Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 06:04
L’île du serment, Peter May

Le meilleur roman noir qu’il m’ait été donné de lire cette année ! Un roman qui ose un ton, une forme, un style. Voilà enfin un roman qui sait convoquer l’Histoire, avec un grand «H» s’il vous plaît, sans la trousser en oraisons pressées.

Le sujet de ce texte, c’est l’Ecosse. Point barre. Et encore. Le cap-aux-meules, les îles de la Madeleine battue par les vents, l’île d’Entée, la lande déserte, peut-être celle du Roi Lear ou celle de Synge, plus sûrement celle de quelques Early Scots ou du génial Robert Louis Stevenson… Le sujet de ce roman, c’est l’Histoire, la grande famine écossaise et non cet homme assassiné dans une maison d’un autre siècle. Ce sont des silences, des silhouettes, une tempête battant les vagues en brèche, le Golfe du Saint-Laurent et toutes ces choses cachées qui font des vies leur propre. Le sujet de ce roman c’est un autre monde, une autre époque qui revient hanter la nôtre, à des milliers de brasses des naufrages romanesques. C’est ce rêve que fait l’inspecteur en charge de l’enquête et qui soudain fait basculer le récit. C’est d’une femme que l’on soupçonne d’avoir tué son époux volage, c’est l’histoire d’un tableau, d’un visage, de Kirsty, la dame que l’on soupçonne, qui hante les rêves du narrateur. C’est l’histoire d’une lignée, d’un roman de famille raconté à la tombée de la nuit, celui d’un jeune homme qui sauva une jeune châtelaine perdue dans la lande et fit des kilomètres la jeune fille dans les bras pour la conduire en lieu sûr. Elle parlait l’anglais, lui le gaélique.

Le sujet du roman, c’est le gaélique justement, cette langue disparue -il s’en faut de peu. Ou l’histoire de ce fadet débile qui s'égare et meurt après avoir lorgné de trop une femme trop belle pour lui. Un débile qui vivait dans le monde de son plafond, dans la fresque qu’il y avait dessinée. C’est l’histoire d’un type qui se remémore son enfance, le dénuement et les clivages sociaux qui l’ont marqué. Le tout dans une langue infiniment raffinée, loin de la fosse commune des jetés lexicographiques du polar contemporain. C’est l’histoire de Sime, l’inspecteur en charge du meurtre du mari de Kirsty qui, l’interrogeant, découvre ses propres accents dans le grain de sa voix. Ses racines comme on dit. Alors monte d’un coup le souvenir de l’Ecosse, les Highlands superbes venant submerger le récit de leur empreinte glacée. C’est le roman des Highlands, le roman des solitudes, de la mémoire tragique, du passé défunt. Celui des Stuart défaits, des écossais vaincus. De l’invasion anglaise s’accaparant leurs terres pour les vider de leurs habitants et y mener paître leurs moutons. Ce roman, c’est une atmosphère, tragique, lourde, sombre, lente, c’est l’histoire des déportations massives des écossais, par villages entiers, vers l’Amérique. Des villages brûlés, des enfants égorgés. C’est l’histoire d’un retour de l’Ecosse dans ce détour romanesque, celle de la famine, celle d’un peuple massacré. C’est l’histoire d’une conviction romanesque qui nous abasourdit, où le Je qui troue de part en part le récit est celui des siècles passés, tandis que la narration du présent se fait à la troisième personne, dans cette distance auctoriale si pertinente d’un auteur en quête de sa propre mémoire. Comme si la seule voix intime ne pouvait être en soi qu’absente. C’est l’histoire de la Grande Rafle, de la déportation massive des écossais, battus, enchaînés, exilés. Cinq générations en arrière. Chassés des Hébrides extérieures. Un journal ouvert à l’horreur. Ce roman, c’est l’Ecosse, et son insoutenable qui fait retour.

L’île du serment, Peter May, éditions du Rouergue, 3 septembre 2014, coll. Rouergue noir, 423 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2812606854.

Partager cet article

Repost0
14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:32
Voici le temps des assassins, Gilles Verdet

Paris. Un homme met le feu à sa voiture, s’éloigne tranquillement en plein boulevard Saint-Germain pour en rejoindre un autre et tandis que la voiture en feu capte toute l’attention de la foule, avec son complice pénètre dans une joaillerie pour la dévaliser. Mais au moment d’en sortir, deux femmes voilées les braquent. Simon est touché. Paul s’en sort. Il lui faut comprendre maintenant, tandis que tout se joue déjà dans cette contraction du temps de l’agonie de Simon où l’éternité est comme suspendue à l’étirement d’un dernier soin. Paul retrouve sa femme, lui avoue le casse avec Simon, flic de son état. Les femmes voilées les attendaient. Peut-être pas des femmes du reste. Il ne sait pas. Il cherche. Découvre que Simon fréquentait un club : celui «des vilains bonshommes», réminiscence de celui que Rimbaud fréquenta quand il vint à Paris. La Rimbe à corps nu du coup, entrant dans l’histoire avec force, «merde, merde, merde», comme il devait se l’écrier un soir au cours d’un dîner des vilains bonshommes à l’écoute d’un poème idiot, se fâchant tout net avec l‘assemblée imbécile. Moins la Rimbe en définitive que Rimbaud, Gilles Verdet à ses basques, nous menant dans ce Paris de la semaine sanglante régler les mauvais comptes des années 70 tandis que le récit file ses morts suspectes. Car ce qu’il interroge, c’est ce désir de liberté qui a accouché de monstres. Les nôtres ? Pas sûr. Une sale histoire finalement, de paumés des temps utopiques, orphelins d’une rébellion qui n’a pu se muer en révolte et dont les enfants finissent today d'en achever leurs comptes à la kalachnikov. Ce qu’il reste de ces années communautariste ? Une romance en somme -il faut aimer-, bordée de loin par l’incandescence rimbaldienne et ces temps de revenants qui agitent des gestes de désespérés.

Voici le Temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal polar, février 2015, 232 pages, 18,50 euros, ean : 979-1092-016321.

Partager cet article

Repost0
13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 07:05
Dans ma prairie, Frédéric Boyer

La prairie comme retable d’un deuil inouï. Portée par le vent, son infini recueilli en quelques vers dansés. Là-bas, l’herbe convoquée sous le vent, au fond nulle part -(de nous ?). La prairie comme au-delà magnifique, exalté peut-être, un canoë de bois rattrapé in extremis pour nous faire trappeurs, voleurs de feu si l’on y tient, pionniers parmi les morts engloutis. La prairie comme un continent disparu, qui ne peut désormais exister que dans l’espace du poème -(il faut s’en inquiéter). Qui ne peut s’assurer que dans le repli d’un verbe entrecoupé d’incantations comme autant d’inscriptions perdues au fond de nos mémoires -l’être de l’herbe, celui du rocher ne tenant l’un et l’autre que par la répétition où l’auteur les enlace. La prairie… Où quitter ce monde d‘ennui pour rallier l’univers où ça tient : « être ». La langue alors collée aux objets qu’elle décrit pour se faire véritable sinon vérité. Et nous embarquer dans le voyage du rythme, le phrasé du poème comme une valse nous entraînant pour soutenir le mot sans cesse revenu, dernier refuge de l’esse si loin de son réel, l’abordant dans ce travers du texte qui cède à l’injonction, curieuse mais opérante, de nous appeler à « relire Homère » pour sentir enfin notre poids d’existence et nous faire à notre tour Ulysse dans l’aventure du Poème, oiseaux, buissons, lavandes. Se construire, donc, cet imaginaire en toute beauté, simplement festonné d’une cabane de rameaux, la prairie finalement réfugiée en nous.

Dans ma prairie, Frédéric Boyer, P.O.L., avril 2014, 74 pages, 12 euros, ean : 9782818020548.

Partager cet article

Repost0
12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 07:46
Le Désir de guerre, Frédéric Roux

A l’heure où partout en Europe se fait jour ce goût pour le bruit des bottes, peut-être est-il temps en effet de s’interroger sur ce désir de guerre qui s’y énonce. Guerre intérieure, civile, moins des uns contre les autres que contre ces minorités fragiles, tels les rroms en France, ou les musulmans. Guerre tout court, à l’horizon ukrainien. Et ce, paradoxalement, juste au moment où nous commémorions la Der des Der… A laquelle est consacré l’ouvrage. Que raconter au demeurant de 14-18 et comment ?, nous interroge Frédéric Roux, qui apologue sur ses usages et nous évoque son grand-père, une jambe de bois à la main et le goût du pinard à la bouche. Faut-il dans cette distance cultiver un cynisme de bon aloi ? Révéler l’idéal des tranchées : perdre un truc qui ne se voit pas. Un orteil par exemple, un morceau de son ventre. Ou l’obsession des poilus qui ne songeaient qu’au vin et aux femmes : préfèreraient-elles un manchot à un cul-de-jatte ? Décillé, faut-il montrer la bousculade des grognards dans la boue qui les ensevelit et puis la trouille, la pétoche à se planquer derrière le ventre d’un cheval à l’agonie ? Dénombrer les réfractaires si peu nombreux, les rares déserteurs et l’immense armée des instituteurs, qui firent de cette guerre une guerre d’intellectuels ? Le tout sur le ton de la gaudriole, pour réaliser que tout ce que l’on peut écrire sur le sujet ne peut être qu’un pitoyable effet littéraire... Car dans les tranchées, aucun d’entre nous n’y était. Ni Frédéric Roux, ni ses lecteurs. Et quand bien même il aurait pris –il finit par le prendre «aussi»-, le parti du lyrisme, il n’en resterait pas moins qu’on ne saurait rien en dire désormais, loin du front. Même à creuser ses souvenirs, les années 50, les foins, la fourche. Ecrire sur quoi ? Les chiottes dans la cour, la charrette et tout ce minuscule de la vie d’alors ? A quoi bon semble-t-il nous dire : la seule chose envisageable ne l’est plus : le réel. Reste le portrait peu reluisant qu’il dresse de la campagne française des années 50, et sa méditation sur l’indiscernable du Mal. Un temps conventionnel, réactivant les grands poncifs sur cette question du Mal, convoquant comme à l’accoutumée le paradigme égoïste sans réaliser qu’il n’est en réalité qu’une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain, ouvrant, nécessairement, à la banalité du Mal…

Qu’est-ce qui lie les hommes entre eux, à la guerre ?, nous assène-t-il alors. L’ignominie, le répugnant, le sang qu’on a fait couler. C’est le Mal, dit-il, qui lie les hommes entre eux. Vieille antienne des meurtres commis ensemble, des cadavres piétinés… Vieille anthropologie du malfaisant, du Mal vrillé à la condition humaine, campant sur cette théorie éculée de l’égoïsme humain déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour de cette prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer.

Mais oublions cette rhétorique creuse, qui forme pourtant comme le cœur de sa pensée. Il reste que Frédéric Roux a raison de nous avertir sur un point : la guerre est possible dès lors qu’elle nous est devenue évidente. Là où reposer la question du grand-père : que diable allait-il faire dans cette galère ? Frédéric Roux tourne autour de cette question, la retourne dans tous les sens, scrute le souvenir qu’il a gardé de cet homme boitillant. Il lui manquait une jambe, voilà tout. Le soldat part sans rien réaliser et revient dans le même état d’esprit. La propagande. Sans doute. Lui, est revenu avec une jambe artificielle qui a fini par remplacer la vraie. C’est ça le message de son récit : on adhère au semblant. Et puis, plus probant : la législation recouvrait tout. Jusqu’à ranger les morts dans le bon ordre. Les héros, les martyrs, les traîtres, les ennemis, etc.

Non, reste le texte qui suit sa réflexion sur le désir de guerre et qui est comme une interrogation sur les conditions de possibilité de l’écriture artistique. Demi-tour Gauche, Gauche ! Frédéric Roux avait vingt ans en 68. Il appartenait à une génération sans désir de guerre, qui a vu dans celle de 14-18 le moyen dont s’est doté le Capital pour briser la conscience prolétarienne de l’Europe. «C’est le sujet qui est mort dans la boue des tranchées», affirme Frédéric Roux. Sans doute. Encore que cela soit mal formulé : la question du sujet a ressurgi dans les débats philosophiques parisiens des années 80 pour mettre fin à celle de l’homme. Mais oui, tout de même, ce que 14-18 a inauguré, c’était la fin de la morale kantienne : l’homme pris pour un moyen, non comme une fin comme l’exprimait cette morale. Lui dit : 14-18 a remplacé le sujet par «la masse». On n’est pas a obligé d’adhérer à son propos : l’homme fut remplacé par les choses. (Rappelez-vous Perec). Par la gestion des choses plus exactement. Par la gestion, en soi. Mais la toute-puissance de la marchandise ne faisait que s’annoncer. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est parvenue à s’accomplir vraiment. L’homme n’est plus que du matériel humain. Et nous n’avons pas trouvé le moyen d’y résister. L’art lui-même n’a pas su. Tout comme il n’a pas su représenter la guerre pour nous défaire de son désir, ainsi que l’affirme cette fois justement Frédéric Roux. Apocalypse Now n’aura par exemple au mieux que subjugué les consciences, rendre la guerre exemplaire, elle qui, sur le terrain, ne l’est jamais. Et loin de nous en dégoûter, nous aura fascinés et repus de tant de beauté dans le déchaînement de sa violence. La rhétorique lyrique ne produit jamais que l’effet inverse finalement, de celui escompté. Nous offrant la guerre comme une matrice plutôt qu’un repoussoir.

Le désir de guerre, Frédéric Roux, édition Arbre Vengeur, 14 novembre 2014, 141 pages, 11,74 euros, ISBN-13: 979-1091504232.

Partager cet article

Repost0
11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 06:38
L’école hors sujet…

C’est vers 1050, nous disent les grammairiens, que la locution hors fut extraite de dehors pour se répandre et répandre partout l’exclusion, l’enseigner, la nommer, la montrer. Certes, elle dut se résigner tout d’abord à coexister avec sa variante phonétique fors. Mais les Croisades lui lâchèrent enfin la bride sur le cou. Même si, vers 1135, on pouvait encore aller hors, c’est-à-dire parcourir un dehors, à la frontière si poreuse encore. L’exclusion devenait toutefois de plus en plus définitive et il n’est pas anodin qu’on l’ait d’abord signifiée dans la locution hors la ville. Hors la ville nécessairement, point de salut… C’était si vrai qu’hors la ville, on était vite hors de soi, un forcené qu’il fallait réduire ou ramener à la raison, nécessairement citadine. Quelle troublante topographie... Quelle manière d'administrer les territoires de la raison ! (Je veux ici évoquer ceux qui commandent leur parcours à la (re)connaissance).

Hors la raison, point de salut. Hors n’est pourtant pas une région de la pensée, mais un espace. Empirique. Qui résiste aux réductions de la Ratio. L’espace de l’auto-révélation pathétique de la chair, peut-être, celui de la zoê, plutôt que de la polis.

C’est pourquoi l’école est placée hors la société. Pour mieux y exposer ses sujets décharnés, en faire des objets éducables, qui ne préexisteraient pas à ce qui les éduque, dirions-nous pour paraphraser Derrida en le contredisant.

Un dispositif qui serait précisément ce que l’école cacherait de son fonctionnement. Un peu hors, du coup, de toute transparence pédagogique, dans ce fonctionnement qui oublierait que le sens n’est pas une chose mais un dialogue fragile, subtil, que l’humain inaugure très tôt, dès sa sortie du ventre maternel.

Un dialogue qui aurait dû contraindre l’expérience pédagogique à révéler autrement qu’elle ne l’a fait l’épaisseur dialogique de l’existence.

Au point, par exemple, où elle aurait pu comprendre que le vrai but de toute pédagogie est de faire advenir quelque chose que rien ne pourra plus circonscrire. Plutôt que de l’enclore dans le dedans d’un quelconque savoir rabougri. Un contenant, plutôt qu’un contenu.

Car qu’est-ce qu’éduquer, sinon, comme le dit Derrida, s’ouvrir à la fragilité de l’autre ? Comprendre comment il comprend ou ne comprend pas, comprendre autrement, dans ces régions mal définies des friches où l’école, ayant transmis son trésor de significations, laisserait ouverte la possibilité du sens.

Partager cet article

Repost0
7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 07:52
Quels délinquants traquer ?

La loi de surveillance généralisée de la totalité de la population française a été faite pour 3 000 personnes suspectes, selon les propos de Valls. 3 000 suspects comptabilisés, fanatiques ou adolescents perdus en voie de radicalisation, identifiés par les services de renseignement, lesquels services, semble-t-il, ont le plus grand mal à les traquer et s’imaginent que cette poignée de «djihadistes» potentiels sera assez débile pour échanger sur les réseaux sociaux des informations capitales quant aux crimes qu’ils voudraient commettre… Nos «idiots utiles» en somme, selon l’expression de Lénine, qui ont permis l’adoption d’une Loi liberticide en France, ex-pays des droits de l’Homme et du Citoyen. Une Loi votée sans débat Public, sanctionnant la mort de la Représentation Publique, à la remorque désormais d’une idéologie de défaite qui risque fort d’entraîner dans sa dérive toute la nation française… L’occasion pour nous, citoyens d’une société civile refusant le mur dans lequel nous précipite cette classe politico-médiatique, de réfléchir sur les conditions d’un vrai débat public, qui tant fait défaut à cette pseudo démocratie que les néo-libéraux les plus réactionnaires de notre histoire ont fini par imposer. Et de nous interroger sur les choix du système répressif français : qui surveiller, qui punir ?

Quels délinquants traquer ?

Le 12 avril 2012, trois semaines après la première parution du livre d’Antoine Peillon (Ces 600 milliards qui manquent à la France), le Parquet de Paris désignait (enfin) un juge d’instruction pour mener une information judiciaire sur l’évasion fiscale en France.

Le 17 avril, ce même Peillon était (enfin toujours) auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur l’évasion fiscale. L’auteur exposa ce que tout le monde savait, à savoir que la police et la Justice françaises disposaient d’une masse invraisemblable d’informations sur la question -dont elles n’avaient jamais rien fait. Et pour cause : le 23 mai 2012, le Juge témoignait à son tour devant la même commission sénatoriale, pour révéler l’existence d’un verrou politique : il devait attendre une plainte du Ministre du Budget pour instruire officiellement son enquête. Jamais aucun ministre du Budget, en France, ne s’était soucié de porter plainte contre l’évasion fiscale.

Le 3 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault promettait de régler une fois pour toute la question de l‘évasion fiscale.

Le 24 juillet 2012, la commission d’enquête sénatoriale publiait 59 propositions pour contrôler cette évasion fiscale. Le rapport de ladite commission devait être remis au Ministre de l’économie et proposé à l’Assemblée nationale dans le cadre du débat budgétaire.

On l’attend toujours. La Crise, elle, n’attend pas, qui commande de récupérer ces milliards qui nous sont dus.

L’affichage d’une prétendue indignation morale laisse, aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, à l’heure où l’Administration policière s’apprête à arrêter des centaines de milliers de français par erreur, selon les mots même du Ministre de l’Intérieur, intacte la délinquance en col blanc. Aucune mesure radicale n’a été prise à son encontre. Aucune régulation publique n’est à l’ordre du jour, sinon comme effet d’annonce : aucune réponse politique n’a jamais apporté de solution, aucun débat public n’a jamais été lancé sur la question. 600 milliards d’euros s’évaporent chaque année des poches de la Nation sans que cela ne préoccupe outre mesure les autorités. Les décisions judiciaires, quand elles sont prises, restent pitoyables, les personnalités publiques en cause s’acquittant d’une modeste amende avant de retourner à leurs affaires… Zone d’ombre de la démocratie française, la presse s’en détourne sitôt le scoop publié, en faisant comme si cette lâcheté juridique était l’affaire de tous, alors que tous savent bien qu’il existe une connivence politique qui interdit de mettre en cause la classe politico-médiatique, celle-là même qui chaque jour instruit un débat moral débile sur la nécessité de suspendre les libertés civiles des français face à la menace terroriste. Seule la dangerosité des classes populaires est d’actualité. La délinquance des élites, elle, n’est jamais perçue comme une menace pour l’ordre social. Bien qu’il s’agisse d’une délinquance organisée, planifiée, préméditée. Rappelez-vous la banque Goldman Sachs spéculant sur l’effondrement de ses propres titres, contre ses clients… Une délinquance qui s’est traduite par la montée en puissance d’une collusion de plus en plus efficiente entre les cercles mafieux et financiers : c’est la British Petroleum communiquant des informations aux escadrons de la mort en Colombie pour éliminer les militants écologistes qui l’ennuyaient.

En France, toutes les instances de surveillance des délits financiers sont… corporatistes ! Les régulés font partie de ces instances de régulation… Voyez l’organigramme de la Commission consultative des marchés publics… Et quant à la sanction, elle relève la plupart du temps d’organismes administratifs plutôt que judiciaires : seul 1% des infractions observées est transmis aux autorités judiciaires… La délinquance des élites occupe ainsi une place ultra marginale dans le traitement répressif de la Nation, tandis que nous assistons à un durcissement de la répression de la petite délinquance et à la surveillance généralisée de la population française. L’essentiel de l’argent des contribuables est mobilisé pour entretenir un système pénal focalisé exclusivement sur des délits de faible importance. Les détournements d’argent, extrêmement dommageables, économiquement, socialement, éthiquement, à l’ensemble de la société française, ne font jamais l’objet d’un processus de criminalisation, pas même celui d’un Débat Public. La justice française est clivée : pénale pour les pauvres, administratives pour les riches. Quid de la Démocratie dans ces conditions ?

Partager cet article

Repost0
5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 07:32
Confucius, Professeur de vie plutôt que d’idées, Cyrille J-D Javary

Confucius… Dont le nom même porte la trace de cette latinisation que les jésuites avaient briguée, cherchant dans ses pensées le calque de leurs idées pour pouvoir plus facilement convertir les chinois à leur religion. Confucius auquel Voltaire s’intéressa tant, croyant retrouver dans ses paroles l’idée de l’impératif catégorique kantien. Il y avait bien certes du Socrate en lui, et du Montaigne. De fait, il fut le quasi contemporain de Socrate et tout comme lui, il n’écrivit pas mais enseigna oralement sa pensée sans chercher à la rigidifier dans un texte canonique. Tout comme lui, Confucius préféra se livrer à une maïeutique plutôt que d’être lige d’une théorétique, méditant tout haut auprès de ses disciples sur la conduite de l’expérience morale dans la vie de tous les jours. Cyrille Javary nous en conte, littéralement, dans un ton qui surprend au début, rebute même dès l’abord par sa manière puérile de professer, avant de trouver son rythme et de finir plus enjoué. Javary nous en conte donc l’histoire, la vie, l’œuvre, nous éclairant sur le contexte historique de sa genèse autant que de sa réception, dans un effort précieux de compréhension intellectuelle. Il raconte l’homme, le groupe qu’il forma autour de lui, tel Socrate et ses disciples, dissertant longuement sur l’art de gouverner, soi-même et le monde. «Professeur de vie plutôt que d’idées». L’étude est passionnante, cultivée, profonde. Il évoque les sources, les critiques, replace le tout dans le temps, parlant à son tour puissamment de ce qui seul comptait aux yeux de Confucius : la perfectibilité de l’homme. Mais à l’entendre, le plus passionnant semble au fond ce qui a fait surface : l’histoire de son legs. Trois ans après sa mort, ses disciples les plus proches entreprirent une vaste enquête qui dura vingt ans, de recollection des propos du Sage. De quoi se souvenaient ceux qui l’avaient approché ? Et qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire à leur sens ? Ils en compilèrent un très mince recueil d’entretiens, qui est l’ouvrage qui fonde aujourd’hui encore notre connaissance de la pensée de Confucius. Des Entretiens qui allaient exercer une influence deux fois millénaire et fonder le socle moral de la civilisation chinoise ! En fait un recueil de 516 paragraphes, composés comme un cut up. Des notes. Désordonnées. Un fouillis d’idées comme jetées en vrac, plein de son désordre, d’incertitudes, de lacunes, de répétitions… Un ouvrage dans lequel rien ne nous est épargné de ce qui fonde un mauvais livre, car tout y a été jugé pédagogiquement important ! Et c’est sans doute l’essentiel de ce qu’il faut retenir de cet héritage : cet entrelacs de contradictions et de vérités, la seule sagesse à portée de l’humain. Aucune architecture intellectuelle rigoureuse. Un ouvrage composé à la va comme je te pousse, loin de notre tradition cartésienne, qui fit qu’un Hegel par exemple le lut avec mépris, considérant l’homme comme une sorte de sous-Cicéron qu’il valait mieux ne pas traduire eut égard à la philosophie chinoise. De fait, on y trouve de tout. Des interrogations qui ne sont pas menées jusqu’au bout, des conseils presque insipides, quelques réponses oiseuses. Aucune méthode. Sage alors Confucius, plutôt que philosophe ? Ou Saint ? Mais alors, un Saint qui se serait laissé volontiers emporter par la colère, la déception, l’égarement. Un Sage qui n’enseigna guère qu’une manière de vivre et encore, se posant constamment la question de savoir ce que peut bien revêtir le terme d’apprendre. Apprendre… Le premier mot du premier paragraphe du premier chapitre des Entretiens. C’est dire son importance. Apprendre… C’est quoi ? «C’est avancer nous dit Confucius, ce n’est pas atteindre»… Apprendre, comme une expérience quotidienne, nécessairement partagée c’est-à-dire non conduite dans la solitude cartésienne d’un moi fouillant son ego pour y découvrir des principes universels. Non pas bûcher non plus, ainsi que nous l’enseignons à nos enfants, ni même acquérir une connaissance livresque. Apprendre : s’incarner dans une connaissance lacunaire de soi et du monde. Lacunaire, nécessairement, modeste si l’on veut : apte à s’ouvrir à ce qui demain la réformera. Et de fait, lire Confucius c’est d’abord se confronter à une désillusion : rien de plus fade, de plus banal, voire de plus insipide. Ses propos sont incitatifs, ses réponses, décalées. Il y a des évangiles là-dedans : la même douceur, la même étrangeté. Tout s’y décale toujours, une parole contredisant l’autre pour mieux enclencher une réflexion personnelle. Car le but de cette initiation, c’est d’arriver à trouver l’attitude appropriée, celle qui ouvrira un chemin de vie, dans une parole qui laissera à désirer, à l’image de celle de Confucius, qui laisse d’autant plus à penser qu’elle ne fait bien souvent que surgir pour s’évanouir aussitôt loin de toute conclusion assénée. Une parole de la perplexité, construite sur l’amitié de l’homme pour l’homme. L’Amitié, le second mot du second paragraphe de l’ouvrage. C’est dire le poids qu’il lui accorde : celui d’une vertu de connaissance. Apprendre l’amitié. Les deux jambes sur lesquelles marcher. Dans ce devoir d’humanité qui fonde toute parole. Car pour Confucius, la réalité première n’est pas la personne, mais la relation entre deux personnes, qui va engendrer chacun dans son poids de chair. Et qui seul nous justifie les uns auprès des autres.

Confucius, Vieux sage ou Maître actuel ?, Cyrille J-D Javary, Direction artistique : Claude Colombani & François Laperou pour ARTE-FILOSOFIA, Label FREMEAUX & ASSOCIES, nombre de CD : 3.

Partager cet article

Repost0
23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 13:21
«L’essence de la France» selon Valls le 22 avril 2015

En ces temps de commémoration du génocide arménien, son centenaire même, tous les arméniens de France goûteront avec humour l’hommage involontaire rendu à leur Roi Tiridate IV qui, en l’an 301 et ce bien avant la France, embrassa la foi chrétienne pour faire de son royaume le premier état officiellement chrétien du monde… Même si tous ne sont pas chrétiens, ni catholiques, et surtout si tous ont eu à souffrir justement de ce genre de conception essentialiste de la Nation, qui présida à leur extermination…

Les musulmans français seront eux aussi content d’apprendre qu’ils ne font pas partie de cette essence française, tout comme les juifs, les rroms bien que nombre d’entre eux soient chrétiens, les protestants qui sont peut-être restés trop huguenots à ses yeux, ou les républicains laïcs, non baptisés…

Il est des phrases que l’on ne peut sans frémir entendre prononcer… Sans rire, il entre de l’hystérie politique dans ce propos déconcertant de notre Premier ministre, qui vient de nous fabriquer, hier, un monde factice en appelant aux civilisations bornées pour réinscrire la polis française dans les canons d’une France catholique imaginaire à rebours de la lente marche du Peuple français vers son identité républicaine.

La France serait ainsi assimilable à la catégorie du religieux, constitutif, il va sans dire, d’un «corps français traditionnel» sans doute, ainsi que l’évoquait avant lui un Longuet, tout entier rabattable sur son histoire catholique… Notre Premier ministre, qui se dit républicain, a restauré par ce simple mot qu’il voulait fort, les effrois de l’aliénation identitaire religieuse, au sein de laquelle la France redeviendrait une géographie plutôt qu’une histoire, une religion plutôt qu’une culture…

Une vieille ritournelle à vrai dire que cette fabrique de l’imposture. Une vieille histoire qui présida à la fabrication du français de souche. Valls, sans le faire exprès, nous a d’un coup renvoyé à cette vieille histoire instruite dès l’époque des rois capétiens, lorsque l’Eglise «très chrétienne» décida de jouer un rôle décisif dans la mise en place de la nature du Pouvoir capétien, en l’ancrant dans le sol et des lignages (le sang) pour mieux dévoyer la réflexion sur la nature de l’autorité, à laquelle nos bons rois, tout comme semble-t-il notre cher Premier ministre, préférèrent les fumets de la Domination. Valls en est là, tant son besoin de reconnaissance est grand, tout entier enrôlé sous la quête de l’autorité. Tout comme notre bon roi capétien qui, à défaut d’installer un royaume, s’était construit comme le chef de la noblesse et non celui des français, Valls vient nous dire clairement que son Pouvoir n’est pas assis sur les attentes de la totalité du peuple français…

Peut-être se rappelle-t-il, lui qui convoque par son expression moins la foi chrétienne que ses institutions, que l’Eglise joua alors le rôle de ferment de l’unité de ces espaces par trop desserrés qu’étaient les nébuleuses que le royaume d’alors constituait. Il n’est pas inutile de rappeler ici que cette Institution de l’Eglise l’avait compris et qu’elle avait compris qu’avant de se lancer dans une fonction d’ordre, il lui fallait d’abord affermir la hiérarchie en son sein et proclamer bien fort que les laïcs étaient au service de l’Eglise… On pourrait, ici, remplacer avantageusement le mot Eglise par celui de Pouvoir, qu’on ne changerait rien à cette problématique.

Le "Blanc manteau de l’Eglise", selon la formule consacrée à l’époque, recouvrait ainsi exclusivement les épaules de la noblesse. Tout comme le Blanc manteau de la France de Valls ne semble recouvrir qu’une poignée de hiérarques à la solde du Pouvoir. Restait à construire la conformité d’un Peuple qui n’existait pas. Ce fut l’invention de l’Eglise justement. Amusant : l’Eglise installa le sacré dans tous les territoires qui lui étaient subordonnés. Elle l’établit, en inventa les formes, les usages et les vertus, en se lançant très concrètement dans un programme de construction sans précédent, lui permettant d’élever partout ses monuments, des églises précisément, aux calvaires et autres mobiliers du sacré chrétien.

C’est alors que les cimetières entrèrent dans l’espace habité, inscrivant non seulement l’Au-delà de ce côté-ci de la vie, mais en ramenant les morts "chez eux", en les plantant en terre pour qu’ils y fassent souche, elle enracina les êtres dans la terre du village, désormais inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

Outre la construction de monuments, l’Eglise mis en œuvre une campagne sans précédent de processions («Je suis Charlie»). Il s’agissait d’inscrire les déplacements, les gestes de tous dans le sacré du sol et sceller l’unité nationale. L’unanimité chrétienne («Je suis Charlie»), put alors prendre son essor, tant il était difficile (de n’être pas Charlie), d’échapper à l’obligation d’un itinéraire processionnaire explicitement voué à unifier les différentes parties du village et à en marquer les terres du sceau chrétien.

Au XIème siècle, les gens qui habitaient les Principautés bougeaient beaucoup. On leur fit faire souche. Ils devaient être d’ici. Mais d’un ici déterminé là-bas, dans les sphères d’un Pouvoir qui ne leur laissera bientôt plus le choix d’être autre chose que ce qui aura été décidé pour eux…

Partager cet article

Repost0
21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:15
Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin

Edward, le héros blessé de Döblin, demande à son oncle James Mckenzie de lui raconter Hamlet. «Commence avec Hamlet qui revient de l’étranger, de l’université de Wittenberg ou d’une campagne contre le futur prince de Norvège, Fortinbras. Son père est mort, mort depuis longtemps. Lui, on l’a donc expédié à Wittenberg, parce qu’on le craint.» Que craint-on d’Hamlet ? Edward ne sait pas. Ne sait rien. Mais il veut savoir. Il demande à tous de l’éclairer, de lui raconter la cour d’Elseneur. Et tous lui racontent des histoires plus ou moins édifiantes dont Edward ne peut se satisfaire : il veut l’honnêteté, tandis que son oncle James refuse de lui raconter Hamlet. A la place, il lui parle du Roi Lear. L’histoire d’un père et d’un verrat monstrueux, sanguinaire, qui sacrifie tout à son égoïsme. Et au fil de leur conversation, tente de montrer à son neveu que son désir d’honnêteté est un danger pour l’humanité. Mais Edward veut comprendre et peu à peu son désir prend la forme d’une folie meurtrière : «une taupe travaille en moi et me rend taupe moi-même. » Sa mère, inquiète, demeure à son chevet. Il est question partout d’amour dans le récit de Dôblin, comme du sens ultime que la vie pourrait prendre. Le fils guignant du coin de l’œil la réaction du père qui ne cesse de l’observer à la dérobée, de l’épier.

«Le chien des Enfers court librement parmi nous et il aboie désespérément. Il n’a plus de fonction. Qui peut-il bien surveiller ?»…

La détermination d’Edward à vouloir connaître la vérité va finalement tout emporter sur son passage. Tous vont se raconter. Passer leurs aveux. Minuscules. Chacun pourtant épiant bientôt chaque autre dans son désert épique. Il ne reste bientôt que la fuite pour raison, ou le meurtre pour échapper à la ronde des egos, à l’impossibilité des uns et des autres à s’ancrer hors de soi. Bien qu’il y ait «quelque chose en l’homme, c’est certain : il voudrait s’en défaire.» Edward en est sûr. Il y a quelque chose en nous, derrière nous, qui pourrait nous guider au-delà de nous. Un simple changement d’optique suffirait à le prouver. Ce changement d’optique autour duquel Hamlet ne cesse de tourner, quand il réalise la stérilité de son auto-observation. C’est pourquoi il met en scène tous ces dispositifs compliqués de surveillance, d’observation de l’observation... Se méfiant de cette parole vagabonde qui a peu à peu envahit la scène. Une parole sans adresse, quand on ne peut fonder son désir que dans l’attente d’une parole adressée.

D’une manière ou d’une autre, les échanges langagiers exigent toujours que l’on trouve une réponse à la question de savoir ce que l’on est en train de faire.

Dans la théorie des jeux, il existe des jeux bâtis non pas sur la prémisse «ceci est un jeu», mais autour de la question de savoir si tel jeu en est un. Question qui laisse ouverte de choisir le cadre à l’intérieur duquel comprendre et convoquer l’adresse.

Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin, Fayard, traduit de l’allemand par Elisabeth et René Wintzen, coll. Littérature étrangère, février 1988, 501 pages, ean : 978-2213020747.

Partager cet article

Repost0
20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 07:42
"Nous ne quitterons pas Paris !"

Juin 1848. Les ouvriers parisiens manifestent au cri de «Nous ne quitterons pas Paris !». Les journalistes de l’époque observent le Peuple en colère, «prêt à se suicider » tant est imposante sa détermination. Partout ils s’étonnent de voir poser avec autant d’intelligence la question urbaine, au moment où les nantis ont décidé de les chasser de Paris, cette ville que les bourgeois voudraient dédier au luxe, selon les termes mêmes de Haussmann, et débarrassée, bien évidemment, de ses classes populaires. Partout des barricades sont érigées, qui atteignent une taille inconnue dans l’histoire des révoltes urbaines. De vraies constructions architecturales. Les ouvrages insurrectionnels, reliés entre eux pour certains, permettent aux insurgés de passer discrètement d’un point à un autre de la capitale. Se fait jour un véritable urbanisme insurrectionnel des rues, construit en une poignée de journées mémorables, auquel toute la population de Paris a participé.

Au XIXe, malgré Haussmann, la ville produite autour de spéculations très coûteuses pour la société civile, s’organise cependant toujours en fragments épars. L’intervention de l’Etat sera décisive pour y mettre de l'ordre. Etat qui ne réfléchit pas la chose en termes de Bien Commun mais d’intérêts privés. L’urbanisme qu’il consacre est évidemment lié aux grands mouvements de spéculation qui occupent les nantis. Il vole donc à leur secours pour faire du foncier un outil moderne de spéculation. Mais la ville offre encore des interstices qui permettent aux populations ouvrières d’inventer des rapports politiques nouveaux. Le sens du lieu n’est pas encore appauvri par les décrets de l’état. La ville reste un objet polysémique, quelque chose qui permet d’impulser un dialogue, même rude, entre les couches sociales, et où l’étranger joue un rôle fonctionnel, incarnant même par excellence la figure du citadin contemporain. Cette figure qu’on nous promet, d’ici très peu de temps, avec le Grand Paris, d’éradiquer à tout jamais.

images : photos de 1848, une barricade sous occupation militaire

Partager cet article

Repost0