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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 04:59

 

escrocs.jpgMichel Embareck aime les escrocs. Enfin, encore faut-il s’entendre sur la notion, qui exclut le syndrome Cahuzac par exemple et dont Bernard Malakoff, cet ancien plombier devenu Président d‘une grosse société d’investissement, à Wall Street, serait la figure emblématique, quelque chose du moins comme le Saint Patron bien mérité du monde de la finance contemporaine…

L’escroc, à tout prendre, paraîtrait donc sympathique. Et Michel Embareck de nous rappeler parmi ces arnaques de haut vol qu’il nous conte, cette femme dépourvue de tout diplôme qui a fini par délivrer quelques quatre cent expertises psychologiques à la Cour d‘Appel de Bordeaux, avant d’être confondue…

Il aime les escrocs pour leur douce folie, leur bagout, leur aplomb, pour ce culot de "vendeurs illégaux de rêves" qui ont placé l’imagination au poste de commandement et au service d’une cause toujours nécessairement perdue. C’est que l’échappée serait moins belle s’il n’y avait sa révélation presque joviale devant les tribunaux, l’escroc siégeant à son procès comme dans son jardin, pariant encore, une dernière pour la route, qu’il entortillera cette fois le juge.

Il y aurait ainsi quelque chose de désintéressé dans l’escroc, qui préfère la construction énergumène de l’escroquerie à son résultat, l’art au métier. Un professionnel à la longue, car il faut du métier pour réussir, sinon un véritable expert, parfait connaisseur des rouages du monde qu’il veut déshabiller.

Mythomane, en grand le plus souvent, imposteur de talent, forcément, s’emparant de la crédulité de ses interlocuteurs pour dévoiler accessoirement la cupidité humaine. Toujours réactif donc, à l’écoute, prenant le pouls du monde, cherchant les interstices pour s’y loger sans scrupule. Une figure du temps présent en somme, empoignant l’offre sans ménagement, construisant la demande, leurrant chaque jour un peu mieux ses semblables, casant le monde là où il a voulu être pour en libérer la formidable vacuité, et débrider enfin son goût de l’anecdote.

Et l’auteur de jubiler lui-même au récit des boniments que l’escroc épand inlassablement. Bluffs, esbroufes, épates… Quoi de plus savoureux pour la langue ? C’est l’art du conteur qui vient ici se poster au chevet de cette figure de baladin. Scénarisant les affaires judiciaires qu’il a suivies, Embareck donne voix à ses personnages avec une gourmandise d’écriture étourdissante. Quelle voix ! Gaillarde, alerte, minutieuse, incarnant à merveille le type même de l’escroc, ses tactiques, ses discours, son vocabulaire. Quel festival ! On y croit bien sûr, pas un propos qui ne soit vrai.

Mais n’allez pas vous imaginer que le registre soit exclusivement loufoque. Embareck nous conte aussi ces milliers de tonnes de blé en provenance de Tchernobyl, refourgué pour du bio… Là c’est moins drôle. Qui donne du blé à moudre sur notre crédulité collective, le discernement politique et ce qu’il est devenu, cette dimension du sens que nous n’osons pas être.

Faux certificats d’authentification bio, ça marche et l’auteur d’asséner que dans cette affaire, "aucune expertise ne fut demandée afin de déceler l’hypothétique présence de substances radioactives"… Vieille de plus de dix ans, le dossier n’a toujours pas été jugé !

Abuseurs de biens sociaux, truqueurs de marchés publics, à l’un des bouts de cette pelote, Michel Embareck n’oublie pas qu’il y a quelque chose comme le Quercy sinistré par un modèle économique assassin. C’est toute une vision sociale dans laquelle il nous embarque mine de rien. Celle des petits boulots, des emplois précaires, du chômage qui frappe durement des millions de gens, oubliés de la République et "qui ont fait de la résignation et du renoncement une philosophie adaptée à la précarité du quotidien". Edifiantes sautes d’écriture, alternant la dérision et la gravité, diversifiant les registres pour ne pas oublier que ces hommes qui fourguent à grande échelle des DC10 ou des médicaments périmés à l’Afrique sont les symptômes d’un monde déjà beaucoup moins drôle.

  

 

Très chers escrocs : Fausse banque, faux blé bio, faux flics, faux trésor..., de Michel Embareck, L'Ecailler, 11 avril 2013, Collection : L'Ecailler Documents, 171 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2364760257.

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