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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 04:25

letter.jpgMédiéviste, Michael Clanchy avait publié sa biographie d’Abélard en 1997, à Oxford.
Elle fut immédiatement reconnue par la communauté scientifique comme une œuvre majeure, tant par l’originalité de sa méthode que la profondeur de ses vues.
Ce livre étonnant séduisit autant les spécialistes que tous ceux que l’histoire d’Abélard et Héloïse avait, à un moment ou un  autre et pour les raisons les plus diverses, passionnés.
Car il constituait non seulement une introduction brillante à la vie intellectuelle du XIIe siècle, mais aussi à la connaissance sensible d’une personnalité aventurière, engagée avec passion au service de la pensée.



jJ : J’ai été frappé qu’avec insistance vous ayez fait d’Abélard une sorte de figure moderne du sujet. Le ton même de votre travail paraît relever du romanesque, me rappelant le roman d’Audouard. L’étude, elle, nous brosse en Abélard le portrait d’un sujet expérimentant presque malgré lui des procédures de subjectivation novatrices.
Michael Clanchy : Ai-je vraiment fait d’Abélard une figure moderne ? Oui, certainement. Je l’ai décrit comme une personne subjective proche d’un Kierkegaard. Abélard empruntait volontiers le «Connais-toi toi-même» (scito te ipsum), pour titre de son livre sur l’éthique. Mais je ne suis pas certain que cette sorte de personnalité consciente d’elle-même soit une révélation, au dix-neuvième comme au vingtième siècle. Le malentendu dans lequel on glisse à ce propos, à trop vouloir le constituer comme originaire de la subjectivité moderne, vient des idées de Burckhardt, qui fait commencer les temps modernes à la Renaissance italienne. De la Grèce ancienne à la culture romane, un profond sens de soi a été transmis très tôt à la Chrétienté, qui fut du reste re-médiatisé quelques siècles plus tard par le travail de Saint Augustin, l’auteur le plus fréquemment cité par Abélard. Par ailleurs, je ne crois pas avoir subi l’influence du roman de Monsieur Audouard, qui au contraire reconnaît s’être largement servi de ma biographie pour l’écrire. Il l’évoque du reste page 388 de son ouvrage, comme «LA biographie de référence». Son titre même, «Adieu, mon unique», reprend les mots de conclusion de ma biographie, et sont au demeurant d’Héloïse.

adieumonuniquejJ : Abélard logicien est-il précurseur de la Réforme ?
M. Clanchy : Abélard fut condamné par deux fois comme hérétique et lui-même s’est souvent trouvé en opposition avec la Papauté. Par extension, oui, on peut dire qu’il est proche du protestantisme, même s’il ne cessait d’affirmer les gages de sa plus absolue orthodoxie. Abélard appartient en fait à cette rationalité fondamentale du christianisme qui fait de lui un précurseur des Lumières du XVIIIe siècle, plutôt que du XVIe siècle Réformé. L’application de la logique à l’apologétique chrétienne était du reste assez commune aux XIIe et XIIIe siècles. Certes, Abélard est d’une certaine manière allé jusqu’au bout de ce qui se levait là. Et pour autant que la Réforme porte en elle une rationalité dont le devenir va pleinement s’épanouir dans la philosophie des Lumières, alors, oui, on peut pointer dans sa pensée les modalités de ce qui va bientôt secouer le monde chrétien.

jJ : Votre méthode d’exégèse de textes encerclant la vie et la pensée d’Abélard, fait de votre travail un objet que je situerais volontiers entre le projet inaccomplie de Dilthey sur la biographie et la méthode de Luhmann…
M. Clanchy : Je dois avouer que je ne connais vraiment ni Dilthey ni Luhmann et que, certainement, je devrais me renseigner sur eux, tout comme quiconque veut s’aventurer dans un tel projet biographique. Cela dit, sans pousser si loin mon travail sur le plan, au fond, de la compréhension de la théorie du biographique, ma propre méthode a consisté à discuter les différents rôles qu’Abélard a joué dans sa vie et à décrire les cercles dans lesquels il les a joués. Vie pour le moins originale, si l’on veut bien en croire ce que Saint Bernard rapportait à son sujet. Mais j’ai été aussi fortement influencé par une description contemporaine d’Abélard, qui en faisait plus un «bouffon» qu’un professeur. Partir de là me contraignait à œuvrer d’une manière plus originale que je ne l’avais prévue.


Propos recueillis et traduits par --joël jégouzo--.

The Letters of Abelard and Heloise, M. Clanchy, Penguin Books, Classics, Revised edition april 27-2004, 384 pages, Language: English, 15 euros, ISBN-13: 978-0140448993.
Adieu, mon unique, de Antoine Audouard, Folio Gallimard, mai 2002, 466 pages, 8,20 euros, ISBN-13: 978-2070421831.

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 04:10

 

l-idee-de-MA.jpgUn travail érudit mais clair sur la construction de l'idée de Moyen Age et sa fortune. Fabriquée par les humanistes des XVe et XVIe siècles comme âge intermédiaire (moyen), sa fonction aura été de constituer un ailleurs, négatif (pauvreté, famine, désordre), ou positif (les tournois, la vie de cour), et de nous fournir les prémices… de tout ce que l'on voulait bien admettre pour moderne dans nos sociétés. Une sorte d'espace idéal où situer les origines de nos traditions, aussi bien que l'éclosion des identités ethniques. Plus de dix siècles tout de même... Etudiés à travers une rationalisation fort simple : on observait un modèle assez proche dans le temps, que l'on supposait être l'aboutissement logique d'une longue période historique, et l'on projetait ensuite les résultats de cette "observation" sur tout le passé envisagé. Vasari, plus familier des arts que de la chronique historique, avait posé les règles de cette périodisation. Son triptyque : antique, médiéval et moderne, a connu le succès que l'on sait, jusqu'à ce que les historiens professionnels s'inquiètent de sa validité. Mais en fait il s'agissait avant tout pour Vasari de constituer cet âge en âge de transition entre deux périodes immenses de l'humanité : celle de l'Antiquité, et celle qu'il construisait avec d'autres, "Moderne" et dont la grandeur revêtait celle de toute l'Histoire de l'humanité à ses yeux.

Sergi, lui, nous permet d'entrer dans le débat de la définition des critères permettant de donner un contenu un peu solide à la notion de Moyen Age. Mais il ne se contente pas de recenser les termes de ces problématiques. Médiéviste lui-même, il s'efforce de dégager les traits distinctifs de ce fameux Moyen Age : les seigneuries rurales comme mode de fonctionnement possible de la société, et l'expérimentation systématique de formes politico-sociales.

 

 

 

L'Idée de Moyen Âge, de Giuseppe Sergi, Flammarion, janvier 2000, Collection Champs, 112 pages, 8,20 euros, isbn 13 : 978-2080814487.

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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 04:24

abelard.jpgChevalier errant, toujours en quête de la meilleure solde, cet être instable, aventurier qui, de l’aveu de Saint Bernard, «ne se ressemble pas», cet homme dévoré d’ambition constitue à bien des égards une personnalité surprenante.
Redoutable logicien, cherchant par tous les moyens à s’émanciper de toute tutelle, plus volontiers bouffon que professeur, la nouveauté inouïe de sa vie en fait une figure héroïquement proche de nous, à une époque du reste où s’invente le mot de moderne.
Condamné comme hérétique, celui qui fut le premier grand théologien du monde moderne, tentant de réconcilier la raison humaine et la révélation, se voit restitué dans cette puissante biographie avec une rare présence. Pourtant Michael Clanchy ne s’est pas arrêté à l’anecdote de l’homme, qui toute sa vie conspira contre ses propres intérêts.
C’est tout le système du savoir du Moyen Age qui nous est expliqué ici, aussi bien que son organisation matérielle. L’étude est d’une richesse incroyable, écrite d’une plume insolite empruntant volontiers sa tonalité au romanesque, plus à même de nous restituer la dimension humaine du drame qui s’est joué alors. Abélard comme être singulier, nous intéresse en tant justement que se noue dans son destin l’enjeu d’un monde naissant. C’est la force de cet ouvrage que de le pointer avec tant d’habileté. Et son bonheur que de nous montrer comment ce jargon à la mode, la logique, a su créer les formes de pensée qui permirent d’ancrer la rationalité dans la langue chrétienne.



Abélard, Michael Clanchy, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Flammarion, coll. Grandes Biographies, 488p., août 2000, 24 euros, isbn : 978-2082125246.

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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 04:56

peuple.jpgL’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».

Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde. Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…


La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 04:29

cent-ans.jpgLa Guerre avons. Le frais, le froid, le chaud nous minent… La faim aussi, la Peste enfin… Un temps de rose et de sang s’épanouit.

Les manuels scolaires passent habituellement très vite sur cette période de la fin du Moyen Âge. La grande intelligence de Claude Gauvard est de nous en proposer une interprétation acérée, offrant l’occasion de réaliser à quel point la conception de l’Etat autoritaire, non démocratique et coercitif est enracinée dans la pensée politique des élites françaises.

Car Claude Gauvard prend les choses autrement qu’à l’accoutumée : cette période est une période de crise, nous dit-elle. Ce n’est ni la Guerre ni la Peste qui la caractérisent, mais une crise qui traverse toute l’Europe autour d’une question cruciale : le désir d’une autre gouvernance et la naissance de l’Etat moderne. Une machine qui accouchera dans le sang –pour l’essentiel : celui du peuple européen.

L’ensemble de l’Occident est donc frappé. D’un point de vue religieux d’abord : les Turcs avancent, refoulant la chrétienté à l’Ouest. La Méditerranée orientale devient musulmane. Les papes vont s’installer en Avignon, sans parvenir à restaurer leur autorité. Partout se pose le problème du gouvernement au sein de l’Eglise, dont la réforme échoue, malgré la pression de fidèles devenus plus exigeants sur les contenus de la foi.

L’Empire, lui, s’est réduit comme une peau de chagrin et s’est replié sur ses territoires germaniques, si bien qu’il n’est plus que le Saint-Empire Romain de la nation germanique… Une vieille dérive allemande…

Le Roi de France entrevoit tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce double affaiblissement, de l’Eglise et de l’Empire : devenir l’empereur en son royaume.

Mais une grave crise économique frappe l’Europe. Crise agricole d’abord, avec l’effondrement des récoltes. Paradoxalement, l’agriculture voit ses prix s’effondrer, ses revenus chuter dramatiquement, sous la pression cette fois d’une crise monétaire forgée de toute pièce par la noblesse.

repressione_jacquerie.jpgLe peuple émigre massivement vers les villes, croyant pouvoir y survivre –mais ce sera pour y mourir. Les premières grandes émeutes de la faim éclatent partout dans les villes européennes.

La crise, elle, dure. Les crises devrions-nous dire, en circuit fermé, les crises monétaires provoquant les crises agricoles qui en retour provoquent de nouvelles crises monétaires. Le circuit est parfaitement huilé, les crises, entretenues. A l’arme politique de la monnaie, la noblesse française rajoute celle de la guerre. La guerre continue. Une nécessité économique pour les nobles, qui ont tant laminé l’agriculture et la monnaie qu’ils doivent trouver de nouveaux moyens de pression pour conserver leur train de vie. Guerre contre l’Anglais certes, mais aussi et surtout guerres de rapines des uns contre les autres, des nobles bretons contre les nobles gascons, dépeçant, rançonnant et pillant toujours les mêmes : les paysans et le petit peuple des villes. La noblesse pille son propre pays, se paie sur l’ennemi intérieur, ces français qu’elle dépouille sans vergogne pendant plus d’un siècle. Toutes les formes de guerre sont déployées pour mettre à sac le pays : la noblesse saccage le royaume. Avec la complicité de l’anglais, puisque ces guerres se déroulent exclusivement sur le territoire français.

L’appareil de production est cassé, entraînant la chute des récoltes, de l’élevage, de l’artisanat. Mais dans tout le pays, une immense clameur s’élève. On voit surgir partout une vraie réflexion et une poussée des idées démocratiques. Le Peuple, affamé, se révolte. Des Assemblées représentatives lui sont octroyées, qui deviendront bientôt le fer de lance de la contestation dans le royaume. De doléances en remontrances, il s’agit à présent, malgré la faim, la guerre, la misère, la répression sauvage, de repenser toute l’organisation politique du pays. Le Tiers-Etat songe à limiter les pouvoirs de la noblesse, voire de la monarchie. Partout l’on s’élève contre ces officiers prévaricateurs qui dilapident la fortune du royaume. Pensez : la Peste a décimé la population, de moitié, et dans certaines régions des deux tiers. Mais le pays a vu le nombre de ces officiers rester au même niveau, sinon augmenter pour mieux "encadrer" les français, les rançonner, les emprisonner, les affamer.

jacquerie.jpgPartout les villes se révoltent. Les revendications sont claires : partout on diffuse des textes aux idées égalitaires. Partout on prend la parole pour redéfinir le Bien Commun, et le défendre. Et face à cette situation de jacquerie et de soulèvements urbains, la répression sera sanglante, féroce, meurtrière. Que minimise l’auteure. On envoie la chevalerie en armes contre un peuple armé de bâtons. Partout on assiste à de vrais massacres de populations. A Paris, en 1148, 2000 contestataires sont exterminés – le massacre des Armagnacs. Si bien que toutes les révoltes échoueront. Et non parce que les émeutiers étaient ivres de bière et de vin et auraient fini par préférer leurs agapes à leurs revendications. Ce topos mainte fois mis en avant par les historiens, cette anthropologie carnavalesque bien commode demeure des plus suspectes, sinon intolérable pour ce qu’elle énonce du sentiment populaire de justice. Organisés, il manquait aux émeutiers une structure de combat capable de défaire la chevalerie en arme ainsi que toutes les officines déployées sur le territoire pour assassiner l’opposition politique.

La reprise en main s’exercera dans la terreur. La noblesse va se lancer à l’assaut de l’Etat. Le vrai enjeu est devenu celui de ses institutions, ces rouages de l’Etat moderne fabriqué pour garantir la paix d’infamie de la noblesse française. Des "réformateurs", -le temps des Marmousets-, vont agir pour promouvoir leur conception du service d’un Etat bâti sur la coercition, que cimentera la naissance du statut de la Haute Fonction Publique. Il s’agit clairement d’empêcher les débordements d’un Peuple devenu tout d’un coup par trop affûté politiquement. Les Princes territoriaux vont ainsi mettre la main sur ces rouages et instituer une caste capable d’en garantir la confiscation. Une "société de structure grenue", comme la décrit si pertinemment l’auteure, est mise en place : coterie, solidarités limitées, on soude les uns aux autres les maillons de la chaîne du commandement politique. Par contrats de toutes natures, cultivant aussi bien les liens de parenté réelle que fictive, on met en place le clientélisme de l’Etat moderne. Les subordonnés entrent ainsi dans une relation d’"amitié", créant ces parentèles fictives si préjudiciables aujourd’hui au fonctionnement de la démocratie, et qui voit par exemple des socialistes et des frontistes s’associer autour des mêmes intérêts. C’est cela l’Etat moderne, dont tous les rouages n’ont qu’une seule vraie vocation : capter les richesses du pays au profit d’une coterie qui contrôle l’Etat.

  

 

LE MOYEN ÂGE - LA FRANCE DE LA GUERRE DE CENT ANS - UN COURS PARTICULIER DE CLAUDE GAUVARD, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, CLAUDE GAUVARD, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 4

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 04:13

amour01.jpgEn Mai, par les longues journées,

Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.

Mais quand je me suis égaré,

Me souvenant de mon amour de loin
je vais plein de désir, morne, tête baissée,

Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine

Me plaisent plus que l’hivernale gelée.

Jamais d'amour je ne jouirai
Si ne jouis de cet amour de loin.
Car mieux ni meilleur ne connais
Et ne vais nulle part ni près ni loin
Car tant est son prix vrai et pur
Que là, devant les Sarrasins,
Pour elle être captif je voudrais.

Triste et joyeux m'en partirai
Quand je verrai cet amour de loin.
Mais ne sais quand la reverrai
Car nos terrains sont vraiment loin.
Il y a tant cols et chemins
Et pour ceci ne suis devin
Mais que tout soit comme à Dieu plaît.

Paraîtra joie quand lui querrai
Pour l'amour-Dieu l'amour de loin.
Et s'il lui plaît j'habiterai
Près d'elle même si je suis de loin.
Alors arrivera l’entretien d’ami,

Et amant devenu proche quoique lointain,
Je jouirai du plaisir de ses beaux dits.

Je tiens bien le Seigneur pour vrai
Par qui verrai l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux car tant m'est de loin.
Ah que je sois là-bas pèlerin,
Et que ma cape et mon bâton
Soient par ses beaux yeux regardés.

Que Dieu qui fit tout qui va et vient
Et qui forma cet amour de loin
Donne le pouvoir au cœur que j'ai
Que bientôt je vois mon amour de loin.
En vérité, et en lieu aisé,
Tel que la chambre et le jardin
Me semblent dans tout temps un palais.

Il dit vrai qui me dit avide
Si désireux d'amour de loin
Car nulle autre joie ne me plaît
Que de jouir de mon amour de loin.
Mais ce que je veux m'est refusé
Car ainsi me dota mon parrain,
J’aime et ne suis pas aimé.

Mais ce que je veux m'est refusé
Que maudit soit le parrain
Qui fit que j’aime et ne suis pas aimé.

moyen-age.jpgJ’aime cette poésie courtoise, héritière du raffinement des cours arabes, célébrant l’"amor de lonh" (l’amour de loin), seul permis aux chevaliers vivant à la cour de la trop noble Dame du suzerain, offerte pourtant chaque jour à leur contemplation, si belle, si intelligente, forçant le désir de simplement paraître et condamnant ses proches à la sublimation ardente de ne devoir plus être pour eux que leur image de l’idéal de la femme à aimer. Inaccessible, interdite, dans l’inassouvissement le trouvère se fait son vassal. Dame trop bien née qu’il ne peut approcher, fatale jusque dans cet amour de loin auquel, par bonheur, bien des Dames succombèrent, cédant au sublime désir de jouir enfin du monde…

 

 

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 04:18

MA.jpgUn cours d’Alain Viala, passionnant, érudit, la Ballade des pendus pour ouvrir à cette superbe leçon de littérature, lue par Mesguich.

Quel poème, à l’écouter aujourd’hui ! Ecrit en prison par Villon, condamné à être pendu. Quel écho dans nos vies, et quel étrange plaisir à l’entendre. C’est du reste de cette relation singulière d’un poème écrit il y a des siècles à son écho en nous aujourd’hui, dont nous entretient Viala. Quelle rencontre est possible avec ces représentations que les homme se sont faites, soumises à nos imaginaires contemporains, à notre réflexion, à notre compréhension, qu’elle passe par la raison ou par l’émotion ? Quelle rencontre quand l’usage demeure si personnel, si intime, laissé en l’occurrence à l’appréciation de chacun par ces lectures que nous donnent Viala et Mesguich. Rencontre certes préparée, balisée, organisée par un appareil critique savant nous guidant dans ce fabuleux Moyen Âge, pour que cette part commune, la langue que la littérature nous offre en partage, puisse vivre en chacun et vivre elle-même dans l’inouï de ses temporalités multiples, là où demeurent les textes littéraires. Villon dans sa cellule, angoissé, moi dans mon salon. Comment un tel texte peut-il m’atteindre ? Comment résoudre au demeurant cette question si compliquée de la destination d’un texte ? Le texte littéraire ne s’impose pas : il s’offre. Lié à une situation, il peut être lu dans une autre. Mais qu’est-ce qui dure dans un texte ? Qu’est-ce qui change ? Pourquoi cette plainte du condamné m’émeut-elle encore ? Qu’est-ce qui est perdu ?

C’est cette présence que l’historien de la littérature explore. Cette présence et cette absence, magnifiquement, chaque fois faisant l’effort de situer les enjeux, les contextes, les mentalités. Car comment explorer un tel corpus ? En acceptant d’être dépaysé, répond Viala, c’est-à-dire en commençant par ne pas projeter nos propres catégories mentales sur ces textes. Car pour bien entendre les textes du passé, il faut accepter leur différence. Et la leçon de Viala de me rappeler aussitôt un séminaire de K. Pomian, nous demandant de bien réfléchir à la question inaugurale de son cours : qu’est-ce qu’un esprit du XXème siècle peut comprendre à cette littérature du début du XIXème structurée par le paradigme de l’Esprit Saint ?

Les choix de Viala sont intelligents : pour explorer cette littérature française, il a construit un corpus de trois cent textes, en adoptant pour critères ceux des textes les plus lus, les plus cités, les plus étudiés, imités, édités… Ces textes qui constituent le fonds de la culture française. Dans ce coffret dédié au Moyen Âge, inutile de dire qu’il ne suit pas à la lettre sa méthode : il déborde constamment, tant le pousse l’amour de la littérature, et nous fait découvrir des œuvres plus rares. Sublime Moyen Âge donc, plus de dix siècles au cours desquels devait surgir brusquement une langue nouvelle, romane, donnant très vite à entendre cet univers qu’elle inventait, de la poésie au roman, la souveraineté d’un art qui désormais allait commander notre rapport au monde.

  

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 04:50

« Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions »

On connaissait l’excellent
Loin de Chandigarh du journaliste, critique littéraire et écrivain indien, Tarun Tejpal (Le Livre de Poche, mars 2007). Récit d'un jeune couple projeté dans la relecture de l'Histoire de l'Inde au début du XXe siècle. Quelques 700 pages qui ne cessaient de tourner autour de cette Inde nouvelle, entrée brutalement dans la modernité et tentant de larguer les amarres du passé, sans trop y parvenir. Dans Histoire de mes assassins, c’est au fond de nouveau l’Inde qui est le sujet du roman, de Delhi aux villages oubliés du Nord, à travers les trajectoires des cinq «assassins» du personnage central, un journaliste en vue que la police protège parce qu’il incarne justement cette Inde entrée de plain-pied dans le dialogue du monde contemporain que la société indienne, son élite anglophone du moins, veut promouvoir.
Cinq assassins qui ne l’ont donc pas tué, pas forcément issus des classes les plus indigentes, mais férocement emmurés dans l’Inde récusée qui les a engloutis. Cinq trajectoires brisées, captées au saut de l’enfance par l’engrenage du crime, marquées du sceau de l’innommable dans la mêlée des foules indiennes. Tel Chaku, l’espoir de l’Inde pour sa famille, armé désormais de son couteau dont il a vite appris qu’il était fait pour semer la terreur. Ou Kabir, le rejeton musulman de la Partition funeste de 1947, Kaliya et Chini, survivants dans la gare qui leur tient lieu de monde, et Hathoda Tyagi, épouvantable fracasseur de crânes. Cinq destins dérobés à l’immensité de la population indienne - demain plus importante que celle de la Chine. A danser leur danse de mort entre sikhs, musulmans et hindoues. Erigés en martyrs par le narrateur, suppliciés encombrants des monstrueuses déchirures de l’Inde moderne. C’est en effet par leur biais que l’auteur a choisi de dénoncer cette entité monstrueusement inégalitaire qu’est l’Inde, avec ses castes dont la plus terrible est la dernière en date – la caste supérieure anglophone. Un monde toujours ébranlé par des conflits religieux récurrents, campant sur son seuil d’implosion.
Roman corrosif, grotesque à bien des égards, convoquant cette langue qu’un Salman Rushdie avait préparée à sa façon, flamboyante, baroque, on ne sait comment dire, traversée par une clameur hystérique, babil fou prenant volontiers une tangente apocalyptique, la «langue» de Bollywood, celle de tout un peuple submergé par sa logorrhée, mais roman inquiétant sous ses dehors désopilants, s’annonçant comme le troublant avertissement de convulsions terribles. «Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrit son narrateur, ce journaliste anglophone conscient de ce qu’il incarne. Fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et d’arrogance qui pourrait bien en effet tout emporter – et nous avec.


Histoire de mes assassins, de Tarun Tejpal, Littérature étrangère XXIe, Buchet-Chastel, septembre 2009, trad. de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat, 592p., 25 euros, ISBN : 9782283022832

 

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 04:18

 

logo_repub_franc_feu.jpgOn se rappelle les propos de Hannah Arendt sur la banalité du Mal. Mais déjà moins la Palme d'or de 2009, attribuée à l'Autrichien Michael Haneke pour Le Ruban blanc.
Un film dont tout le monde s’accordait à vanter la photographie somptueuse - en noir et blanc-, et la gravité du sujet : les dégâts de l’éducation autoritaire qui avait la faveur de la vieille Europe Réformée du début du XXe siècle. Education rigoriste, conforme à l’idéal culturel des pays protestants, si méfiants à l’égard de l’individu, voire à l’égard de la nature humaine tout court.
Rappelez-vous : il s’agissait d’un film sur la naissance de la terreur civique. Le film de Haneke, nous assurait Toubiana, le grand essayiste contemporain du cinéma, "(était) splendide, profond, filmé à la bonne distance". Mais à quoi tenait sa force ? A ce qu’il portait un regard implacable sur une conception de l’éducation qui n’était plus la nôtre ? Non, à l’universalité du sujet abordé, répondait Toubiana, à savoir : la question du Mal, "et comment il s’installe et se distille à travers les mailles les plus infimes d’une communauté villageoise allemande, à l’aube de la Première Guerre mondiale ".
Tous les poncifs resurgirent du coup, dès lors que l’on songeait au Mal sans en expliciter l’infortune : qu’il ne parvienne pas à s’élever au rang de substance et qu’il ne soit au fond justiciable que des seules catégories du Bien. Bien commode alors d’en supposer nos âmes pleines, indéfectiblement, pour éviter d’avoir à le dénoncer. Bien commode, parce que cela permettait l’amalgame : le mal était en nous, indubitablement, assurément partagé, peut-être le sentiment le mieux partagé au monde.

Rien n’a fondamentalement changé aujourd’hui, nous continuons de penser que le mal tient pleinement dans son évidence, alors qu’il est possible de le nommer, de le dénoncer plutôt que de le chérir vriller au fond des âmes, tapi dans quelque repli obscur d’une peur qui a, en réalité, beaucoup d’autres noms que celui du Mal.
Voilà qui n’est pas sans rappeler d’autres succès de l’époque, la nôtre, comme celui des Bienveillantes, explorant cette même prétendue banalité du Mal et autorisant tous les amalgames, puisque, au fond, le Mal est partout. Que cache donc cet expression de banalité du Mal, abusivement confisquée à Hanna Arendt ? De quoi nous parle-t-on quand on l’évoque ?

  

pauvrete_en_france.jpgDans le film de Haneke, on ne voyait que cette "grande beauté plastique, (en) noir et blanc (déployant) toutes ses nuances et (faisant) de chaque image une gravure", comme l’écrivait Toubiana.

Qu’est-ce qu’un beau film ?…

 Peut-être ce que Mallarmé affirmait, désappointé : un pur jeu formel…
Dans le même festival on projetait Inglourious basterds, de Tarantino. L’Autrichien Christoph Waltz recevait le Prix d'interprétation masculine pour son rôle d’officier SS, dans un film dont on ne cessait de saluer la beauté. Mais là encore, de quoi parlait ce film, sinon de la virtuosité de son metteur en scène ?

 


Loin des rumeurs de Cannes et dans un autre registre, un livre m'est revenu en mémoire : La Peau du Loup, de Hans Lebert. J’ai gardé le souvenir de sa beauté formelle bien sûr, de l’intelligence de sa construction et de l’énigme à laquelle il ouvre, qui vous saisit et vous jette, lecteur, dans les affres d’un questionnement inévitablement personnel, vous engageant singulièrement dans votre lecture, ce pour quoi le verbe est fait.
Il s’agit toujours de l’Autriche, de l’héritage nazi, de la mémoire de ces événements que l’on veut reconstruire à l’usage des temps présents et des raisons qui nous y poussent. Car : que faisons-nous de ces beaux films, tout comme de ces romans si forts, si convaincants ?

 

europe-barbeles.jpgDidier Eribon, dans son dernier essai, évoque cet horizon que je pointe et qui se fait jour face à l'orientation que prend le mot de Culture dans nos sociétés néo-libérales. Il parle de la Culture comme d'une ruse suprême de la Domination. Une ruse qui impose sa faconde et son style. Le bon goût... Condition même de la culture, cette arme qui ne se définitit que dans le périmètre étroit édicté par la classe dominante. Il en parle comme d'une ruse imparable qui opère avec la complicité de ses cooptés, rejetant tout ce qui pourrait troubler son ordre esthétique, sélectionnant les oeuvres qu'il convient d'admirer dans les termes qui définissent son convenable en demeurant à tout jamais étrangers à toute vraie contestation artisitique. Didier Eribon rappelle Nizan, cette voix forte, réellement forte quand nombre d'artistes d'aujourd'hui ne font qu'y prétendent. La Bourgeoisie, affirmait Nizan, ne coïncide pas avec l'humain. Il nous faut, contre elle, inventer une autre manière d'être humain, une autre culture donc, construire des "temporalités inattendues". Et puisque nous écrivons encore dans la langue de l'ennemi, nous poser la question de savoir ce que cela change d'écrire dans sa langue notre radicale opposition à ce qui la fonde.

croixnazie.jpgIl y a donc un "travail de la culture" à faire face à cette survivance inavouée du nazisme, qui pointe déjà la faillitte d'une nation, la nôtre. Les meurtriers politiques ne tombent pas du ciel.

Dans les propos officiels que l'on a entendu ici et là autour de la mort du jeune Clément, il y avait comme un refus d'affronter ce moment de transformation que cette mort pointe. A défaut d'en faire une crise, on a vu des politiques tenter d'en faire un spectacle (de rue, à Paris, pour ne désigner personne). Solennel. En bleu et blanc. Et rose. Mais ni les uns ni les autres n'ont cherché à scruter ce qui, dans leur propre camp, avait contribué à libérer ce Mal. Ce n'est pourtant qu'à cette condition qu'il sera possible d'éclairer le rapport au crime politique que la société française vient de prendre.

On aura vu ainsi les Médias inquiéter la victime, et la Droite s'enfermer dans le paradoxe philosophique de l'inhumaine humanité, excluant l'idée d'une quelconque responsabilité dans le Mal accompli.

On aura entendu encore répéter l'excuse du café du commerce : l'homme est un loup pour lui-même (Hobbes), et nos élites oublier la réponse de Spinoza à Hobbes "Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

leni.jpgOn aura vu la Gauche se payer cette fois encore de vains mots dans l'oubli du sens profond de cette phrase : le défaut de secours que l'on voit se faire jour en France à l'égard des plus démunis, à l'égard des classes populaires, à l'égard des petits-enfants d'immigrés, à l'égard des précaires, à l'égard des salariés pauvres, à l'égard des retraités pauvres, à l'égard des enseignants démonétisés, des enseignés méprisés, etc., l'on pourrait démultiplier à l'infini, est la cause de ce Mal qui finira bientôt par révéler son nom sinistre.

La privation des besoins économiques élémentaires relève pourtant d'une décision politique qu'il n'est pas si difficile de prendre, alors qu'en refusant ce genre d'ambition, on crée les conditions d'une dévastation sauvage des sociétés humaines.

"Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

Sans ce souci, sans cette socialité séminale, il ne reste en effet que la violence pour seul dénominateur commun. Celle qui humilie, celle qui méprise, celle qui sépare et finit par tuer.

«Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrivait Haneke il me semble. Un fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et de rancune qui pourraient bien tout emporter sur son passage.

 

 

image Leni Riefenstahl, self-portrait...

 

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 07:33

 

zinn-gauche.jpgUne vie à Gauche… Mais attention : cette vraie New Left américaine, pas cette fausse droite française affublée d’un gros nez rose, qui vit sans conviction intellectuelle ni morale.

Howard Zinn aura passé sa vie à Gauche, critique à l’égard des partis de pouvoir, militant infatigable, déniaisé sur la démocratie et cessant très tôt d’être l’un de ces naïfs progressistes qui font le lit de ces états très peu démocratiques qui sont les nôtres.

La biographie de Martin Duberman, son ami de toujours, est à l’image de l’engagement des deux compères : sans concession, franche, n’hésitant pas à pointer les approximations d’Howie, les généralités nébuleuses, voire les injonctions paradoxales qui relevaient de son désintérêt face à la théorie.

Une biographie exigeante donc, qui entre dans le détail d’une vie que Martin a accompagnée pas à pas d’un bout à l’autre de la vie d’Howard.

Il raconte donc l’enfance, la misère d’immigrés juifs de l’Est, cette vraie misère de survie dans une Amérique qui ne faisait rêver que les classes possédantes. Il raconte l’enfance famélique qui contraignait les enfants eux-mêmes à travailler, tel Howard, dès ses 14 ans. Howard réussissant miraculeusement à l’école, mais devant interrompre longuement ses études avant de les reprendre à 27 ans.

Il raconte l’enfant de 17 ans, déniaisé brutalement sur la démocratie après avoir reçu un violent coup de matraque sur la tête pour avoir osé tenté d’exprimer son point de vue publiquement. Il raconte l’engagement, la soute de ce bombardier où Howard s’interroge sur la nécessité de raser la ville française de Royan au napalm, il raconte Howard doutant du caractère juste de cette Guerre, comprenant Hiroshima comme le premier acte diplomatique de la Guerre froide et affirmant à ses amis que la guerre de 39-45 n’était pas une guerre contre le fascisme, mais pour l’Empire américain. Il a tout compris, observant les agissements de la BIRD, la Banque pour la Reconstruction et le Développement, dont la première déclaration est éloquente : "favoriser l’investissement privé partout dans le monde"… Quelle vision politique dès ses 21 ans !

histoirepopulaire.jpgA 27 ans il reprend donc ses études, bénéficiant d’un programme de gratuité pour service rendu à la patrie. Il soutient son doctorat à la Columbia Université, postule à Atlanta, au Spelman College qui n’accueille derrière ses barbelés que des jeunes filles noires, s’engage aussitôt dans la lutte pour la reconnaissance des droits civiques des noirs. Au passage, Martin Duberman nous livre une superbe étude des positions des intellectuels de l’époque sur la question noire, dont celle de Faulkner, qui ne trouvait rien à redire à cette ségrégation pourvu que l’état fédéral acceptât de mieux financer les universités noires qui, en effet, ne percevaient que 0,66% de la manne dévolue aux universités américaines... Ou Schlesinger, condamnant le "dogmatisme" des militants noirs, trop pressés (!) à ses yeux de recouvrer leurs droits et à qui il recommandait davantage de patience…

Howard, lui, face à "l’exquise courtoisie des Blancs du Sud", s’engageait totalement dans ce premier combat victorieux. Nous le suivons pas à pas, n’oubliant jamais les raisons de son engagement universitaire, même lorsqu’il sera nommé chercheur à Harvard, ce que d’aucuns auraient pris pour une consécration. Lui reviendra bien vite à Atlanta, avant de se voir limogé du fait de son activisme. C’est que Howard ne voulait pas simplement se payer de vains mots mais agir, concrètement, et très concrètement voulait peser sur l’ordre social américain, bien loin de ces engagements politiques de la génération 68 en France par exemple, qui n’aura rien touché à l’ordre social français. C’est qu’écrire l’Histoire, pour Zinn, ne s’entendait pas d’une posture purement théorique, n’engageant qu’aux controverses de salon ou aux stratégies de positons au sein du monde universitaire. Engagé dans sa vie d’abord, il en fera de même tant dans la conception du travail intellectuel qu’il va déployer, que de son rôle au sein de la poussiéreuse American Historical Association (AHA), regroupant les universitaires de sa discipline. Toute sa vie Zinn militera pour la réformer, posant la question de la prétendue objectivité savante, pitoyable cache sexe à ses yeux, Zinn ne cessant de rappeler à ses confrères leurs choix douteux à chaque grand moment de l’Histoire, comme celui du mouvement des Historiens "objectifs" qui, en 14-18, mirent sur pied le National Board for Historical Service, destiné à fournir au grand public des "informations fiables" sur la guerre, à savoir : 33 millions de brochures expliquant le rôle vertueux joué par les Etats-Unis dans ce conflit… Idem en 39-45 autour de la notion de Guerre Juste. Idem en 1961, quand le président de l’AHA déclarait que "l’abus d’autocritique affaiblit un peuple"… Oscillant toute sa vie entre marxisme et anarchie, Zinn sera resté d’un bout à l’autre exemplaire dans ses engagements, affirmant sans jamais faiblir que "demeurer un être humain est plus important qu’être historien".

  

 

 

Howard Zinn : Une vie à gauche, de Martin Duberman, traduction de Thomas Déri, éditions Lux, mais 2013, coll. Mémoire de l’Amérique, 392 pages, 24 euros, ISBN-13: 978-2895961635.

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-autour-d-emma-goldman-anarchiste-americaine-72972002.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-l-impossible-neutralite-118104006.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-une-autre-histoire-de-l-amerique-45123967.html

 

 

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