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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 08:52

the-wire-essai.jpgDes universitaires français se sont toqués pour la série américaine diffusée par Canal Jimmy en 2004. Un engouement qui nous vaut un ouvrage étonnant, ne proposant aucune synthèse d’ensemble mais désarticulant au contraire la perspective que l’on aurait aimé avoir sur la série. Chaque contributeur est ainsi appelé à présenter les principaux personnages comme bon lui semble, traitant à sa guise les grandes lignes de la série et pour compliquer le tout, chacun ne s’affairant que de sa saison sans l’articuler aux autres, le plus souvent dans une approche formelle de l’esthétique mise en place par le réalisateur, au risque de rejeter l’explication socio-politique aux calendes et cela, bien que la série soit clairement identifiée ici comme l’une des plus incroyables qui ait jamais été proposées, composant littéralement la diagnose du monde dans lequel nous vivons. Mais une diagnose syncopée, détraquée elle-même, que chaque essayiste saisit comme il le peut, sans éviter les divergences avec les autres contributeurs, exhibant même à loisir sa différence d’interprétation, voire les contradictions qui aboutissent au fond à nous présenter six versions de The Wire… Fuck le savoir, la science, l’unité d’un texte qui prétendrait surplomber cet étrange objet télévisuel !

saison-1-episode-4.jpgLa saison 1 est d’ailleurs tout entière appréhendée sous cet angle. Fuck Baltimore. L’une des villes les plus riches des Etats-Unis. Où rôde la plus sauvage misère. Baltimore où s’ouvre la boîte de pandore : un meurtre vieux de six mois. Caméra à l’épaule, documentaire. Le dossier de police mentionne un certain Dee, neveu d’Avon Barksdale. Deux inspecteurs lui colle aux fesses, bien que le crime ait été perpétré en dehors du périmètre de leur juridiction. D’où la nécessité de monter une équipe spéciale pour cette opération très spéciale. Episode 4, saison 1. La scène est médusante. Aphone. Lourde de son silence. Au-delà de tout ce que les séries savent faire. La reconstitution, théâtrale : The Wire n’est pas une série d’enquête policière. Fuck les Experts, si prévisibles. Mais c’est aussi le Fuck des flics sur la scène de crime, disant l’ennui d’être là, la déception d’une piste qui mène à l’impasse, l’horreur d’un théâtre urbain aussi parfaitement compulsif.

Les flics enquêtent sur un réseau de trafic de drogue dirigé par Avon Barksdale et son bras droit, Stringer Bell. Intouchables. Fuck. On en compte pas moins de 66 dans l’épisode. Dédaigneurs ou vengeurs. Dans un spectacle parodique de tout l’univers du polar américain. Un Fuck adressé en somme à tout ce que la série ne veut pas être, de FBI porté disparu aux Experts. Refusant leur narrations naïves. Fuck le show des fictions, marmonné par des comédiens trouant de part en part leur personnage sous la pression de l’odieux qu’ils doivent animer.

thewireCar The Wire refuse la fiction plus encore que les habitudes de la fiction policière, et fait de son refus un effet. Fuck. Une grande série ironique donc, cabotine peut-être. Entre le plain-pied documentaire, le reportage et l’épaisseur de l’esthétique télévisuelle. Une série difficile à suivre par le nombre de ses personnages, de ses intrigues, dont elle ne cesse de ré-élaborer les effets dans le temps, cultivant à l’envi sa volontaire illisibilité –mais le monde n’est-il pas comme ça, après tout ?

Et pourtant The Wire ne cesse de dresser le portrait d’une vraie ville, Baltimore, pour y démonter les rouages du politique, du social. Une diagnose, oui : celle d’un monde en perdition, le nôtre, de plus en plus brutal, de plus en plus cynique, corrompu au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer, et où la soif de justice a définitivement tourné court. Et cela sans démonstration, dans un fonctionnement narratif qui est pourtant celui du journalisme, s’efforçant de restaurer ainsi, dans la fiction télévisuelle, ce que nous avons perdu dans la réalité de la Polis : la question du vrai. Narrer le vrai. Restaurer le royaume de l’information, tellement biaisé désormais, factice dans ces médias qui n’ont eu de cesse de nous tromper, de nous leurrer, de nous aliéner à l’encan du profit. The Wire ? Une machine à fabriquer de la bonne télévision en somme. Mais une série qui fracture la structure du savoir, montrant plus qu’elle ne démontre par des artifices conceptuels, que le savoir est nécessaire et impossible tout à la fois, disponible et inutilisable désormais. Une série animée de la volonté de dire le politique aujourd’hui, au sein duquel la chaîne de commandement somme de se détourner de toute exigence de Vérité. The Wire est ainsi une fable à la recherche d’une morale introuvable –plus introuvable encore que ne le serait ce fameux Peuple passé il y a peu pour pertes et profits par la classe politique, en attendant que son retour ne nous submerge ici et là. --joël jégouzo--.

 

The Wire, reconstitution collective, sous la direction d’Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, éd. Les Prairies ordinaires / Capicci, sept. 2011, 174 pages, 16 euros, ean : 978-2-35096-004-3.

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Published by texte critique - dans essais
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