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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 05:19
 
kamel-daoud.jpgL’étranger. Une histoire qui a fait le tour du monde. Délestée partout du second mort du récit : « l’arabe ». Celui auquel Camus n’a pas donné de nom. Algérien. Anonyme. Le frère du narrateur… L’assassin, lui, est universellement connu : Meursault. Dépeint dans une langue propre, ciselée. Assassin parce qu’il ne savait pas quoi faire de sa journée. Il a tué, puis vite oublié l’arabe pour parler de sa mère. Du soleil. De son amante. De l’église que Dieu avait désertée. Mais plus un mot de l’arabe assassiné. Créant une immense sympathie pour l’assassin. Un Robinson qui aurait tué Vendredi par ennui. Un crime nonchalant. Et pendant soixante-dix ans, tout le monde s’y est entendu pour faire disparaître le corps de l’arabe tué. Qui est devenu comme le corps perdu de la littérature coloniale française. Moussa. Le frère du narrateur. Qui était-il donc ? Son frère en restitue l’épaisseur. Dans sa langue à lui, française. Ciselée elle aussi. Tendue. Qui raconte Moussa, capable d’ouvrir la mer en deux. Et cette guerre, gagnée d’avance dès lors que les français tuaient par insolation. Un frère qui ne cesse de raconter. Ce crime prétendument philosophique. Mais un vrai meurtre dans cette disparition symbolique d’un corps étranger à la littérature française : signe du refus d’avoir à dire le meurtre des arabes pendant cette sale guerre d’Algérie. Peut-être les algériens sont-ils tous les fils de Moussa, s’interroge le narrateur, dans ce silence qu’on leur a imposé, dans le non-lieu de cette mort refusée… La jeunesse algérienne devenue la trace du mort enfoui, nié, gommé par les lettres françaises. Pour ne connaître ensuite qu’une vie de revenants, le peuple algérien condamné symboliquement à l’errance. Reprenons. Eté 42,  un français tue un arabe allongé sur une plage. Allongé sur une plage ! C’est-à-dire prenant symboliquement la place du corps colonial, nonchalant, paresseux. Il est 14h. Le français sera condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère, non pour avoir tué l’arabe. L’arabe qui par son audace, rappelons-le, faisait une sieste toute coloniale sur cette plage algérienne. Car voilà : on était Moussa dans les quartiers arabes, et puis à quelques mètres de là, on n’était plus rien. Voilà ce que dit le récit de Camus. Il suffisait d’un seul regard français pour tout perdre et n’être plus rien. Moussa, le crime parfait de la littérature française. Ou presque. L’étranger de Camus ouvre aussi à l’insensé de ce meurtre, à son scandale. Mais certes, il y a cette histoire de prostituée que le narrateur ne pardonne pas à Camus. A l’auteur cette fois, non le personnage. Relisez-le. Ce personnel de l’œuvre en effet si insultant à l’égard du peuple musulman. «Le monde entier assiste éternellement au même meurtre», et personne n’en dit rien. C’est un peu vrai. Alors le frère de Moussa avoue qu’il a lui aussi tué un français. Anonyme. Mais il n’y a pas de délivrance dans cet aveu romanesque. Car il faut désormais raconter le monde autrement. Ne plus jamais cesser de tourner autour de cette mort pour en comprendre le poids.
 
Meursault contre-enquête, Kamel Daoud, éd. Actes Sud, mai 2014, 160 pages, 19 euros, isbn : 9782330033729.

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