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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 05:50
 
biancarelli.jpgUne demeure de pierre où loge une femme. Folle. Et un homme, terré la plupart du temps auprès de l’âtre. Ailleurs, dans une taverne cuvant un mauvais vin, l’Infernu, ex-rebelle devenu tueur à gages. Secret. Sauvage. Comme l’est cette histoire de langue coupée, celle du frère terré dans sa maison de pierre. Une histoire corse. Peut-être. La sœur est venue engager l’Infernu pour régler enfin le compte des quatre salauds qui ont coupé la langue de son frère. Elle est venue trouver l’Infernu dans la taverne où il niche. Sans peur. Lui racontant son histoire et proposant le maigre pécule qu’elle a fini par réunir pour le payer. Les quatre, elle ne les connaît pas. Elle se rappelle juste qu’ils sont descendus un jour du sentier. Que l’un d’entre eux avait un œil bleu et l’autre violet et que son frère, enfant, gardait son troupeau. Ils maraudaient, défaits d’une rapine qui avait mal tournée et pour se venger, ils ont tué et volé quelques brebis avant de lui couper la langue de peur qu’il ne parle. Le visage lacéré, roué de coup, son chien abattu, ils l’ont laissé à terre, marqué à tout jamais. L’Infernu pèse la commande. Il est vieux, prématurément vieilli par la vie de carnages qu’il a menée. L’heure de l’héroïsme est achevée.  Il ne sait que ramasser ses souvenirs désormais. Se rappeler l’hiver de Waterloo. Leur fuite éperdue à travers l’Europe. Les mauvais comptes jamais réglés tandis qu’elle raconte sa famille de raclures, les cousins qui voulaient lui volait la maison de pierres sèches et le peu de terrain qu’il leur restait, à elle et son frère. L’Infernu l’écoute, la maladie vrillée au ventre qui ne lui laisse que quelques mois devant lui. L’homme aux yeux bigarrés, il sait. C’est l’histoire d’une violence hallucinée, la sienne, faite aux corses aussi bien,  depuis tellement longtemps. Il se rappelle la cour d’Etrurie, les salons de Livonne, l’Empereur vaincu, les Cent jours, les déserteurs toscans qui voulaient se battre avec eux.  Et entre ces souvenirs qui reviennent au galop comme une horde sauvage dispensant partout la mort, l’Infernu se rappelle qu’il se nommait jadis Ange. Ange Columba.
Les quatre, donc. Vieux ennemis. Des ombrageux. Sans pitié. Comme l’étaient leurs guerres quand ils fuyaient les bois toscans. Et leur traque par les troupes régulières. Ce temps des épopées à cheval jusqu’à cette embuscade où ils s’étaient battus comme des chiens pour survivre, révélant d’un coup leur nouvelle nature désormais. Alors oui, le temps est venu d’apurer tous les comptes. Il part avec cette femme rude la venger. Le bigleux. Le plus sadique des quatre. Son frère aîné, une force de la nature. U longu, le quatrième. Un tueur. Tous déroulés par l’Histoire. Comme lui. Encore que moins vaincus que disposés à l’être dans une vie qui fut comme un éternel baroud de peu d’honneur. L’Infernu. Le personnage est grandiose. Un bandit aux abois, ce genre de mercenaire que la grande histoire génère et abandonne sur son pitoyable chemin. L’Infernu sait qu’il ne fait pas le poids face à ces quatre-là. Mais il les tuera. Et elle avec lui, plein de la souffrance de sa mémoire meurtrie, harcelée par l’époque des hommes en bleu qui avaient investi l’île pour éventrer ses vaches et ses habitants, quand enfant, il jouait avec son frère à la guerre. Il se rappelle encore la conscription obligatoire qui ravageait l’économie du pays, et l’Armée des insoumis de Poli qu’il avait fini par suivre.
Biancarelli  signe un roman épique comme on n’en sait plus écrire. Relaté dans la langue du XIXème siècle, encore façonnée par le paradigme de l’Esprit Saint, où le peuple fait meute et dans laquelle le génie du pardon est très marqué. Une danse macabre envahie par la dureté du monde, ouverte à ces visions d’un fantastique réel où des oiseaux gigantesques perforent le ciel en nuées carnassières. Et l’on comprend le choix d’Actes Sud pour cette épopée aux allures de légende dans notre siècle sans inscription où l’Histoire est devenue une farce méprisable. Légende des Hautes terres, l’errance des hommes y campe brutalement. On songe à l’atmosphère du Roi Lear devenu fou au milieu de la lande. Des chiens de guerre s’y entredéchirent, vagabonds sans bannières, portés par un dernier souffle de survie. Ils chevauchent encore, mais sans destination, comme cette défunte troupe rebelle à laquelle appartint l’Infernu et dont il conte l’histoire. Leur pays est mort, il ne reste qu’eux, chaque un désemparé, fugitif perpétuel, l’étendard à terre et avec pour tout horizon que des chemins de nuit à parcourir. Que sauver de notre désastre ? «Il n’est nulle mémoire», affirme Biancarelli. Juste celle d’un récit qui ne nous sauve de rien, et la nécessité de tenter d’être vrai au jour de la grande épreuve.
 
 
Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli, Actes Sud Littérature, coll. Domaine français, Août, 2014, 240 pages, 20 euros, ean : 978-2-330-03593-8.
 
 

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