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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 08:42

janine-altounian.jpgIl y a deux ans précisément, soit quatre-vingt dix ans après sa rédaction, Janine Altounian publiait une version définitive du Journal de Déportation tenu par son père lorsqu’il avait 14 ans. Une version "définitive", corrigeant les déboires que ce manuscrit avait connu, jugé longtemps irrecevable parce qu’écrit dans une langue trop peu littéraire pour satisfaire aux exigences éditoriales françaises…

Un texte de déporté, écrit au cours d’une longue, incessante, immuable déportation étirée sans fin par les autorités turques, jusqu’à ce que mort s’en suivît pour ces arméniens dont on avait décrété qu’ils n’avaient plus leur place sur la terre, débardés d’un désert l’autre, en train, à pied, en train de nouveau, campant une semaine au creux d’une arête montagneuse invivable, battus, affamés, sommés ensuite de plier bagage pour repartir errer dans la montagne et rallier une gare fantôme d’où on les convoyait en wagons à bestiaux vers un autre séjour impossible, de nouveau bâtonnés, de nouveau harcelés en marches épuisantes, affamés, volés, matraqués sans fin. Un témoignage brut que les éditeurs ne pouvaient, décemment, offrir au lecteur français et que l’on avait tout d’abord retravaillé, "amélioré", raboté pour le dégrossir et l’enjoliver de tournures stylistiques recevables…

Mercredi 10 août 1915. Boursa, en Asie Mineure. "Tout ce que j’ai enduré, des années 1915 à 1919". Quatre années de déportations incessantes, de marches forcées, de brutalités, de pillages, de sauvageries, de convoyages, d’attentes dans des gares fétides.

"Nous sommes partis de Boursa sur un chariot tiré par un bœuf et nous sommes arrivés à Alayout, la gare de Kötaly". Dix jours pour y arriver. Trois mois ensuite d’un séjour insalubre dans cette ville qui n’était pas préparée à les accueillir. "Alors ils ont voulu nous déporter". Un train, une autre ville. Une halte improvisée dans le tumulte et le pillage des affaires emportés. Battus, volés, violés. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants poussés dans les montagnes à coups de nerfs de bœufs. Trois jours de marche plus tard, une autre ville tout aussi inhospitalière. Des draps déployés en guise de tentes. De nouveau le train. De nouveau la montagne, une marche de trois jours sous la pluie, la boue, le froid, les maladies qui se propagent, l’épuisement des vieux, des enfants, la faim, la crasse, la terreur, de nouveau un train, de nouveau une marche, la déportation qui ne cesse jamais. Nulle part, de toute part. Les geôliers brûlent tout, toujours, chaque matin ils répandent le feu au hasard du campement, terrorisent, tuent. Il faut sauver quelques couvertures pour les enfants et repartir sous les coups des matraques et la mitraille des tortionnaires. Les uns portent les autres, nombre d’entre eux meurent sur le bas côté de cette route infâme, les enfants qu’on ne peut plus porter, les femmes accroupis auprès d’eux. Au fil des jours, tous s’égarent dans la montagne, précipités dans les ravins, poursuivis par leurs bourreaux, exécutés sauvagement. Mais la déportation reprend, toujours.

Nous savons bien qu’il y a eu les massacres de masse, les camps de concentration, mais nous ne connaissions pas la réalité de cette déportation sans fin, inventée comme mode du tuer.

Vahram a quatorze ans. Il ne sait pas écrire correctement l’arménien. C’est que dans les écoles, on l’a obligé à apprendre le turc. Sa langue donc, voulait-on nous faire croire, est maladroite. C’est pourquoi son Journal de bord de la déportation arménienne ne fut pas pris au sérieux. Il aura fallu attendre 90 ans pour qu’il nous soit enfin restitué dans sa rédaction originelle. Et encore… encadré par les travaux de cinq universitaires, comme pour le rendre plus acceptable aujourd’hui encore, lui restituer son sérieux !

Car l’histoire qui nous est offerte là est aussi celle d’une soit disant "sous-littérature", jugée telle par des éditeurs empesés qui ne cessent d’écarter de leur catalogue des manuscrits importants au prétexte que nous serions, nous autres français, tellement sensibles à la belle façon que décidément, une seule manière serait admissible… C’est l’histoire d’un texte dont on nous raconte qu’il fut ré-écrit, corrigé -comme on corrigeait les arméniens sur les routes de leur déportation, au prétexte qu’ils n’étaient pas assez turcs…

C’est l’histoire de cette littérature des démunis dont on affirme qu’elle n’est pas de la littérature… Pensez : un manuscrit écrit sur un cahier d’écolier. 34 pages. Un compte-rendu méticuleux en fait, extraordinairement précis. Un récit en langue turque traversé, nous dit-on dans l’édition présente, d’un dialecte arménien frayant une voix autre sous la langue officielle, faisant exploser de l’intérieur la dynamique de cette langue officielle, laissant bourgeonner les mots arméniens dans une écriture faite pour les taire, la contaminant, l’enlevant, laissant entendre cette voix d’une résistance impassible. C’est l’histoire d’un texte écrit en turc, mais dans l’alphabet arménien. Vahram a 14 ans quand il part en déportation. Il ne maîtrise pas l’écriture, ni aucune langue. C’est, d’abord, l’œuvre d’un collégien. Mais son Journal est traversé par autre chose, une force que l’on sent poindre jusque dans sa traduction française : il voulait témoigner, collecter, éprouver, et proclamer haut et fort son identité sous l’horreur de la déportation, qu’il dévoile avec une rare acuité. --joël jégouzo--.

 



Mémoires du Génocide Arménien –héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, PUF, 236 pages, avril 2009, 32 euros, isbn : 978-2-13-057327-2.

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Published by texte critique - dans essais
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