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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 10:58

sylvia.jpgUne critique unanime, unanimement dithyrambique. Mérité.


1960. Michaels est pris de passion pour Sylvia Bloch. Ils ont vingt ans, lui beaucoup plus, elle un peu moins. Vingt ans tout de même : cette manière d’être en chemin de soi dans le monde, encore. Ils ont l’âge des équilibres précaires. Lui n’a pas terminé sa thèse et se lance à corps perdu dans l’écriture, raturant, griffonnant, revenant sans cesse aux mots qui lui résistent, tandis que Sylvia s'allègue fiévreusement dans ces années de frénésie généralisée. Ils s’installent à New York. Dans le Village, on trouve encore des vieilles qui crient en italien d’une fenêtre l’autre, et par la fenêtre de leur piaule minable, ils aperçoivent l’Hudson River ou les falaises du New Jersey, ou le désordre brutal qui travaille la ville.
Sylvia, lourde crinière noire. Yeux noirs. Long cou fin. Son exotisme est foudroyant. Est-elle belle ? Au delà de toute beauté. Fin de l’été 60, ils s’installent donc ensemble. Déjà l’un avec l’autre comme de toujours. "Cette histoire a commencé sans début", note Leonard dans son Journal. Car il tient un journal, très vite, dans lequel il note les tumultes de cette passion, ses égarements, ses excès.

Sylvia est brillante, ses parents viennent de mourir. Non : il ne faudrait pas la réduire à cette mesure. Sylvia est brillante. Elle s’en fiche et vit le contraire. Ils se disputent épouvantablement. Tous les jours. Sous n’importe quel prétexte. Pour se construire, peut-être, un espace de rage où tenir. Corps à corps frénétique. Sylvia est véhémente. D’une véhémence que rien ne peut soumettre : celle de l’Autre. Tandis qu’autour d’eux la grosse Pomme trépide. Charlie Mingus, Mile Davies, les débuts de l’héroïne, de la coule, de l’étrangeté d’être en vie dans les années 60… Sylvia décline sa vie en latin, en grec. Homère. Virgile, son poème : Plaine fumantes de poussières. Dans les affres de son hystérie, elle trouve toujours le temps d’une pause et d’un rien d’élégance froide. Sa demande d’amour demeure pourtant exorbitante : la véhémence de l’Autre. Bien qu’elle ne soit pas dupe de sa comédie. Mais New York en ce temps-là est comédie, Kennedy flirtant avec des actrices de cinéma, Ornette Coleman "éviscérant" le jazz… Tout y est fringant. Il faut donc l’être -tandis que les français brimbalent, entre Staline et Sade. Bientôt Kerouac entre dans leur entourage, puis Ginsberg et la marijuana. Et l’époque tout entière, dans son injonction la plus arrêtée : rien n’existe plus en soi, tout doit relever d’un sens caché. Le paradigme linguistique officie désormais, structurant et la Connaissance et l’émotion du monde, de soi – et accessoirement il nourrit, abreuve, sature la paranoïa de Sylvia tant les sixties l’imposent.

Alors au terme de cette aventure, Leonard vagabonde dans les couloirs d’une fin qui le sépare de lui-même. Dire que les pages sont belles ? Que l’écriture est forte ? Cela n’a pas de sens. C’est superbe. Subsumant toute réalité pour la soumettre à la seule nécessité d’une écriture mûrie pendant trente longues années. La vie évanescente, saisie enfin dans la mort disparue. Un journal mais autre chose, une autobiographie mais autre chose, un récit, un roman et plus que le roman, moins pénétré par le réel d’une culpabilité équivoque que par l’absence d’un Discours qui aurait pu, jadis, porter secours à l’un et l’autre : il n’y avait pas de discours pour dire Sylvia, et surtout pas celui de la psychanalyse bientôt triomphante. Mais tous l’ignoraient, à commencer par Sylvia qui ne pouvait que le chaos de sa geste imparfaite. Il n’y avait pas de Discours. Pas même celui de la confusion des sentiments, pas même celui du dérèglement des sens, juste la nécessité, à trente ans d’intervalle, de la chose achevée et de son lieu aujourd’hui : l’écriture.—joël jégouzo--.

 

Sylvia, de Leonard Michaels, traduit de l’américain par Céline Leroy, éd. Christian Bourgois, janvier 2010, 17 euros, ISBN : 9782267020618.

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