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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 05:42

bayard.jpgL’auteur du succès mondain Comment parler des livres que l’on n’a pas lu, réitère avec une sorte de guide de l’apprentissage tortueux de soi, qui n’est au fond rien d’autre que la complaisance à l’art de se mentir en affectant la sincérité du savant qui sait ce que jacter veut dire…

Il s’agit donc pour lui d’élucider ce qu’il aurait pu être pendant la guerre de 39-45. La réponse en soi est statistiquement simple : comme l’immense majorité des français, ni héros, ni salaud. Mais Bayard est bouffon et ne peut se contenter de figurer dans les comptes pâlichons de la nation française. Sa vanité le pousse à travailler un clivage plus ambitieux, et notre homme de se demander si, après tout, il n’aurait pas été de l’étoffe des héros, ou, tant qu’à se distinguer, de la graine des salauds.

Né en 1954, voici qu’il se projette dans les années 20. Comme papa… Il lui prend même sa place, ce qui, pour un psychanalyste, est assez loustic, avouez… Pour enrober le tout d’un semblant de discipline, Bayard élabore un concept fumeux qui va lui permettre de démarrer l’enquête : celui de personnalité potentielle… Je vous rassure, il l’abandonnera lui-même en cours de route, n’y constatant aucune épaisseur, pour se rabattre sur les concepts coutumiers de la psychologie et se référer à des travaux plus solides que le sien –qu’il prend en otage de sa navrante démonstration. Car elle est bien navrante cette démonstration, professant sans rire que la personnalité potentielle, c’est cette partie (admirez la précision conceptuelle) de notre personnalité qui peut (plus imprécis tu meurs) surgir quand les circonstances l’autorise (itou). Quelle découverte ! Quelle avancée pour la science, d’autant que notre chercheur n’hésite pas à scier sa propre branche en avouant qu’il existe une vraie porosité entre la personnalité potentielle et la personnalité réelle, ce que d’aucun avait compris… Sur le front théorique, force est de constater que Bayard n’est pas de l’étoffe dont on fait les penseurs. Les roublards, oui, peut-être…

Et puis au bout d’une centaine de pages notre homme avoue qu’il n’aurait pas été bien différent de ce qu’il est aujourd’hui… Mais le plus beau reste à venir. Quand Pierre Bayard, plein d’un bon sens édifiant, argue qu’il est facile aujourd’hui d’affirmer une position, "tranquillement assis dans son fauteuil, lequel se trouve lui-même installé dans une maison sise dans un pays en paix". Admirez la force du raisonnement… Ce qui seul interpelle, c’est le dispositif de cette insignifiante indolence : un fauteuil, une maison, un pays pacifié… Voilà qui sent son confort d’héritier, aveugle à la misère qui sévit dans le pays, au racisme qui s’y est élevé comme un vrai front de guerre, muet sur la situation désespérée que vivent des millions de français… Un vrai pantouflard, oui, de la veine des mesquins qui taillent leur bonheur dans l’immonde confort d’une citoyenneté de salon. On devine à quoi aurait ressemblé en vrai le bonhomme sous l’occupation, aux indignations tardives et à l’égoïsme forcené…

Le plus drôle, c’est de le voir se fonder sur l’attitude de papa pour dire qu’au fond, il n’aurait rien fait. De papa, il rappelle quand même un grand geste résistant : en khâgne, papa avait osé afficher sur la porte de son casier le portrait du Maréchal Pétain, à l’envers… Il en sera gourmandé et tout est rentré dans l’ordre…

Bayard-fils-papa, lui, pense qu’il n’aurait de toute façon pas été sensible aux discours de la Révolution Nationale, pour preuve : dans les années 60 (il avait alors entre 10 et 15 ans), l’enfant qu’il était s’est entiché de communisme. La belle affaire…

Tout le reste est à l’emporte-pièce, puisant aux sources d’études sérieuses, sans convaincre : mieux vaut lire la littérature scientifique que les littératures secondaires… Bayard serait donc resté en France et comme tant d’autres, se serait accommodé de la présence allemande, pourvue qu’elle ne l’empêchât pas d’entrer à Normal Sup’…

Gâteau sur la cerise, la cogitation de Bayard reconnaissant tout d’abord que la question prétexte (aurais-je été, etc.) était tout de même passablement limitée, pour ne pas dire chétive, pour affirmer ensuite que bien que limitée, il n’en démord pas : elle demeure à ses yeux la meilleure façon de poser celle de l’engagement… En d’autres termes : pour savoir si je saurai m’engager demain, il faut que je me pose la question de savoir si je me serais engagé en 39-45… Mieux, avance-t-il : celui que la période n’attire pas pourra répéter la démarche en l’appliquant à une autre période historique, comme 1789. Voyons voir : qu’aurais-je été en 1789 ? -(sérieux, c’est dans son essai)-… Voire à la Cour de Louis XIV… Là, on défaille : combien d’entre nous aurait pu y prétendre ? Bref…Une nouvelle manière d’écrire l’histoire ? La littérature ? De faire de la biographie ? De l'autofiction ? Rien de tout cela : un marketing bien rôdé fait bien assez l’affaire.

  

 

Aurais-je été résistant ou bourreau ?, de Pierre Bayard, éd. de Minuit, Collection : Paradoxe Langue, janvier 2013, 158 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2707322777.

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Published by texte critique - dans essais
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