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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 08:52

ruptures.jpgDe la fracture coloniale aux ruptures post-coloniales… Voici un ouvrage collectif des plus revigorants pour la pensée en France (et non la pensée française). Edward Saïd en exergue, expliquant que nous disposions naguère d’une antienne commode : chaque peuple avait (soit-disant) son identité, et une seule. Une antienne quelque peu réductrice qui envisageait les relations entre les peuples sur un modèle très simpliste, les enfermant chacun dans les belles cages dorées de cultures écrites (…) sans concessions depuis leurs orgueilleuses solitudes… Des cultures nationales quand l’heure fut venue, n’offrant aucune porosités entre elles –les savants en juraient-, soustraites avec bonheur à l’influence des modèles étrangers. Une antienne qui n’était en outre pas à une contradiction près, hiérarchisant évidemment ces cultures entre elles pour tailler à l’Occident la part du lion et décrire avec force d’arrogance la franche authenticité -quoique passablement rustique-, des cultures "mineures". Comment, désormais, penser le monde et les relations entre les nations de ce monde dans un périmètre aussi étriqué ?

Voici un livre stimulant qui vient aujourd’hui moins panser les plaies ouvertes par les contradictions de ce vieux modèle civilisationnel face à une globalisation perçue comme périlleuse (la fameuse hégémonie culturel made in usa) que nous inciter à repenser radicalement notre vision de ce même monde -la globalisation, c’est quoi ? L’universalisme libéral ? Mais n’a-t-on pas assisté plutôt au retour des impensés régionaux, des refoulés identitaires, ici et là ? La globalisation, vue de l’Europe, n’a-t-elle pas ouvert en grand aux peurs archaïques des passions xénophobes, cultivant à loisir le fantasme d’une Europe assiégée par des hordes barbares ? Prenez la France débattant sur son identité, dans la douleur de ses identités perdues, ensevelies, oubliées, biffées…

Mais comment n’a-t-on pu voir que le plus grand fait de ces trente dernières années aura été celui des flux migratoires, celui de la montée en puissance des minorités visibles (des gays aux minorités ethniques), celui de la démultiplication des modes de vie et des imaginaires culturels ? Comment n’a-t-on pu comprendre que la modernité devait désormais se conjuguer au pluriel ?

Voici un livre contraignant pour la pensée dominante, qui fait retour sur un autre impensé soigneusement dissimulé, lui : l’impensé colonial, devenu si contre-productif aujourd’hui. Un impensé qui nous a conduit tout droit à cette mise en scène publique ridicule, sinon abjecte, du faux problème de l’immigration. Un impensé qui ne nous a pas permis de comprendre ce que les émeutes urbaines, tout comme les émeutes d’outremer, exprimaient : les périphéries s’invitaient au centre de l’Hexagone pour accoucher d’une France post-coloniale et la contraindre à assumer enfin ce devenir post-colonial, qui, en outre, donnait déjà naissance à de nouvelles réalités sociales. Prolifération des différences, fragmentation de l’espace public, comment nos hommes politiques ne parviennent-ils pas à réaliser qu’il nous faut désormais explorer de nouvelles dimensions du Vivre ensemble, de nouveaux territoires du social, du culturel, du politique, si l’on veut répondre réellement à la crise qui menace toujours de nous replier stupidement sur une vergogne sans avenir ? Des réalités qui, au demeurant, émergent déjà comme des termes ignorés et bouleversent en retour la pensée du politique tout comme les champs des disciplines universitaires qui, à la remorque des événements, tentent d’en saisir le sens.

Nul doute : la recomposition à l’œuvre aujourd’hui, convulsivement, embrasse toutes les dimensions de la société française : urbaines, culturelles, économiques, sociales, politiques, idéologiques… Nous vivons un véritable Tournant post-colonial, dont le diagnostic est posé dans cet ouvrage. Un diagnostic, plutôt qu’un panorama : le paysage est en effet à construire –non à reconstruire. Histoire, société, ethnographie, sciences politiques, sciences de la communication, quelle lecture stimulante, ouvrant à la fébrilité de tenir en main, enfin, une étude en friche, levée pour faire date, aussi importante que le fut, sur le plan intellectuel, la Nouvelle Histoire d’un Braudel, d’un Bloch. Une pensée dont les enjeux sont autant scientifiques que politiques, tant "nous sommes aujourd’hui parvenus à un tournant des relations interculturelles ou interethniques, qui impose un nouveau regard sur les objets du monde".--joël jégouzo--.

Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.

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