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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 11:04
Sans doute est-il vrai, comme l’écrit Luc Bondy, que « c’est dans les récits qu’on vit le mieux ».
Et c’est à sa fenêtre de la Seminarstrasse que le narrateur, un personnage de second plan, assistant metteur en scène, contemple ce que devient sa vie pour tenter de lui donner forme et vivre encore, du mieux qu’il peut, cette régurgitation du passé qui est le signe bouffon par lequel s’annonce le Jugement Dernier.
Cet homme qui regardait habituellement les choses d’en bas, le voici qui ne peut plus les observer que du haut de sa fenêtre, épiant le mouvement du temps qui l’emporte, depuis cette désagréable lenteur qui est entrée dans sa vie - l’autre indice baladin. Un rythme exaspérant. Quel âge a-t-il ?, il ne le sait plus trop, à dix ans près. Le corps usé, fatigué, alors qu’il ne peut plus lire, qu’il regarde plus qu’il n’observe, (mal)Voyant se proposant de donner à voir plutôt que de voir lui-même, mettant en scène, de fait, les anecdotes et les figures de son aventure terrestre, de plus en plus nombreuses à s’égarer, à dériver, à se perdre dans le fil d’un temps qui n’est plus le sien (le syndrome BW ?), ce qu’il recompose, c’est finalement une histoire d’espace entre les corps, celle de cette raison corporelle qui est le propre de la mise en scène théâtrale, où l’Echange est une promesse portée d’un poumon l’autre – pour un peu s’ouvrirait à nous le souvenir de L’Anthropologie du geste, de Marcel Jousse, décryptant ce vide entre les corps où l’humanité est allée fonder son dire. Une histoire de rythmes, de temporalités.
Car ce qui frappe dans ce court roman (dont je ne suis pas certain d’avoir aimé les qualités, ni détesté les défauts), c’est ce à quoi l’auteur est attentif : moins les idées que les gestes qui les portent, Meursault de Camus et son café au lait, les routes de Lagos encombrées de déchets poussés par le vent, Kafka demandant à Milena de ne pas approcher de lui par derrière, ni de côté, mais de face. Du théâtre, en somme, mimodrames où chacun puise la révélation d’être soi - le geste dans la connaissance qu’il ouvre.
Le théâtre, justement, est peut-être mort de la rude concurrence que l’image lui oppose, et de ce que tout le monde se donne aujourd’hui en représentation, nous dit Luc Bondy. Pas si certain : What do pictures really want ? A cette question que posait W. J.-T. Mitchell (dans October, Vol. 77., Summer 1996, pp.71-82.), s’il n’y a pas de réponse simple, du moins l’indécision du statut des images peut-elle déjà nous réconforter de ce qu’elles aient tant besoin de nous. Luc Bondy, qui est l’un des grands metteurs en scène du théâtre d’aujourd’hui, nous en a souvent offert le « réconfort ».
On vit dans la dissonance, écrit-il encore. J’écrirai plus volontiers, à la suite de Gombrowicz, que l’homme est nécessairement un  être oxymorique, à la fois maître et esclave de sa forme. Et consentirais assez à l’élégance d’un ton souvent amusé, qui n’est pas sans convoquer – puisque le récit invite chacun à le vivre intimement-, cette gourmandise intelligente de la famille Bondy pour les choses de l’esprit.--joël jégouzo--.


A ma fenêtre, Luc BONDY, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, éd. Christian Bourgois, sept 2009, 154 pages, 18€, ISBN : 978-2-267-02045-8
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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 07:47
Seul l’espace mondial où se déploient la diversité des identités autorise la formation et l’expression des différences.

L’essai de Jean-Loup Amselle est un livre fort – et fort agréable à lire par les temps qui courent.
Un ouvrage ouvrant puissamment la réflexion pour tracer de nouveaux horizons au contexte d'énonciation des identités culturelles.
Tout à la fois enquête de terrain, réflexion d’un anthropologue sur les fondements de sa science, il dépasse de beaucoup son cadre intellectuel pour informer tout autant la réflexion politique (qui en a grandement besoin dirait-on) que culturelle.
Sans doute parce qu’en lui s’affirme une volonté programmatique.
En filant en effet une métaphore nouvelle pour parler des cultures, il ne cherche rien moins qu’à nous aider à construire une vision neuve de l’avenir des différences culturelles à l’époque de la mondialisation.
Et nous arrache à l’image d’un monde qui serait le produit de «mélanges» de cultures, vues chacune comme un univers étanche, clos sur lui-même et séparé des autres.
Là où, d’ordinaire, la métaphore du métissage maintient notre vision des cultures dans une dimension racialiste, Amselle affirme l’idée radicale d’une co-présence originaire des différentes cultures. Et postule l’idée salvatrice de l’ouverture en réalité originelle à l’autre de toute culture. Ce faisant, il construit rien moins qu’une interculturalité à l'intérieur de laquelle chaque culture inscrit son domaine de définition. Pas de cultures sans Culture, et inversement. Amselle ne cesse de dénoncer cette situation de guerre larvée entre les cultures dans laquelle nous nous trouvons. Et, encore une fois, combattant avec force l’idée d’une pureté originaire des cultures, il montre en quoi l’universalisme est le moyen privilégié d’expression des différences culturelles.
joël jégouzo--.

Branchements, Anthropologie de l’universalité des cultures de Jean-Loup Amselle, éd. Flammarion, janvier 2001, 266p, , ISBN : 2082125475
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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 11:04
La France d’En-bas s’invite dans la course aux prix littéraires (en l’occurrence celui des Libraires). Enfin… Pas tout à fait la France d’En-bas, non plus qu’elle s’y inviterait puisque, là encore, il s’agit d’une parole recomposée.
Une France bien éloignée de celle des Gens de peu (si superbement dessinée par l’immense Pierre Sansot) – avec leur marcel des bords de route du Tour de France, qui disposaient néanmoins de toute notre affection.
Non, là, il s’agit de quelque chose qui n’est sans doute plus la France mais un monde secret, celui des sillons dont on ne sait plus rien, dont il ne nous revient aucun écho, pas même des luttes, bretonnes ou occitanes, laits déversés devant les préfectures, choux et fruits de saison amoncelant une rage stupéfiée. Une réalité cachée, recluse dans ses pacages. L’autre monde, celui des cantonniers, entre bois et bêtes, la campagne, tout juste une lointaine image du Cantal dont nous ne savons où fouiller pour l’habiller encore, la campagne, ce royaume clos désormais. Deux vaches, le viaduc de Garabit, pas même celui de Millau, pensez !
Voici donc l’œuvre, un objet incongru dans le panorama des publications contemporaines. Un texte que l’on mènerait pour un peu à résipiscence dans une littérature qui semble devoir séduire autrement. En porte-à-faux avec son objet dans son déferlement lexical, logorrhée érudite, confisquant les voix de ceux qui ne parlent plus pour les remplir d’une présence qu’ils n’ont plus – fictive, donc. Le lieu sans le terroir, dans la rutilance d’une langue réquisitionnée pour un  autre chevet – le nôtre.
Un  vrai choc de civilisations en somme, avec cette petite nièce en tablier d’étoffe grossière régnant sur la famille et disputant son règne à celle qui vient d’ailleurs et prétend lui ravir ses oncles.
Fridières. Qu’il y ait des mots pour dire ça, étonne tout d’abord. Mais à bien lire, ces mots ne sont pas de Fridières. Annette, l’ouvrière du Nord, a répondu à une annonce. Elle ne voulait pas faire de sa solitude une histoire. Mais refaire sa vie plutôt. Un paysan, pourquoi pas ? Alors Annette s’exile, mais ne sait pas se placer dans l’étable et reste interdite devant les bêtes. Et avec la nuit qui vient, devant son propre corps. Les pages les plus fortes, à l’heure décharnée d’une vie trop longtemps solitaire. Annette contemplant le désastre de ses cuisses veinulées.
C’est laborieux, littéralement, à la mesure de ce labeur quand on a désappris le corps à corps de l’amour. Annette cœur simple. Presque fruste dans cette langue chatoyante. Fictive plus qu’on ne saurait l’écrire, car cette campagne ne sait plus se situer que dans l’ordre de la fiction, tant elle est démonétisée. Une fiction qui ne relève même plus d’aucun genre aujourd’hui, à peine celui du terroir, littérature confinée dans des officines régionales où s’aventure encore le souvenir d’un monde de vieux célibataires, de bêtes, de foin, de toile cirée et de corps au pied du mur.
L’Annonce de Marie-Hélène Laffon s’énonce parfois comme une Annonciation – cela lui va bien du reste, on entend l’Angélus, on l’aimerait du moins, après tout. Détonne, encore une fois, dans le paysage de la production littéraire. Embarrasse. Et la littérature de terroir, et la littérature contemporaine. Tout comme son texte s’embarrasse parfois d’une présentation trop travailleuse du récit des vies qui l’articulent. Réussi, raté ? Intéressant – sans la morgue d’avoir à le concéder.
--joël jégouzo--.

L’Annonce, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, sept. 2009, 200p., 15 euros, isbn : 978-2-283-02398-8
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 13:07
Toujours sur le départ, BW. Vertical, faisant face au grand horizon mutique dressé devant lui.
Fuir, là-bas fuir. (« … Je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux » - Mallarmé).
BW Jeté dans sa jeunesse, aux confins du monde, dans la passion du livre. Editant comme on part, et quel éditeur : Verticales. Ce qui s’expérimentait de mieux dans la littérature française contemporaine. Désertant sa passion depuis, fuyant de nouveau, cette fois son monde, celui des Lettres, trop affairé à cultiver sa médiocrité et la bassesse d’une gestion purement comptable du livre.
C’est beaucoup de cette histoire dont il est question ici, qui s’évide comme une dictée recomposée, Lidie Salvayre, sa compagne, aux commandes d’un texte dont le statut devrait tout aussi bien l’inquiéter, BW, dans cette réflexion qu’il se fait sur la littérature et ce qu’elle devient, ses nouveaux objets saugrenus l’emportant loin d’elle-même et ne faisant qu’obscurcir abusivement sa matière, comme le fait précisément le texte même de Lidie Salvayre, ce BW si « émouvant » quand il s’organise autour d’anecdotes, ce BW campant sur la parole de l’autre -comme bien des romans de cette rentrée-, narrant une époque perdue, quand le monde était assez ouvert pour y pousser jusque dans l’écriture l’expérience paradoxale d’y vivre.
Katmandou, Peshawar. Mais aujourd’hui le désastre d’un monde sans livres et celui d’une littérature acculée à la médiocrité par ses acteurs mêmes. BW règle au passage quelques comptes nécessairement mesquins. Et curieusement, évoque au gré de son propre personnage ce qui dans un texte le retient, pour en référer la nécessité, sans le dire, à ce que déjà, avant lui, Virginia Woolf avait exprimé dans nombre de ses conférences. Ici, l’expérience du froid qui transit, le halètement rimbaldien surgit dans la soudaineté de l’expression.
Un deuil littéraire au fond, triste, triste, malgré sa drôlerie, dans ce rapport confus du livre à la vie, ou l’inverse plutôt, la vie l’emportant aujourd’hui plus confusément encore que la victoire du texte sur elle, naguère.
Rien d’étonnant alors, que dans cet accablement qui pointe, BW paresse intellectuellement dans sa condamnation commode de l’image, orchestrée depuis une rhétorique convenue.
Tout de même : l’on y entend le petit fracas d’une implosion qui nous affecte tous, dans sa difficulté à prendre acte de ce que le livre, peut-être, ne soit plus la structure adéquate pour dire nos possibilités de vivre, ni leur lieu. Mais à l’heure où la cécité le frappe, au moment où, selon lui, la littérature s’aveugle, il ne donne peut-être rien d’autre à entendre que le cri mallarméen : ce n’était donc que cela, la création : un pur jeu formel ? Et s’en garde comme il peut…
Lui qui est venu au livre pour advenir à son humanité, enfermé aujourd’hui dans le plaisir de l’esthète pour cette chose rare qu’est désormais un texte, reste étrangement fidèle à des expériences qui n’appartiennent pas au textuel : l’Himalaya, avoir touché le ciel, dans ce réel des cimes opposé à la fade réalité du quotidien - l’esse mallarméen de l’écume inconnue et des cieux … Tout un romantisme (allemand) en fin de compte, intrigant le grand bluff d’une langue qui prétendrait dire l’indicible.
Mais si la littérature est aujourd’hui incapable de saisir le monde, peut-être est-ce parce que ce n’est pas son projet ?--joël jégouzo--.


BW, Lidie Salvayre, Seuil, coll. Fictions & Cie, août 2009, 208p., ean : 978-2-02-099711-9, 17 euros.
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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 12:08
C’est très dangereux d’écouter les histoires des autres. Mathurin D. Saint-Fort s’était pourtant bien juré de leur tourner le dos, de ne s’occuper que de lui, de son ascension sociale, à gravir déjà péniblement l’échelle des reconnaissances truquées. Et puis un  jour, voilà Charlie qui débarque dans sa vie, convoquant son passé, ce vieil Haïti désespérant de misère crasse qu’il croyait avoir définitivement largué – sa propre famille comme une conscience embarrassante. Qu’est-ce qui lui a pris de l’écouter ? Ce n’est pourtant pas le cynisme de son milieu qui le rebutait au point d’ouvrir cette brèche en lui ! Peut-être la « franchise » de l’interpellation, cette vie de gosses des rues épris de justice. Bien que la justice, là où il en était, cela ne pouvait guère prendre de sens. Dans ce système de survie que s’était bricolé Mathurin, où chacun ne pouvait être décemment que le mercenaire de soi-même, quelle réalité un gamin tel que Charlie pouvait prendre ? A peine celle d’un conte, fantaisie vaine dans un monde où la littérature elle-même ne révèle rien, sinon une distinction de classe. Alors ce Charlie, vous pensez, lui rappelant ce qu’il cachait avec tant de soin, son prénom même, «Dieutor», tellement disqualifiant quand seule l’ambition organise la dimension de l’histoire que l’on doit être… Et donc ce Charlie, convoqué lui-même par le peu de poids de son existence, ne pouvait que disparaître à nouveau, sans laisser d’autres traces que romanesques.
Roman de la désespérance ? Pas certain. Si la misère haïtienne y fait surface, c’est sous les traits d’un personnage trop littéraire pour qu’elle y entre vraiment. Séduisant, certes. Le rêve est bien mené, mais chargé de trop d’artifices pour dire Haïti, voire le cynisme du monde dans lequel évolue le personnage principal, ou sa désespérance. Qu’importe même Haïti, ici : le monde réel est un  piètre écrivain. Reste la théâtralité du récit, son retour à l’équilibre. Le roman s’est transformé en romance, tout comme le « yanvalou », et l’épisode Charlie n’a produit qu’une réalité : un livre. C’est peu de chose, somme toute. – joël jégouzo--.


Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie, Actes Sud / Le Méac, août 2009, 176p., ean : 978-2-7427-8533-9, 18 euros
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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 14:21

Voyagez en chaise longue, soyez un lecteur paresseux, exigeant de vos efforts intellectuels !


Les paresseux forment une innombrable confrérie, surtout en cette période de l’année, où tout un chacun tente de rattraper le temps perdu pour se livrer enfin sans restriction à sa paresse. Celle-ci n’est d’ailleurs pas qu’une pente naturelle de la nature humaine aux yeux de Samuel Johnson : la paresse est l’être même de l’homme. Placée ontologiquement à cette hauteur, elle définit idéalement sa condition : l’homme est un animal paresseux. Il est même le seul vrai animal paresseux de la Création. Le seul à obliger autrui à faire ce qu’il pourrait très bien faire lui-même, le seul capable de sacrifier devoirs et plaisirs à l’amour du repos !
Ne connaissant ni rival, ni ami, même si les paresseux vivent d’ordinaire en bonne intelligence, la seule activité qu’on lui connaisse est de forger des plans pour s’adonner aux vertus de la non activité. Plans dans lesquels il déploie une grandeur insoupçonnée : mille ruses et astuces pour se sortir au plus vite des tracas de l’action. Naturellement caustique, indolent, on le découvre alors impétueux et d’une intelligence redoutable. Le vrai paresseux est du reste un génie, ou le devient, quand il a la chance d’être flanqué d’une épouse bourgeoise (dixit S. Johnson - évidemment, il fallait ce petit trait machiste imbécile...).

Homme du XVIIIe siècle, Samuel Johnson s’est essayé à tous les genres, avant d’exceller dans la rédaction d’une grammaire anglaise, complétée d’un dictionnaire de la langue anglaise, achevé par une formidable histoire de cette même langue.
A côté de son activité savante, il signa quelques bons ouvrages distingués et drôles, comme cette élégante littérature de chaise longue.
joël jégouzo--.


Le Paresseux, de Samuel Johnson, traduit de l’anglais par M. Varney, éd. Allia, 126p, juin 2000, 

ISBN-13: 978-2844850393

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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 21:43

Le héros réel de ce roman est en fait une ville, Cyrtha.
Grouillante d’une humanité vagabonde, Cyrtha la ville labyrinthique, écrouée en elle-même dans ses arabesques touffues, nous offre la vision la plus affranchie de l’Algérie contemporaine. Renvoyant dos à dos l’Etat et son opposition islamiste, l’un comme lupanar tenu par des maquereaux galonnés, l’autre comme remise du pire, c’est une population aux abois, une jeunesse désespérée, un pays affolé que l’auteur nous dépeint avec un talent exceptionnel. C’est qu’il se sait lui-même piégé dans cette nasse où sombre toute tentative d’écrire l’Algérie aujourd’hui. Un piège obligé, où l’on semblait il y a quelques années encore ne pouvoir se heurter au réel que sous les catégories de l’atroce ou du barbare. Un piège où, dans cette impossibilité à envisager le monde, on ne pouvait lui échapper qu’en sacrifiant au rêve. Ainsi l’exil paraît-il le chemin que doit prendre toute parole algérienne, captive d’une guerre qui n’est peut-être plus barbare mais à tout le moins exténuante, à tout vouloir engloutir sous l'empreinte de la tragédie.

Et cependant Salim Bachi refuse cette dictature de l’Histoire, refuse de plier sa langue aux contraintes de temps pareillement vacants. Il ne se fait pas le chantre de la perte : son écriture tour à tour voluptueuse et canaille, volontiers épique, emprunte la structure des contes des mille et une nuits pour mieux déjouer et la trace morbide du réel et l’artifice du songe. Il joue de tous les registres et réussit sans effort à exhumer sous la sublime faconde orientale un texte d’une très grande vérité. Un texte qui ne respire ni l’impuissance en face de la vie, ni la suffisance littéraire.

Goncourt du premier roman, bourse Prince Pierre de Monaco, le roman de Salim Bachi n’a pas volé sa consécration ! --joël jégouzo--.

 

 

 

Le chien d’Ulysse de Salim Bachi, éd. Gallimard, juin 2001, 258p, ISBN : 978-2070760701

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 23:02

Dans une superbe édition critique, le Journal de Ferdinand Bac mérite vraiment d’avoir été arraché à l’oubli !

Fils d’un enfant illégitime de Jérôme Bonaparte, Ferdinand Bac (1859–1952) vécut dans l’intimité des cours européennes. Ou ce qu’il en restait… Certes, toujours l’essentiel de la vie mondaine, artistique et intellectuelle de l’époque, mais déjà un monde cheminant vers sa fin.
Familier des salons, survivant du Second Empire, lui qui ne rencontra jamais Verlaine qu’assoupi dans son verre d’absinthe, c’est étranger au siècle que la Grande Guerre inventait qu’il commence son journal.
Il a 60 ans et derrière lui une œuvre importante, tant artistique que littéraire. Le monde qu’il observe alors n’est pas celui "de la vermine humaine qui grouille dans les ténèbres", ce monde dont un nouveau siècle, après cinq années "d’inepties déclamatoires", vient d’accoucher.
Cet univers qu’il identifie aux clameurs brutales d’une foule débridée, lui est du reste trop inconnu pour qu’il le comprenne. Mais il n’en est pas si éloigné qu’il n’en perçoive l’agitation. "Le siècle du bruit", de la fausseté mielleuse du confort bourgeois, voire de cette humanité "sans conscience" que le marché fabrique, Ferdinand Bac en mesure étonnamment déjà la fébrilité. Mémorialiste de la vieille Europe, ses notes ne cessent de donner à entendre l'inquiétude qui la traverse. Non pas tant celle de voir s’effondrer ses valeurs. Ses maux ne sont remarquables qu’en ce qu’ils parviennent à dire, presque malgré eux, quelque chose de cette fièvre qui aura bientôt traversé de part en part le court XXe siècle naissant.
Claire Paulhan avait fait le pari de poursuivre l'édition des autres volumes du Journal. Pari insensé au regard de ce qui se pratique aujourd'hui dans le monde de l'édition. Raison de plus pour la suivre ! --joël jégouzo--.



Livre-Journal, 1919, Ferdinand Bac, éd. Claire Paulhan, mai 2000, 274p, isbn : 2-912222133

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3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 22:24

Récit véridique sur la façon dont un monsieur fut avalé vivant par un crocodile et ce qui s’ensuivit…

Eléna Ivanovna veut absolument voir le crocodile exposé dans la grande galerie marchande de Pétersbourg. Son mari Ivan et leur ami (le narrateur), emballés, l’accompagnent.
L’animal repose pitoyablement au fond d’une sorte de baignoire, par vingt centimètres de fond. Eléna est déçue. Elle s’en lasse donc vite : la galerie marchande recèle de plus intenses promesses. Las, elle ne s’en est pas détournée depuis plus de trois minutes qu’un cri la fait se retourner. Le crocodile est en train d’avaler son mari ! Rien ne lui est épargné de ce processus de déglutition, aussi pénible du reste pour l’animal que pour elle. Le crocodile en effet, n’en finit pas d’avaler et de régurgiter Ivan, pour le vomir à moitié avant de le ré-avaler et le roter enfin, jusqu’à n’en laisser plus le moindre bout dehors ! Eléna, épouvantée, veut aussitôt faire "ouvrir" le monstre. Mais ce n’est pas si simple : dans la société cultivée de Pétersbourg, les animaux jouissent d’un droit moral qui interdit de les torturer abusivement. Pour le coup il est trop tard, et ce serait vraiment mettre au supplice l’animal que de l’obliger à recracher sa proie. Tous en conviennent, à commencer par les témoins de la fascinante scène. Et puis il ne s’agit pas d’un vulgaire saurien mais d’un crocodile de rapport, d’une propriété privée ! On ratiocine, lorsque s’élève des entrailles de l’animal la voix d’Ivan ! Ce dernier n’est pas mécontent de l’aventure, à tout prendre. Il imagine même le moyen de s’enrichir en exploitant au mieux cette situation, et d’enrichir du même coup la Sainte Russie, qui en a bien besoin ! Pas si simple cependant : le propriétaire légal de l’animal, un allemand évidemment, prétend avoir des droits sur ledit spectacle que l’on pourrait offrir. Palabres interminables…
Dans une totale liberté d’écriture, Dostoïevski nous livre une nouvelle absolument désopilante. Et l’occasion pour lui de saluer à sa manière l’avènement économique de la petite bourgeoisie russe. --joël jégouzo--.

Le crocodile, de Dostoïevski, récit traduit du russe par André Makkowicz, éd. Actes Sud, coll. Babel, mai 2000, 80p., ISBN-13: 978-2742727674

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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 21:28

Dans sa langue savoureuse, tout à la fois fleurie et grossière, Hasek nous conte son aventure au sein de l’Armée Rouge…

Nommé Gouverneur de la ville de Bougoulma, dont l’existence n’est pas pleinement avérée, Hasek se voit embarqué dans une aventure invraisemblable, en pleine guerre civile russe. Flanqué d’une escorte de douze brigands Tchouvaches dont personne ne comprend la langue, Hasek accueille évidemment l'équipée avec sa bonhomie coutumière. Dès la première halte, le ton est donné. L’un de ses soldats, ivre, tombe de la fenêtre du train en marche et se noie dans une rivière sans fond. Frustres mais raisonneurs, les autres tuent à la première occasion pour des raisons qu’il est impossible de saisir, et de toute façon sûrement excessives. Quand ils ne mangent pas des écureuils par conviction religieuse ! Officiellement à onze (on s’est mis d’accord pour affirmer aux autorités que le douzième était parti retrouver sa maman), ils s’emparent tout de même de la ville qu’ils ont fini par rallier, Bougoulma, qui ne demandait du reste qu’à se rendre. Mille paysans finauds se débarrassent illico de leurs pétoires : c'est qu'aux portes de la ville campe un régiment Rouge qu’ils n’ont guère envie d’affronter. Régiment frère, certes, mais buté : sa mission est de prendre la ville coûte que coûte. De fait, son commandant s’en empare et destitue aussitôt Hasek, pourtant à peine arrivé et du même camp que lui... D’innombrables confusions s’en suivent, d’autant que le nouveau gouverneur est absolument et définitivement idiot. Lerokhymov passe en effet son temps à ordonner des bêtises. A lire de toute urgence ! --joël jégouzo--.

 

 

Aventures dans l’armée rouge, Jaroslav Hasek. éd. Ibolya Virag, coll. parallèles, juillet 2000, 100p, isbn : 9782911581113
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