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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 05:22

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La narrateur habite dans les faubourgs de Nagasaki, où il mène une existence somme toute modeste, rébarbative, habitée par une routine pétrifiante. Maniaque bien sûr, célibataire –pourrait-il en être autrement ? Mais impassible, cette existence, à défaut d’être sereine.

Jusqu’au jour où, plantant sa sonde dans sa brique de jus multivitaminé, il constate qu’il manque sept centilitres de liquide… Quelqu’un est entré chez lui. Sûrement. Hélas, il ne peut en avoir l’exacte certitude depuis qu’il a cessé de photographier son intérieur avant de partir au travail le matin… Tout de même, si : les niveaux consignés dans un petit carnet. Il manque bien sept centilitres de jus, dans la brique. Du coup il s’équipe d’une webcam reliée à son ordinateur, qui lui permet d’observer son intérieur depuis son bureau. Et ce qu’il découvre, c’est une femme, squattant sa maison en son absence. Une femme tranquille, soigneuse même, tenant bon ordre de tout. Il prévient la police, la coupable est arrêtée. On découvre que cela faisait des mois qu’elle vivait ainsi chez lui. Une SDF. Chômeuse en fin de droits, qui avouera lors du procès qu’elle était entrée par hasard, avait découvert une pièce abandonnée, libre en quelque sorte, où elle s’était tout d’abord reposée, avant de s’installer discrètement, roulant sa natte dans la journée, nettoyant, consommant ses propres produits, jusqu’au jour où l’envie lui vint de goûter à ce jus multivitaminé qui ne lui appartenait pas. Elle le consent volontiers. Un an, dans cet appartement. Lui, ne s’en était pas rendu compte. La discrétion élevée au rang de survie. Le Japon moderne, contemporain, celui qui ne cesse de sombrer dans la misère et la faillite du modèle néo-libéral, que l’on prend ici en pleine figure. Tout comme le narrateur, rongé peu à peu par le remords. Une année de vie commune. La femme en prison désormais. Pour trois longues années. Et c’est toute sa vie d’un coup qui se met à défiler devant sa conscience. Sa vie et le monde comme il va. Odieusement. A racornir chaque jour un peu plus sous ce genre de pression incongrue. Notre homme se met à réfléchir. A son enfermement. A ces règles abjectes d’un monde soutenu à bout de bras en pure perte. Il vit douloureusement le malaise des audiences, lors du procès de la femme, qui avait fini par nidifier là, chez lui, dans l’horreur de leurs solitudes effarouchées. Jusqu’à cette lettre de sa main à elle, que nous recevons là encore en pleine figure. Un belle lettre tendre et naïve sur cet absurde qui nous étreint, jetés que nous sommes, tous, dans le froid calcul d’un monde obscène. Une lettre dans laquelle elle finit par lui raconter l’émerveillement que cela a été, de vivre chez lui, avec cette lumière qui de nouveau surgissait derrière la fenêtre de la petite chambre abandonnée. Un texte superbe, émouvant, pénétrant, discret. --joël jégouzo--.

 

Nagasaki, de Eric Faye, Stock, coll. Bleue, 18 août 2010, 112 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2234061668, GRAND PRIX DU ROMAN DE L'ACADEMIE FRANCAISE 2010.

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