire du foncier un outil moderne de spéculation. Mais la ville offre encore des interstices qui permettent aux populations ouvrières d’inventer des rapports politiques nouveaux. Le sens du lieu n’est pas encore appauvri par les décrets de l’état. La ville reste un objet polysémique, quelque chose qui permet d’impulser un dialogue, même rude, entre les couches sociales, et où l’étranger joue un rôle fonctionnel, incarnant même par excellence la figure du citadin contemporain. Cette figure qu’on nous promet, d’ici très peu de temps, avec le Grand Paris, d’éradiquer à tout jamais.

images : photos de 1848, une barricade sous occupation militaire

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 07:39
Ce que le temps fait à la mémoire...

Pour comprendre ce que le temps fait à la mémoire, Freud nous dit : «pensez aux villes ». Pensez à leur topographie, à leurs sédimentations, à leur diversité, et puis changez d’échelle, songez à ce petit pan de mur jaune brossé par Marcel Proust (observant la Vue de Delphes), prenez de la hauteur, voyez la Seine dans ses méandres, vagabondez, livrez-vous à ses flux, ses immobilités, ses adhérences, aux terrains vagues qui la bordent, aux places abandonnées, aux rues étroites… Et pour y raisonnez l’inscription du temps, examinez l’espace, les surfaces qu’il déploie, exclue ou replie, sans oublier de voir la ville en coupes géologiques ou dans ses profondeurs. Regardez aussi ses pierres, ses murs, ses lézardes, observez les pavés que l’on voit et ceux que l’on ne voit plus. Pensez à Rome et pensez à Pompéi. «Soyez tour à tour promeneur et archéologue, ajoute Laurence Khan (La petite maison de l’âme, Paris, 1999). «Avec ou sans guide, pelles et pioches ou votre seul regard. Et laissez filer la pensée vers ce point obscur de l’enchevêtrement le plus serré des temporalités. » Là où les signes de l’Histoire sont l’opacité même. Car «le tissu le plus épais est toujours le lieu de l’oubli et parfois celui de la réminiscence. Quelque chose comme l’ombilic du temps», là où l’inconnu fait signe et fonctionne comme point de fuite «et ce, dans l’actualité d’un regard aux prises avec la remémoration.» L’observateur qui sait cartographier la ville qui n’est pas la sienne, celle qui se dérobe à sa prise, réveille une mémoire millénaire, celle d’une humanité qui n’a cessé, de génération en génération, de s’approprier la ville dans un rapport étrange d’amour et de ressentiment, pour transformer sans cesse, faute de pouvoir le conserver, ce qui fut l’œuvre des pères et n’a cessé de disparaître. La ville, nous dit Laurence Khan, est un corps latent nécessaire, où le débris disparu est le commencement d’un travail de la pensée qui ouvre l’horizon des reliquats où ne pointe aucun fétiche, contraignant le promeneur à la fiction.

images : Vue de Delphes, Vermeer, 1659, détail...

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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 07:00
Le Grand Paris du séparatisme social, Hacène Belmessous

Le Grand Paris est, fondamentalement, un processus anti-démocratique mis en place par un Etat autocratique dans le but d’augmenter la concentration du capital financier et de permettre aux couches sociales supérieures de disposer d’un espace où cultiver leurs rentes. Il ne s’agit en fait de rien d’autre que de faire émerger une aire urbaine au service de ces classes supérieures, débarrassée des français les plus modestes (ne parlons même pas des plus pauvres), tout en conservant à l’intérieur de cet immense enclos doré qui se profile, la possibilité de loger encore quelques membres de la classe moyenne qui deviendront les serviles domestiques de la réussite des classes dirigeantes… Juste ces laquais dont les riches ont tant besoin pour exister. Projet d’un Etat autoritaire qui nie le Bien Commun, c’est au fond une société de bonne cour qu’il inaugure. Un projet urbain qui n’a donc que faire de la volonté populaire, bien que des millions de franciliens soient concernés. Un projet vendu clef en main comme une offre marketing, interdisant tout débat mais exaltant d’enthousiasme forcené, dans la plus pure tradition de la Chine de Mao… Mais quoi de plus naturel : le Grand Paris, c’est avant tout «une bonne affaire», dont Hacène Belmessous démonte les rouages avec une rare lucidité. C’est d’abord un marché de 70 milliards d’euros de bénéfices en perspective ! Qui cible en outre 500 000 riches à qui offrir ce Grand Paris, bien évidemment, vendu au nom de l’impérieuse félicité économique de la nation : il «nous» fallait entrer dans la compétition de la ville-monde. «Nous» ? Enfin… presque… Les architectes-urbanistes n’ont pas lésiné sur les frais de communication pour nous faire avaler cette couleuvre. Or ce n’’est pas une métropole qu’ils construisent, mais comme on le dit tout haut dans les officines du Pouvoir, un pôle destiné à attirer les classes dites «créatives», à savoir : les gens de Pouvoir. Qui eux seuls sont indispensables à la nation… C’est dire combien les lobbies marchands ont pris possession de la sphère publique, avec la bénédiction de l’UMP et du PS. Dans le dernier Think Tank à la mode, dénommé «La fabrique de la cité» (sic) (2010), sous l’égide de Vinci, toute la classe politico-médiatique est conviée à se goberger aux frais de la princesse République, qui ne porte plus ce nom que par raillerie. On y susurre tout haut désormais que le Grand Paris est un marché sacrément lucratif, est un formidable outil d’exclusion capable de définir avec une précision extrême les «nuisibles» dont il faudra bien se débarrasser un jour, à savoir, tous ces exclus de la rente mondiale qui ne cessent de troubler le bel ordre républicain agencé de main de maîtres par nos classes dirigeantes. Mais on y murmure aussi qu’il faudra bien, après avoir si bien réussi à livrer à la domination marchande la sphère de l’habitat, régler le problème des révoltes des pauvres, même repoussés loin de la ville lumière qu’on se partage. Nulle inquiétude : la loi Valls sur le renseignement sert à cela.

Le Grand Paris du séparatisme social : Il faut refonder le droit à la ville pour tous, Hacène Belmessous, Post-Editions, Collection : POST EDITIONS, 12 mars 2015, 165 pages, 16 euros, ISBN-13: 979-1092616057.

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 07:33
Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux

Nomades les Rroms ? Par la force des choses, poussés à l’exil il y a des siècles, mais en réalité moins de 15 000 «itinérants» en France… Incapables de s’intégrer ? Sur les 500 000 Rroms vivant en France, l’immense majorité est parfaitement intégrée. Etrangers ? Européens depuis plus de sept siècles… En a-t-on assez conscience ? Non. Mais alors : pourquoi refuser d’en prendre conscience ? Les Rroms sont au contraire un Peuple étonnant qui a survécu à la haine, à l’extermination, au mépris, à l’exclusion et a su néanmoins, dans des conditions d’adversité invraisemblables, se construire et durer, à défaut de s’être parfaitement accompli. Au point que nombre d’entre nous pensent qu’ils détiennent peut-être les clefs du changement de paradigme dont nos sociétés ont besoin. Car nous n’avons plus que jamais besoin du regard que cette communauté ultra-minoritaire, solidaire, humaine, porte sur le monde d’aujourd’hui pour construire notre propre survie. Seule nation sans territoire, sont rapport à la terre s’est totalement dédramatisé, tout comme son rapport à la propriété privée, qui tant désormais nous aliène. Cette relation de simple usufruit qu’elle entretient avec la Terre, face aux menaces environnementales qui pèsent sur notre devenir, devrait au fond nous inspirer tout le sens de nos conduites de vie. La Terre est une propriété nécessairement commune. Nous commençons seulement à le découvrir, tandis que les multinationales achèvent leur plan de privatisation des terres fertiles, pour les vouer à la spéculation financière et provoquer demain les terrifiantes catastrophes que nous pouvons entrevoir dès aujourd’hui… Fermés sur eux-mêmes les Rroms ? Par la force des choses ils ont toujours formé une communauté ouverte sur l’extérieur : il n’est que d’étudier leur manière de s’insérer dans les diverses cultures européennes pour le comprendre et réaliser que chaque fois ils ont su s’adapter à ces cultures ! Indépendants, oui, ils vivent cette fluidité des mœurs et des représentations que nous ne pouvons que leur envier, nous qui sommes si prompts à condamner. Mais voilà : ils ont rompu, eux, avec le modèle consumériste qui gangrène nos vies. Et c’est sans doute parce qu’ils parviennent à vivre en dehors des critères du monde mondialisé qu’ils concentrent autant de haine. Ils sont en fait des dissidents, des résistants, des rebelles tranquilles, sans armée, sans révolte, défiant même nos imaginaires d’un monde autre, à déployer pareillement leur art d’être libres sous la domination. En marge de tout Pouvoir. Les marqueurs mêmes des fondements de l’idée européenne dans une économie vide de sens. Un peuple à côté et dedans. Alors oui, ils sont une chance pour nous.

Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux, Le passager clandestin, mars 2015, 96 pages, 7 euros, ean : 978-2369350231.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 06:14
De la banlieue rouge au Grand Paris, Alain Rustenholz

C’est moins du Grand Paris qu’il s’agit, que d’un mémorial dressé en l’honneur de cette banlieue rouge aujourd’hui disparue. L’Ivry de Gagarine ? Sans rire, qu’en reste-t-il ? Peut-être une librairie, Envie de lire, tellement investie politiquement, dernière support d’un espoir décati presque partout ailleurs. Vingt-cinq communes donc, de cette petite couronne qui effraya tant les bourgeois de Paris, aujourd’hui peu à peu reconverties de force en quartiers bobos au bon goût sirupeux. Vingt-cinq communes dont l’histoire convoquée articule les belles pages de l’été 36, juste avant que les socialistes de l’époque ne se décident, à la remorque des masses, de faire semblant de les avoir précédées. De Bicêtre à Montrouge donc, de Malakoff à Boulogne, vingt-cinq communes qui ont rythmé notre histoire sociale, ouvrière avant que d’être médiatique, politique en un mot, dans un horizon où l’on voudrait nous en refuser le partage. Vingt-cinq communes d’avant les banlieues, toutes de faubourg accoutrées, où, selon Haussmann, s’entassaient des populations «nomades, sans attache avec le sol», accueillant l’une après l’autre ces vagues d’immigrés qui firent la grandeur du Peuple français et que la préfecture de police désespérait de pouvoir contrôler. Communes de l’autre côté de la grande tranchée du périphérique bientôt, où Haussmann toujours, ne songeait qu’à repousser les ouvriers et leurs usines qui tant souillaient Paris à ses yeux, la ville Lumière, qui ne pouvait être «qu’une ville de luxe» (lettre du baron à Napoléon III)… L’histoire déroulée est belle et triste. Nostalgique, à mesurer cette richesse abusée.

De la banlieue rouge au Grand Paris : D'Ivry à Clichy et de Saint-Ouen à Charenton, Alain Rustenholz, préface de Eric Hazan, La Fabrique éditions, 12 mars 2015, 352 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2358720694.

"Je viens de mettre en ligne l'index d'environ 700 noms De la banlieue rouge au Grand Paris: http://www.alain-rustenholz.net/p/blog-page.html J'espère qu'il rendra quelques services. Il s'ajoute ainsi à l'index de Paris ouvrier qui s'y trouvait déjà, les deux titres s'en trouvant malheureusement dépourvus dans leur édition imprimée." (Alain Rustenholz).

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 06:55
Question de méditation, n°1

Dans une forme parfaitement accomplie, élégante plus que consolante, la revue s’ouvre sur un héritage, celui de Louis Pauwels qui la fonda, une quarantaine d’années plus tôt. La méditation donc, non l’apaisement. Marc de Smedt signe l’édito, affrontant sans fard le phénomène de mode qu’elle est devenue, et les malentendus qui l’encombrent. Retrouver du sens, certes. Aspirer au calme. Mais oubliez les techniques confie-t-il, le décorum, l’apparat et tout le fatras transcendantal : méditer, c’est être présent au monde, à soi. C’est être dans le monde et non en dehors, c’est habiter le monde tel qu’il va, non tel qu’il devrait aller. Oublions donc les techniques, très peu nombreuses à vrai dire, ou bien trop, décrites ici au fil des pages et des spécificités des uns et des autres : soyons. Tout simplement. Dans un va-et-vient entre l’agitation extérieure et le calme intérieur. Car on peut méditer partout, n’importe quand, sans rituel ni posture particulière : la méditation n’est pas un remède, mais un outil, portable, transportable, disponible, sous la main : quelques minutes par jour suffisent, dans une geste imperceptible. Méditer ? C’est très simple en fait : c’est accorder une vraie attention, quelques minutes, à ce qui est. A son corps évidemment en premier lieu, l’appui incontournable. La respiration. Question de souffle. Tout est là : le souffle. Le Pneuma si vous voulez, mais sans qu’il soit besoin de convoquer ces grands mots fébriles. Méditer, c’est une pratique, pas un état.

Savoirs et expériences se démultiplient au fil des articles, proposant nombre d’entrées qui enrichissent le numéro, tantôt scientifiques, tantôt littéraires. Les neurosciences en appui. Médecins et psychothérapeutes témoignent. La méditation s’implante partout désormais, à l’école, au bureau, dans les hôpitaux comme dans les centres de recherche universitaire. Laïcisée, comme aime à le penser cette société obscure. Pas de paradis en vue, pas de gourou, pas de prière. Mais la découverte scientifique de son impact sur le cerveau humain, qu’elle est capable de remodeler en très, très peu de temps. Quelques quinze minutes par jour et pendant six mois suffisent à transformer cet organe si plastique. Méditer. Non l’introspection encore une fois : il faut coller au contraire au monde qui nous entoure. Pas de finalité mystique pour ce qui ne se comprend qu’à partir de cette humanité que nous sommes. Être éveillé donc, simplement, dans la dilection des choses du monde, quelque chose comme le chiasme tactile de Husserl débarrassé de toute angoisse. La main se sentant sentir, comme recueillie par le réel qui nous dépasse.

Questions de méditation, n°1, novembre 2014, Albin Michel, 160 pages, 15 euros, isbn : 9782226258472

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