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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 07:51
Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne,  sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !

Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer laDiète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée, qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque « parfait crétin » avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.

Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges ; réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, change sans cesse de sens et d’opinion, caracole sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gaweda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, une très joviale leçon de littérature ! – joël jégouzo --.


Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915
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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 09:26
Noir, certainement. Certes pas polar, mais d’un genre à coup sûr périlleux. Douze nouvelles constituent cet étrange recueil qui oscille entre le chagrin et l’arlequinade, avec en filigrane la mort d’une sœur, l’alcoolisme, la folie ordinaire, comme si l’auteur poursuivait ici de remonter "L’étrange horloge du désastre" qu’il a façonnée dans ses précédents ouvrages, mais en dessinant cette fois une carte du désarroi plus intime.
L’ouvrage s’ouvre donc et se clôt sur une dévastation intérieure qui, telle une onde de choc, parcourt tout le livre. Dans la première nouvelle, l’auteur s’adresse à sa sœur, morte dans un accident de voiture. Elle est partie la veille de son mariage. Un an après sa disparition, ce qui motive cette lettre, c’est la cérémonie de mariage de son ex-fiancé que le narrateur orchestre. Car c’est son job : il bosse dans une agence qui ordonne les mariages. Au cours de cette cérémonie, il finit par verser sur la tête de l’heureux époux les cendres de sa sœur. Que valait son engagement ? Quelle quincaillerie que nos sentiments ! A ses yeux, pas un d’entre nous pour se réveiller et dénoncer cette rhétorique de l’asservissement qui est notre site et notre règle sous les dehors futiles d’une liberté toute mondaine que chacun exhibe avec beaucoup d’ostentation. A-t-il pour autant épuisé toute la douleur qui est en lui ? Non, car il revient sur le même sujet en fin d’ouvrage, avec Démonologie, la nouvelle qui vient clore l’ensemble sans y mettre un terme. Lors d’une réception costumée, le jour d’Halloween, il se souvient de leur enfance commune. Dans la distance que l’écriture provoque, il voudrait bien fictionnaliser tout cela davantage pour en venir à bout. Mais comment vivre ensuite avec ces fictions ? Même à écrire un roman-monde, comme c’est le cas avec l’une des nouvelles du recueil, "la tradition carnavalesque". Car rien ne semble pouvoir épuiser ni la douleur, ni l’hystérique liberté de l’individu contemporain, assit sur ses propres décombres à faire le pitre. Du coup, nous voilà sans cesse emportés du côté des restes et des excédents que l’écriture génère, sans jamais trouver l’apaisement auquel on aimerait croire, ni cette distance littéraire que l’on dit salutaire. Recueil farci d’un catalogue de critiques de livres rares et de mille autres choses hétéroclites, il nous offre une belle leçon d’humanité - si le mot a encore du sens.


Démonologie, de Rick Moody, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, août 2004, 238p, 9 euros, isbn : 978-2743612979

1ère parution de la critique sur :
http://www.noircommepolar.com/f/index.php?categ=5
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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 09:43

Par l’enfant terrible de la sociologie américaine, ancien camionneur devenu professeur de sociologie urbaine à l’Université de la Californie du Sud, intellectuel atypique de la gauche américaine, auteur de nombreux ouvrages dont celui sur les Génocides tropicaux (La Découverte, 2006).
City of Quartz reçut le prix de la meilleure publication scientifique de l’Association Américaine des Sciences Sociales, en 1990 (Best Book Award, American Social Science). Mike Davis passe désormais pour être l’un des classiques de la sociologie urbaine. Ce qui n’est pas le moindre paradoxe d’un ouvrage qui prend à contre-pied autant les thèses socialisantes que néo-libérales.
Inclassable, City of Quartz se signale surtout par sa méthode. Los Angeles, la ville qui défie toutes les écoles de pensées, que les intellectuels américains adorent détester, ne pouvait offrir moins.
Partant de son urbanisme, Mike Davis reconstruit toute la problématique de ses élites, politiques, économiques, intellectuelles, pour la transcender en une vision capable de saisir les tendances lourdes de la société américaine, voire celles de cet extrême occident où s’agite déjà notre futur.
Entre analyse sociologique, approche historique, économique, culturelle et écologique, versant volontiers dans l’écriture autobiographique, l’étude se lit comme un roman. Mike Davis n’a d’ailleurs pas hésité à puiser ses schèmes de pensée dans les romans noirs d’Ellroy, pour comprendre comment fonctionnait l’imaginaire de Los Angeles. Avec son réseau d’autoroutes traversant le cœur urbain et de rocades enchevêtrées à n’en plus finir, L.A. parlait naturellement le langage du mouvement et de la chimère littéraire. C’est cette créativité que Davis nous restitue, n’échappant pas lui-même à l’emprise du mythe. C’est que la success story de L.A. se nourrit autant de la désinvolture des Beach Boys que de l’esthétique du désastre de Blade Runner. Au point que toute critique sociale de L.A. participe du rêve californien. Rêve dont on connaît pourtant les versants antisociaux, comme celui de l’inexorable privatisation de l’espace public.
Mais, cliché européen d’un modèle urbain factice, à ceux qui, depuis Adorno, voulaient voir en elle l’agonie de l’Europe des Lumières, L.A. a répondu par une inventivité débridée et le déploiement sans précédent de l’art cinématographique et de la littérature.
… Ou de la pensée, comme c’est le cas avec cette étude. Superbe synthèse de la tradition de l'école de Chicago et des théories critiques européennes. L’œuvre est aussi inclassable que ne l’était Paris, capitale du XIXe siècle de Walter Benjamin.
Inclassable et féconde : Davis y invente par exemple une approche écologiste novatrice. On lira en particulier avec attention son analyse de la révolution des nimbies ("pas sur ma pelouse !"), cet écologisme anti-croissance, anti-embouteillage, anti-centres commerciaux, motivé par de pures spéculations immobilières et une idéologie des plus réactionnaires, comme on disait naguère chez nous. L’écologie à son stade infantile en quelque sorte, bien avant qu’Europe Ecologie n’en redessine le sens, en dresse l’inventaire politique et ne lui assigne des fins idéologiques plus nobles. -- Joël Jégouzo --


City of Quartz, Los Angeles, capitale du futur, Mike Davis, traduit de l’anglais par Michel Dartevelle et Marc Saint-Upéry, éd. La découverte, 1997, 392p, La Découverte/Poche, mai 2006, 13 euros, ISBN-13: 978-2707149565

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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 09:13
Neuf récits pour explorer la fabrique du souvenir, éprouver l’altérité de la mémoire. Moins donc le souvenir que son surgissement, ses aspérités, par où ça mord encore, ses propriétés en quelque sorte. Et moins la mémoire que ses conditions de possibilité, quand le monde va son propre fourbi et qu’il ne reste parfois qu’à naviguer en son soi-même que l’on a perdu pour tenter de lui appartenir encore un peu.
S’explorer comme une fiction lentement mûrie.
Ou bien le souvenir comme une fête volée, quand tout s’achève, quand la nuit qui descend est absolue, présente absolument à tout ce qui ne parvient qu’à grand peine à tenir encore dans son être. Le souvenir comme infranchissable présence de la nuit en soi.
Ou encore ce gros roman que tout le monde attend, récit de famille, de vie, divagation ou journal intime, dans l’obsession universelle pour l’art du roman, conditionnant l’écriture même du souvenir en soi.
La chose la plus belle du monde peut-être, des bribes, des indices à relever patiemment, des bouts d’histoires que le temps a défait – ce grand monde nous usera jusqu’à la corde.
Hors toute mémoire parfois. Car les histoires sont plus grandes que nous et n’ont pour seule protagoniste que l’histoire elle-même, dont on ne sait pas toujours ni comment ni où elle s’écrit, dans quelle traversée des yeux. A la nage.
Il y a tout de même cette curieuse et imprudente vision de la mémoire confrontée au travail du temps  que construit Tabucchi au terme de laquelle, pour vivre la réalité effective de ce qui est réel en nous, il faudrait nécessairement le détour du récit qui permettra un jour de la convoquer.
Neuf récits dont celui de cette vieille dame qui va mourante sur son lit d’hôpital. Morphine goutte à goutte pour tâtonner dans la paix artificielle des derniers instants. Elle était. Elle a été. Tente de recoudre les plis d’une mémoire d’avant la mémoire de celui à qui elle voudrait léguer la sienne. Le cerisier en fleur, l’empreinte d’un vivre dissolu aujourd’hui. Elle qui, chaque fois qu’elle pense au temps, ne peut le concevoir que sous les catégories de l’espace. Elle, dans l’étendue de son corps exténué, s’ouvrant à ce dialogue impossible où le corps finit parfois par nous enfermer. Corps dévasté sous lequel Tabucchi remédie la Beauté ensevelie.--Joël Jégouzo--

Le Temps vieillit vite, de Antonio Tabucchi, traduit de l’italien par Bernard Comment, éd. Gallimard, coll. Récits, avril 2009, 186p., isbn : 978-2-07-012588-3
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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:37
Tabucchi nous offre dans ce curieux recueil quelques courts textes écrits lors de crises d’anxiété ou d’insomnies. Récits vagabonds, incertains de leur statut, bribes à la dérive d’espaces confidents, paroles lancées pour rien, sinon le plaisir des mots et parfois pas même : les textes sont «ratés», mais cela n’a guère d’importance.
La nouvelle qui donne son nom générique au recueil raconte l’histoire de Fra Angelico. Penché sur un rang d’oignons, un oiseau l’apostrophe. Une sorte de poulet déplumé, venu s’empêtrer dans les branches d’un poirier. Angelico vole à son secours. Débarrassé de sa robe de bure, il constate que ses jambes maigrelettes rappellent celles de l’oiseau. Deux autres créatures célestes, pas moins pitoyables, tombent à leur tour sur terre, où elles se mettent à gigoter ridiculement. La fable se poursuit sur le même ton : ils sont venus sur un commandement divin pour être peints par Angelico. Le peintre s’exécute, les place dans ses fresques du couvent de San Marco. Le lecteur se prend ici à rêver : à quoi aurait pu ressembler l’ajout d’un tel volatile dans le chef-d’œuvre d’Angelico ? Mais c’est la force de Tabucchi que de s’en tenir là, sollicitant d’un coup notre imaginaire comme peu savent le faire. Et c’est un vrai bonheur qu’il puisse exister ce genre d’ouvrage, pratiquement sans enjeu, pas même celui de la littérature, tant Tabucchi ne cherche pas à faire oeuvre mais à partager, sereinement plutôt que simplement, le goût de lire.--Joël Jégouzo--



Les Oiseaux de Fra Angelico, de Antonio Tabucchi, 10/18, juin 2000, 88 pages, ISBN-10: 2264027789, ISBN-13: 978-2264027788
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12 juin 2009 5 12 /06 /juin /2009 17:29

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : ces opinions, son journal et le récit de ces journées par Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent tout d’abord, avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde d'elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin « juste ». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte « Du vieillir », il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction… -- Joël Jégouzo --

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

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11 juin 2009 4 11 /06 /juin /2009 08:09
Disgrâce (Booker Price 99, le second qu’obtenait Coetzee) est paru en français au moment où ce dernier quittait l’Afrique du Sud pour l’Australie. Remarque qui n’est pas anodine, mais qui pourrait induire en erreur, car il serait navrant de réduire ce roman à celui de l'après apartheid. Mais certes, il l’est aussi, avec une vigueur et une audace incroyables qui plus est : Coetzee n’hésite pas à y pointer, sans la condamner (il n’en a plus la force), la violence aveugle du ressentiment noir à l’égard des blancs, qui transforme parfois les anciens esclaves en bourreaux. La grande campagne de réparation des préjudices s’achève ici dans le viol de la fille du héros, viol que nul ne songe à dénoncer, pas même elle, qui s’imagine qu’il s’agit du prix à payer pour continuer de vivre en Afrique du Sud quand on est « blanche »… Combien auraient osé pareil thème ?
Dans une écriture terriblement âpre, d’un scepticisme corrosif et cependant exempte de tout cynisme, Coetzee signe un texte très haut dessus de tout ce qui peut se lire aujourd’hui. Une écriture travaillée qui plus est dans le dessèchement de la langue anglaise, incapable de restituer la vérité de l’Afrique du sud. Ecriture du renoncement aussi, à l’image de son héros, quinquagénaire en proie aux affres de la passion, écriture encore qui ne s’exhibe pas dans les apories de la sincérité ou l’avilissement de l’aveu.
Lentement exclu du monde, le héros ne trouve refuge que dans son imaginaire, un opéra qu’il compose sur les derniers amours de Lord Byron. Mais il ne sait écrire qu’une cantilène presque monocorde, à l’exacte facture du roman au sein duquel la langue, superbement, semble vouloir s’éteindre. --Joël Jégouzo --

Disgrâce, de John Michael Coetzee, traduction de Catherine Lauga du Plessis, éd. du seuil (poche), coll. Points Seuil, oct. 2002, 272 pages, ISBN-13: 978-2020562331
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 08:44
Inventé en 1874, et bien qu'expression malingre du génie mécanique, le barbelé a conservé jusqu’à aujourd’hui sa redoutable efficacité pour délimiter les espaces.
De la prairie américaine où son brevet fut déposé, aux camps de concentration, en passant par les tranchées de 14-18, Olivier Razac en étudie l'histoire avec une autorité tout à fait sûre.
Dans la lignée du Foucault analysant la montée en puissance du biopolitique dans les sociétés démocratiques, en particulier dans le nouveau clivage qu’elles tracent entre l’idéal d’un «peuple» encore politisé et sa dégradation en «populations» de plus en plus enfermées dans leur destin biologique, ou dans celle d'Agamben prolongeant cette réflexion, il nous offre une leçon de philosophie de l'histoire très convaincante - outre que l’étude explore avec une acuité parfaitement épouvantable l’invention des fameuses torsades biseautées et de leur nécessité.



La guerre du barbelé marqua tout d'abord la fin d'une civilisation : celle des Indiens d'Amérique. En découpant, fermant, individualisant l'espace, le barbelé brisa la structure communautaire de la société indienne. En 14-18 on le vit s'inscrire dans une esthétique du désastre, comme composante symbolique essentielle d'un cauchemar peuplé de cadavres désarticulés. Avec le camp de concentration, le symbole s'accomplit, semble-t-il, dans sa plénitude, permettant d'identifier durablement le paysage concentrationnaire. Révélateur puissant de son dessein caché, le barbelé avouait alors enfin la finalité de sa raison d’être : séparer l'humain de celui à qui on ne veut plus reconnaître d’humanité. Le barbelé congédie ainsi vers un extérieur « antique » des franges entières de populations « déshumanisées », ouvrant dans le même temps ce qu'il entoure sur un abîme. Opérateur actif entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, il trace définitivement l'extérieur effroyable de ce que nous voulons retenir comme civilisation "nôtre".--Joël Jégouzo--



Histoire politique du barbelé : La Prairie, la tranchée, le camp, de Olivier Razac, éd. La Fabrique, avril 2000, 111p, ISBN-10: 2913372066, ISBN-13: 978-2913372061
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 07:58

« Et je n’ai plus d’autre désir dans le cœur que le carnage, le sang et le gémissement des guerriers. » (Αχιλλευς, L’Iliade, chant XIX)




Mordre, tuer. Achille, figure de la pure terreur, le plus effrayant des hommes. Achille, chien féroce muré dans sa furie. Chien aux crocs acérés, fauteur de désastre, bête furieuse ignorant toute limite.
Seul et faisant toujours face, Achille suscite l’effroi. Il sait que sa rage, à elle seule, peut renverser le cours de toute bataille, de tout destin.
Corps pourfendus traversés de lances, os brisés, cervelles épandues, le sang coule à gros bouillon. Son animalité ne connaît aucun frein.
Là, ce jeune guerrier vaincu s’avance, s’agenouille devant lui. Achille pose sur lui un regard froid. Puis il lève son épée lui perce le foie le lui arrache de ses propres mains le jette au sol et le piétine.
Achille, feu dévastateur embrasant la plaine, poursuit impitoyablement ses ennemis avant de les abattre l’un après l’autre.
Et la terre ruisselle de leur sang et les eaux du Scamandre se chargent de leurs cadavres.
Achille, l’ange exterminateur, lève à bout de bras le corps du fils de Priam et le jette dans le fleuve : « Va nourrir les poissons, qu’ils se régalent de ton sang ! »

A quoi touche cette fureur dont il ne se lasse pas ?

Les Troyens venaient de fuir pour se réfugier, harassés de fatigue et pleins d’effroi, derrière les remparts de leur ville. Hector était seul devant la porte de Scée. Achille marchait déjà sur lui. Il allongeait le pas, s’élançait comme un cheval au devant du Troyen. Le vieux Priam l’aperçut, semblable à l’astre qu'on appelle le Chien d'Orion. Achille resplendissait. Le vieillard gémit, supplia son fils resté seul au-dehors : « Hector, mon enfant, entre dans nos murs. N’est-ce point assez : mes autres enfants abattus dans cette terrible hécatombe ? Les chiens qui rôdent vont te déchirer. Connais-tu seulement la fureur d’Achille ? Mort, tu ne pourras même pas rester étendu dans ta forme gisante. Mon fils, quand les chiens outragent les parties d’un homme égorgé, il n’y a plus rien de généreux pour les misérables mortels que nous sommes. »
Priam s’arrachait les cheveux sans parvenir à convaincre Hector. Sa mère se lamentait aussi. Contre une saillie du rempart, Hector avait appuyé son bouclier.
Il s’exclama : « Malheur à moi, je ne peux refuser le combat. »

Achille s’approchait. Son armure réfléchissait le feu du soleil. Hector tremblait d’effroi. Il n’osa plus l’attendre et se mit à courir. Achille s’élança alors comme l'aigle des montagnes, décrivant de larges cercles autour de la course d’Hector, prêt à fondre sur lui.
Devant le figuier battu de vents, ils s’élancèrent tous deux sur la route des chars. Du mur d’enceinte, la ville suivait leur course. Ils atteignirent les deux fontaines d’où jaillissent les sources du Scamandre. L’une coule brûlante, l’autre froide comme le torrent. Près des sources, il y avait de larges bassins en pierre où les troyennes venaient laver leur linge. Ils passèrent devant en haletant. Trois fois ils coururent autour de la ville.
Comme dans les bois un chien chasse le faon d’une biche, Achille ne quittait plus sa proie des yeux. Chaque fois qu’Hector tentait d’ouvrir une brèche vers la plaine, Achille le rabattait vers la muraille. Quand, pour la quatrième fois, ils arrivèrent aux fontaines, Hector s’arrêta et fit face. Frémissant mais droit, il en avait assez et voulait combattre.

Ils marchèrent l’un sur l’autre. Hector s’adressa à son ennemi : « Je ne te fuirai plus, fils de Pélée. Je te combattrai à mort. Sache fier guerrier, que je ne te mutilerai pas si je suis ton vainqueur ; et après avoir dépouillé ton cadavre de ses armes, je te promets de le rendre aux tiens. Je t’en prie, fais de même pour moi. »

Achille le toisa : « Ne viens pas me parler ici d’accord ! Entre le lion et les hommes, il ne peut exister de serment. Ne songeons qu’à nous détruire, Hector. Il te faudra être dur dans tes coups si tu veux ce que tu annonces. Il ne te faudra songer qu’à cela. Alors ne supplie pas, chien ! Puissent mon cœur me pousser à dévorer ta chair crue! »

Achille lança son javelot sur Hector, qui l’évita. Hector s’élança à son tour, sa lance pointée vers la poitrine d’Achille. Il y eut un choc brutal, mais l’arme d’Hector ne perça point le flanc de son ennemi. Bloquée par le glaive d’Achille, elle tomba à terre. Hector tira le sien, frappa le bouclier de son adversaire, mais ce dernier, se ramassant sur lui-même, se rua sur lui et fit entrer sa lame dans sa gorge. Hector s’abattit dans la poussière.
« Toi !, hurla Achille, les chiens te déchireront ! »

Achille dépouilla le cadavre, lui perça les tendons des pieds, y attacha des courroies qu’il lia à son char. Puis il y prit place et fouetta ses chevaux. Le cadavre encore chaud d’Hector soulevait la poussière derrière lui. La chevelure déchirée, sa tête n’était que bouillie. Des murailles une clameur monta. La mère d’Hector poussa un grand cri, Priam gémit. La femme d’Hector, alertée par ce tumulte, gravit précipitamment les marches du mur d’enceinte. Les chevaux traînaient le corps de son mari.

Dans quel abîme nous jette ta violence, Achille ?
De quelle disposition ta terreur est-elle le lieu ?
Que nous désigne-t-elle de nous-mêmes, dans cet affrontement qu’elle suppose, d’espèces que rien ne peut accorder ?
Une violence aussi pure, où donc pourrions-nous en assumer l’implacable vocation ?

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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 07:23
Du temps libre aux loisirs, de quelles valeurs ces espaces nouveaux ont-ils été l’enjeu ? Alain Corbin, avec le brio qu’on lui connaît, a réuni autour de lui des contributions passionnantes pour tenter de répondre à ces questions. Du désir d’aventure au divertissement de masse, c’est au fond tout un changement de civilisation que son étude embrasse. Dès 1850, Barnum invente le divertissement de masse, tandis que d’autres plantent déjà le décor du sport spectacle. Très vite, l’on redessine parcs et forêts pour répondre à ce besoin nouveau d’agrément qui se fait jour, ainsi du Bois de Boulogne en 1850. Une année passe et cette révolution se transporte à Londres, où s’ouvre le premier music-hall. Comment la Révolution industrielle a-t-elle réussi à imposer cette nouvelle distribution des temps sociaux ?
Orientée vers l’analyse historique, l’étude de Corbin ne se prive pas d’interroger notre rapport actuel à ce temps libre pour en appréhender les enjeux contemporains. Deux conceptions du loisir s’y affrontent : l’américaine et l’européenne. D’un côté, l’institution du loisir comme jeu, de l’autre sa moralisation. C’est qu’en France par exemple, la question du temps libre est longtemps restée associée aux luttes ouvrières. Reste aujourd’hui une troisième voie : celle de l’invention d’un style de vie propre à chaque individu, poussant à des formes inédites de construction de soi, où l’on comprend bien alors l’importance stratégique du temps libre. --Joël Jégouzo. --Ce texte fait référence à l'édition Poche.


L'avènement des loisirs, 1850-1960, de Alain Corbin et Julia Csergo, éd. Aubier Montaigne, nov. 98, 471 pages, ISBN-10: 2700722477, ISBN-13: 978-2700722475
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