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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 07:55
Alors que les Restaus du cœur ont ouvert, depuis lundi, leur 25e campagne d’hiver en s’alarmant de ne pouvoir faire face à l’augmentation spectaculaire des besoins alimentaires de la population française, et reconnaissent, de toute leur histoire, n’avoir jamais connu une augmentation aussi préoccupante du nombre de personnes démunies, à l’heure où l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), dans son rapport publié lundi également, révèle qu’un tiers des habitants des quartiers sensibles vit sous le seuil de pauvreté, à l’heure où, dans le monde, la pauvreté gagne du terrain (depuis 1980, soixante nouveaux pays se sont appauvris), lire l’ouvrage de Vollmann, au titre si provocateur, voire si indécent, pourrait paraître vain si ce n’est déplacé.
Car allez donc, dans les cités défavorisées ou devant les soupes populaires du Père Lachaise, vous balader micro au point et questionner : pourquoi êtes-vous pauvres ?…
Tout en reconnaissant qu’au vrai, son essai n’est pas écrit pour les pauvres et qu’au demeurant il ne verrait dans la volonté de vouloir faire changer les choses que l’expression d’une vanité sans nom, ne renonçant jamais à citer le plus effrayant Thoreau tout comme les pages les plus cyniques de Céline observant que les pauvres se détestent et qu’ils en restent là, l’intérêt de l’enquête est tout de même d’avoir su révéler, bien que cette intention n’ait pas été inscrite dans son projet, la pression que nos discours sur la pauvreté imposent aux pauvres eux-mêmes. Car c’est depuis nos propres fantasmes, à nous qui, comme lui, ne souhaitons pas faire l’expérience de la pauvreté -car tout comme lui, ce serait s’obliger à connaître la peur et le désespoir-, que ce livre est construit. Et même si l’on ne partage pas son faux étonnement à remarquer que les pauvres ne sont pas désespérés et qu’ils estiment toujours leur pauvreté relative, même au plus profond de la plus profonde misère, reste que la violence de nos discours mérite d’être relevée dans toute la force de leur cruauté.
Ecartons alors le destin, écartons la responsabilité, reste une échelle d’interprétation dans laquelle Vollmann se refuse, comme bon nombre, d’entrer : celle du politique, au prétexte que les pauvres ne sont jamais dans l’explication politique, mais versent volontiers dans l’irrationalité théologique.
Cela dit, en refermant le livre, on se prend à se poser la question de savoir à quoi rime cette connaissance.
Ayant exporté et reconstruit une masse impressionnante de témoignages, d’impressions, de subjectivités, Vollmann n’est pas parvenu à valider le moindre jugement permettant de sortir du cercle tracé. Mais peut-être n’était-ce pas son objet. Tout juste est-il parvenu à poser la question de la fausse conscience, ou celle de la résignation, découvrant que l’humain peut accepter de vivre dans n'importe quelle sous-normalité.
Restent in fine les témoignages recueillis, dont certains vous explosent littéralement à la figure, comme celui de ces travailleurs de Tchernobyl qui s’exposaient à de très fortes irradiations en échange d’un salaire dérisoire. Au pas de course, cinq secondes pour jeter une pelletée de boue dans une tranchée irradiée. Cinq secondes cumulées en heures létales à la fin de la journée, et le sentiment de vies exténuées, livrées de toujours à l’horreur d’un monde sans pitié.
Reste l’immense solitude politique des pauvres, leur invisibilité morale. Que ne console pas une construction littéraire qui fait songer au Théorème de Pasolini, dans lequel Vollmann serait comme le Visiteur qui fait entrer dans la maison ce coin de réel qui va faire éclater les cadres mentaux et la vie de chacun. Sauf que là, ce sont les pauvres qui, une fois de plus, subissent l’épreuve de leur réel…
--joël jégouzo--.

Pourquoi êtes-vous pauvres ?, de William-T Vollmann, trad. Claro, Actes Sud, Collection : Lettres anglo-américaines, sept. 2008, 128p., 25 euros, EAN : 978-2742777679.

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