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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 09:58
Du 49.3 de 1982 à celui de 2016, la domestication socialiste du Peuple

En 1982, François Mitterrand concocta un projet de Loi d’amnistie des anciens de l’OAS comprenant la réintégration de huit généraux putchistes d’avril 1961. Pierre Mauroy, qui présenta cette loi, rencontra une vive résistance à l’Assemblée Nationale et décida d’utiliser pour la première fois de ce septennat socialiste l’article 49.3 pour l'imposer au peuple français, sous couvert d'une réconciliation nationale dont il pensait que ce peuple n'était pas capable, faute d'une maturité politique suffisante. Un peuple ignorant en somme, préjugé familier aux élites qui nous gouvernent. Ignorant ? Vraiment ? Mais de quoi s'agissait-il avec cette Loi ? Moins d'amnistier que de réhabiliter des hommes porteurs d'un discours fascisant... Dès novembre 1982, les généraux putchistes antirépublicains redevenaient membres de l’armée française… On leva dès lors toute sanction possible à l'encontre des anciens tortionnaires de l'Algérie française, tout comme à l'encontre de tous ceux qui avaient accompli des atrocités dans le cadre d'une Guerre qui taisait encore son nom en 1982 ! De fait l’Etat français excluait toute idée de juger un jour nos criminels de guerre. C'était faire bien peu cas des valeurs de la République. C'était même les brader en effaçant publiquement dans l'Histoire les repères entre ce qui était républicain et ce qui ne l’était pas. Le tout par calcul politique...

Avant d'en comprendre le sens et ses conséquences, il est bon d'en découvrir les effets. C'est benjamin Stora qui les a le mieux cernés dans son essai : Transfert d’une mémoire. Les anciens de l'OAS, nous explique-t-il, qui avaient massivement rejoints les rangs du Front National, se virent du coup confortés dans leurs idées. Leurs valeurs antirépublicaines pouvaient réintégrer la vie politique (!), avec armes et bagages. Tout était pardonné, de la torture aux discriminations raciales qui fondaient leur vision des peuples de part et d'autre de la Méditerranée. Réhabilités, leurs discours pouvaient envahir la scène publique pour y diffuser leurs idéaux coloniaux : la domestication du Peuple, ainsi que le laissa entendre fin mai 2016 l’incroyable lapsus d’un Premier Ministre d’une fin de République qui tait férocement sa débâcle…

Dans une large mesure, cette réhabilitation leur ouvrait en grand les portes d’une révision de l’Histoire. L'heure de la revanche avait sonné, ainsi que le décrit magistralement Benjamin Stora dans son essai, et ce, grâce à Mitterrand qui venait de miner durablement le champ politique français -lourde responsabilité jamais dénoncée dans les rangs socialistes. Le FN était donc lancé, sa poussée encouragée, sa trajectoire calculée.

L’afflux des partisans de l’Algérie française dans ses rangs et leur légitimation de fait ouvrit en grand les vannes de l’imaginaire colonial qui n’avait jamais cessé d’irriguer l’imaginaire national. De fait, tout le discours du FN se réarticula autour de cet imaginaire, faisant des immigrés son centre de gravité, non sans l’aide d’un Gaston Deferre, parlant en janvier 1983, à propos de la grève des OS de Renault Flins «d’intégristes, de chiites», relayé par le Premier Ministre Pierre Moroy évoquant, ignoblement, un «complot musulman» à propos de ces mêmes grévistes ! Toute la classe politique devait s’engouffrer dans ce calcul soutenu par l’idée nauséabonde qu’il fallait prendre une revanche nationale sur ses algériens qui nous avaient dépossédés de nos richesses coloniales. Désormais, les immigrés ne devaient plus avoir aucun droit en France.

Les zélateurs de cette mémoire coloniale entreprirent dans la foulée de réévaluer positivement les temps bénis de la coloniale. Nombre d’intellectuels s’engagèrent dans ces rangs nauséeux. La colonisation, c’était la civilisation, civilisation menacée désormais, comme l’explique Benjamin Stora, par ces immigrés proprement inassimilables. Ce thème sera repris par Sarkozy, puis par Valls à propos des Roms d’abord, puis des « musulmans ». Un thème promu par les élites françaises, qui gagnait chaque jour en manque de nuances et dont ces élites faisaient tout pour qu’il traverse le corps social de la Nation. Dès 1990 on vit s'opérer le glissement sémantique de l'immigré à l'arabe, puis de l’arabe au musulman. Dans le même temps, les meurtres de jeunes français issus de l’immigration algérienne explosaient. Le MRAP n'en dénombra pas moins de 250 à la fin de l’année 1991, la plupart impunis : il était redevenu normal en France, comme au bon vieux temps de la Guerre d’Algérie, de tuer « les bougnoules ». En 1995, le FN conquit les villes de Toulon, Orange, Marignane. La suite, nous la connaissons : il fut promu au tout premier rang de la vie politique française.

Le coup de force de François Mitterrand avec cette Loi imposée contre l'avis du Peuple français, portait enfin ses fruits : non la Réconciliation nationale, mais la division, la dissension. Pour le maintien au pouvoir d’une République de plus en plus illégitime, d’une oligarchie au périmètre strictement contraint : l’UMP, le PS et le FN. Grâce au front républicain, en brandissant l’épouvantail du FN, cette oligarchie s’offrait une belle carrière. Le calcul de Mitterrand était rien moins que celui du sauvetage d’une classe politique stipendiée, prenant ses ordres de la grande finance internationale. Le calcul de Mitterrand était odieux mais efficace –il a fonctionné jusqu’à aujourd’hui- : protéger contre la démocratie les privilèges d'une classe de nantis. Mettre la République à l’abri de la Démocratie. Faire du gouvernement de la France un instrument de domestication du peuple français, un instrument de domination, avec la complicité des médias mainstream.

Le 49.3 de 2016 est à l’image exacte de celui de 82, une déclaration de guerre contre le Peuple Souverain pour le sauvetage d'une poignée de nantis, avouant explicitement le caractère d'autorité du régime politique français fondamentalement porté par des calculs politiciens animés par une oligarchie qui n’a de cesse de vider de sa substance la Démocratie pour mieux domestiquer les français –un lapsus qui sonne comme un aveu en effet.

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 12:42
Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

Pour imaginer cette recomposition, il faut avoir en tête le périmètre électoral «utile» de cette Vème République à l’agonie : au plus large 50% des électeurs inscrits votent lors de la présidentielle, au plus étroit moins de 30%, en tenant compte des non-inscrits, des abstentions et des bulletins blancs ou nuls… Un nombre pitoyable de bulletins en somme, que se partagent trois partis, si bien que le vainqueur ne représente guère que 12% des électeurs français, soit une infime minorité. Mais la Vème République n’est pas très regardante sur sa légitimité et cela lui convient d’autant mieux qu’à la vérité, ceux qui ne participent pas à sa farce électorale en sont les adversaires lucides.

C’est dans ce pourtour très étriqué que les places se disputent, que les éléments de langage, plutôt que les discours (lesquels sont d’une indigence crasse), opèrent. Or ceux qui votent, c’est-à-dire qui croient encore aux institutions de cette république bananière, sont de fait et nécessairement, de jour en jour plus conservateurs –les seuls à avoir quelque intérêt à maintenir l’illusion de vivre dans un régime démocratique.

A l’intérieur de cet espace donc, une clientèle de plus en plus conservatrice. Mitterrand l’avait bien compris, qui avait déjà opéré au glissement à droite du PS, dont la base électorale allait en s’étrécissant. Nicolas Sarkozy également, qui a fait riper son parti vers l’extrême droite, tout en tentant de récupérer ce que la Gauche comptait de néolibéraux. Ce glissement à l’extrême droite de l’UMP, puis des Républicains, a ainsi libéré sur, disons, son centre droit et ses matières obscures, un vide politique que Bruno Lemaire tente de combler. Lui qui, chrétien, vient du libéralisme philosophique, sensible à la question de l’homme pris comme fin et non variable d’ajustement comme c’est le cas dans le discours néolibéral, s’est ainsi mis à espérer qu’il pouvait tenir sa place dans la vie politique française en tentant de la recomposer sur des clivages plus républicains (version Vème, à savoir donc très peu républicains) –mais lui aussi contraint de distiller dans son discours des éléments de langage propre à satisfaire un électorat proche de l’extrême droite. Ce qui évidemment est sans compter sur le pouvoir de nuisance de Sarkozy, lequel s’est empressé d’envoyer ses idiots utiles disperser la clientèle électorale de Bruno Lemaire...

Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

La translation du bloc de Droite vers l’extrême Droite a eu pour conséquence d’entraîner dans son sillage peu glorieux le PS : l’effet Valls… Valls s’affirmant un rival sérieux, Hollande a dû dégoupiller Macron pour lui ravir sa superbe. Macron, en bon idiot utile, a donc lancé son mouvement, carrément en marche sur les terres des Républicains, contraignant Valls à se bannir à l’extrême droite. Ce faisant, Hollande libérait une place, infime mais bien réelle, à sa gauche. Une place que n’est pas parvenu à combler le Front de gauche. C’est là que campe le Mouvement NuitDebout, ouvrant un large espoir qui pourrait lui permettre non seulement de reconquérir l’électorat disponible à la gauche du PS, mais encore une frange de cet électorat évaporé des déçus de la Vème, qui voudraient bien croire encore qu’un changement est possible, au moindre coût : c’est-à-dire en faisant l’économie d’une insurrection.

Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

NuitDebout est un mouvement réformiste. Ses origines sociologiques s’actualisent par exemple dans cette place accordée à la «parole légitime» : celle des universitaires qui tentent d’en structurer la pensée. En témoigne également ses lieux d’occupation : des Places, symboliques, mais gentrifiées. En témoigne aussi ses réticences à ouvrir un vrai débat sur le statut de la violence, qui est le lieu même de fracture entre les classes moyennes et les classes pauvres, isolant ces dernières dans le cercle pourri de la violence d’état –qui n’est pas que policière, mais aussi politique, économique, sociale, sanitaire, etc. En témoigne enfin le statut accordé à la prise de parole en AG, conçue comme espace d’échange au sein d’une agora qui renvoie au fond à son étymologie latine : celle du forum comme «marché». Un marché au sein duquel tout énoncé non académique se voit démonétisé, privé littéralement de toute valeur d’échange. La régulation optimale des échanges verbaux s’y conçoit ainsi dans l’horizon de discours construits (de préférence sur le modèle universitaire), sinon experts, maîtrisés à tout le moins, ou de harangues sublimes, celles d’un Lordon. Un type de production qui ouvre droit à la reproduction et la circulation au sein de cette agora, rêvée sur un modèle où transparaît l’idéalisation de la justesse du propos (tant) attendu. Un modèle qui entretient une relation très ambivalente du coup avec le processus du rapport marchand, au sens où le champ (libéral) du politique définit l’économie comme une rationalité de l’espace public, conçu comme espace d’échange entre des acteurs légitimes.

On ne peut cependant réduire l’expérience NuitDebout à cette seule perspective réformiste. Les volontés qui s’y manifestent sont plus éparses et au demeurant, si la finalité espérée du mouvement est de se convertir rapidement en termes politiques, électoralistes pour tout dire, il doit élargir au maximum son discours pour construire son potentiel électoral. L’élargir à Gauche évidemment, au-delà du discours du «vrai changement cette fois»… Raison pour laquelle l’espérance qui court tout au long de ces nuits s’aventure aux portes du désir de Révolution. Un désir qu’on ne peut mépriser, car il est au fond le lieu le plus authentique du fait politique. Nuit Debout, à vrai dire, est un monde politique indécidable encore. Les jours qui viennent nous diront décisivement ce que ces nuits excluent pour demeurer. Jusque-là, le flou, l’équivoque, l’ambiguïté resteront la règle. Quelques jours. Où tout peut basculer.

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 13:11
NuitDebout : Cette dimension du sens que nous sommes

«L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes», disait le grand historien Marc Bloch, avant d’être fusillé par les nazis. La dimension du sens que nous voulons être. De cette volonté qui se dessine, aujourd’hui, dans ces NuitDebout qui fleurissent partout en France et dont nul ne sait encore sur quoi elles déboucheront. Ce que d’aucuns lui reprochent. Brouillonnes, certes, elles le sont –justement-, et cependant extraordinairement organisées. Brouillonnes parce que gourmandes de cette parole retrouvée, confisquée depuis tant et tant de décennies ! Et cependant organisées dans une perspective infiniment pertinente : celle de la Convergence des luttes. D’une convergence que l’on voit chaque jour se dessiner un peu mieux et dont il ne faudrait pas anticiper trop tôt la logique du reste. Etudiants, lycéens, hier les agriculteurs bio, des cheminots, les personnels de santé… Tout ce monde venu parler, débattre. Bourillon ? Vraiment ? Ces prises de parole qui oscillent entre la réflexion et le témoignage, avec ou sans recul, sur la vie, sur nos vies, sur leurs vies…

Il fallait commencer par là en fait, pour donner un jour des chances à ce sens commun d’émerger. Là, dans ce qui fonde ce rapport tout à la fois individuel et collectif au sens. Et chercher à comprendre, sereinement, lentement, comment ce sens s’inscrit dans le présent de nos vies individuelles, tout comme dans celui de notre histoire commune. S’y inscrit ou s’y absente. Et marteler que depuis trente ans au moins, seul le refus du sens était perceptible dans le champ clos de la Nation française (défunte).

Il fallait commencer là : nous avions voté socialiste, les socialistes nous avaient trahis. Le changement français, en fait, c’était Valls : une marche à tombeau ouvert à la rencontre de l’extrême droite.

Il fallait commençait là, depuis ces colères qui se faisaient jour, que chacun raconte Place de la République, sans façon, sans détour, chacun témoignant des révoltes fragiles, inattendues, qui commencent d’éclater. Il fallait raconter, d’abord, que des insurgés étaient morts par exemple, tués par le pouvoir socialiste (Rémi Fraisse). Ou que partout nos échecs politiques, sociaux, nous faisaient mal. Il fallait commencer très exactement là, non pour redire, mais dire enfin que nous avions assez de voir partout s’étaler le mépris de cette fausse gauche. Et qu’il était grand temps d’en finir avec elle. Grand temps de la laisser, seule, s’échouer, avec sa fausse morale républicaine, la même qui naguère jeta les français dans les bras de Pétain. Il était grand temps de nous mettre à l’écoute du monde, qui bruissait de ces colères qui nous retenaient au chevet les uns des autres, grand temps de nous mettre à l’écoute de ces soulèvements dont on sentait monter la houle immense. Et qui partout cherchaient leur sens. Un vide béant s’était ouvert sous nos pas, qui nous avait fait voter Hollande pour nous sauver de Sarkozy. Ou demain Juppé de Le Pen. C’est dire le dégoût qui a fini par être le nôtre. Nous avions touché le fond. Désormais ce qui est en jeu, c’est de savoir ce qui justifie nos vies. Quelque chose qui est de l’ordre du regard que l’enfant pose sur le monde. N’importe quel enfant du reste, saurait ouvrir les yeux sur la nullité éthique de la société néolibérale. Il nous restait à construire ce regard d’un premier matin. Comme il nous revient à présent de construire notre soulèvement. Ethique. Car ce qu’il faut construire, c’est une autre idée de la vie ensemble. Où habiter chacun pleinement sa vie, ses relations à l’autre plutôt que de devenir l’entrepreneur désespéré d’une vie pour soi. Il n’y a au fond peut-être pas de société à détruire, comme l’affirmait le Comité invisible : il n’y a que nous et l’ensemble des liens par lesquels nous tenons à ce «nous» qui mérite que nous agissions. Un grouillement de mondes. C’est cela, la Commune de la Place de la République. C’est cela, cette dimension du sens que nous sommes, où actualiser un certain niveau de partage qu’il faut inscrire dans un espace déterminé pour ajouter au territoire la profondeur de l’humain.

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 07:42
Nuit Debout, par centaines de milliers désormais !

Nous n’étions pas quelques centaines dimanche à République, comme certains médias aux abois voudraient le faire croire. Nous avons appris à compter et connaissons les techniques de comptage de la préfecture de police : nous étions plus d’un millier (1200 pour certains). Non, nous n’étions pas un millier place de la République, nous étions plus de 120 000 : l’AG #34mars, relayée en streaming via le Periscope de @RemyBuisine @NuitDebout a été suivie par 120 000 personnes ! Non, nous n’étions pas plus de 120 000 ce soir-là, car le même soir, plus de 22 villes en France voyaient leurs citoyens se lever. Lyon, Marseille, Avignon, Toulouse, Valence, etc. Nous étions plus de 150 000 ! Mais non, nous n’étions pas plus de 150 000, car partout dans ces villes des citoyens relayaient ces AG via facebook, périscope, youtube, twitter, par mails et par sms. C’est en centaines de milliers qu’il faut nous compter désormais, n’en déplaise aux médias stipendiés, nervis d’une cause perdue !

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 07:26
Michel Bouquet : Le Théâtre est une vérité

«Le plus difficile est de comprendre qu’on ne joue pas Molière comme on joue Shakespeare, ni même deux pièces de Molière identiquement», affirme d’emblée Michel Bouquet dans ces enregistrements inédits – des entretiens réalisés souvent face à ses élèves du Conservatoire National. Un Michel Bouquet particulièrement revigorant, qui sans détour ouvre aux vraies questions. La vérité du jeu ? «Il faut comprendre comment, dans la structure de la pièce, le personnage vient s’inscrire, et quelle est la chose que l’auteur désire, du personnage». Avec quelle force dessine-t-il la visée du théâtre, auquel on ne comprend rien si l’on ne fait en effet que s’arrêter à tel personnage, telle réplique, telle situation. Car le dessein du théâtre appartient à la pièce, non au personnage, qui ne peut en assumer le destin. «Il ne faut pas se tromper là-dessus», insiste-t-il : «Le jeu, ce n’est pas être». Certes, reconnaît-il, on est avec le personnage en entrant dans la pièce, mais on ne peut y rester. «Il faut sortir du travail intérieur à un certain moment », pour que cette fameuse «vérité» du théâtre advienne : quand il se fait «vivant». Molière ? Plus l’intrigue est naïve, plus elle est mystérieuse. Car Molière ne montre pas son intelligence : il montre ses personnages. Le Malade imaginaire par exemple, qui selon lui a avant tout besoin d’action. Pas de raisonnement. Toinette ? Ça ne veut pas dire que Molière y croit : c’est bête, mais à un point sublime. Molière passe son temps à se moquer du meilleur de lui-même et ose, au-delà de tout ce que l’on pense. Comme dans L’école des femmes, au goût de Michel Bouquet : «Une des pièces les plus étonnantes de Molière. D’un courage invraisemblable, où toute la normalité est inversée. Où Molière joue sur l’anomalie, mais avec une souffrance incroyable.» Le génie de Molière, c’est que lorsqu’il a présenté un état, il n’y revient plus. Il sait très bien que dans la vie on change tout le temps. L’espoir, le désespoir, ça bouge tout le temps. Molière, Feydeau, Marivaux, Corneille, cet avocat qui écrit des plaidoiries, « l’œuvre d’un mystique qui fout la merde chez les autres ». Shakespeare, Richard II ? La tragédie de tout homme, immergée dans une pièce où le silence s’affirme en tant que valeur de jeu. Beckett enfin, avec son sublime Godot, «un texte qui contient toute notre vie et qui rend l’être humain responsable de l’état dans lequel il arrive à la mort». Godot ? Une prière qui est devenue ridicule aux yeux des hommes. L’horreur et le grandiose de la condition humaine, où tout se contamine, le sacré, le grotesque, où l’on est obligé d’aller au fond de la sincérité de soi-même, qui devient bouleversante de noblesse et de ridicule. Ce qui est drôle chez Beckett ? «Cette manière dont les gens se racontent des histoires pour exister, ou échapper à leur existence. C’est tellement dure, la vie… Le monde est une telle déconfiture désormais»… On l’aura compris : c’est une grande leçon de vie que nous offre là Michel Bouquet !

MOLIÈRE-SHAKESPEARE - CORNEILLE - BECKETT - PINTER… EXPLIQUÉS PAR MICHEL BOUQUET, DOCUMENTS INÉDITS 1986-1987, MICHEL BOUQUET, Direction artistique : GEORGES WERLER, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 2.

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 09:43
L’Emploi des jeunes issus de l’immigration : double peine !

La dernière étude publiée sur la question en décembre 2015, celle du Céreq, montre très clairement que les jeunes issus de l’immigration maghrébine se trouvent confrontés à des difficultés beaucoup plus grandes pour accéder à l’emploi que les autres. En outre, parvenus à cet emploi, ils occupent des postes de moins bonne qualité et à qualification égale, se voient moins bien rémunérés que les autres, pâtissant très clairement d’une pénalité liée aux origines de leurs parents, pénalité qui s’aggrave au fil des années… Yaël Brinbaum, du Centre d’études de l’emploi est formelle : une véritable ségrégation est à l’œuvre les concernant. Et avec les jeunes issus de l’immigration subsaharienne et les rroms, ils sont les seuls à connaître pareille situation en France ! Ségrégation résidentielle et scolaire se conjuguent au racisme latent des employeurs pour leur fermer l’accès à l’emploi… Dans la France du XXIème siècle, la discrimination à l’embauche est ainsi bien réelle, qui se traduit par un désavantage qui se maintient après sept années de vie active. Quant à ceux, 40% soit presque 1 sur 2, issus tout à la fois de l’immigration et vivant dans des foyers d’ouvriers, sous-représentés dans les filières d’apprentissage, qui voudraient «s’en sortir» coûte que coûte, la France, leur patrie, ne leur réserve statistiquement que de longues périodes de chômage, des emplois précaires sous-payés et le plus souvent à temps partiel pour seul promesse d’avenir… En somme, seule l’instabilité professionnelle jalonnera, et pour longtemps, leur parcours dans la vie active ! Les diplômés issus de cette immigration, eux, devront se rabattre sur des emplois qui ne sont pas à leur niveau de qualification. Et à diplôme égal, ils n’auront curieusement que peu de chance d’entrer dans la Fonction Publique : majoritairement, ils occuperont des postes en CDI et/ou temps partiel. En termes de rémunération, 32% de ces jeunes perçoivent des salaires inférieurs au SMIC et seuls 15% d’entre eux se verront rémunérés au-dessus du salaire médian. Ils n’auront en outre majoritairement droit à aucune promotion ni augmentation de salaire. Rien d’étonnant alors à ce que les études révèlent une grande frustration sociale et professionnelle, puisque à terme, ils ont plus de risque que tous les autres jeunes français d’occuper toute leur vie un emploi sous-qualifié et sous-payé, la «pénalité maghrébine» à l’œuvre dans notre belle République révélant son visage particulièrement nauséabond…

Les débuts de carrière des jeunes issus de l’immigration : une double pénalité ?, Bref de Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), n°341, décembre 2015, issn 2116-6110.

www.cereq.fr

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 06:03
«L’insurrection commencera par une crise de larmes planétaire»

(Le comité invisible). Nous avons perdu. Tous nos acquis ont été bafoués. Nous avons voté socialiste, les socialistes nous ont trahis. Des révoltes sporadiques, fragiles, inattendues, ont bien certes agitées la sphère sociale. Des insurgés sont morts, tués par les forces de police. Il faut le garder en mémoire : tués par le pouvoir socialiste (Rémi Fraisse). La colère gronde bien, mais une chape repose sur nous et plombe tout espoir de voir ce monde se transformer dirait-on. Pourtant, partout dans le monde des insurrections éclatent. Et l’on sent bien qu’en France il suffirait d’un rien pour qu’une sourde colère ne se fasse explosive. Est-ce la raison de l’état d’urgence ? Sans doute, quand les spécialistes s’accordent à dire qu’il est un vain outil contre le terrorisme (2500 perquisitions musclées, 2 mises en examen sous liberté conditionnelle…). Sinon le signe d’une capitulation devant ses exigences. Une colère, des colères se font jour donc, qui pourraient mener n’importe où. Dans les bras du FN pour les uns, de la haine de l’autre pour nombre de français, encouragés dans cette attitude par des partis qui, pour sauver leur pouvoir, n’hésitent pas à promouvoir les discours les plus extrêmes. Partout nos échecs nous font mal et retentissent de ce que nous ne savons plus ce qu’est un vrai changement politique. Peut-être parce que dans le même temps, partout se sont levés les fossoyeurs du changement. Rappelez-vous la campagne de Hollande, rappelez-vous Tsipas, dont le seul souci était de liquider tout ombre de révolution en Grèce pour rassurer les banquiers allemands. Le changement français, en fait, c’était Valls : une marche à tombeau ouvert à la rencontre de l’extrême droite. Partout le mépris du peuple de cette fausse gauche s’est étalé à l’envi. Il est grand temps d’en finir avec elle. Grand temps de la laisser, seule, s’échouer, avec sa fausse morale républicaine, la même qui naguère jeta les français dans les bras de Pétain. Il est grand temps de nous mettre à l’écoute du monde, qui grouille plus que jamais de ces colères qui nous retiennent, de ces soulèvements dont on sent venir la houle immense. Et qui partout cherchent leur sens. Que nous manque-t-il au vrai ? Il nous manque de réaliser que la crise est devenue une méthode de gestion des populations. Un outil de domination des peuples. Il nous manque de réaliser que le Front Républicain est un piège dont on ne sortira pas vivants. Il nous manque de réaliser que nous sommes les morts-vivants d’une Apocalypse en trompe-l’œil. Notre civilisation est morte, mais nous n’en voulons rien savoir. L’Occident est une catastrophe pour l’humanité, mais nous n’en voulons rien connaître. Un vide béant s’est ouvert sous nos pas, sous nos révoltes, sous notre désenchantement. Qui nous fait voter Hollande pour nous sauver de Le Pen. Puis Jupé pour nous sauver de Le Pen. Puis Valls pour nous sauver de Le Pen. Puis Estrosi pour nous sauver de Le Pen. Puis Macron pour nous sauver de Le Pen. C’est dire le dégoût qui est le nôtre. Et ce dégoût est le fond du mouvement qui nous anime. Non pas un soulèvement, mais un haut le cœur. Le vide. Pas de programme. Mieux qu’un programme à tout prendre : nous touchons le fond, où ce qui importe, où ce qui est en jeu est de savoir ce qui justifie nos vies. Moins la polis que la zoê. Quelque chose qui est de l’ordre du regard que l’enfant pose sur le monde : n’importe quel enfant sait ouvrir les yeux sur la nullité éthique de l’occident. Il nous reste à construire ce regard. Ethique. Il nous reste à construire nos révoltes. Ethiques et non politiques. Il nous reste à ne pas sombrer trop tôt dans le champ du politique, à lui résister même, à le refuser. Car ce qu’il faut construire, c’est une autre idée de la vie ensemble. Ce qu’il faut imposer, c’est une autre idée de la vie. Habiter chacun pleinement sa vie, ses relations à l’autre, plutôt que de devenir l’entrepreneur désespéré d’une vie pour soi. Il n’y a donc pas de société à détruire, comme l’affirme le Comité invisible. Il n’y a que nous et l’ensemble des liens par lesquels nous tenons à ce «nous» : un grouillement de mondes. C’est cela, la Commune : se relier, actualiser un certain niveau de partage qu’il faut inscrire dans un espace déterminé, pour ajouter au territoire la profondeur de l’humain.

À ceux pour qui la fin d’une civilisation n’est pas la fin du monde ;
À ceux qui voient l’insurrection comme une brèche, d’abord, dans le règne organisé de la bêtise, du mensonge et de la confusion ;
À ceux qui devinent, derrière l’épais brouillard de « la crise », un théâtre d’opérations, des manœuvres, des stratégies – et donc la possibilité d’une contre-attaque ;
À ceux qui portent des coups ;
À ceux qui guettent le moment propice ;
À ceux qui cherchent des complices ;
À ceux qui désertent ;
À ceux qui tiennent bon ;
À ceux qui s’organisent ;
À ceux qui veulent construire une force révolutionnaire, révolutionnaire parce que sensible ;
Cette modeste contribution à l’intelligence de ce temps.

A nos amis. Comité invisible, éd. La Fabrique, 21 octobre 2014, 250 pages, isbn : 978-2-35872-062-5

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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 07:49
COP 21, victoire diplomatique, échec climatique ?

Il est bon de lire le document final de l’Accord de Paris. On y parle de « riposte mondiale » à la menace de changements climatiques, mais d’une riposte toute en prudence, où il est «demandé» d’engager, si possible, «des efforts ambitieux», de «chercher à parvenir» à un éventuel plafonnement mondial des émissions de gaz à effet de serre et ce, «dans les meilleurs délais» pour «opérer à des réductions rapidement», sans précision de dates évidemment. Un document dans lequel il est «fortement demandé» aux Partis de «prendre des mesures», pour que «le niveau d’ambition soit le plus élevé possible». Une riposte, on le voit, très conditionnelle –la langue par excellence de la diplomatie. Partout du reste le conditionnel règne en maître dans ces pages. Les Partis «devraient», seraient «invités» à «faciliter», «permettre», «promouvoir», en attendant un premier bilan en 2023… On l’aura compris : rien, dans ce texte, ne passe la pétition de principe. Rien d’étonnant alors à ce que l’accord ait été signé : il n’engage à rien. Sa ratification est prévue entre le 22 avril 2016 et le 21 avril 2017. D’ici là, beaucoup d’eau boueuse aura coulé sous les ponts… Mais il faudrait tout de même saluer la diplomatie française d’avoir su conclure un accord aussi incertain. C’est un progrès, affirme-t-on. L’espoir d’une dynamique possible. Peut-être. Par les travaux qu’elle a générés, la COP 21 ne devrait pas être vouée aux gémonies. Car l’ampleur de ces travaux, en elle-même, marquerait un tournant. Historique. Une base de départ pour cette transition vers le monde bas-carbone sans lequel nous disparaîtrons. La COP 21 créerait même une feuille de route obligeant à penser la création de nouveaux modèles économiques. Difficiles à trouver au demeurant, puisque c’est dans le cadre d’un monde néolibéral qu’il faudra les inventer, et en sauvant les groupes industriels qui nous tuent… Tout de même : l’objectif de l’accord de Paris (article 2) serait bel et bien, écrit noir sur blanc, de contenir «l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». Une victoire, un miracle. Même si l’accord ne prévoit pas que l’objectif soit atteint… Même si, de l’aveu de la communauté scientifique, ce sera de toute façon insuffisant pour enrayer la hausse des températures… On comprend alors qu’aux yeux de cette communauté scientifique, comme en témoigne Paul Watson, cet accord ne soit qu’un «conte de fées» : tous les partis ont en fait repoussé aux calendes l’idée d’un accord les engageant concrètement. Aucune action tangible n’est envisagée, et l’accord ne parle même pas des océans, dont le tiers est pollué par Fukushima, ni des dommages causés par l’industrie agro-alimentaire, sponsor, tout comme des transports, pour ne déplaire ni aux américains, ni à l’Arabie Saoudite… En gros : les chefs d’état n’ont rien voulu entendre. Et l’argument final développé par les plus fins commentateurs de l’accord, tel Alain Grandjean, rappelle curieusement le coup du front républicain : il serait en gros contreproductif «voire dangereux d’ergoter sur les insuffisances de l’accord de Paris », car ce serait «faire le jeu des lobbies qui jouent sur l’impossibilité de faire la transition». Pour nous sauver du pire, il faudrait accepter le moindre…

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14 décembre 2015 1 14 /12 /décembre /2015 08:55
Front Républicain : le piège électoral est en place…

Les régionales sont derrière nous. Que faire ? Tout le monde a perdu. Sauf Hollande. Que faire ? Surtout rien. Poursuivre la droitisation de la société française. Contraindre les français au vote de résignation. Tarir toute velléité de choix politique. Tout le monde a perdu, sauf Hollande. Qui a bien manœuvré. Tuant la droite grâce au campement de Valls établi sur les terres du Front National, tuant la Gauche qui ne représente plus rien sur le plan électoral –elle vient de perdre plus de la moitié de ses voix!- et grâce au sursaut républicain, tuant toute vie politique saine pour se maintenir au pouvoir contre vents et marées. Quelle est la finalité de la politique ? Prendre et conserver le pouvoir. Tout le reste est littérature… Hollande l’a bien compris, qui poursuit, seul, son aventure politicienne. Délestant au passage la République de son peuple souverain, muselant, et pour longtemps, la société civile. Hollande a gagné. Sans programme, sinon celui du MEDEF. Sans vision. A quoi bon quand des éléments de langage suffisent à s’assurer une part raisonnable du marché politique ? Le piège est bien en place : en 2017, il faudra choisir entre Marine Le Pen et lui. Ou bien un autre, de droite, si celle-ci parvient à refaire surface. Pourquoi pas Estrosi ? Les français sont prêts à voter Estrosi pour faire barrage au Front National. Peu importe donc le futur candidat du Front Républicain, Hollande aura fait son job : défaire la souveraineté populaire, sauver les meubles d’une République insalubre. La victoire est amère. Le Front National, plus que jamais, dicte sa loi à la classe politico-médiatique : à droite, toute. Plus encore, s’il est possible. A mort les pauvres, à mort les immigrés, à mort les rroms, à mort le peuple français. Hollande a tué toute vie politique en France. Tout espoir de changement. Et après avoir trahi toutes les valeurs de la Gauche, il s’apprête à les trahir mieux encore. De phrases creuses en phrases creuses, l’indignité politique est à son comble en France. Seule lueur d’espoir : au premier tour, plus de 23 millions de français ont refusé cette mascarade.

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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 09:39
JE SUIS DE LA COULEUR DE CEUX QU´ON PERSÉCUTE

Trente ans d’échec titrait le dernier numéro du Monde Diplomatique. En France, la haine des pauvres a fait resurgir la bête. Celle des pauvres considérés comme des sous-hommes par l’idéologie néo-libérale. Un mépris qui s’est transformé en haine. A mort les pauvres. Que l’on ne compte plus du reste, tant ils sont nombreux. Nous vivons dans un état odieux, dans lequel des millions de gens sont chaque jour affrontés à la plus extrême misère. Dans lequel plus de 30 000 enfants par exemple, vivent à la rue. Dans lequel 35% des SDF sont des familles. Dans lequel les bidonvilles ont fait leur retour –de véritables villes selon l’état des lieux réalisé fin 2013 par la Délégation Interministérielle à l’Hébergement et l’Accès au logement (DIHAL). Des villes où la population, abandonnée à elle-même, s’est organisée et que l’état français s’acharne à démanteler sans proposer de solutions aux êtres humains qui les habitent, l’état se contentant de les chasser jour après jour (on appelle ça persécution), sans considération pour les enfants que leurs parents, au prix d’incroyables sacrifices et dans des situations aussi extrêmes, ont réussi à scolariser pour qu’ils apprennent notre belle langue française. Je vis dans un état odieux dans lequel on persécute des êtres humains au prétexte qu’ils sont rroms. Dans lequel on encourage le racisme anti-musulman. Je vis dans un état odieux où les politiques (Gauche-Droite) n’ont voulu voir dans la poussée des identités périphériques que l’expression d’un néo-communautarisme dangereux, au moment où les références nationales déclinaient. Je vis dans un état odieux dont les politiciens ont ressorti du plus infâme de leur chapeau le vieux schéma national-républicain pour affronter un prétendu déclin national et dans lequel les intellectuels se sont enrôlés pour mener cette guerre abjecte contre les pauvres. Je vis dans un état odieux où des décombres de l’état Providence a surgi l’état carcéral. Je vis dans un état odieux où la régulation des couches populaires passe par l’état pénal, plutôt que le redéploiement des richesses du pays. Je vis dans un état odieux ou le traitement sécuritaire s’est substitué au traitement social. Où le manège sécuritaire nous gave de fantasmes d’ordre pour précipiter l'électorat dans les bras de l’extrême droite par calcul politique. Je vis dans un état odieux où, pour masquer l’affaiblissement de la Puissance Publique, liée à la perte de sa souveraineté face à la Finance, on ne parle que de reconquérir des zones dites de non-droit, comme pour restaurer symboliquement l’autorité d’un état qui ne sait où faire la démonstration de sa force. Je vis dans un état odieux où le spectacle de la répression du Peuple souverain permet d’exhiber les signes de l’autorité d’un état qui ne contrôle plus rien. Je vis dans un état odieux qui a centré exclusivement l’approche sécuritaire sur la délinquance de rue et les zones urbaines en déclin, alors que dans le même temps, la délinquance en col blanc et celle de la Finance explosent. Je vis dans un état odieux qui continue de penser que "le changement" viendra de l’abandon d’un modèle social prétendument en faillite, alors qu’en vérité, il ne s’agissait pour lui que d’accompagner l’avènement du néolibéralisme dont le seul horizon était justement de mettre fin à l’état providence pour confisquer au profit des riches le Bien Commun et à long terme, de mettre fin tout court à l’état de Droit – on en voit se dessiner le modèle avec l’état d’urgence. Je vis dans un état odieux où l'état sécuritaire n’est pas la réponse à la généralisation de l’insécurité salariale, sociale, mais son fondement même : punir y est devenu la discipline du salariat précaire que le néolibéralisme a installé un peu partout dans le monde, en refusant de socialiser les classes pauvres pour les abandonner à leur misère. Je vis dans un état odieux où il ne s’agit du reste plus seulement de punir les pauvres, mais d’entraîner tout le corps social dans l’abîme sécuritaire et raciste qui signe le l’horizon néolibéral. Je vis dans un état odieux qui connaît la forme la moins enviable du néolibéralisme, celle dans laquelle l’accord sur les valeurs communes ne peut venir que de la coercition. De fait, les libéraux eux-mêmes devraient s’en inquiéter : la clique au pouvoir a fini par trahir jusqu’aux fondements du libéralisme philosophique, qui originellement articulait une conception morale du service de l’état, fondée sur la norme de l’égal respect des personnes. Une norme qui est entrée dans la pensée française, quelle ironie, comme réponse aux guerres de religion qui ravageaient le pays… Or voici que sous couvert d’une nouvelle guerre de religion l’on vient rompre avec cette norme. Car aujourd’hui, non seulement l’état français n’apporte pas de réponse aux problèmes que rencontrent les français, mais il est le problème lui-même, le fauteur de troubles publics qui divise, attise les haines et dresse des murs d’incompréhension. Alors pour toutes ces raisons, oui, je suis de la couleur de ceux qu’on persécute !

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