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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 05:54

 

Tavares.jpgLisbonne. Un premier chant ouvrant à quelque Ulysse portugais. Bloom plutôt, quelque chose de Joyce, de Bartleby, du roi caché, Sebastiao, évanoui un jour de bataille dans les brumes portugaises, sa statue, seule, scrutant l’horizon mutique. Londres, Paris. Bloom a décidé de fuir Lisbonne. Parce qu’il y a tué son père pour venger son aimée. Il fuit vers les Indes. Goa. Trouver un sens à sa vie, errant, mélancolique, cherchant à donner de la valeur à ce qui est mortel et qui ne sait d’ordinaire en prendre qu’à se projeter dans ce qui ne l’est pas. Loin de Gizeh donc, de Stonehenge, de Jérusalem, de la Pierre noire de la Mecque. Il s’en va arpenter le monde, lui restituer sa taille –les bras écartés dans le désert et rien de plus.

L’histoire est simple : un homme fuit la police et s’en va chercher ailleurs, loin, une femme qui lui ferait oublier l’aimée, assassinée par son propre père.

L’histoire est lapidaire : il y a un duel, un homme tombe, pas l’autre, qui décide de s’enfuir.

C’est l’épopée d’un homme, encore que le terme ne convienne pas. Il n’y a plus d’épopée possible, il ne reste dans le monde que des espaces à parcourir. Pas d’horizon chimérique, d’exaltation poétique -Bloom fuit jusqu’à cette "religion excessive" de la poésie que nous avons érigée pour oublier que nous étions si désespérément contigus au limon.

Londres, Paris, la ville voluptueuse lui assure-t-on, où chaque vie se résumerait à un style littéraire. Le stéréotype nous irait bien, n’était que nous ne pouvons plus vivre de stéréotypes. Et que nous n’avons que faire d’une ville qui suinterait la métaphysique par tous les coins de ses rues. L’esthétique est morte. Il ne reste que l’argent. Paris n’est rien d’autre désormais, qu’une ville façonnée par l’argent. Même si les parisiens veulent encore des histoires pour croire à la leur. Que Gonçalo leur sert jusqu’à plus soif. Trop peut-être. Peut-être pas : il croit si peu en la culture que nous finissons par nous amuser des stéréotypes qu’il brandit et de cette ville en carton pâte où il n’est plus indispensable de penser. Exit la culture, qui n’aura servi qu’à connaître l’adresse du diable.

Bloom étreint d’autres étendues. Ses histoires de famille, ce nombre invraisemblable de femmes qui les traversent. Mary. L’une d’entre elles. Assassinée par son père au prétexte qu’elle ne pouvait convenir à son fils : trop pauvre, issue des classes trop peu favorisées. Alors Bloom a tué son père et il cherche à présent une femme qui lui fera oublier Mary. Mary qui ne cesse, dès lors que le récit l’a nommée, de le hanter, d’en constituer le seul terrain. Mais Mary est morte. Inutile désormais. Elle ne fait que dessiner cette vacance de l’être où s’apporte le récit, qui va s’usant jusqu’à la corde comme une machine incapable de s’arrêter. Avec le monde tout autour, qui poursuit lui aussi obstinément sa marche. Un vide tel, qu’on voit bien comment le récit se relance, rhapsodiquement, convoquant chaque fois le meurtre du père, l’assassinat de la bien-aimée pour repartir, tours détours, en cercles concentriques qui n’en finissent pas de ramener au point de départ. Il est du reste beaucoup question de géométrie dans ce roman, de proportions. Peut-être parce la vie elle-même n’est qu’une chose difforme, peinte d’une manière féroce dans nos mémoires et qu’on aimerait qu’elle fût géométrique, de proportions plus avisées. De celles par exemple dont la Renaissance italienne nous gratifia, organisant l’espace depuis le compas humain.

Bloom s’en va en Inde. Pourquoi l’Inde ? A cause de la distance : "il convient d’arriver fatigué à l’endroit où l’on veut vieillir", car sinon, un nouveau départ pourrait s’amorcer et on raterait son but. Alors Bloom fatigue, d’une escale l’autre, dans cette épopée contemporaine dégarnie où l’on ne peut que parcourir des distances : il n’y a pas tant de mondes que ça dans notre monde et quant au cosmos, il faut bien reconnaître que nous ne nous croisons guère, lui et nous.

En Inde, Bloom perdra le Ciel. Le reste se dénoue peu à peu. Sa quête, posée sur un chemin indécis, tandis qu’à l’intérieur du corps l’inexplicable demeure intact, s’obstine. L’espace est un non lieu. Il n’y a plus de terres secrètes, l’Inde ne lui apprend rien : la moitié des grandes vérités qu’un homme peu affronter dans sa vie n’est qu’une somme de petits mensonges. Bloom décide de revenir à Lisbonne : le monde campe dans les environs du néant. Reste le temps, ce fossoyeur, qui finit par nous enfermer dans la matière, jusqu’à ce moment où, commençant le grand voyage de la mort, nous ne faisons qu’introduire une inquiétude de plus dans le monde.

On ne peut qu’être saisi par la forme prise par ce roman, entre L’Odyssée de Homère déployant ses chants ahurissants et le Teste de Valéry coupant court à toute chimère pour enfermer sa voix dans une boîte bien étroite, celle du parler humain, sans cesse en déroute de ses restes et de ses excédents.

  

 

Un voyage en Inde, de Gonçalo M. Tavares, traduit du portugais par Dominique Nedellec, éd. Viviane Hamy, sept. 2012, 494 pages, 24 euros, ean : 9782878585759.

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Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
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un voyage en inde 05/10/2012 18:14

je recommande cette lecture

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