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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 10:33
Alimentation générale, Daniel Biga

Le pourquoi d’écrire résonne des interrogations de Virginia Woolf sur la question. Un arbre repousse-t-il quand on lui a coupé toutes ses feuilles ? Alimentation générale… Qu’est-ce qui compte vraiment ? C‘est comme faire ses courses dans un supermarché. Tout y est tellement tentant. Ou rien. Trop. Trop de breloques, d’artifices, de faux besoins dans cette quincaillerie générale. Le ton est familier, volontiers désinvolte. Le temps passe et la vieillesse arrive toujours si vite, qui ne laisse rien dépasser du passé, qui explique peut-être, rétrospectivement, l’effort d’avoir voulu lui échapper, le désir de s’y soustraire en rédigeant ces poèmes qui nous retiennent tant les uns sur le bord des autres… Jouer des mots dans l’innocence feinte d’un dire puéril. Convoquer encore la grande affaire sociale pour la parer d'un bibelot littéraire : SDF, ces « gouverneurs de la rosée », vision idyllique sinon bourgeoise, le tout juste assez dans le ton repoétique, comme un voyage inaccompli dans un chemin de broussailles…

Alimentation générale, Daniel Biga, Editions Unes, 2ème trimestre 2014, 66 pages, 16 euros, isbn 13 : 9782877041546.

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 07:10
La Chanson pour Sony, Ahmed Kalouaz

To be in dire straits… Vichy, un des meilleurs bassins d’aviron au monde. Mais sur la route de l’entraînement : un mendiant, ex-taulard qui a pris quatre mois de prison ferme pour avoir pillé un tronc d’église. Notre monde… Ancien boxeur poids lourd, il faillit être champion d’Europe. L’ado qui l’écoute et raconte l’histoire, de retour chez lui, cherche sur internet, tombe sur Sonny Liston, Mohamed Ali, Foreman… Il visionne des combats, s’arrête sur une chanson de Mark Knopfer : Song for Sonny Liston. Juste cela, l‘ex-boxeur mendiant toujours à sa place dans la rue. Et tourne la page d’une nouvelle qui évoque l’alpinisme. Chambéry, Grenoble, Gary Hemming, qui avait ouvert des voies dans le massif du Mont-Blanc. Giono dans la nouvelle suivante, le Trièves où il vécut. La chasse à l’arc cette fois, où l’important «est de faire corps avec la cible». Gino le Pieux ensuite : le vélo, avec ses drôles d’endroits pour mourir : comme au mont Ventoux, «sous le regard tout en beauté des montagnes». Gino Bartali donc, champion italien, le Tour de France 1938 et Gino si exemplaire dans son opposition à Mussolini. Emprisonné 45 jours, suspendu de compétition, ne cessant de parcourir, seul, l’Italie à vélo pendant la guerre. De Florence à Assise, poussant jusqu’à Gênes où un homme lui remettait de l’argent qu’il rapportait à Rome pour sauver des familles juives à la barbe des fascistes. Gino sauva 800 juifs, avant de gagner le Tour de France en 1948. Quelles valeurs le sport véhicule ? L’humilité, le courage, la persévérance… Peut-être dans ce petit pas de côté que, nouvelle après nouvelle, l’auteur construit. Ce petit pas de côté qui est le propre de tous les champions qu’il évoque, et dont on ne sait rien, partis qu’ils sont, souvent, sans laisser derrière eux aucune de ces traces que les peoples d’aujourd’hui ne cessent de peaufiner dans leur sillage. Celles de ce recueil somptueux qui vient se clore sur le final miraculeux des J.O. de 1968 et son podium hallucinant qui vit Smith et Carlos brandir chacun, têtes baissées, un poing ganté de noir à la face du monde ébahi.

La Chanson pour Sony et autres nouvelles sportives, Ahmed Kalouaz, Le Rouergue, DoAdo, 1er avril 2015, 74 pages, 8,70 euros, ISBN-13: 978-2812608551.

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:39
Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud

Le collège en février. Dans le froid, à l’arrache. Grippes, gastros. Mais ce matin, tout semble aller de travers. Une fille perd une touffe de cheveux, Fab, le roi de l’escalade, ne cesse de se gratter le poignet. Rien d’alarmant, sauf qu’un troisième collégien s’est mis littéralement à perdre tout son sang par le nez et que le crâne de Yasmine s’est fendu. Le SAMU débarque, mais tout se met à partir en vrille. Les uns après les autres les élèves tombent comme des mouches, implosent, maculant les couloirs de sang et de matières spongieuses, sinon de bouts d’os comme ceux tombés de la bouche de Kévin, qui s’est désagrégée. La panique ne tarde pas, la terreur. Des pompiers, des médecins, des urgentistes spécialisés, la police, le préfet fait déployer tout l’attirail de l’état d’urgence et boucle le collège. Il y a tant de morts déjà. Loin du théâtre de la catastrophe, l’on comprend qu’il s’agit d’une épidémie, d’un virus particulièrement agressif qu’aucun service n’aura le temps de traiter. Alors la République décide de se séparer de ses gosses pris au piège dans leur collège : c’est moins un cordon sanitaire qui est mis en place, qu’un cordon sécuritaire. Des hommes armés reçoivent même l’ordre d’abattre tout fuyard. Les collégiens sont devenus cet ennemi intérieur qu’il faut à tout prix acculer. Dans ce contexte de terreur, rien ne nous est épargné des fantasmes d’horreur du monde adolescent. L’écriture s’emballe et se complaît bien sûr à ses descriptions gores, mais elle prend aussi le temps de poser une poignée de personnages auxquels le lecteur va s’accrocher pour conjurer l’horreur qui se déploie intempestivement. Des personnages qui vont nouer l’intrigue, la draper d’une émotion réelle, tisser l’espoir d’un monde autre où l’humain serait la norme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit au final : du sort et de la place de l’homme dans un monde qui lui a résolument tourné le dos et dans lequel il n’est devenu qu’un moyen, et non une fin. C’est là le plus intéressant du récit, qui emprunte beaucoup au genre du roman catastrophe qui hante désormais les lectures de nos adolescents, celui de la dystopie. A-t-on du reste assez réfléchi aux raisons de cette montée en puissance de la dystopie, autant au cinéma que dans la littérature, cette sorte de contre-utopie qui a succédé dans l’imaginaire contemporain aux rêves que nul n’ose plus exprimer ? La dystopie nous parle d’un monde au fond très proche, où tout n’est que rebut. Le plus intéressant du roman de Guéraud, c’est ce qu’il décrit d’une société capable de suspendre les droits les plus élémentaires et de donner l’ordre de tirer sur les individus pour protéger, non la communauté des hommes, mais une communauté d’intérêts matériels. Nous y sommes, dans cette possibilité de suspension des droits individuels dont nous pouvons chaque jour mesurer la tentation. Nous sommes déjà dans ce monde d’individus repoussés, exclus, enfermés dans leur camp retranché et dont le Pouvoir n’attend que la disparition. On songe ici aux grandes épidémies qui traversent la planète, à Ebola et à l’insuffisance des moyens mis en œuvre par la communauté internationale, insuffisance qui aura coûté la vie à des milliers d’africains. On songe à ces personnes qui, comme les collégiens de notre roman, se sont vues traités comme des «ennemis». C’est cette montée en puissance du bio-fascisme que Guéraud pointe. Entendons-nous : c’est la gestion du Pouvoir qui est en cause, l’orientation philosophique d’une société où le Pouvoir est devenu une machine de guerre antisociale, anti-citoyenne. Un genre nouveau a pris le pas dans notre imaginaire, celui de la dystopie, qui est comme un écran sur lequel nous projetons une angoisse légitime du monde tel qu’il va, et dont la traduction politique est celle d’un néofascisme rampant sous les ors de républiques marchandes aux yeux desquelles l’être humain n’est qu’un matériel, la plupart du temps encombrant, qu’il faut gérer avec fermeté et non humanité. Ce bio-pouvoir précisément, qu’évoquait Foucault. Nous y sommes. Guéraud en donne la magistrale évocation.

Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud, Le Rouergue, DoAdo noir, mars 2015, 251 pages, 13,70 euros, ISBN-13: 978-2812608612.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 06:24
Contre les bêtes, Jacques Rabotier

Comment faire disparaître toutes ces bestioles qui encombrent inutilement la surface de la terre ? Certes, on s’en est bien occupé déjà. Mais combien de tigres encore, qui ne servent à rien sinon à l’amusement des enfants le dimanche au zoo ? Les zumains semblaient pourtant fortiches en extermination, des zumains moins zumains par exemple. Un massacre au Rwanda, un autre en Palestine… Tenez, regardez comment on a exterminé les amérindiens. C’était un bon début déjà, non ? Liquidés les Cheyennes, les Cherokees, les Creeks. On en a fait des marques de godasses ou des noms de voiture de luxe, genre 4x4 à dépouiller ce qui nous reste d’air. Pour les indiens, on avait compris qu’il fallait commencer par leurs bêtes : exit les bisons. Plus de bêtes, plus de sous-zumains… De son environnement, «l’omme» a fait son environ. Strict pourtour. Reste à virer les environs et le boulot sera achevé. Qu’est-ce qu’on attend ? Plus de forêts, plus de loups… La civilisation, c’est l’histoire de la transformation du vivant en corvéable, opprimable, égorgeable. L’homme est comme ça : né prédateur, y compris de lui-même. C’est dans sa nature. Qu’il prédate donc en paix. Fuck les faucons ! Et les lucioles, «qui foutent rien », sinon bouffer et se reproduire. Pareil les vers luisants. Comptent trop sur l’Univers Providence ceux-là. Pas des gagnants, incapables qu’ils sont de comprendre que le monde a changé. Faut pas s’étonner s’ils disparaissent ! C’est comme les tigres : feraient mieux de se reconvertir, créer leur propre marché de peau de tigre au lieu de laisser les autres s’en occuper. Ils n’ont qu’à faire comme les zumains : se bouffer entre eux. Mais les bêtes sont bêtes, elles ne pensent pas ces opportunités. Nous, les Fils-de-…, on sait ça. C’est pour ça que le monde nous appartient. A l’abattoir donc, les bêtes ! Y’aurait plus «d’omme» à la longue ? Bah, de toute façon y’en a trop. On sait ça : trop de travailleurs, trop de jeunes, trop de vieux. Il faut tout reprendre à zéro. On l’aura compris, c’est super drôle, et super décapant !

Contre les bêtes, description de l’omme, prologue, de Jacques Rabotier, éd. Harpo &, coll. La Pliade, septembre 2004, 13,50 euros, isbn : 978-2913886407

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 07:34
Tout peut changer, Naomi Klein

Un rapport de la Banque Mondiale, remis en 2012 par un aéropage d’experts et de chercheurs scientifiques, concluait qu’en acceptant un réchauffement climatique de 2°, comme nous l’avons consenti, nous risquions de déclencher à très court terme «des phénomènes non linéaires irréversibles». Il fut évidemment très vite enterré, nos dirigeants politiques ayant décidé qu’il y avait plus urgent : rembourser les dettes des banques occidentales… Sans avis sur la question plutôt que sceptique, peu motivée pour s’informer sur ce qu’elle ne pensait tout d’abord n’être qu’une querelle de savants, Naomi Klein a fini un jour par s’interroger : et si le grand danger, justement, était ce «devoir» d’ignorance que nos dirigeants attendaient de nous ? Alors elle s’est emparée de la question. Tous les débats, toutes les publications. Après tout, il en allait de notre avenir et de celui de nos enfants. Pour nous livrer aujourd’hui ce formidable plaidoyer, argumenté, infiniment citoyen, infiniment intelligent.

Nous vivons dans le déni. Continuellement. Sous l’empire d’une conspiration politicienne qui jour après jour veille à ce que l’ignorance l’emporte. Instruire le citoyen ? Jamais et cela, tout autant dans l’horizon de l’éducation que dans son sens juridique. Qui aurait la force, dans ces conditions, de vouloir changer quoi que ce soit au monde ? De prises de conscience larvées en amnésies chroniques, la seule chose que nous ayons apprise, c’est que le quotidien, qui nous submerge, doit l’emporter sur toute autre considération. Bien qu’il soit très probable que nous courions à notre perte. Naomi Klein a refusé qu’au nom de ce quotidien égoïste, l’ignorance citoyenne laisse une poignée de politiciens malhonnêtes nous conduire droit dans le mur. Elle n’a donc cessé d’interroger ces fameux experts, pour découvrir que non seulement des solutions étaient possibles, mais qu’elles existaient déjà ! Mais alors, pourquoi ne pas les mettre en branle ? C’est là toute la question, qui ressortit à celle du fumeux débat sur l’austérité : parce que ces solutions exigent de tout changer. A commencer par le modèle économique néolibéral qui est le nôtre, jusqu’au modèle politique prétendument démocratique qui l’encadre. Parce que ces solutions condamneraient les 1% qui nous dirigent à rendre des comptes. Parce que ces solutions nous laisseraient entrevoir que nos dirigeants politiques ne s’occupent pas de nous mais uniquement des privilèges de ces 1%.

Naomi Klein en prit conscience en 2009 précisément, presque au moment où les dirigeants des pays occidentaux sortaient de leur chapeau leur fameuse crise des dettes souveraines. Quand elle découvrit que les banques avaient déjà mis sur pied leur plan de bataille en inventant des produits dérivés spéculant sur les catastrophes écologiques ! Quand Naomi Klein découvrit que partout dans le monde ces mêmes banques s’étaient lancées dans le rachat de l’eau, des forêts, des terres cultivables qu’elles privatisaient à tour de bras. Quand elle découvrit que depuis plus de trente ans les politiciens n’avaient cessé de brader la sphère publique pour nous dépouiller de ce fameux Bien commun constitutif pourtant du sens de leur mission. Un travail de sape au nom de l’austérité, qui a conduit tout droit à la fantastique gabegie des ressources naturelles de la terre. Quand elle a compris qu’une course contre la montre était engagée par ces mêmes dirigeants pour imposer de nouveaux traités mondiaux organisant notre défaite pour la transformer en nouvel esclavagisme. Quand elle a compris que seul un sursaut citoyen pouvait nous arracher aux dangers qui nous menacent. A ses yeux même, le dérèglement climatique constitue l’occasion historique de changer de monde, à nous qui nous sommes trop habitués à la médiocrité de nos politiciens. «Oui, nous sommes livrés à nous-mêmes», avoue-t-elle, mais l’espoir ne pourra venir que d’en bas. Des dizaines de millions d’hommes vont mourir faute de décision politique, affirmait le rapport remis à la Banque mondiale en 2012. Nos dirigeants le savent. Mais ils ne feront rien. C’est dans cette solitude qu’il nous faut agir. Contre eux.

Tout peut changer, Naomi Klein, ACTES SUD, 19 mars 2015, Collection : Questions de société, 540 pages, 24,80 euros, ISBN-13: 978-2330047849

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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 07:14
Le re-retour de la Droite, en attendant le re-re-retour du PS en 2022

Modeste victoire du Front républicain, défaite de la démocratie : moins d'un français sur deux a voté lors de ce deuxième tour, beaucoup moins même si l'on daigne totaliser les abstentions, les bulletins blancs et les non-inscrits (3 millions selon le journal Le Monde). Défaite de la démocratie : tant que les français DEVRONT voter pour empêcher le FN d'accéder au pouvoir, ils n'auront de choix qu'entre l'UMP et le PS, c'est-à-dire qu'entre une Droite frontiste et une Droite néolibérale (appelons ainsi l'ex Gauche réactionnaire). In fine, un choix tout juste politicien. Que l'UMP et le PS dorment donc sur leurs deux oreilles, ce qu'ils font au demeurant : tant que les français seront acculés à ce non-choix, ils pourront se gaver des restes de cette Vème pourrissante. Mais que Marine le Pen ne désespère pas : à moyen terme, le PS et l'UMP auront besoin de nous faire passer par la case FN pour re-reprendre durablement le pouvoir. D'ici là, ils continueront de le confisquer sans état d'âme. Valls est content. Sarko itou. Youpi, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Macron a rendu sa carte du PS, en attendant son recrutement à Droite, sa famille politique naturelle. Hollande peut continuer de jouer les chefs de guerre et le Peuple français croire qu'après le prochain tournant d'austérité tout ira mieux... Le prochain tour de vis arrive au demeurant à grands pas, Merkel oblige. La vie politique française est une immense conspiration politicienne destinée à confisquer tout le pouvoir et toutes les richesse entre les mains d'une classe politico-médiatique stipendiée. Avec à ses commandes nos trois larrons bénis sur les fronts baptismaux républicains : l'UMP, le PS et le FN. Ces trois-là ont de beaux jours devant eux, n'en doutons pas. Mais : chut, les urnes sont sans secret, c'est pour cela qu'elles sont républicaines.

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 08:45

kral.jpgDe ruelles en placettes, Petr Král dresse l’inventaire de l’intimité feutrée d’une ville à bien des égards inaccessible.
«Prague tout entière tient peut-être dans cette plainte commune du métal et de la pierre, qui simultanément la résume et l’annonce comme une ville à venir».
Capitale à fleuves et collines, cette ville naturellement baroque s’offre au visiteur dans l’exubérance de ses formes.
Elle est comme un  joyau nous invitant à frôler son essence, partout et comme toujours à portée de main. Mais cette essence ne cesse de se dérober. Tout comme son centre, partout possible dirait-on : de la Place de l’Horloge aux rives de la Vlata. Le centre de l’Europe n’aurait-il pas de centre ?
Du pont Charles à la place Venceslas, un souffle passe sur ses toits de schistes et de nacres que l’auteur restitue. Avec toujours l’écho d’une scène burlesque. Hašek est tout près, ou bien Kafka, tempérant son image d’un grand rire cristallin. Mais où la saisir ? Král nous promène dans ses coulisses, arpente des lieux insoupçonnés. Gravissant l’envolée d’un escalier, il paraît livrer sa formule définitive : quelque square de buissons frileux, frémissant en marge des rails et de la ville. Mais non : il faut se perdre encore pour toucher au plus vrai. L’intimité pragoise ne se dévoile qu’en s’y perdant par temps de nuit, l’hiver, quand l’atmosphère floconneuse nous la dérobe à la vue. Car ce plus vrai n’est autre que la littérature, que Petr Král saisit à la faveur de cet écart incomparable du grand poète qu’il est.
Je me rappelle son séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il était l’un des ces Professeurs associés qui n’aurait pu, dans le climat délétère de la France du début du XXIème siècle, se voir offrir une chaire d’où parler intimement de l’Autre Europe et nous éveiller à un timbre plus rare et plus précieux que celui de l’inculte caquet des faiseurs de patrie. Intelligent, curieux, volontiers disert sans sombrer dans la suffisance d’une science barricadée de certitudes navrantes, il écoutait longuement ses étudiants venir du monde entier débattre auprès de lui de l’honneur de l’Esprit. Esprit que, dès lors qu’il était levé, Petr Král
obligeait à suivre jusqu’au bout.


Prague, Petr Král
, éd. Champ Vallon, coll. Des Villes, avril 2000, 116p., 11 euros, ISBN-13: 978-2876730021

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 06:33
Gens de peine, Foglia

Les chevrotants, les désolés, ceux qui ne savent, les bafoués, passés sous silence. Gens de peu, gens de rien, perdus entre les mots qui les énoncent. Un phrasé fort, heurté, homophone pour évoquer ceux qui «boivent à coup d’oubli», ceux qui s’en sortent mal, toujours, et butent sur les mots comme le poème lui-même bute, se ramasse et se reprend. Ils sont des mondes pourtant, à crier misère sans parvenir jamais à être entendus. Des mondes que le poète nous donne à entendre plutôt qu’à écouter –ce serait parler pour eux. La phrase hachée, menue, malingre, percluse dans l’ombre de l’espoir, toujours une césure pour l’interrompre. A la ligne, donc, toujours ce renvoi où le poème tracte pour déguerpir du côté où le vers a déjà basculé. Parfois un mot, un seul, avant cette bascule, si chétif qu’il peine à tirer jusqu’au point de fatigue. Le tout pourtant évoluant lentement vers cette colère de l’auteure contre le mutisme des gens de rien, leur peu de révolte qui semble devoir toujours se retourner contre eux. «Ces Dénommés» qui ne naissent pas mais sont mis bas dans cette syntaxe terrible, au lexique inhumain. Poésie élémentaire, imminente, tant elle se tient comme sur le bord de ce qu’elle observe, ces gens de peine qu’elle peine à dire –car ce serait leur voler leur peine que de les dire sans reste.

Gens de peine, Foglia, Nous éditions, coll. disparate, mai 2014, 112 pages, 12 euros, isbn : 978-2-913549-99-9

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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 06:45
centre de recherche europe jeunes
centre de recherche europe jeunes

L’Europe connaît une montée du chômage des jeunes à des niveaux inédits depuis 2008, accompagnée, chose plus grave encore, d’une spectaculaire dégradation de la qualité de leur emploi. L’étude du Céreq menée sur ce sujet est sans appel, malgré les cocoricos insanes poussés hier par le Ministre en charge de l’emploi. Or, dans les années qui ont immédiatement suivies le début de la crise, l’Europe, dont tout particulièrement la France, s’était engagée sur un principe qui semblait de bon sens et dont on nous promettait que les effets se feraient ressentir bien vite : il suffisait d’accepter une dégradation «temporaire» de ses conditions d’emploi pour que, quasi mécaniquement, autant dire magiquement, une décrue du chômage se fasse. Quelques années plus tard, non seulement ce postulat imbécile ne s’est pas vérifié, mais ce que le Céreq nous donne à contempler c’est que partout où ce principe a été appliqué avec zèle, comme en France, le chômage des jeunes n’a cessé de croître ! La Stratégie Europe pour les jeunes ne fonctionne pas. Les sacrifices sont demeurés vains et à terme, les jeunes auront été les grands perdants de cette idée stupide d’énarques passablement embouchés ! Il n’existe en Europe aucun exemple contraire qui puisse donner à espérer qu‘en abaissant la qualité de l’emploi des jeunes, contraints d’accepter des conditions de travail dignes du XIXème siècle, on réussirait à inverser la courbe de leur chômage ! Entre 2006 et 2012, le taux de chômage des jeunes a même augmenté deux fois plus vite que celui des autres actifs ! L’Espagne et la Grèce ont été les pays les plus durement touchés, tandis que la France n’avait pas de quoi pavoiser, alors qu’elle ne figure que dans la moyenne basse du tableau européen… Privilégier la quantité d’emploi à la qualité ne fonctionne pas. De même pour ce concept fumeux de flexisécurité qui a conduit tout droit à la dégradation et du chômage et du marché et de la qualité de l’emploi… L’évolution du chômage est strictement corrélée à la dégradation de la qualité de l’emploi ! Au point que l’inverse a pu être observé : les pays qui ont osé rompre avec la doctrine européenne du sacrifice de la qualité de l’emploi des jeunes, et miser au contraire sur des augmentations de salaire par exemple, ont vu le chômage des jeunes décroître ! Comme l’attestent les cas de la Pologne, de la Belgique et de l’Autriche… Mais non, les combinards qui nous dirigent iront jusqu’au bout de leur folie fiéleuse…

Bref du Céreq, n°332, février 2015, issn : 2116-6110. 2tude menée dans le cadre du programme de recherche SoclEtY : http://www.society-youth.eu

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 06:08

 

Jorge-Semprun.jpgC’est un véritable entretien fleuve qui nous est proposé entre Jorge Semprun et le réalisateur Franck Appréderis par les éditions Frémeaux. Un entretien au cours duquel Jorge Semprun dresse le bilan de sa vie, de son œuvre, de ses engagements. Le Parti Communiste bien sûr, Buchenwald, la Résistance française et pour finir, son engagement pour l’Europe de la Culture dirions-nous, celle que les institutions européennes ont refusé de voir éclore. Les institutions, non les peuples, et c’est là que tout nous sépare de Jorge Semprun, dont le plaidoyer pour l’Europe s’enracine dans une vision désuète de cette construction, très peu politique au fond. Analysant les résistances à la construction de cette Europe dont il est l’une des figures les plus attestées, Semprun croit les trouver dans ce paradoxe de peuples toujours inquiets de leur identité, repliés sinon clos sur ces inquiétudes, qui les aurait conduits à voter par exemple contre le projet de Constitution européenne en 2005. Comme si le vote de 2005 avait traduit un refus de l’Europe et non d’un projet politiquement, économiquement, profondément anti-démocratique et dont on mesure aujourd’hui les effets : ceux d’une Constitution qui aura au final soumis les peuples européens à la dictature de la Finance internationale ! Il est assez étrange d’entendre alors Jorge Semprun, sans doute poussé malgré lui par son interlocuteur dans cette impasse, tenir un discours révolu de peuples oscillants entre leur désir d’Europe et un farouche besoin de repli identitaire. Il y a pourtant un petite phrase de Semprun qui aurait pu faire basculer l’entretien vers autre chose, mais que son interlocuteur n’a pas su relever : à un moment, Semprun parle de la jeunesse des pays européens et s’extasie sur son naturel européen. Cette jeunesse est spontanément européenne, sans réserve, sans calcul, sans réticence. Au point qu’il se demande s’il ne faudrait pas lui rappeler combien cette Europe que les jeunes partagent comme une évidence aura été le fruit, sinon le labeur, d’une conquête difficile. N’est-ce pas reconnaître qu’il n’existe pas de résistance identitaire à l’Europe ? Et que s’il subsiste des résistances, c’est ailleurs que dans les mentalités qu’il faut aller les chercher ? Dans cette dimension du politique justement, curieusement contournée tout au long de l’entretien. Pas une seule fois par exemple, son interlocuteur ne songe à l’interroger sur les institutions européennes, bien que Semprun avouent ici et là qu’elles sont en crise. Quelle crise ? Sinon celle d'un déficit de démocratie qu’il est devenu impossible de masquer ? Pourquoi voudrions-nous de cette Europe autoritaire que l’on nous construit ? C’est là que le bât blesse. Mais c’est également là que l’entretien se révèle le plus intéressant, en ce qu’il nous montre l’aveuglement de nos élites, qui ne cessent de témoigner de leur morgue à l’égard des peuples (pas Semprun), quand, raisonnablement, ceux-ci ne cessent de les questionner sur leur rapport à l’idée démocratique. Pourquoi devrions-nous vivre sous la dictature des banques ? On  mesure ainsi à quel point le débat sur l’Europe est falsifié, à ne jamais poser les vraies questions. Dont celle de cette liberté qui fut le fil conducteur de la vie de Jorge Semprun, après laquelle les peuples européens courent en vain, parce qu’elle leur est refusée au sein même de ces institutions qui les régissent ! Au final, cette Europe que Semprun évoque est bien une communauté défaite, du fait de l’immaturité politique de ses élites. On retiendra alors cette dernière phrase qui vient clore l’entretien, terrible, mais effroyablement juste et décrivant parfaitement notre situation présente, qu’il emprunte à Francis Scott Fitzgerald : «Il faudrait savoir que les choses sont sans espoir, mais être décidé à les changer». C’est dans ce tragique que nous allons devoir oser lutter.

 

SAVOIR RISQUER SA VIE - JORGE SEMPRUN, AUTOPORTRAIT D'UN HOMME ENGAGÉ, JORGE SEMPRUN, FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

http://www.fremeaux.com/index.php?page=shop.product_details&category_id=77&flypage=shop.flypage&product_id=1547&option=com_virtuemart

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