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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 10:03
nationenexil.jpgComment fonder poétiquement une nation en exil ?
C’est la question à laquelle le poète palestinien Mahmoud Darwirch s’est affronté pendant plus de vingt ans, et dont cet ouvrage est le dépositaire.
Tout commença au début des années 80.
Mahmoud Darwich quittait Beyrouth sous les bombes (en 1982, Israël envahi le Liban) pour Tunis, où il rencontra l’algérien Koraïchi, pour entamer avec lui une longue collaboration artistique autour du projet Une Nation en exil.
Il y venait avec ses poèmes écrit depuis l’année 1966 et dans sa chair déjà, ceux qu’il devait écrire pour nourrir cette association.
Koraïchi, lui, avait pour tâche non pas d’illustrer, mais de chercher des correspondances graphiques, ou plutôt un langage visuel donnant corps à ce projet hors norme.
Il s’agissait pour lui, comme il l’exprime si bien, de «saisir esthétiquement l’émotion à la naissance du poème».

L’édition originale sortit à Madrid, sous la forme de treize premiers folios dont dix furent remis à Arafat en cadeau au Peuple Palestinien.
En 1984, le projet s’enrichit d’une nouvelle collaboration : la calligraphie fut confiée à l’irakien Hassan Massoudy. D’autres artistes devaient les rejoindre jusqu’en 91, date à laquelle, à Paris cette fois, la série dite La Qasida de Beyrouth fut confiée à l’égyptien Kamel Ibrahim.

Les éditions Actes Sud présentent ici l’ensemble de cette œuvre unique, singulière, incomparable : poèmes en arabe et en français, eaux-fortes, calligraphies, peinture, etc., un livre d’une richesse déconcertante, la poésie logée dans sa demeure intime, donnant à toucher pour ainsi dire la Terre du poème dans la simplicité et la grandeur de rencontres sûres entre des artistes convoqués par une nécessité tout à la fois intérieure et justiciable du devenir d’un Peuple. Une œuvre portée par un souffle collectif autour du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, lui-même habité par le clair pouvoir des mots pour se faire amant de la lente venue de la Palestine à la vie.

Comment fonder poétiquement une nation en exil ?
De cette composition de signes, de formes, d’idéogrammes, de pictogrammes, de cette mise en scène saisissante de la langue arabe convoquée au chevet d’une nation en exil, de cette composition démultipliant à l’envi les registres d’interprétation, foisonnant de sens et comme fécondant tous les cadres qui pouvaient lui être offerts, chant gravé, peinture, monogrammes monumentaux offrant la scénographie d’une civilisation forte du signe, le lecteur non arabophone sort désemparé. Oui, désemparé.

Je songeais en ouvrant l’ouvrage au Livre du Pèlerin Polonais, d’Adam Mickiewicz, et comment ce poème du génial poète polonais avait porté à bout de bras la nation polonaise à une époque où celle-ci avait été rayée de la carte. Mais c’était autre chose que j’avais sous les yeux, quelque chose de plus ample, de plus considérable, mettant en jeu toutes les dimensions de l’esprit  pour les nicher dans une loge charnelle où vivre le monde et non plus l’observer, où l’appréhender à travers un système infiniment plus riche, loin de l’opposition classique qu’une civilisation telle que la nôtre a pu établir par exemple entre le visible et le lisible. Alors désemparé, oui,  de ne pouvoir interpréter avec d’autres notions que celle d’une esthétique trop pauvre une œuvre qui à bien des égards transcende les catégories habituelles de la représentation, et pour laquelle il faudrait inventer une approche nouvelle, tant les formes, imaginaires ou non, qui s’agencent en elle finissent par construire une géométrie débordant, envahissant, débridant les frontières du sens pour l’ouvrir à autre chose encore que l’on devine sans pouvoir y accéder. Autre chose qui paraît convoquer dans la même saisie l’entrelacement du signe et de la forme, sémiologie de l’image et sémantique du signe en un seul déploiement multiple, pour former la cartographie où trois civilisations s’étreignent. Un nomadisme fascinant, et déroutant. Et qu’il s’agisse de la Palestine en tant que question d’art, voilà qui pose à l’art une question essentielle, tout comme à la poésie, qui subit ici des transformations qui ne nous sont pas accessibles.
Reste pour nous, qui ne lisons pas l’arabe, un mode mineur de lecture : le poème, tel que nous avons appris à le circonscrire.—joël jégouzo--.

La Mort n°18 :

L’Oliveraie était toujours verte
Etait, mon amour ;
Cinquante victimes
L’ont changée en bassin rouge au couchant…
>Cinquante victimes
Mon amour…
Ne m’en veux pas…
Ils m’ont tué…
Tué
Et tué…



Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth   Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, isbn : 978-2-7427-8722-7.

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