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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 09:34

BETH.jpgPortugal : LEGENDE DU QUINT EMPIRE… (3/3)

 

Mario Freire de Meneses recueillit les débris de la geste colombienne pour les subsumer sous la figure de Dào Sebastiào, le Désiré, L’infortuné conquérant d’un Quint Empire qu’il nous laissait inexplicablement en charge –mieux, au fond, qu’une Amérique s’émerveillant d’elle-même. Enigmatiquement terrassé au moment de vaincre, les yeux perdus dans le brouillard d’un rêve qu’il se refusait à dévoiler, Sebastiào accomplit dans cette langue obscure la chimère où nos vies appointent. On songerait presque ici à Rimbaud, que la réalité exaspère, asseyant la beauté sur ses genoux. Mario Freire de Meneses, qui avait multiplié plus qu’à son tour les mauvais coups et les aberrations qu’une vie d’effusion engendre, dévoila cette même chimère dans le détour des Indes, détour en tout point conforme à l’expédition désastreuse de Sebastiào au Maroc. Et ses Indes se dressaient comme une louange adossée au risible des temps humains.

Multipliant les faux doubles, Oïram de Nessème, Luis Fernandes, le narrateur et Mario Freire de Meneses comme auteur s’attestant dans l’œuvre même, aucun de ses personnages ne s’emboîtait dans nul autre, sans parvenir à s’en défaire pour autant. Oïram, héros absent de son œuvre, ne raconte rien : il se fait raconter par Luis, raconté par le narrateur, soumis à son tour aux pressions du régime auctorial. A l’axe temporel d’un récit imaginaire a succédé dans cette narration un axe spatial où les interventions des personnages échouent à confisquer l’essence de leur course –ce qui pourtant est l’ordinaire de toute construction romanesque. Quand par exemple le narrateur nous raconte Oïram racontant son voyage de mémoire, Luis Fernandes vient rompre ce récit pour nous précipiter dans l’Histoire du Portugal et jeter dans la mêlée l’étrange destin de Mario Freire de Meneses. Fuir, fuir encore. Mario a fui jusqu’au vraisemblable romanesque, ce pacte sacré que tout écrivain se doit de passer avec son lecteur. C’est que pour lui il ne faut pas raconter : il faut agir la parole. Voilà du reste pourquoi la forme du récit recouvre une telle importance : il faut fuir pour échapper à la grossièreté élective du réel, mais il faut également fuir la forme littéraire, qu’elle soit romanesque ou poétique, dès lors qu’elle menace de se réifier en un système, lequel s’auto-programme au fond dès la levée du récit –il faut ici que l’image puisse accéder à celle d’une levée de corps, quand il est mort…

On songe dans cette défiance à Gombrowicz, exilé en Argentine et passant en contrebande des formes qu’il explore de quoi dynamiter les genres et leurs langues trop assurées. Mario Freire de Meneses déploie ainsi un langage qui communique mal. La mauvaise compréhension devient même chez lui le moyen de contraindre la liberté à n’être qu’un mouvement et non un état. En ce sens, il était, plus encore que son texte, l’histoire inracontable qui s’accumule dans le défi contre le dur fil des jours. Et c’est depuis cette incompréhension qu’il est parvenu à accomplir son retour vers l’essence même du drame humain : le verbe, béant dans la tourmente de l’inappropriation nécessaire au déploiement de la chose dans le mot.joël jégouzo--.

Cette vie à bord me tuera, Mario freire de Menezes, éditions Alzieu, 1997.

Image : le Beth, deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, première à posséder la qualité sonore. Un son ténu en fait, obtenu en rapprochant les lèvres. Un son doux et faible. Dans l’Aleph, première lettre de l’alphabet hébraïque, le souffle créateur reste imperceptibles à l'oreille humaine. Avec le Beth, la volonté divine s’est affirmée et c’est pourquoi elle est la première lettre qui nous soit audible. Mais il importe aussi d’avoir à l’esprit cette autre explication de ce commencement perceptible du Verbe exprimé par une séquence inaugurée par la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque et non la première : Au commencement, Le Verbe était déjà là… Quant à ce qu’il fit entrer dans ce son pour qu’il s’y déploie, et qui est de l’ordre de l’étendue, le Mystère demeure…

 

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Published by texte critique - dans LITTERATURE
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