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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 10:12

les-grammaires.jpgUn guide exclusivement centré sur la Gauche radicale donc, à l’exclusion d’un champ de contestations tout de même beaucoup plus ouvert, de la Droite à la Gauche, en passant par le(s) Centre(s). Et c’est du reste un peu dommage, puisque cette appropriation de la contestation par ces nouvelles gauches nous obligent à penser le succès des revendications en termes d’accords et de compromis, voire d’unification d’un front que l’on aurait peut-être intérêt à laisser ouvert et non à subsumer sous une direction unique –ça, c’est la ligne politique des machines fourre-tout, de l’UMP ou du PS, étouffant les contestations susceptibles de les déborder dans l’équivoque d’un pseudo rassemblement…

Quoi qu’il en soit, pour Irène Pereira, l’apparition de ces gauches radicales en France daterait des années 90, 1995 plus exactement, date à laquelle Juppé dut retirer son projet de Loi. Elle marque pour elle la naissance de l’anti-libéralisme en France, relayé en 1999 par l’apparition du mouvement alter-mondialiste, à Seattle.

Depuis, on a assisté à beaucoup d’agitations à la gauche de la gauche de Pouvoir : recomposition du PC, naissance médiatique de Besancenot, réveil d’une gauche radicale et in fine, montée en puissance de Jean-Luc Mélanchon, le tout oscillant entre théorie queer, féminisme et post-colonialisme.

L’étude d’Irène Pereira vise ainsi à clarifier les positions des uns et des autres en les élucidant à l’aulne de trois critères principaux, à savoir : leur rapport à la religion (mais n’est-ce pas enterrer l’Histoire sous la pression de l’actualité ?), leur rapport à la propriété (mais n’est-ce pas penser à l’intérieur d’un vieux schéma marxiste dépassé par ses tenants mêmes ?) et leur rapport aux mœurs. Des critères qui, certainement, devraient être corrigés aujourd’hui, ces distinctions contraignant l’auteur à identifier les options sous des vocables surannés : une gauche anti-cléricale, une gauche sociale et une gauche culturelle.

De ces distinctions, Irène Pereira décline trois grammaires essentielles : une grammaire républicaine sociale tout d’abord, issue de mouvements tel ATTAC ou du Parti de Gauche, maintenant l’idéal politique d’un citoyen installé au cœur d’une démocratie participative chargée de construire une république sociale et non socialiste. Une grammaire socialiste ré-articulant les thématiques du travailleur, du prolétaire, de l’ouvrier, pour restaurer le discours de classe et l’idée de révolution, et dont l’engagement vise à remettre en cause les moyens de production et la propriété privée, pour s’actualiser en grammaire léniniste fédéraliste. Et une grammaire nietzschéenne, issue des minorités, questionnant l’idée d’humanité au sein d’une action militante tournée vers les minorités et non le mouvement de masse. Pas de révolution à l’horizon, mais l’expérimentation de micro-réalisations et libérations d’espaces éphémères de liberté. Aventurant de nouveaux modes de vie à l’intérieur de mouvances autonomes, cette grammaire prônerait plus volontiers la désobéissance civile que la Révolution, et les pratiques écologiques.

Dans une dernière partie, l’essai pointe les défis que ces gauches auront à surmonter si elles veulent dépasser leurs divisions et donner quelques chances de survie à leurs grammaires respectives. Le tout à travers un balayage de questions posées aux unes et aux autres, de manière chaque fois spécifique. Mais peu importe ici que par exemple seules les grammaires républicaines et socialistes aient à se poser la question de savoir s’il faut à tout prix éviter le danger d’une guerre civile, ou quelle peut être la place de la question des droits de l’Homme dans l’espace de la grammaire culturelle, thématique dont on sait qu’elle fut régulatrice d’opinion d’une droite réactionnaire (Finky) peut disposée à dépasser le cadre purement formel commodément fourni par le thème en question pour aborder les vrais sujets sous-jacents à une interrogation de ce type… Toutes ces questions, au vrai, valent d’être posées à tous.

Parmi elles, de nouvelles pertinences, comme celle de savoir s’il faut privilégier les facteurs politiques plutôt qu’économiques, ou de savoir si nous n’accordons pas trop d’importance aux minorités, ou encore s’il faut laisser en l’état le capitalisme et penser l’oppression uniquement en termes culturels.

Revolution.jpgLa question centrale évidemment, reste de savoir comment prendre en compte la pluralité des revendications. Faut-il ouvrir tous les fronts à la fois, ou les hiérarchiser ? Faut-il en quelque sorte réintroduire le vocabulaire de l’ancienne gauche maoïste française (Alain Badiou) et parler de luttes principales et de luttes secondaires ? Qu’on se rappelle : un moment, lors des grèves centrées sur la question de la retraite, d’autres revendications surgirent, d’autres luttes émergèrent, que l’on fit taire. Ce fut peut-être une erreur tactique. Car au fond, si on analyse la stratégie de Nicolas Sarkozy, ne vise-t-elle pas justement à démultiplier les fronts d’oppression pour étouffer toute contestation frontale ? Semaine après semaine, attaquant sur tous les sujets, en isolant chaque fois une catégorie de population, la réponse unitaire parait malaisé. Seul le mouvement des retraites a fini par cristalliser un moment d’unité, encore le permit-il à la faveur de la montée de l’exaspération en France, unanime pour le coup. Mais on le sait, sur la question des retraites également les syndicats ne pensaient pas pouvoir en appeler à la grève générale. Cela, bien qu’il existe un consensus large de l’exaspération, devant les inégalités économiques (dernier mouvement en date, celui initié par Cantona contre les banques), les inégalités politiques (la question des immigrés, celle des étrangers en France qui vont faire l’objet d’une nouvelle Loi inique en janvier 2011), devant l’incroyable poussée du racisme d’Etat (contre les rroms, contre les arabes), etc. Une somme qui, mise bout à bout, montre qu’il nous faut désormais déconstruire toutes les évidences sociales, y compris celles d’une lutte unanime pour la prise du pouvoir politique. Et c’est précisément là que le bât blesse, dans cet essai, qui ne parvient in fine qu’à convoquer les théories américaines de l’intersectionnalité, qui proposent de réaliser un compromis entre les grammaires socialistes et les grammaires nietzschéennes pour ré-articuler les rapports de sexes, de classes, de races. Certes, l’effort est loin d’être vain, mais espérer que l’ensemble puisse passer sous les fourches caudines d’une traduction politique unique censée lui offrir le seul cadre possible non seulement de légitimation mais d’opportunité publique est vain : demain Sarkozy sera battu, il n’en restera pas moins la nécessité de laisser ouvert un champ de luttes démesuré. Or c’est aussi cela qu’il faut penser. L’exemple américain de la venue au pouvoir d’Obama est de ce point de vue instructif. Il n’y a pas de Pouvoir à prendre, il y a du pouvoir à défendre. --joël jégouzo--.

 

Les grammaires de la contestation, un guide de la Gauche radicale, Irène Pereira, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, septembre 2010, 226 pages, 14,50 euros, ean : 978-2-35925-011-4.

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Published by texte critique - dans Politique
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