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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 04:20
 
Gilles-Vincent.jpgMiranshah, capitale du Waziristan, au Nord-Ouest du Pakistan. Le ciel soudain déchiqueté, les voiles noires des femmes emportés dans cette trombe, les corps émiettés. Kamel visionne les images de l’attentat, note consciencieusement les leçons qu’il faut en tirer, non pour l’éviter, mais le reproduire à la perfection : il sera djihadiste. Valenciennes. Sabrina. Sa vie sans goût. Sur les radios on ne cesse de parler de la demande de remise en liberté de Jean-Marc Ducroix, le pédophile assassin. Il ne peut s’en tirer si facilement, décide Sabrina. Ailleurs, Grégor vient d’apprendre son licenciement. Trente ans de carrière, dans le froid, la misère, avec pour tout horizon une misère plus grande bientôt. S’y résoudre ? Marseille, Aïcha. Madame le commissaire. Et tout le gratin de la police nationale sur le dos : un militaire du plan vigipirate vient de se faire égorger en patrouille ! Les antiterroristes sont sur l’affaire, mais Aïcha ne veut pas lâcher prise. D’autant que son intuition est la bonne : le terroriste recherché est Kamel, son neveu… Kamel, Grégor, Sabrina. Trois histoires de déroute. A quoi bon les nouer ? Les romans d’aujourd’hui en sont pleins, qui multiplient les intrigues, manière de satisfaire le goût du thriller qui a fini par convertir le mauvais genre à la cavale romanesque. Pour mener la plupart du temps des barques sans vent et marées que seules d’infimes péripéties sauvent de leur noyade. Polars sous influence dont la seule raison d’être est de maintenir coûte que coûte la pression sur le lecteur. Qu’il halète. Les romanciers ont tiré la corde de ce côté-ci de la langue tirée. Le souffle bref, et court, seule raison d’être de la littérature policière d’aujourd’hui. La loi du rebond pour vertu stylistique. Avec ses phrases courtes qui rappellent l’injonction faite à Mozart par une critique débile: trop de notes, Mozart, trop de notes… Le roman n’est qu’un artifice. Mais à ce compte, il n’est plus qu’un genre désespéré. Gilles Vincent le sait, qui soudain met en abîme sa propre fiction pour en interroger le sens. Trois histoires ? Ces «trajectoires désespérées», comme le dit son propre personnage intervenant soudain dans le fil du récit, sont exemplaires d’une société à la dérive. Il aurait pu s’en tenir là et vaquer lui aussi, besogneusement, à les rendre séparément haletantes. Trois histoires qui signent notre temps. Le roman est un artifice. Gilles Vincent le sait, qui effrontément va nouer des fils artificiels assumés pour construire son apothéose romanesque. A Charenton-sur-Cher, devenu soudain le lieu de cristallisation de la France douloureuse. Minute par minute, à la manière de 24… La rage de tous les protagonistes du récit enfin libérée, la détresse, la folie, à découvert désormais. Reste Aïcha dans ces moments où l’aube n’est pas encore la promesse sûre d’un nouveau jour, acculée à céder le terrain à la cavalerie hollywoodienne. Mais nous n’assisterons pas à ce triomphe-là. Aïcha s’en va pleurer ailleurs, sans consolation pour cette France d’aujourd’hui qui court à sa perte, méthodiquement poussée au désespoir le plus vain.
 
Trois heures avant l’aube, Gilles Vincent, éditions Jigal, février 2014, 224 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-14-7.
 

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