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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 05:29

pétrarqueDans la mythologie du Tour de France cycliste, le mont Ventoux occupe une place singulière, sans doute parce que la mort, sans fard, s’y est livrée à la curée de l’exploit. Les coureurs ne le gravissaient pas sans l’inquiétude de l’homme solitaire qui, à bout de forces, doit encore découvrir que «la voie lactée est (peut-être) une rue barrée» (Antoine Blondin). Et tandis que l’œil blafard des caméras fixait l’antique souffrance des forçats chancelants sur leur route, au loin montait comme un vertige l’indicible horizon.

Il y a, dans cette lettre de Pétrarque, quelque chose, justement, de notre sensibilité moderne repue d’exploits sportifs et d’orgueil brisé. Ce n’est certes pas déjà Georges Bataille gravissant les pentes de l’Etna, «saoul de fatigue et de froid», mais un moment de crise où s’égare la sensibilité européenne. L’ascension du mont Ventoux fonctionne bien encore comme l’ascèse médiévale du passage du sens physique au sens spirituel : il s’agit de se transcender au travers de l’épreuve physique de la souffrance, d’aller à Dieu en pénitent ivre de fatigue et de froid. Mais, ayant transgressé ses limites, Pétrarque tombe littéralement en arrêt, stupide, ahuri devant le paysage qui s’ouvre à lui et qu’il ne peut contempler. Le sentiment du sublime est tout prêt de l’anéantir. Pétrarque voit au loin le sillon du Rhône qu’il peut embrasser d’un regard, mais il vacille, s’en détourne et se jette dans la lecture de Saint Augustin. Cette altérité radicale du paysage ne peut éveiller en lui que des résonances maléfiques. Il craint de s’égarer en quelque lieu stérile et baisse les yeux, effarouché par l’audace de son propre regard posé sur un monde vierge : dans l’égarement du sommet conquis, où l’âme pourrait-elle prendre sens ? En lecteur d’Augustin, il sait le danger de cet abandon au monde. L’usage ordonné des beautés sensibles, seul, peut ramener la jouissance contemplative vers sa seule justification aux yeux d'Augustin : Dieu. Mais de retour de son ascension, Pétrarque, toujours inquiet et nerveux, se jette sur son cahier d’écriture où il couche son aventure, décrit son premier paysage, inaugurant sans le savoir, bien que ne faisant que pousser à l'extrême la conception aristotélicienne de la rhétorique, cet excès moderne de la littérature sur la vie. --joël jégouzo--.

 

 

L’ascension du mont Ventoux, de Pétrarque, traduit du latin par Denis Montebello, préface de Pierre Dubrunquez, éd. Séquences -125, rue Jean-Baptiste Vigier, BP 114, 44 402 – Rezé Cedex, 46 pages, déc. 98.

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