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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 08:00

un-vrai-crime-pour-livre-d-enfant.jpgUn vrai crime. Une vraie enquête semée d’indices plus troublants les uns que les autres, et qui finissent par contaminer ce livre même qu’on lit, qui semble lui aussi relever du même meurtre, ou du moins participer de son élucidation, voire de la tentative de meurtre que des forces obscures, diffuses, essaient de perpétrer contre la narratrice, ou plutôt, à travers elle, contre cette part plus absolue et plus énigmatique que nous partagerions avec elle et qui constitue tout le défi narratif et toute la trame de l’ouvrage lui-même : car si ce n’est l’enfance qu’on assassine, qu’est-ce donc qui meurt ici dans cet ouvrage ? Or ce meurtre plus souterrain, incontournable et plus initiatique d’une certaine manière, ce meurtre qu’on ne peut pas, qu’aucun d’entre nous ne peut pas ne pas commettre car il est celui par lequel nous entrons dans l’âge d’homme, Chloe Hooper l’accomplit avec un talent inouï, sans jamais céder à la facilité de la narration, jouant de tous les registres que la langue nous offre, empruntant au roman picaresque sa structure en abîme qui, mieux qu’aucune autre, sait traduire l’essence de son propos : la résistance forcenée de la langue de l’immaturité aux logiques obséquieuses et fades du monde adulte.

Jeune institutrice en charge de son premier poste, dans cette ville où il ne se passe jamais rien de mal, où les gens sont gentils par tradition, la narratrice bascule dans l’adultère avec le père de l’un de ses élèves, Thomas. Cet homme, qui ne peut lui-même s’empêcher d’être gentil quand il se veut amoral, fastidieux dans ses élans de lubricité, a pour épouse l’auteur d’un best-seller tiré d’un fait-divers : une femme trompée a tué la maîtresse de son mari avant de se jeter d'une falaise. Bien vite, la narratrice découvre que la femme de Thomas connaît l’existence de leur liaison, tandis que nombre d’indices laissent à penser qu’on veut l’assassiner. Mieux : cet adultère motive l’inspiration littéraire de la femme de Thomas. Sans jamais trahir sa ligne romanesque, Chloe Hopper se lance alors dans une époustouflante analyse de la position éthique de ce type d’écrivain racontant un crime vrai pour jouer les intermédiaires entre le Mal et le lecteur, et se placer ainsi au dessus de tout blâme. Pour ne pas s’exposer à ces mêmes reproches, son écriture épouse alors sa propre vérité : de quoi écrire est-il la mesure ? La fiction ressortit d’un coup au fantastique : les animaux du bush se lancent dans cette enquête, tandis que la narratrice forme l’idée d’écrire un jour une histoire pour tout expliquer à Lucien, le fils de son amant : "Un vrai crime pour livre d’enfant", c’est-à-dire le livre, précisément, que nous lisons. Dans cette approche plus "juste", mais plus douloureuse de la vérité romanesque, Chloe Hopper révèle ainsi le grand naufrage dont nous sommes faits et sauve l’essentiel, sous le couvert d’un prodigieux talent de conteuse. --joël jégouzo--.

 

 

Un vrai crime pour livre d'enfant, de Chloe Hooper, traduit de l’anglais (Australie) par Antoine Cozé, Christian Bourgois éditeur, sept 2002, 292p., 22 euros, Ean : 978-2267016369, existe en poche, Points Seuil, 7 euros, ean : 978-2020618465.

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