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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 21:34

  cut2.jpgjJ : Reprenons… Avec ce Eat qui ouvre à la signification pour l’enterrer aussitôt dans une incomplétude. Dans cette image, la signification se dérobe. Le mot ne construit rien. Et ce qui lui fait obstacle n’est pas l’image au fond, mais son propre statut que rien n’éclaire. La pauvreté de sa trace écrite fait qu’il ne fonctionne tout simplement pas, là. Et que tout aussitôt, il s’égare dans l’espace du visible. Nous revenons à la question du voyage ici. Voyageons alors pour la dernière fois : dans le voyage se pose la question de la localisation, de la géographie. Qui s’inscrit dans une perception du moment. Là, le décor porte trace d’un moment. C’est la nuit, le matin. Mais on ne peut en construire le concept correctement. Dans cette esthétique composée par vos soins, on est pour ainsi dire en contact avec de l’inconnu. On ne peut construire de concept tant qu’on est en contact avec l’inconnu. Car ce qui est inconnu n’entre pas dans le système du concept. C’est quoi cet inconnu, dans votre image ? Et s’il est là, présent, donné à voir, qu’est-ce que photographier l’inconnu, ou produire, à partir de signes connus (Eat, baraque, lumière, etc.), de l’inconnu ? Et pourquoi en produire ? Est-ce là le sens de votre démarche ?

 

 D-E C : Un jour une acheteuse m’a dit de cette photo : "Je la veux, je ne sais pas ce qu’elle a, mais je veux cette photo." Elle avait une approche très émotionnelle, entre la peur et l’attrait. Quand je l’ai poussé à être plus précise elle a ajouté quelque chose comme "je ne sais pas où ça se trouve, ça a l’air perdu, je n’arrive pas à saisir." Elle parlait de cette baraque bien sûr, mais je crois aussi de l’objet photographique. Elle ne parvenait pas à construire un concept de cette image, comme vous venez de le dire. En effet, comment construire un concept, sans arriver à en saisir les éléments clefs, qui plus est quand ces éléments sont eux-mêmes mal saisissables... Ces éléments, je m’efforce de les gommer, ou de les assembler différemment afin de créer de l’émotion. Alors l’inconnu, dans mon image, est très différent selon le regardeur. Car quels sont les signes qui résonnent en lui ? En fait, peut-être devrait-on parler de "scénario de l’après-coup". Scénario, parce qu’il y a une histoire qui se construit à partir du moment où l’on observe l’image : la forme et les signes qu’elle contient. Parfois mon histoire, ou mes histoires, rencontrent celles du spectateur, parfois non.

Pourquoi produire de l’inconnu ? L’inconnu, c’est la surprise. Je ne photographie pas l’inconnu. Je ne peux pas réellement faire cela, c’est techniquement impossible parce que je ne documente pas l’exceptionnel, un objet encore jamais vu. Par contre, je donne à voir du familier.... Je construis autour du réel. L’inconnu ne provient donc pas du sujet, mais de mon point de vue. Je construis autour d’un réel que je déconstruis artistiquement. Je me place dans le monde sensible à un moment donné, celui où il est en train d’apparaître... Et je vous assure que ce que je vois alors, m’est totalement inconnu. Je suis dans la surprise. Ce qui est étonnant, c’est qu’on pourrait croire -comme je l’ai cru il y a des années- que cette perception m’est propre, qu’elle n’appartient qu’à mon univers mental. En fait, ce n’est pas le cas, sinon ce ne serait pas visible par le regardeur, et vous ne poseriez pas la question. Quand je prends la photo, ou juste avant de la prendre, lorsque je vois la chose, je ne suis plus localisé géographiquement. Ou plutôt si, je suis dans l’ordre de l’infra localisation : impossible d’être ailleurs ni même juste à côté. Je suis là. Dedans. Je ne suis plus "à New York" ou "à Berlin". Je suis juste là. Si je commence à prendre conscience que je suis "à Berlin", ça y est, c’est trop tard, j’ai décroché, et tout mon univers mental — référents culturels et émotionnels — me tombe dessus et m’empêche d’être là. Je ne vois plus, ne suis plus dans la surprise, et donc plus du tout dans l’inconnu. Ma démarche, entre autres, je pense que c’est produire de l’inconnu, oui.


David-Emmanuel Cohen est né en Suisse, à Genève. Il dessine depuis son plus jeune âge, et acquiert son premier appareil photo à 7 ans. Depuis, sa fascination pour les images et sa pratique de l’art n’ont cessé. Diplômé de l’ENSBA (Paris), boursier du Art Center College of Design de Los Angeles, David-Emmanuel Cohen s’est spécialisé dans la photographie d’architecture et de paysages urbains. Mais sa pratique artistique s’étend à la photographie de mode, à la vidéo, au scénario de bande dessinée (prix découverte du CNL), tout comme au film expérimental.

DavidSystem@gmail.com

www.DavidSystem.com  

Facebook : David-Emmanuel Cohen – ImagesVit et travaille à Paris et à new York.

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