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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 12:08
C’est très dangereux d’écouter les histoires des autres. Mathurin D. Saint-Fort s’était pourtant bien juré de leur tourner le dos, de ne s’occuper que de lui, de son ascension sociale, à gravir déjà péniblement l’échelle des reconnaissances truquées. Et puis un  jour, voilà Charlie qui débarque dans sa vie, convoquant son passé, ce vieil Haïti désespérant de misère crasse qu’il croyait avoir définitivement largué – sa propre famille comme une conscience embarrassante. Qu’est-ce qui lui a pris de l’écouter ? Ce n’est pourtant pas le cynisme de son milieu qui le rebutait au point d’ouvrir cette brèche en lui ! Peut-être la « franchise » de l’interpellation, cette vie de gosses des rues épris de justice. Bien que la justice, là où il en était, cela ne pouvait guère prendre de sens. Dans ce système de survie que s’était bricolé Mathurin, où chacun ne pouvait être décemment que le mercenaire de soi-même, quelle réalité un gamin tel que Charlie pouvait prendre ? A peine celle d’un conte, fantaisie vaine dans un monde où la littérature elle-même ne révèle rien, sinon une distinction de classe. Alors ce Charlie, vous pensez, lui rappelant ce qu’il cachait avec tant de soin, son prénom même, «Dieutor», tellement disqualifiant quand seule l’ambition organise la dimension de l’histoire que l’on doit être… Et donc ce Charlie, convoqué lui-même par le peu de poids de son existence, ne pouvait que disparaître à nouveau, sans laisser d’autres traces que romanesques.
Roman de la désespérance ? Pas certain. Si la misère haïtienne y fait surface, c’est sous les traits d’un personnage trop littéraire pour qu’elle y entre vraiment. Séduisant, certes. Le rêve est bien mené, mais chargé de trop d’artifices pour dire Haïti, voire le cynisme du monde dans lequel évolue le personnage principal, ou sa désespérance. Qu’importe même Haïti, ici : le monde réel est un  piètre écrivain. Reste la théâtralité du récit, son retour à l’équilibre. Le roman s’est transformé en romance, tout comme le « yanvalou », et l’épisode Charlie n’a produit qu’une réalité : un livre. C’est peu de chose, somme toute. – joël jégouzo--.


Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie, Actes Sud / Le Méac, août 2009, 176p., ean : 978-2-7427-8533-9, 18 euros
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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 14:21

Voyagez en chaise longue, soyez un lecteur paresseux, exigeant de vos efforts intellectuels !


Les paresseux forment une innombrable confrérie, surtout en cette période de l’année, où tout un chacun tente de rattraper le temps perdu pour se livrer enfin sans restriction à sa paresse. Celle-ci n’est d’ailleurs pas qu’une pente naturelle de la nature humaine aux yeux de Samuel Johnson : la paresse est l’être même de l’homme. Placée ontologiquement à cette hauteur, elle définit idéalement sa condition : l’homme est un animal paresseux. Il est même le seul vrai animal paresseux de la Création. Le seul à obliger autrui à faire ce qu’il pourrait très bien faire lui-même, le seul capable de sacrifier devoirs et plaisirs à l’amour du repos !
Ne connaissant ni rival, ni ami, même si les paresseux vivent d’ordinaire en bonne intelligence, la seule activité qu’on lui connaisse est de forger des plans pour s’adonner aux vertus de la non activité. Plans dans lesquels il déploie une grandeur insoupçonnée : mille ruses et astuces pour se sortir au plus vite des tracas de l’action. Naturellement caustique, indolent, on le découvre alors impétueux et d’une intelligence redoutable. Le vrai paresseux est du reste un génie, ou le devient, quand il a la chance d’être flanqué d’une épouse bourgeoise (dixit S. Johnson - évidemment, il fallait ce petit trait machiste imbécile...).

Homme du XVIIIe siècle, Samuel Johnson s’est essayé à tous les genres, avant d’exceller dans la rédaction d’une grammaire anglaise, complétée d’un dictionnaire de la langue anglaise, achevé par une formidable histoire de cette même langue.
A côté de son activité savante, il signa quelques bons ouvrages distingués et drôles, comme cette élégante littérature de chaise longue.
joël jégouzo--.


Le Paresseux, de Samuel Johnson, traduit de l’anglais par M. Varney, éd. Allia, 126p, juin 2000, 

ISBN-13: 978-2844850393

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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 21:43

Le héros réel de ce roman est en fait une ville, Cyrtha.
Grouillante d’une humanité vagabonde, Cyrtha la ville labyrinthique, écrouée en elle-même dans ses arabesques touffues, nous offre la vision la plus affranchie de l’Algérie contemporaine. Renvoyant dos à dos l’Etat et son opposition islamiste, l’un comme lupanar tenu par des maquereaux galonnés, l’autre comme remise du pire, c’est une population aux abois, une jeunesse désespérée, un pays affolé que l’auteur nous dépeint avec un talent exceptionnel. C’est qu’il se sait lui-même piégé dans cette nasse où sombre toute tentative d’écrire l’Algérie aujourd’hui. Un piège obligé, où l’on semblait il y a quelques années encore ne pouvoir se heurter au réel que sous les catégories de l’atroce ou du barbare. Un piège où, dans cette impossibilité à envisager le monde, on ne pouvait lui échapper qu’en sacrifiant au rêve. Ainsi l’exil paraît-il le chemin que doit prendre toute parole algérienne, captive d’une guerre qui n’est peut-être plus barbare mais à tout le moins exténuante, à tout vouloir engloutir sous l'empreinte de la tragédie.

Et cependant Salim Bachi refuse cette dictature de l’Histoire, refuse de plier sa langue aux contraintes de temps pareillement vacants. Il ne se fait pas le chantre de la perte : son écriture tour à tour voluptueuse et canaille, volontiers épique, emprunte la structure des contes des mille et une nuits pour mieux déjouer et la trace morbide du réel et l’artifice du songe. Il joue de tous les registres et réussit sans effort à exhumer sous la sublime faconde orientale un texte d’une très grande vérité. Un texte qui ne respire ni l’impuissance en face de la vie, ni la suffisance littéraire.

Goncourt du premier roman, bourse Prince Pierre de Monaco, le roman de Salim Bachi n’a pas volé sa consécration ! --joël jégouzo--.

 

 

 

Le chien d’Ulysse de Salim Bachi, éd. Gallimard, juin 2001, 258p, ISBN : 978-2070760701

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 23:02

Dans une superbe édition critique, le Journal de Ferdinand Bac mérite vraiment d’avoir été arraché à l’oubli !

Fils d’un enfant illégitime de Jérôme Bonaparte, Ferdinand Bac (1859–1952) vécut dans l’intimité des cours européennes. Ou ce qu’il en restait… Certes, toujours l’essentiel de la vie mondaine, artistique et intellectuelle de l’époque, mais déjà un monde cheminant vers sa fin.
Familier des salons, survivant du Second Empire, lui qui ne rencontra jamais Verlaine qu’assoupi dans son verre d’absinthe, c’est étranger au siècle que la Grande Guerre inventait qu’il commence son journal.
Il a 60 ans et derrière lui une œuvre importante, tant artistique que littéraire. Le monde qu’il observe alors n’est pas celui "de la vermine humaine qui grouille dans les ténèbres", ce monde dont un nouveau siècle, après cinq années "d’inepties déclamatoires", vient d’accoucher.
Cet univers qu’il identifie aux clameurs brutales d’une foule débridée, lui est du reste trop inconnu pour qu’il le comprenne. Mais il n’en est pas si éloigné qu’il n’en perçoive l’agitation. "Le siècle du bruit", de la fausseté mielleuse du confort bourgeois, voire de cette humanité "sans conscience" que le marché fabrique, Ferdinand Bac en mesure étonnamment déjà la fébrilité. Mémorialiste de la vieille Europe, ses notes ne cessent de donner à entendre l'inquiétude qui la traverse. Non pas tant celle de voir s’effondrer ses valeurs. Ses maux ne sont remarquables qu’en ce qu’ils parviennent à dire, presque malgré eux, quelque chose de cette fièvre qui aura bientôt traversé de part en part le court XXe siècle naissant.
Claire Paulhan avait fait le pari de poursuivre l'édition des autres volumes du Journal. Pari insensé au regard de ce qui se pratique aujourd'hui dans le monde de l'édition. Raison de plus pour la suivre ! --joël jégouzo--.



Livre-Journal, 1919, Ferdinand Bac, éd. Claire Paulhan, mai 2000, 274p, isbn : 2-912222133

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 22:24

Récit véridique sur la façon dont un monsieur fut avalé vivant par un crocodile et ce qui s’ensuivit…

Eléna Ivanovna veut absolument voir le crocodile exposé dans la grande galerie marchande de Pétersbourg. Son mari Ivan et leur ami (le narrateur), emballés, l’accompagnent.
L’animal repose pitoyablement au fond d’une sorte de baignoire, par vingt centimètres de fond. Eléna est déçue. Elle s’en lasse donc vite : la galerie marchande recèle de plus intenses promesses. Las, elle ne s’en est pas détournée depuis plus de trois minutes qu’un cri la fait se retourner. Le crocodile est en train d’avaler son mari ! Rien ne lui est épargné de ce processus de déglutition, aussi pénible du reste pour l’animal que pour elle. Le crocodile en effet, n’en finit pas d’avaler et de régurgiter Ivan, pour le vomir à moitié avant de le ré-avaler et le roter enfin, jusqu’à n’en laisser plus le moindre bout dehors ! Eléna, épouvantée, veut aussitôt faire "ouvrir" le monstre. Mais ce n’est pas si simple : dans la société cultivée de Pétersbourg, les animaux jouissent d’un droit moral qui interdit de les torturer abusivement. Pour le coup il est trop tard, et ce serait vraiment mettre au supplice l’animal que de l’obliger à recracher sa proie. Tous en conviennent, à commencer par les témoins de la fascinante scène. Et puis il ne s’agit pas d’un vulgaire saurien mais d’un crocodile de rapport, d’une propriété privée ! On ratiocine, lorsque s’élève des entrailles de l’animal la voix d’Ivan ! Ce dernier n’est pas mécontent de l’aventure, à tout prendre. Il imagine même le moyen de s’enrichir en exploitant au mieux cette situation, et d’enrichir du même coup la Sainte Russie, qui en a bien besoin ! Pas si simple cependant : le propriétaire légal de l’animal, un allemand évidemment, prétend avoir des droits sur ledit spectacle que l’on pourrait offrir. Palabres interminables…
Dans une totale liberté d’écriture, Dostoïevski nous livre une nouvelle absolument désopilante. Et l’occasion pour lui de saluer à sa manière l’avènement économique de la petite bourgeoisie russe. --joël jégouzo--.

Le crocodile, de Dostoïevski, récit traduit du russe par André Makkowicz, éd. Actes Sud, coll. Babel, mai 2000, 80p., ISBN-13: 978-2742727674

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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 21:28

Dans sa langue savoureuse, tout à la fois fleurie et grossière, Hasek nous conte son aventure au sein de l’Armée Rouge…

Nommé Gouverneur de la ville de Bougoulma, dont l’existence n’est pas pleinement avérée, Hasek se voit embarqué dans une aventure invraisemblable, en pleine guerre civile russe. Flanqué d’une escorte de douze brigands Tchouvaches dont personne ne comprend la langue, Hasek accueille évidemment l'équipée avec sa bonhomie coutumière. Dès la première halte, le ton est donné. L’un de ses soldats, ivre, tombe de la fenêtre du train en marche et se noie dans une rivière sans fond. Frustres mais raisonneurs, les autres tuent à la première occasion pour des raisons qu’il est impossible de saisir, et de toute façon sûrement excessives. Quand ils ne mangent pas des écureuils par conviction religieuse ! Officiellement à onze (on s’est mis d’accord pour affirmer aux autorités que le douzième était parti retrouver sa maman), ils s’emparent tout de même de la ville qu’ils ont fini par rallier, Bougoulma, qui ne demandait du reste qu’à se rendre. Mille paysans finauds se débarrassent illico de leurs pétoires : c'est qu'aux portes de la ville campe un régiment Rouge qu’ils n’ont guère envie d’affronter. Régiment frère, certes, mais buté : sa mission est de prendre la ville coûte que coûte. De fait, son commandant s’en empare et destitue aussitôt Hasek, pourtant à peine arrivé et du même camp que lui... D’innombrables confusions s’en suivent, d’autant que le nouveau gouverneur est absolument et définitivement idiot. Lerokhymov passe en effet son temps à ordonner des bêtises. A lire de toute urgence ! --joël jégouzo--.

 

 

Aventures dans l’armée rouge, Jaroslav Hasek. éd. Ibolya Virag, coll. parallèles, juillet 2000, 100p, isbn : 9782911581113
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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 22:17

Berlin. Matthias Honecker est cadre chez un opérateur de téléphonie. Sa femme, une bobo courtisée. Enceinte. Trentenaire, Matthias ne sait au juste si l’annonce le réjouit ou l’ennuie.

Berlin. A la chute du mur, l’Histoire semblait devoir lui tendre de nouveau les bras. Mais rien de cela n’est arrivé. Certes, elle fut la ville aux dix mille grues. Un temps. La ville du plus formidable renouveau urbain d’Europe. Et puis les Temps ont paru se décourager de lui aller si mal. L’Histoire s’en est allée ailleurs. Dans ce roman de Berlin, elle ne s’y inscrit plus que dans le patronyme dérisoire de Matthias. Lui-même voudrait bien s’inventer autre chose. Peut-être tromper sa femme. Sa vie est sans intérêt. Il songe à emménager dans la machine à habiter de Le Corbusier pour relancer sa propre mécanique.
Il y a du Zeno dans ce garçon ratiocinant à l’infini (La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo), du Houellebecq pour la méchanceté et la dérision d’un Drieu La Rochelle (Feu Follet : "se heurter enfin à l’objet"). En gros, toute la bouffonnerie d’un monde étriqué. A son image, Matthias est creux, médiocre, ne se heurtant qu’aux inepties en usage et prenant soin de n’ouvrir sa vie qu’à de pitoyables conjectures. Homme dédaigné, sans qualités, sans doute méprisable, dérisoire et théâtral. Un petit segment inique d’une humanité débordée par des milliards de demande d’attention. Un être de scrupules bâclant ses aveux. Bref, une grosse nouille. Qui cherche encore, mollement, à désengourdir sa vie. Et qui finit par vivre une aventure par mégarde, en Poméranie. Matthias, qui n’était pas taillé pour l’aventure du quotidien, se rend alors compte qu’il n’est taillé pour aucune aventure.

Le texte est traversé par une amertume féroce. L’amour, la réussite sociale, tout cela flotte comme poissons morts, avec leurs ventres à l’air dans un bocal fétide. Le tout campant dans un style post-nouveau roman, logeant les choses et les êtres à égale distance.
Un récit insomniaque convoquant à l’envi Les Somnambules d’Herman Broch, ce livre que Matthias ne sait pas lire, ne veut pas lire, ne parvient pas à lire. Lecture sans cesse reprise, sans cesse abandonnée. Décourageante dans ce phrasé impersonnel, masquant une apothéose qui nous tombe littéralement dessus, incantation souveraine relevant les signes de la ville échouée dans son fracas de ferraille, ou cette Allemagne de Poméranie qui n’existe plus, comme une pathétique jonchée témoignant des déchets de l’Histoire.

Le style convainc, l’objet moins. Surtout dans cette assignation aux Somnambules d’Hermann Broch. Parenté, certes, dans le souci d’inventer une forme de narration adéquate au projet de dire le délabrement des valeurs.
Sauf qu’ici, même si l’Apocalypse est bien évidemment et à juste raison plus dérisoire que joyeuse, on cherche en vain ce qu’il pourrait bien y avoir d’imminent dans le mal-être bobo.
Je n’ai pas d’hypothèse, ou bien j’inclinerais à penser qu’il faut regarder du côté du style pour tenter d’y débusquer en quoi le rire de l’homme moderne, cher à Nietzsche, s’est mué en ce ricanement imbécile et superficiel qui nous tient lieu de pensée.
Moins une critique du style déployé ici, qu’un doute quant à l’objet de ses raisons. Et puis… Broch fait vaciller son monde, Cendrey semble se l’interdire. –joël jégouzo--.

Honecker 21, de Jean-Yves Cendrey, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2009, 224 p., isbn : 978-2-7427-8537-7

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:18
Une vieille dame. Irlandaise d’origine (on songe à Synge). Sa vie, ou ce qu’il en reste sur le seuil de son long épuisement. Elle se souvient. Son mariage. Les enfants. Lui, déjà mort, le trop discret compagnon qui permit qu’elle tienne debout. Faut-il une vie pour en arriver là ? Fripée, mais debout. Lui mort. Restent les enfants. Surtout cette odeur lactée des premières années. L’enfant : l’Autre si grand en soi. Le reste est littérature (Artaud).
Voilà, c’est à peu près tout. Non : elle a vieilli. La voici presque seule. Seule. La nuit tombe. Sa nuit. Si mystérieuse. Avec ce silence tout autour et puis au bout.
Etre vieux déjà, avant même de l’avoir réalisé. Le monde dehors. Liberté grenue.
La vieille dame se révolte une dernière fois contre ces régimes qu’elle devrait suivre. Elle remplit son frigo de flamby.

La vie ne tient jamais ses promesses. Là-bas l’Irlande qu’elle a laissée derrière elle dans un exil pourtant salutaire. Et aujourd’hui : le boîtier que ses enfants veulent lui voir porter, avec ce petit bouton sur lequel il lui faudrait appuyer en cas de. De quoi au juste ?
La remontée des souvenirs. Roborative régurgitation quand le périmètre du désastre s’étend inexorablement. De jour en jour et c’est cela qu’on lit, mot après mot, cette dévastation qui gagne à chaque phrase du terrain, les enfants qui ne voient plus en elle qu’une vieille femme qu’il faut veiller. Pour quoi au juste ? Retarder l’heure ?
Elle finit par devoir quitter son appartement. Direction les vieillards - « je ne suis pas cela ». Les vieillards et cette odeur de pisse qui flotte dans l’hospice. L’attente interminable des quelques moments rythmant leur journée, puis leur semaine, le dimanche, la visite des petits-enfants - et puis les visites s’espacent.
Etre irlandaise, c’était certes vivre sous le joug de l’existence, mais n‘en pas supporter la lourdeur, se rappelle-t-elle.
On lui fait la toilette. Comme à un nouveau né - «je ne veux pas de leurs mains». Son corps morcelé en parties à nettoyer.
Reste l’imaginaire. L’Irlande. Traverser les mers à la nage, loin du cheminement minuscule, du lit au fauteuil derrière la vitre. Là-bas Singapour, la Mongolie, New York. Fuir. Là-bas, fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux (Stéphane M., au secours !).
Outre la mort, rôde. Comme chez elle parmi les vieux.
Alors l’immense cri que rien ne peut entamer : « j’ai besoin d’une caresse ». Mais on ne caresse pas les vieux. Le bord des larmes alors, où rien ne s’accomplit. Cette accumulation de défaites au dernier instant.
On se défait. Et se défait de tout ce que l’on croyait avoir conquis.
Le pathétique de cet ordre du monde.
La vie. Sauf la fin.
Superbe premier roman, poignant, oui, et à l’écriture tellement irréfutable ! Narquois, certes, dans la circonspection à soi, invraisemblable et tangible, ego comme adressé plutôt qu’adossé. –joël jégouzo--.


Dernière adresse, de Hélène Le Chatelier, éd. Arléa, coll. 1er / mille, à paraître sept. 2009, 96p., isbn : 978-2- 869598690, 13 euros.
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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 15:32

L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire de l’Europe, unifiant les mœurs et les mentalités de ses élites comme aucun autre livre ne l’avait réussi jusque là.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrau un véritable conflit psychique dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont la grâce (une distinction de goût) fonde la supériorité définitive sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir… --joël jégouzo--.



Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.

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28 juin 2009 7 28 /06 /juin /2009 10:32

Peddy Bottom est un nom, non ? Mais que l’on sache, un être n’est pas son nom : il est quelque chose de plus ! Or, ce supplément d’être, Peddy le méconnaît. Il s’en va donc consulter le vieux Dromadaire de l’Université pour en apprendre davantage à ce sujet : Ah Aha Ahem – c’est le nom de notre savant. Un nom à coucher dehors, on veut bien l'admettre, mais dont ce dernier n’est pas peu fier, d'autant que ce nom peut se prononcer de trente façons différentes…
Cet homme de sciences, qui est le-monde-entier-moins-le-monde-entier-sans-lui, sait tout.
Du moins : tout-moins-une-chose, qu’il ne sait pas et qui est justement ce pour quoi Peddy le consulte… C’est bête… Néanmoins, le dromadaire assure Peddy qu’il est bien Peddy. Cela saute quasiment aux yeux. Mais voilà qui n’est guère convaincant. N’être qu’un nom, en outre, quand ce nom n’est pas connu… Devant la moue dépitée de Peddy, notre savant propose de ramener l’équation à : Peddy est ce qu’il fait. Le problème, c’est que Peddy n’a jamais rien fait. Enfin, pas grand chose. Et puis rétorque Peddy : que faut-il entendre par là ? Que faudrait-il avoir fait, par exemple ?
Guère avancé, Peddy reprend la route qui le mène… au deuxième chapitre. Là, les choses se compliquent. Un carabinier a tracé une frontière entre le lieu où se trouve Peddy et le pas suivant qu’il veut faire. Ce qui existe, et ce qui n'existe pas. Peddy doit s’acquitter d’une taxe pour franchir cette frontière, taxe dont il ne peut s’acquitter : un chapeau. Il n’en a pas sur lui. Peddy a beau expliquer que le chapeau n’existe finalement pas plus que lui, que leur consistance avoisine le zéro, le carabinier n’en veut rien savoir. Pour lui, les choses sont simples : admettons que Peddy soit un être fictif (et libre à lui de l’être), il doit tout de même exister quelque part pour revêtir cette propriété d’être fictif ! En conséquence, il doit s’acquitter de l’impôt. Pauvre Peddy Bottom ! Le voici bien ennuyé d’avoir si peu de consistance. Sophistes à l’envi, les démonstrations de Themerson sont magistrales ! -- joël jégouzo --.


Les aventures de Peddy Bottom, Stefan Themerson , traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 102p, ISBN-13: 978-2844850409

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